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| Dictionnaire | |
| Idéologie.
- C'est en 1796, à l'Institut, que Destutt
de Tracy créa le mot idéologie. Ses amis et lui s'appelèrent
des idéologistes. Plus que personne Bonaparte
et Chateaubriand ont donné au mot
idéologue l'acception défavorable qu'il a longtemps conservée.
Descartes avait fait table rase des connaissances qu'il devait à ses parents, à ses maîtres on à ses livres. La Révolution agit de même à l'égard d'institutions plus nuisibles encore que défectueuses, au jugement du XVIIIe siècle l'organisation tout entière de la France prit une forme et des noms nouveaux. Destutt de Tracy voulut donner à la philosophie, qui avait préparé la Révolution, une dénomination nouvelle: les mots Analyse des sensations et des idées, par lesquels était désignée, à l'Institut, la première section de la seconde classe, n'indiquent, dit-il, que le travail auquel il faut se livrer; Métaphysique est un mot discrédité, qui implique des recherches sur la nature des êtres, l'origine des choses et leur cause première ; Psychologie veut dire science de l'âme, et suppose aussi la poursuite des causes premières. Idéologie ou science des idées est un terme très clair par rapport au mot français idée, très exact eu égard à son étymologie grecque, très sage, puisqu'il n'éveille aucune notion de cause. L'idéologie a des précurseurs
nombreux : au XVIIe siècle, Descartes
et Bayle, les savants, de Galilée
à Newton, les philosophes partisans de
l'expérience, Bacon,
Gassendi
ou Hobbes, et Locke, qui
en résume les directions diverses; au XVIIIe
siècle, Fontenelle,
Montesquieu
et Voltaire, puis leurs continuateurs, encyclopédistes,
philosophes, économistes, même les penseurs d'Angleterre et
d'Allemagne, de Suisse et d'Italie, car il n'y a plus alors de frontières
pour l'intelligence. En somme, l'idéologie est un moment dans le
développement de cette philosophie scientifique qui, parfois unie
au christianisme Aussi est-il difficile de séparer les idéologues de ceux qui les ont précédés et suivis ou de les grouper entre eux en suivant exactement l'ordre chronologique ou logique. Toutefois on peut admettre trois générations d'idéologues. Les représentants de la première, déjà célèbres en 1789, ou près de le devenir, sont Condorcet, Sieyès, Roederer et Lakanal; Volney, Dupuis, Maréchal et Naigeon; Saint-Lambert et Garat; Pinel et Laplace. Sous le Directoire, la seconde réalise à l'institut (la vivante Encyclopédie) l'alliance intime des lettres, des sciences et de la philosophie. Cabanis et Destutt de Tracy travaillent aux progrès de l'idéologie physiologique et rationnelle, comparée ou appliquée; ils sont aidés ou continués par Daunou, M.-J. Chénier, Andrieux, Benjamin Constant et J.-B. Say ; par Biot, Lancelin, Bichat, Lamarck, Draparnaud et Broussais; par Saint-Simon et Auguste Comte; par Fr. Thurot, Ampère et Maine de Biran; par Prosper Mérimée, Fauriel, Victor Jacquemont, Stendhal et Sainte-Beuve. Enfin une troisième génération, métaphysique et chrétienne, est surtout célèbre sous la Restauration, avec Portalis et Sicard, Degérando et Prévost, Lesage et Bonstetten, Laromiguière qui a comme disciples Daube, Armand Marrast, Cardaillac et Saphary. Descartes ramenait à la pensée toutes les manifestations de la vie psychologique; Destutt de Tracy, le théoricien de l'école, voit dans les idées les produits de la faculté de penser et divise celle-ci en sensibilité, mémoire, jugement, volonté, motilité. L'idéologie rationnelle étudie les sensations, les souvenirs, les rapports, les désirs et les mouvements. Physiologique, elle a les mêmes objets, dont elle considère surtout les causes organiques. Comparée, elle examine le moral et le physique dans leurs relations mutuelles, chez l'enfant, le sauvage, le fou, l'animal. L'idéologie a donc le même domaine que notre psychologie expérimentale et elle utilise les mêmes procédés d'information. Bien plus, Destutt de Tracy, qui n'a pas été sans imitateurs, la sépare de la métaphysique. Ainsi conçue, elle sera le fondement de la grammaire, de la logique, de la morale, de la science de l'éducation et de la science sociale ; elle donnera, aux sciences générales et spéciales, le fondement solide qu'elles ne trouvent nulle part : on aura tout entier l'arbre encyclopédique de nos connaissances réelles. Ce que les idéologues ont voulu, l'ont-ils réalisé? D'abord ils ont abordé toutes les parties de leur programme d'idéologie et obtenu des résultats importants pour les sensations internes, la motilité et l'effort; pour le sommeil, les rêves, l'imagination et la folie; pour le sentiment , la sympathie, l'amour et le sentiment religieux, l'instinct et l'habitude; pour le langage et les rapports de physique et du moral. C'est en idéologues et en savants que procèdent mathématiciens, physiciens, naturalistes et médecins. La logique, partie de l'idéologie, devient une méthodologie. La morale est presque positive. La littérature et la critique sont idéologiques et scientifiques (Ginguené, Stendhal, Sainte-Beuve). Sur la science sociale, l'économie politique, la pédagogie paraissent des oeuvres hardies et neuves. Une transformation profonde se fait dans l'histoire qui reprend, grâce à la théorie de la perfectibilité, l'importance qu'elle avait perdue au temps de Descartes. La géographie, avec Jacquemont et surtout Volney, acquiert une précision qu'elle n'a pas dépassée. Dans la philosophie des sciences, quatre grandes classifications sont tentées (Lancelin, Draparnaud, Destutt de Tracy, Ampère), qui précèdent et préparent celles d'Auguste Comte et de Spencer; on expose, dans leurs grandes lignes et aussi dans leurs détails, les hypothèses de la nébuleuse, du transformisme et de la perfectibilité. Si les idéologues ne se hasardent pas volontiers au delà, il en est cependant qui soulèvent le problème de la connaissance et aboutissent à une théorie relativiste des rapports. D'autres s'occupent de la réalité du monde extérieur et donnent, de la matière et de la vie, des explications ingénieuses et profondes. L'idéologie s'allie au christianisme et au stoïcisme; le spiritualisme de Laromiguière passe à l'école qui le remplace. La réaction politique et religieuse a arrêté le développement régulier et normal de l'idéologie. Mais certaines erreurs qu'elle n'avait pas su éviter, des contradictions qui apparaissaient entre le but à atteindre et l'oeuvre trop rapidement élevée, en auraient provoqué en tout cas la transformation. Son influence s'est exercée, non seulement en France, où toute-puissante sous le Directoire, elle a fait sentir son action au delà de 1848, mais encore en Italie et en Suisse, en Angleterre et dans toute l'Amérique. En disparaissant comme école, elle a transmis à celles qui lui ont succédé quelqu'une de leurs doctrines essentielles. Elle compte ainsi parmi ses successeurs des spiritualistes et des matérialistes, des novateurs, des métaphysiciens et des esprits positifs, Victor Cousin et Auguste Comte, Schopenhauer et Stuart Mill, Taine et Spencer, Ribot et Renan. La psychologie nouvelle, les sciences sociales et la philosophie scientifique ont repris les programmes et la méthode des idéologues. Nous avons des connaissances plus étendues, des procédés plus parfaits ; nous n'avons pas un amour plus ardent de la vérité, nous ne travaillons pas avec plus d'abnégation à la faire triompher. (F. Picavet).
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.