Le passé de la pensée

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Histoire de la philosophie
La philosophie allemande
Ce qu'il est convenu d'appeler la philosophie allemande ne date que de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe; Kant en est le fondateur. On trouve sans doute auparavant, en Allemagne, des penseurs plus ou moins célèbres, à la tête desquels se place Leibniz; mais ce sont des esprits formés sous l'influence de la philosophie française. Leibniz achève le mouvement philosophique commencé par Descartes; il a écrit ses principaux ouvrages en français et en latin. L'école de Wolf développe et met en formules la philosophie de Leibniz. Celle de Berlin, fondée par Frédéric, est toute française. Pour trouver des esprits réellement originaux et allemands, il faudrait remonter plus haut, ou aller chercher, dans d'autres classes de la société, des intelligences peu cultivées, comme Jacob Boehme, le cordonnier de Goerlitz, dont le mysticisme, né de la méditation de la Bible et de la réflexion solitaire, répond parfaitement aux tendances du génie allemand. On trouverait aussi au XVe et au XVIe siècle, à l'époque de la Renaissance, des traces de cet esprit parmi les admirateurs enthousiastes de l'Antiquité, les faiseurs d'hypothèses et les illuminés, tels que Paracelse, Van Helmont, Reuchlin, Weigl, R. Fludd, Angélus Silésius, et la société des Rose-Croix. Au moyen âge même, tout ce qui, en dehors de la scolastique, de ses disputes et de ses formules, tend au mysticisme ou à la spéculation indépendante, se rattache aux sociétés secrètes de l'Allemagne. Albert le Grand, avec son universalité de savoir indigeste, ses connaissances physiques et sa réputation de magicien, représente assez bien l'esprit allemand à cette époque de barbarie savante et pédantesque. Le mysticisme a des disciples qui inclinent au panthéisme dans les Eckart et les Tauler. Mais ce n'est pas dans ces origines obscures qu'il faut chercher la philosophie allemande; elle n'apparaît que très tard dans la civilisation moderne, à la suite du mouvement philosophique imprimé par Descartes, et qui, parti de la France, se propagea dans toute l'Europe, mouvement continué par Locke et la philosophie anglaise et française du XVIIIe siècle. Elle répond à la révolution générale qui s'accomplit alors en Allemagne : Kant opéra en philosophie la même réforme que Klopstock, Lessing, Goethe et Schiller en littérature. On peut marquer dans le développement de la philosophie allemande deux phases ou périodes. A la 1re appartiennent Kant, Fichte, Jacobi, Rheinhold, et tous les esprits qui, comme sectateurs ou dissidents, se rattachent au point de vue kantien, désigné sous le nom d'idéalisme subjectif. La deuxième répond à un autre mouvement de la pensée en sens inverse, auquel on a donné le nom d'idéalisme objectif ou absolu; deux noms illustres la représentent, Schelling et Hegel.

Ire période : idéalisme subjectif

Pour être nationale, la philosophie allemande n'est pas un fait isolé; elle est liée au développement général de la philosophie moderne, qu'elle continue. Ses représentants sont les successeurs et les héritiers directs des penseurs éminents du XVIIe et du XVIIIe siècle, des Descartes, des Leibniz, des Spinoza, comme ils succèdent à Locke, à Berkeley, à Hume. Kant part du scepticisme de Hume, qui lui-même est issu du sensualisme de Locke ; il part aussi du dogmatisme des systèmes précédents, et qu'avait engendrés l'idéalisme cartésien. Le but qu'il se propose est de remédier aux inconvénients du scepticisme et dit dogmatisme en coupant court aux prétentions de l'un et de l'autre. Pour cela, il renouvelle l'oeuvre de Descartes ; il refait l'analyse et la critique de l'intelligence humaine, dont il veut mesurer la portée et marquer les limites. Telle est l'origine du système de Kant, le but de son entreprise; en cela il est comme un second Descartes, tout son système est une critique, et sa philosophe s'appelle le criticisme. Quoique très vaste et très compliqué, ce système est facile à saisir et à embrasser dans ses traits généraux. II renferme trois Critiques : 

1° la Critique de la raison pure, c'est-à-dire la métaphysique; 

2° la Critique de la raison pratique, ou la morale; 

3° la Critique du jugement, qui contient à la fois l'esthétique ou la théorie du beau et la philosophie naturelle.

La Critique de la raison pure, base des deux autres Critiques et de toute la philosophie kantienne, a son origine, comme il a été dit, dans le besoin de répondre à la fois aux négations ou aux attaques du scepticisme et aux affirmations hasardées du dogmatisme. Kant veut tracer à la raison ses vraies limites. Il procède par l'analyse de cette faculté, décrit ses formes, ses conceptions fondamentales et ses opérations, d'abord la sensibilité, puis l'entendement, puis la raison elle-même comme faculté de l'idéal qui nous révèle l'infini. Il sépare avec une grande sévérité ce qui appartient à la raison de ce qui provient de facultés différentes, ses notions pures et a priori des perceptions de l'expérience. Il classe et range en ordre ses éléments et ses lois, il en forme des catégories. Cette oeuvre d'analyse achevée, il en soumet les résultats à la critique, et voici le résultat où il arrive : il a distingué des notions de l'expérience ou des perceptions de nos sens les conceptions à priori, qui ne peuvent y rentrer et qui forment le domaine propre de la raison pure; dans la sensibilité, les idées de l'espace et du temps; dans l'entendement, certains principes régulateurs de nos jugements; dans la raison elle-même, les idées de l'infini, du parfait, de l'absolu. Il se demande quelle est la valeur de ces conceptions, si elles ont un bjet réel en dehors de l'esprit qui les possède, et dont elles sont comme l'essence. Sa réponse est négative. Auparavent, Il institue une discussion suivie, où il essaye de prouver que la faculté qui nous donne ces idées se contredit dans ses jugements. Cette dialectique a pour résultat de créer, au sein de la raison elle-même, des oppositions, et de mettre en contradiction la raison avec elle-même. Sous le nom de paralogismes et d'antinomies, il fait ressortir ces contradictions auxquelles aboutit la raison lorsqu'elle veut se démontrer quelqu'une de ces vérités supérieures, objet de la métaphysique, affirmant successivement le pour et le contre, démontrant par des raisons d'égale force que le monde a commencé et qu'il est éternel, que l'âme est simple et qu'elle est composée, que l'homme est libre et que tout est soumis à un ordre fatal qu'il y a une cause première et que l'univers se réduit à une succession de phénomènes. Le résultat de cette dialectique est de jeter le trouble dans la raison. Comment donc sortir de ces contradictions? C'est là le secret de l'idéalisme subjectif, et la partie positive du système. Or, selon Kant, on n'en sort qu'en admettant l'incompétence de la raison à juger de ces choses, en reconnaissant ses limites, en regardant les idées qu'elle a de ces objets comme de simples formes de notre pensée, qui n'ont rien de réel ou d'objectif en dehors de l'esprit. Elles sont, en un mot, purement subjectives. Il n'y a de vrai ou de réel que l'objet de nos perceptions ou de l'expérience, plus les idées qui régularisent ces perceptions et président à nos jugements. Mais en soi tout ce qui est suprasensible, Dieu, l'âme, la liberté, la substance des êtres, nous échappent. Tel est le résultat de la critique de Kant. C'est le scepticisme sur les grands objets de la connaissance humaine, avec toutefois cette différence notable que le scepticisme ordinaire méconnait la raison et les conceptions à priori, tandis que Kant les reconnaît avec leur caractère de nécessité et d'universalité, mais comme simples formes ou lois de l'esprit. C'est aussi un idéalisme, mais qui n'ose rien affirmer et défend d'affirmer quoi que-ce soit sur l'objet de ses idées, un idéalisme subjectif. Kant arrive ainsi su résultat qu'il avait cru éviter; du moins en est-il ainsi en spéculation dans le domaine de la raison théorique. Heureusement, il ne sen tient pas , et ce n'est que la première partie de son système.

A la critique de la raison théorique succède celle de la raison pratique. Sceptique en théorie, Kant redevient dogmatique en morale. Sur le terrain de la conscience ou de la raison pratique, il relève les croyances qu'a détruites la spéculation. Il commence par l'analyse de la loi morale, dont il décrit avec rigueur les caractères. Il la distingue des autres motifs qui font aussi agir l'homme, et qui n'ont aucun de ses caractères, des motifs sensibles. II reconnaît en elle l'idée universelle et obligatoire qui seule commande à la volonté libre, l'idée du devoir. En restant fidèle à cette loi, la volonté est libre et autonome; en lui désobéissant, en cédant au penchant à la passion, à l'intérêt, elle devient esclave, elle est hétéronome ou obéit à une autre loi que la sienne. Seule cette loi commande, et ses injonctions sont absolues : de là le nom d'impératif catégorique, par lequel Kant la désigne. Ce principe posé, il relève sur cette base les vérités que la science spéculative avait niées ou révoquées en doute. D'abord, le devoir suppose que l'homme est libre, et voilà la liberté démontrée. Entre la vertu et le bonheur il doit exister un accord, une harmonie; mais cette harmonie est impossible dans la vie actuelle; donc une autre vie doit exister pour l'homme, et l'âme est immortelle; donc aussi elle est spirituelle. De plus, ce nouvel ordre de choses ne peut se concevoir qu'autant qu'on admet un représentant de l'ordre moral, une justice absolue : donc Dieu existe, comme être souverainement bon et juste. C'est ainsi que la morale rétablit tout ce que la métaphysique a renversé. Tels sont les résultats des deux critiques. II reste à les mettre d'accord; il est clair que le système manque d'unité. Kant s'est peu préoccupé de cette lacune; il a laissé à ses successeurs le soin de lever cette antinomie nouvelle. Quoi qu'il en soit, si cette contradiction fait tort au logicien, elle fait honneur à l'homme. Kant est, en effet, un grand moraliste : sa morale, pure et sévère, est à l'abri des attaques auxquelles donne prise sa métaphysique.
Il est moins facile de faire comprendre la 3° partie du système, la Critique du jugement. Il est, selon Kant, une autre faculté que celles d'où émanent nos jugements théoriques et pratiques, et qui réunit dans une seule aperception les deux points de vue, général et particulier, séparés dans la spéculation et la pratique; c'est celle qui saisit le beau dans la nature et dans l'art, ou qui conçoit la conformité  des fins et des moyens dans la nature. Cette faculté, qui, quand elle perçoit le beau, s'appelle le goût, et qui, quand elle saisit la fin des êtres et l'ordre naturel, est le principe des jugements téléologiques, Kant l'appelle faculté de juger (Urtheilskraft), parce qu'elle saisit et combine ensemble le général et l'individuel, le rationnel et le sensible. Elle a deux grands objets, le beau et l'harmonie des fins dans la nature. 

De là une troisième critique, non moins remarquable que les deux autres, et qui contient les vues les plus originales et les plus vraies. En suivant toujours la même méthode, Kant soumet à l'analyse les jugements du goût; il arrive à définir les caractères du beau et ceux du sublime; il détermine les caractères du sens du beau et sa fonction, ainsi que les facultés qui en dépendent, l'imagination, le génie; il étudie leurs productions, reconnaît la nature de l'art, trace la division des arts; en un mot, il pose les bases de l'esthétique. Il remplit une tâche analogue pour le jugement téléologique, et trace l'esquisse d'une philosophie de la nature au point de vue des causes finales. Cette partie n'est pas la moins ingénieuse et la moins belle de son système, malgré ses défauts et le point de vue subjectif qui reparaît ici et qui est le caractère de toute cette philosophie. Les analyses de Kant sur le beau et le sublime ont renouvelé ou plutôt créé cette science qu'on appelle aujourd'hui l'esthétique. Le résultat général est la prédominance du beau moral sur le beau physique. En réalité, l'âme seule est belle; le beau est ce qui nous fait éprouver un plaisir pur et désintéressé. Le sublime est dans l'âme, et non dans la nature; le sentiment du sublime nous élève au-dessus des sens, nous donne la conscience de notre grandeur morale, exerce une influence morale sur l'homme et contribue à son éducation; en épurant les passions et ennoblissant les penchants, il prédispose l'homme à la vertu, avant que la loi morale vienne établir en lui son empire. Ces idées, que le poète Schiller a développées dans ses Lettres sur l'éducation esthétique, sont en germe dans l'esthétique de Kant et le résumé de sa théorie.

Tel est l'idéalisme subjectif dans ses bases et ses principes. Quant à la forme d'exposition, il faut avouer que cette doctrine originale et profonde offre sous ce rapport peu d'attrait. Le langage de Kant, énergique et précis, clair même, dans l'ensemble et les formules générales, manque non-seulement de cette clarté populaire dont l'emploi des termes vulgaires dissimule l'obscurité réelle, mais de cette clarté supérieure et vraie qui provient de l'arrangement logique et de la gradation des idées. Son style est bizarre, pénible et embarrassé, entrecoupé de phrases incidentes et de parenthèses qui interrompent la marche régulière de la pensée. Mais les bizarreries de l'expression et les difficultés de cette langue étaient un attrait de plus pour les esprits réfléchis, opiniâtres à s'attacher à cette pensée vigoureuse et originale.

Aussi, malgré les attaques dont elle fut l'objet, cette doctrine nouvelle frappa vivement les esprits et eut de nombreux sectateurs. Son influence se propagea rapidement; elle s'exerça sur toutes les branches de la science, et s'étendit à toutes las fermes de la pensée. "Beaucoup de bons esprits, dit Tennemann, se déclarèrent en sa faveur, s'attachèrent à la perfectionner et à la défendre. Les plus habiles surent mettre à profit ses principes pour étudier et retravailler dans des formes plus systématiques les diverses branches de la science, surtout a étendre et fortifier la méthode." La logique fut développée avec succès par Sal. Maimon, Hoffbauer, Maas, Kiesewetter, Krug, Fries; la métaphysique, par Jacobi, Schmidt, Krug; la Morale, par Tieftrunk, Schmidt, Haufbauer, Heidenreich, Staudlin; la philosophie du droit, par Hufeland, Buhle, Schmalz, Ans. Feuerbach, Fries, Zachariae, Poelitz; la religion naturelle, par Heidenrich, Heusinger, Schmidt, Jacobi, Tieftrunk, Krug, etc.; l'esthétique, par Heidenreich, Heusinger, Delbrück ; la psychologie, par Schnell, Maas, Hoffbauer, Fries; la pédagogie, par Niemeyer, Heusinger, Schwarz. Les branches les plus éloignées du savoir humain se ressentiront de l'influence de cette philosophie. Elle passa de la science dans les universités, où elle ne tarda pas à être enseignée. En France et en Angleterre, elle eut du mal à se faire connaître; elle trouva plus d'accès en Hollande et dans les pays du Nord.

Parmi ses partisans, il faut distinguer ceux qui ne firent qu'appliquer ou développer les principes, et ceux qui les modifièrent et les perfectionnèrent. Entre ces derniers se fait d'abord remarquer Reinhold. Doué de sagacité et d'un vrai talent d'analyse, Reinhold aperçut très bien quelques-uns des vices de cette doctrine : il remarqua surtout qu'elle était trop spéculative et logique, qu'il lui manquait un point d'appui suffisant dans la conscience humaine, et il chercha à le lui donner. Selon lui, Kant, tout en étudiant la faculté de connaître dans ses formes, avait négligé la faculté représentative : il entreprit d'en faire l'analyse. Il voulut fonder ainsi une théorie élémentaire qui servit de base positive à la logique et à la métaphysique, ou à la critique de la raison. Mais sa théorie de la faculté représentative, malgré des aperçus vrais et des observations justes, est trop faible et incomplète pour le but qu'il se propose lui-même l'abandonna, frappé des objections qui lui étaient faites. Il y substitua une critique du langage, où il voit la principale source des erreurs et des malentendus en philosophie. Il revint à une nouvelle analyse de la faculté de penser, entreprise au-dessus de ses forces, qui satisfit aussi peu les contradicteurs, et insuffisante pour combler les lacunes du système qu'il voulait sauver en le corrigeant de ses imperfections.

Les adversaires, en effet, ne manquèrent pas. Parmi eux, il convient d'assigner une place à part et distinguée à des hommes qui, sans parvenir à fonder un système rigoureux et solide, ne laissèrent pas d'émettre des idées naïves et justes, et d'en faire une application ingénieuse propre à éclairer certaines questions. Tels sont Schulz, Bardili, Herbart. Le premier combattit à la fois Reinhold et Kant; il se pose en adversaire de l'idéalisme et du dogmatisme. Selon lui, nous sommes condamnés à faire usage de nos facultés sans pouvoir contrôler leur valeur ni remonter à leur origine. Le rôle de la raison humaine dans la science est d'accepter les faits fournis par ces facultés, d'en constater les conditions et d'en suivre le développement. II repousse la discussion des premiers principes, qu'il admet comme vérités de sens commun. II est, selon son expression, moins sceptique qu'antidogmatique. Mais cette doctrine indécise, si elle émet des vues sages, ne peut aboutir à un véritable système. Bardili, tout en attaquant vivement Kant et les autres philosophes, a une prétention plus haute, celle de réformer la philosophie en la ramenant à une sorte de logique mathématique dont la base est le principe de contradiction : sa conception est ingénieuse, mais étroite. et manque de portée. 

Le retour au réalisme sur les débris de l'idéalisme est la pensée dominante de Herbart; il répudie le système des catégories de Kant et la critique des facultés; il veut que l'on parte des données positives de la connaissance humaine, et que sur cette base expérimentale on élève l'édifice de la science : celle-ci consiste donc simplement à coordonner les connaissances; son progrès ne saurait modifier les données fondamentales, mais seulement les expliquer. C'est une protestation savante et ingénieuse contre les conséquences du doute introduit par la critique de Kant sur les principaux objets de la Connaissance. Herbart essaye aussi d'appliquer la méthode mathématique à la philosophie : c'est ainsi qu'assimilant les facultés humaines à des forces, il essaye de calculer leur intensité et leur jeu combiné, comme on fait dans la mécanique.

A côté de ces tentatives isolées, nous voyons apparaître en face de l'école de Kant une autre école, qui proteste contre ses conséquences au nom d'un autre principe: c'est celle dont Jacobi est le chef. Le caractère de cette école est facile à expliquer. Le système de Kant, c'est le scepticisme, au moins en spéculation; ses conséquences deviennent redoutables dès qu'on ôte les contradictions. La méthode est le raisonnement abstrait. La réalité et la vie risquent d'être étouffées sous les formules du criticisme; ce système, éclos de la réflexion, dédaigne tout autre moyen de parvenir à la vérité; il méconnaît les droits de la raison spontanée ou intuitive, les actes primitifs de l'intelligence, qui pourtant sont le vrai berceau de la connaissance humaine, et la foi qui devance la certitude. C'est là ce que l'école nouvelle prétend relever en montrant les abus et les dangers de la spéculation. Elle s'intitule l'école du sentiment. Elle excelle à dévoiler les vices du formalisme kantien; elle s'efforce de réintégrer l'âme et l'intelligence dans ses actes antérieurs à la réflexion. Ses représentants sont des esprits éminents des écrivains distingués; ils rejettent les formules de la science aride; ils exposent leur doctrine dans un langage spirituel, éloquent, poétique, plein de sève et d'éclat, mais peu méthodique. C'est d'abord Hamann, le mage du nord, comme on l'a appelé, dont les nombreux écrits sont semés de pensées profondes, exprimées sous une forme énigmatique et sentencieuse qui rappelle les réponses des anciens oracles. C'est ensuite Herder, éloquent auteur des Idées sur la philosophie de l'histoire, qui s'attache à retrouver le génie des anciens peuples dans les monuments de leur littérature. A la critique de Kant, il oppose une autre critique, oeuvre faible, mais empreinte de cette pensée vraie, que l'abus de la réflexion et du raisonnement peut amener les plus grands écarts en philosophie. Mais l'adversaire le plus redoutable de Kant, celui qui porta les coups les plus rudes à sa philosophie, c'est Jacobi lui-même; il met très bien à nu le vice radical de ce système et le réfute éloquemment. II fait voir qu'antérieurement à la réflexion il y a une première aperception de la vérité. C'est ce qu'il appelle le sentiment, d'où naît la foi, et la foi est la base de toute certitude. La foi, ici, n'est pas celle qui se fonde sur l'autorité ou le témoignage historique, mais une foi plus générale, dont l'origine est une révélation intime antérieure à la réflexion. Mais cette doctrine échoue quand il s'agit de se formuler et de construire un système ; la partie critique est la meilleure; la théorie est faible et se borne à l'énoncé du principe. Encore Jacobi confond-il souvent l'imagination avec le sentiment, qui est la forme spontanée de la raison elle-même. II finit pourtant par reconnaîre cette identité du sentiment et de la raison dans l'intuition rationnelle; mais il oppose la raison à elle-même, en niant la légitimité et l'importance de la réflexion, qui, seule, en réalité, peut fonder la science.

II fallait autre chose qu'une protestation éloquente appuyée sur un fait réel, pour renverser un système aussi fortement organisé que celui de Kant. Aussi la philosophie kantienne triompha des attaques et des critiques; mais ses lacunes et ses défauts n'étaient pas moins dévoilés. Pour les esprits spéculatifs, ce qui était surtout palpable, c'était le défaut d'unité dans le système; il fallait chercher à y remédier. Une telle entreprise appelait un philosophe capable de remanier les bases du système et d'élever un nouvel édifice. Ce continuateur indépendant, qui achève la pensée de Kant en la modifiant, c'est Fichte. Penseur hardi, original et profond, dialecticien rigoureux, métaphysicien subtil, Fichte reprend le principe de la philosophie de Kant et le simplifie; il en efface les contradictions et en tire toutes les conséquences. Il élève ainsi un système nouveau, échafaudage pénible ment construit, oeuvre d'une dialectique artificielle et subtile, mais qui montre parfaitement où devait aboutir cette philosophie, qui, niant l'objectivité des idées de la raison, fait de ces idées de simples formesde la pensée.  Fichte pose le moi comme base et principe de tout savoir et de toute réalité; il en tire et le monde avec ses lois, et Dieu, qui devient ainsi une création de la pensée humaine. Au foyer de la conscience, dans le moi, principe de la personnalité humaine, se concentrent l'univers et Dieu. Le moi se pose lui-même dans la conscience qu'il a de son activité libre; ensuite il se dédouble et se pose en face de lui-même; il crée ainsi sa nature; le monde est son propre développement. Au fond du moi et de l'univers créé par le moi appareil Dieu, l'idéal de la pensée, l'infini. Tel est en substance le système de Fichte. C'est, en réalité, celui de Kant dégagé de ses contradictions et rigoureusement développé. Ici unité parfaite; tout est conséquent, sinon raisonnable. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, sous le moi humain est le moi divin, et la personnalité humaine s'efface dans l'activité abolue de l'être infini dont le moi humain n'est qu'une forme ou un mode. C'est donc le panthéisme qui est au fond de ce système et qui succède à l'idéalisme et au scepticisme. Fichte s'efforce d'établir ces principes, et sur cette base il élève l'édifice entier de la science et de la croyance humaines. C'est un effort gigantesque où il déploie, avec une vigueur incomparable, toutes les ressources d'une dialectique subtile et ingénieuse. Ce système heurtait trop fortement le sens commun et la raison pour prendre possession des esprits; mais il a le mérite d'achever la pensée de Kant et de rendre nécessaire un développement nouveau de la philosophie allemande. D'ailleurs, Fichte n'a pas épuisé tout son génie à construire cette oeuvre de métaphysique; il a aussi abordé tous les grands problèmes de la philosophie morale. Il a développé avec éloquence des doctrines où l'on reconnaît les principes du stoïcisme ancien sous une forme appropriée à la pensée moderne. Le droit naturel surtout lui doit beaucoup; il a essayé de faire de cette branche de la philosophie une science exacte et rigoureuse. II a continué ainsi les travaux de Montesquieu et de Rousseau sur le terrain de la théorie et de la science spéculative. Ecrivain non moins éloquent que puissant dialecticien, il a appliqué ses principes la politique, et ses rendu illustre par son ardent patriotisme. Ses discours à la nation allemande enflammèrent la jeunesse des universités au moment où l'Allemagne se leva pour secouer le joug de la domination française. Ses oeuvres morales sont remplies de pensées élevées et de nobles sentiments, indépendants de tout système; ses idées sur la destination de l'homme en général, du savant et de l'homme de lettres, offrent ce caractère. Enfin, dans les derniers temps de sa vie, Fichte semble reconnaître lui-même ce qu'il y a de faux et d'artificiel. dans son système; il distingue la foi de la science, et revient au point de vue de Jacobi. C'est dans cet esprit que sont composés ses derniers ouvrages, empreints d'un sentiment religieux et mystique.

Fichte ne pouvait fonder une école; mais sa doctrine n'en exerça pas moins une grande influence; on en retrouve l'esprit et les tendances dans une foule d'auteurs tels que Fr. Schlegel, Novalis, Jean-Paul, Schleiermacher, Solger, etc., dont les écrits sur la métaphysique, la psychologie, la morale, la religion, l'art ou la littérature portent l'empreinte de la pensée générale qui fait le fond de cette philosophie.
Avec Fichte l'idéalisme subjectif a dit son dernier mot; ce système est constitué dans ses principes, développé et formulé dans ses conséquences. Il a acquis ce qui lui manquait, l'unité. Mais, si la conception témoigne d'un puissant effort de la pensée si, dans les détails, de grandes vérités ont été émises, des points traités avec originalité et avec profondeur, les défauts sont encore plus frappants que les qualités. Un pareil système ne pouvait satisfaire la raison; ce qu'il a d'abstrait, de chimérique, de contraire su bon sens et à la réalité, choque au premier abord. Ce système fait violence aux instincts les plus naturels à l'homme. Le sens de la réalité extérieure, la foi à l'être absolu, présent dans l'univers comme dans l'âme humaine, devaient non seulement protester, mais amener une réaction dans le domaine de la science. Aussi la philosophie allemande va entrer dans une phase nouvelle : à l'idéalisme subjectif succède un autre système, l'idéalisme objectif qui tout en conservant les résultats des systèmes précédents, cherche à ressaisir Ie côté réel, objectif, absolu des choses, et à concilier les deux termes.

IIe période : idéalisme objectif. 

Le caractère  de la période précédente est de tout concentrer dans l'intelligence, de faire sortir du moi ou de l'esprit tous les objets de la connaissance, le monde et ses lois, et Dieu lui-même comme idéal de la raison. Mais cette philosophie, oeuvre de réflexion puissante, est loin de satisfaire la raison elle-même, dont les idées n'ont pas de valeur, réelle, puisque leur objet s'évanouit dans les formes de la pensée. Si les facultés logiques y trouvent leur emploi, le sentiment vif de la réalité le repousse; le spectacle des choses visibles le dément; l'expérience et le bon sens réclament. Dans la sphère même du raisonnement, les contradictions abondent, dont on ne sort que par un effort désespéré en dehors du réel, au par un appel vague à la foi où au sentiment, et par un retour au mysticisme. La pensée ne pouvait donc s'arrêter là. Il s'agissait de reconquérir les grands objets de la croyance et de l'intelligence humaine, le côté objectif où l'objectivité, comme disent les philosophes. Pour cela, il fallait sortir des oppositions dans lesquelles la science spéculative et pratique se trouvait enveloppée depuis Kant, et qu'avaient déjà soulevées avant lui les anciens systèmes. Ce fut la tâche qu'entreprit la philosophie allemande dans la période suivante. De là est né l'idéalisme objectif ou absolu. Les deux grands systèmes qui la représentent, ceux de Schelling et de Hegel, répondent à cette idée et résolvent ce problème. Le point de départ est, nous l'avons dit, la nécessité de sortir des oppositions accumulées par les systèmes antérieurs, oppositions qui, chez les derniers, se formulent en métaphysique sous es noms de sujet et d'objet, de relatif et d'absolu, d'idéal et de réel, de fini et d'infini, ailleurs sous ceux de la matière et de l'esprit, de la prescience divine et du libre arbitre, de la fatalité et de la liberté, du devoir et de l'intérêt, de la force et du droit, etc. Elles reparaissent dans toutes les divisions de la science et dans toutes les formes de l'activité humaine. Schelling entreprend de lever ces contradictions, en rattachant les deux termes contraires à un terme plus élevé où ils s'unissent et se confondent. Ce principe supérieur est l'Unité absolue, l'Etre un et identique, qui est la racine et la base des existences. En lui les oppositions s'effacent; il est l'absolue identité des contraires. Ce système s'appelle le système de l'identité; a sa formule est A = A.  Mais ce principe identique ne l'est pas à tel point qu'il soit une unité vide et morte. Il renferme en soi des oppositions et des différences, d'où s'engendrent la vie, le mouvement et le développement des êtres à leurs divers degrés, et où ils conservent avec leur nature commune leurs propriétés particulières et distinctives. C'est ce qu'il appelle la différence dans l'indifférence et la grande loi du développement ou du progrès universel. Ce progrès continu reproduit l'identité dans la diversité et la diversité dans l'unité. Tout s'organise ainsi en vertu de cette loi. L'univers est ce vaste ensemble d'existences diverses où se remarque un progrès ou un développement continu et incessant. Le monde, parti de l'unité, y retourne; il offre une infinie variété d'existences, mais c'est un tout harmonieux. Tout ce qui était en germe dans le principe apparaît ici développé, manifesté, réalisé. L'idée première de ce système n'est pas nouvelle; elle est empruntée aux Alexandrins, à Giordano Bruno, à Spinoza, à Leibniz, à Kant et à Fichte; c'est celle de l'unité et de l'harmonie universelle. L'originalité est d'abord dans la tentative d'une plus haute conciliation entre les termes opposés; elle est dans le rapport qui unit le fini à l'infini et l'infini au fini, et qui est un rapport d'identité laissant subsister la diversité, mais surtout dans cette loi du progrès et du développement où conduisent les travaux de la science moderne. Ce développement universel reproduit partout la même unité, mais à un degré supérieur ou à une plus haute puissance, enrichie de qualités nouvelles, de forces, de puissances ou de facultés. En se développant, l'unité se divise : le monde offre aussi deux grandes divisions, le monde physique et le monde moral. Au sein de la nature physique se retrouvent partout avec l'unité la variété, le mouvement, la vie, une gradation d'existences qui, sans interruption, conduit jusqu'aux premières manifestations de l'intelligence. Dans le monde moral, la même unité reparaît avec toutes les formes précédentes, auxquelles s'ajoutent des qualités nouvelles, la conscience, la raison, la liberté. C'est le monde idéal, qui lui-même se développe et parcourt dans son développement toutes les phases de l'humanité et de la civilisation. Les êtres du monde physique et du monde moral conservent, avec leurs différences essentielles, une radicale identité, celle du principe qui est en eux, qu'ils développent   et manifestent. La nature et l'homme renferment au fond les mêmes lois, révèlent la même substance, expriment la même pensée. La nature suit ces lois d'une manière fatale et aveugle; dans l'homme, cette loi s'apparaît à elle-même, la force se détermine par elle-même, elle devient consciente et libre. Ainsi la nature et l'homme sont sortis du même principe. Ce principe lui-même n'existe et n'agit qu'à la condition de se développer et de se révéler à lui-même dans l'univers. II se développe à travers les règnes de la nature, les degrés et les formes du monde physique et moral, dans le minéral, la plante, l'animal; dans l'homme, les différentes formes de l'humanité, dans le monde civil ou de l'histoire; dans les institutions sociales, la religion, la philosophie, l'art : formes variées, degrés différents, manifestations diverses du même principe, de la pensée et de l'activité divines.

Schelling prétend ainsi lever toutes les difficultés jusqu'alors insolubles dans la science, expliquer tous les mystères de la raison et de la philosophie. L'absolu, telle est la conception fondamentale de ce système. II faut y ajouter l'idée du développement qui lui est inhérente et qui le distingue. Cette idée substitue à la création par un acte libre de la volonté divine une manifestation nécessaire de Dieu: le monde est le développement éternel de la substance infinie, et lui-même est infini. Cette conception, Schelling l'appliqua d'abord à la nature; il fonda une philosophie de la nature; c'est le nom que prit son système. Il aborda ensuite les questions de l'ordre moral, de la religion, de l'histoire, du droit naturel, de l'art. Ce système séduisit surtout les savants par la facilité avec laquelle il levait des difficultés jusque-là réputées insolubles, comme aussi par la manière dont il  se met d'accord avec les grands résultats de la science moderne. Dans l'ordre moral le succès fut moindre. Le panthéisme appareil ici avec toutes ses conséquences et crée de nouvelles difficultés. Cependant, là encore, il eut des vues profondes et répandit de vives clartés. Les problèmes relatifs à la Providence, à la révélation et à la tradition, à l'histoire et à l'interprétation des fables mythologiques, au droit et la politique, à l'art et à la poésie, furent agités avec un zèle et une ardeur inconnus, au point de vue de la philosophie nouvelle. Ce système imprima une grande et féconde impulsion aux esprits, et suscita une foule de travaux et de recherches de tout genre dans la science, l'histoire, la littérature, la théologie. Schelling publia un certain nombre d'écrits, tous remarquables par l'étendue et la profondeur des idées, la richesse des vues et l'éclat du style. II fonda une nombreuse école. L'influence de son système s'étendit à toutes les branches du savoir humain. Les sciences physiques ressentiront d'abord cette influence. On peut compter parmi les disciples de Schelling des naturalistes comme Olten, Klein, Stephens Carus, Schubert. Une foule de théologiens philosophes, de moralistes, d'archéologues, d'historiens, de jurisconsultes reproduisirent aussi plus ou moins fidèlement l'esprit de la nouvelle école, entre lesquels on doit citer Baader, Goerres, Eschenmayer, Ast, Rixner, Stahl. Cette impulsion se communiqua même à la poésie, à l'art et à la littérature. On en trouverait des traces non équivoques dans les poésies de cette époque et dans les oeuvres des artistes.

Mais à côté des mérites brillants et réels devaient bientôt apparaître aussi les défauts, et ils étaient non moins frappants. Sans parler du panthéisme et de ses conséquences, de la difficulté de laisser intactes les vérités morales et religieuses dans un système où la personnalité divine et la liberté humaine sont également menacées et ouvertement compromises, le système contenait des vices et des lacunes qui, aux yeux des philosophes et des savants, devaient le rendre insuffisant. D'abord, le principe s'affirme et ne se prouve pas; il se Justifie simplement en se développant, et reste ainsi une hypothèse. Pour être compris, il en appelle à l'intuition faculté qui conçoit l'absolu, c'est-à-dire l'identité du réel et de l'idéal. Le mysticisme et le dogmatisme y reparaissent. Ce système n'a pas l'unité qu'il annonce; de grandes lacunes s'y font sentir. Souvent les difficultés sont éludées plutôt que résolues. L'auteur a beaucoup varié dans l'exposition de ses idées; il excelle à émettre de grandes vues et à tracer des esquisses générales, mais il ne sait ni entrer dans les détails, ni organiser la science dans toutes ses parties. S'il réussit dans l'attaque, il est moins habile à se défendre. Son style, éclatant de poésie, plein de richesse et de grandeur, manque de clarté continue. Les images abondent à côté des formules sèches et vides. Une marche  fragmentaire , de grandes vues ensemble, et point d'exposition régulière, voilà des défaut: chez un philosophe qui veut fonder un système durable et gouverner les esprits.
Ces défauts du maître sont beaucoup plus sensible: dans les disciples : ceux-ci se mirent à parler un langage énigmatique et mystique, à dogmatiser au lieu de raisonner. Le mysticisme et la poésie envahirent la science. La philosophie entonna des hymnes et rendit des oracles. Ainsi s'explique l'apparition de Hegel et de son système.

Esprit sévère et méthodique, doué à la fois d'une faculté puissante de réflexion et d'analyse et de l'esprit de systématisation ou de synthèse, Hegel était l'homme le plus capable de saisir ces défauts et d'y porter remède, de. reprendre et de continuer en la préformant l'oeuvre commencée de la nouvelle école. Tout d'abord il vit le danger que courait la philosophie; aussi son premier soin fut d'écarter la poésie de son langage, d'organiser la science dans son ensemble et dans toutes ses parties. Dans ce but, il crée des formules exactes et précises, et donne pour base à la philosophie la logique, qui pour lui d'ailleurs se confond avec la métaphysique. C'est d'abord et surtout en cela que consiste l'originalité de sa doctrine un opposition avec celle de Schelling, dont il adopte, du reste, la conception première et fondamentale. La logique, pour Hegel, n'est pas une simple description des formes de la pensée; ses formules représentent le développement de la pensée absolue et les lois mêmes de l'univers. La logique de Hegel est tout son système en abrégé. A l'identité absolue de Schelling il substitue un principe plus simple qu'il appelle la notion ou le concept. C'est l'idée abstraite, dépouillée de toute forme et de tout attribut; mais ce principe, doué d'une activité propre et d'une virtualité féconde, se développe, et, en se développant, revêt successivement toutes les formes de l'être et de la pensée. Dans une série d'évolutions qui marquent avec le progrès de l'idée la gradation des existences, l'idée se pose ou se détermine; puis elle s'oppose à elle-même, se contredit ou se nie; enfin elle surmonte cette contradiction et en triomphe. Elle passe ainsi à une forme supérieure et toujours de même, triomphant ainsi de toutes les oppositions, se niant et s'affirmant, se retrouvant dans un troisième terme qui concilie les contraires; elle arrive ainsi à réaliser ce qui est en elle, et à produire toutes les existences de la nature et de l'esprit en vertu d'un progrès qui est sa loi même ou son essence. Il nous est impossible de suivre l'auteur dans le développement de son système, où l'on retrouve, avec les graves défauts du système précédent, et d'autres qui lui sont propres, des qualités qu'il serait injuste de méconnaître : une puissante et vaste synthèse, et une analyse non moins remarquable de toutes les formes de la pensée et des objets de la connaissance humaine. A l'opposé de Schelling, Hegel entre dans tous les détails des questions; il poursuit son principe dans toutes ses applications, et alors il sème sur son chemin une foule de vues originales, ingénieuses, souvent vraies et profondes, qui font de ses écrits, malgré leur obscurité, une lecture pleine d'instruction et d'intérêt pour celui qui sait vaincre cette difficulté. Hegel, que l'on a comparé sous ce rapport à Aristote, embrasse toutes les divisions du savoir humain; rien n'échappe à ses analyses et à ses formules. Son système est une vaste encyclopédie. Il aboutit à une sorte d'éclectisme qui donne une place à tous les systèmes antérieurs anciens et modernes et prétend les concilier. Nous ne voulons pas défendre cette philosophie, qui soulève sans doute bien de graves objections et renferme des conséquences dangereuses; nous disons seulement qu'il est ridicule de ne pas reconnaître une création puissante, et, à côté des erreurs et des hypothèses, des vérités de détail et des explications qui conservent leur valeur indépendamment des principes. Il faudrait aussi être aveugle pour ne pas voir les défauts de ce système: 1° le caractère hypothétique du principe; 2° la difficulté de concevoir comment d'une notion vide où l'être et le néant se confondent peuvent sortir toutes les formes de l'existence et de la pensée, les attributs de l'Être divin, les lois et les existences du monde physique et moral; 3° le panthéisme, partout empreint dans cette doctrine, et ses conséquences fatales à la religion et à la morale, à toutes les vérités spéculatives et pratiques; 4° les vices de la méthode, le dédain de l'expérience, l'abus du procédé a priori et de l'hypothèse; 5° l'obscurité et l'étrangeté du langage, une exposition hérissée de formules, des termes souvent intintelligibles, la facilité de se payer de mots au lieu de résoudre les questions, tous les inconvénients du formalisme.

Ce système est le dernier grand effort de la philosophie allemande. Hegel a fondé une école nombreuse, qui a compté et compte encore dans ses rangs beaucoup d'hommes distingués. Cette école elle-même s'est divisée en plusieurs branches : les uns, qui sont restés plutôt en deçà des conséquences de la doctrine du maître, ont formé la droite; d'autres, dépassant ces conséquences, ont constitué la gauche; d'autres, enfin, plus modérés, et s'efforçant de maintenir l'équilibre, ont représenté le centre. Plus tard, à l'époque des commotions sociales qui ont ébranlé l'Europe en 1848, on a vu de la gauche hégélienne sortir des hommes qui, attaquant ce qu'il y a de plus sacré dans les croyances religieuses et morales, ont professé ouvertement l'athéisme et le panthéisme matérialiste, et tiré de ces principes les plus hideuses conséquences.

Ces déplorables excès devaient amener une réaction contre la philosophie; ils n'ont pas peu contribué su discrédit général où elle est tombée; mais l'influence de ces systèmes n'a pas cessé de s'exercer non seulement en Allemagne, mais dans les autres pays de l'Europe. On retrouve la pensée de ces philosophes dans une foule d'écrits des genres les plus différents sur la religion, l'art, la littérature, l'histoire, les théories sociales, etc.

D'autres systèmes, à côté des principaux, ont essayé de se produire; mais n'ayant ni la portée ni l'originalité des premiers, ni le même génie dans les auteurs, leur influence a été plus faible et plus restreinte. On peut citer, par exemple, celui de Krause, comme ayant eu le plus de succès. C'est en réalité une variante de la philosophie de Schelling, combinée avec celle de Leibniz. L'auteur, voulant échapper au panthéisme et à ses conséquences, conserve à Dieu et aux êtres de la création leur individualité et leur personnalité; il conçoit le monde comme un tout harmonieux relevant d'une cause ordonnatrice et distincte; mais les difficultés sont plutôt masquées que résolues. Ce système a trouvé quelques adeptes, surtout en Belgique, et l'on s'est appliqué surtout à en tirer des applications à la science sociale.

A la fin du XIXe siècle, après l'espèce de réprobation dont a été frappée la philosophie allemande par suite des théories sauvages écloses du sein de ces systèmes, des esprits plus sages et non moins courageux que modérés, au lieu de désespérer de la raison, se sont remis à l'oeuvre. Profitant de l'exemple donné par les écarts de la spéculation, ils ont entrepris d'appliquer aux recherches philosophiques une méthode plus sûre et plus positive. Plus curieux d'observer et de connaître les faits avant de vouloir les expliquer, plus respectueux envers le sens commun et les croyances de l'humanité, ayant à coeur de concilier la pratique avec la spéculation, ils se sont mis à étudier les problèmes philosophiques dans cet esprit, et s'ils n'ont montré le génie et les brillantes qualités de leurs prédécesseurs, ils peuvent rendre de grands services à la philosophie. A la tête de cette louable entreprise on peut citer  Hermann Fichte, fils du grand philosophe,  Apelt, etc. D'autres, voués à des recherches particulières, ont produit des ouvrages remarquables, et développé avec succès certaines branches de la philosophie. L'esthétique de Vischer, conçue dans les principes de la philosophie de Hegel, est exécutée avec une certaine indépendante.

Mais le mouvement provoqué par Kant s'est arrêté; comme toujours, cette grande époque de création et de fécondité a été suivie d'une époque d'épuisement et de stérilité. Aucun système remarquable de philosophie n'a paru en Allemagne depuis Hegel; seulement, des travaux estimables peuvent s'élaborer en silence et être utiles à la science et à ses progrès futurs. (B-D.).


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