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| Dictionnaire | |
| Sophistes
(du grec sophos, sage). - Il est tout aussi
impossible de ranger dans une seule catégorie, avec des traits communs
et caractéristiques ceux auxquels on a donné le nom de sophistes,
que de déterminer un concept exact et
compréhensif de la sophistique. Le sophiste, pour les Anciens, est
une personne qui excelle dans un art, un chanteur, un devin, un musicien,
un poète, un philosophe et un sage, un maître de philosophie
et d'éloquence, un charlatan et un imposteur. Pour Hérodote,
Solon,
Pythagore
et les fondateurs des cultes dionysiaques Philostrate, qui
a écrit les Vies des sophistes, distingue une première
sophistique, qui applique la rhétorique à la philosophie,
après Gorgias, et une seconde sophiste
que, qui décrit les riches, les princes, les tyrans et a été
fondée par Eschine
à Rhodes Cette seconde sophistique, à laquelle Croiset rattache Lucien et Maxime de Tyr, est avant tout soucieuse d'éloquence et de rhétorique. Si elle touche à la philosophie, elle se réclame de doctrines connues, scepticisme, cynisme, épicurisme et surtout platonisme, qu'elle affadit et parfois peut-être défigure, mais elle ne songe jamais à présenter un système original ou même des théories partielles qui lui soient propres. Dans la première, il faut écarter ceux qui, comme Isocrate, n'ont pas touché à la philosophie et ceux qui, comme Eudoxe, Léon de Byzance, Carnéade et Phavorinos, se rattachent à une philosophie déjà établie, pour ne conserver que les contemporains de Socrate dont l'oeuvre doit tenir une place dans l'histoire de la philosophie. Ces sophistes renoncent aux recherches physiques. Sans doute Hippias a des connaissances étendues en physique, en mathématiques et en astronomie, qu'il se plait à exposer à ses auditeurs. Mais il se vante, en le faisant, de sa mémoire extraordinaire et se borne ainsi à répéter ce qu'avaient pensé ses prédécesseurs. De même Antiphon, dans ses deux livres sur la vérité, Peri' tès alètheias, a bien pu toucher à quelques questions de physique, mais les opinions que lui attribuent Stobée, Galien et le pseudo-Plutarque viennent des penseurs antérieurs; son essai sur la quadrature du cercle, qu'Aristote donne comme une oeuvre d'amateur, montre qu'il ne s'en est pas sérieusement occupé. Prodicus, Thrasymaque, Gorgias et les autres sophistes semblent être danse même cas. Protagoras ne se contente pas de négliger l'étude de la physique, il se moque de la prétention d'Hippias à enseigner toutes les sciences, et s'il écrit un livre sur les mathématiques, on peut conjecturer qu'il avait surtout pour objet d'y combattre l'objection tirée de la valeur des propositions géométriques, indépendantes, disaient les adversaires de Protagoras, des opinions individuelles. Car il soutient, que les lignes, telles que nos sens les perçoivent, ne sont pas telles que le géomètre les considère; que, dans la réalité sensible, il n'y a pas une seule ligne absolument droite, pas une courbe absolument courbe; que le cercle ne touche pas la tangente, en un seul point; que les mouvements et les révolutions des cieux ne sont pas du tout les mêmes que les révolutions dont l'astronomie fait son étude, pas plus que les dessins qu'on fait des astres ne sont les astres eux-mêmes. On s'explique cet abandon des recherches spéculatives sur la nature, en examinant les théories des sophistes sur la connaissance. Protagoras semble se rattacher à Héraclite. Pour lui, un objet n'offre un caractère déterminé qu'en tant que, mis en rapport avec d'autres, il meut ou est mû lui-même; nous ne pouvons jamais dire d'une chose qu'elle est, mais seulement qu'elle devient. Si un objet entre en contact avec notre organisme, il en résulte pour nous une impression d'une nature spéciale, d'après laquelle nous attribuons à l'objet telle ou telle qualité déterminée. Supprimez l'action de l'objet, l'oeil devient aveugle; supprimez l'oeil, l'objet sera incolore; l'objet ne devient ce qu'il devient que par rapport au sujet percevant qui, de son côté, aperçoit différemment l'objet selon l'état où il se trouve. De là, la proposition célèbre qui résume la philosophie de Protagoras : « L'humain est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, en tant qu'elles sont, de celles qui ne sont pas en tant qu'elles ne sont pas ».Donc pas de science, mais des opinions variables selon les individus. Xéniade de Corinthe De cette théorie
de la connaissance, les sophistes tirèrent l'éristique
: à toute affirmation, on peut opposer une affirmation contraire.
Protagoras avait, selon Diogène Laërce,
composé un traité sur l'éristique et prétendu
le premier qu'il est possible, sur chaque sujet, de soutenir le pour et
le contre. Et les autres sophistes, notamment Gorgias, semblent avoir procédé
comme Protagoras, sans qu'on puisse cependant leur attribuer des arguments
analogues au voilé, au cornu qui appartiennent à l'école
de Mégare A leurs théories
spéculatives, les sophistes joignirent des théories morales.
Protagoras veut faire de son disciple un bon père de famille et
un citoyen vaillant. Il appelle la vertu ce qu'il y a de plus beau, et
c'est dans la jouissance du beau que consiste pour lui le bien. Le mythe
qui lui est attribué par Platon, et dont le fond tout au moins lui
appartient, dit que les dieux Prodicus
distingue le vouloir et le désir.
Il vante, dans le mythe célèbre d'Heraclès En matière
religieuse, les sophistes sont plus encore des novateurs et des révolutionnaires.
Protagoras est chassé d'Athènes Les sophistes - et c'est là ce qui explique l'extension donnée à ce nom - font à la rhétorique une place considérable. Protagoras, Hippias, Prodicus, Thrasymaque, peut-être Gorgias, avaient écrit sur des sujets de rhétorique. Tous étaient tenus pour des orateurs remarquables et d'excellents professeurs de rhétorique. Protagoras promet à ses disciples de leur enseigner à rendre plus forte la cause la plus faible. Gorgias, dit Platon, fait dans ses discours paraître petites les grandes choses et grandes les petites. Par suite les sophistes traitent des mots et sont, en une certaine mesure, les fondateurs, en Grèce, de la science du langage. Protagoras distingue les trois genres des substantifs, les temps des verbes et les diverses espèces de propositions : il recommande la correction et enseigne les moyens de l'atteindre. Prodicus fait un cours sur les synonymes; Hippias se vante de connaître la puissance des lettres et des syllabes, des rythmes et de l'harmonie. Zeller
a bien vu qu'on ne saurait historiquement accepter les différentes
écoles de sophistes que distinguent Schleiermacher,
Hermann, Wendt, Petersen, Brandis, Vitringa. La division qu'il propose
et dans laquelle il oppose les sophistes anciens et les sophistes nouveaux,
en disant que ceux-ci étaient en décadence, mais partaient
des principes posés par les premiers, n'est pas suffisamment justifiée
par l'étude impartiale des textes. On ne saurait davantage confondre,
comme il le fait, la sophistique et le scepticisme, ni appeler les sophistes
les Encyclopédistes de la Grèce, en supposant même
qu'il soit possible et vrai de ranger en une seule école tous les
collaborateurs, catholiques Les deux opinions semblent excessives. Il est certain que des personnages estimés de leurs concitoyens, de Périclès, de Thucydide, d'Euripide, de Socrate même, qui leur envoyait des disciples se joindre à ceux qui leur venaient de toute la Grèce, ne furent pas des professeurs d'immoralité. Qu'ils aient demandé un salaire pour leurs leçons, c'est ce que personne ne songe plus à leur reprocher. Quant à leurs théories, telles que nous les avons présentées d'après les textes, elles n'offrent rien d'immoral en elles-mêmes. La formule de Protagoras - qu'on ne saurait défendre sous sa forme absolue et philosophique - demeure la règle, justifiable en bien des cas, des orateurs et des philosophes. La distinction entre les lois écrites et non écrites, entre la nature et la loi, est la condition essentielle du progrès social. Si l'on parle de conséquences immorales, on cesse de faire oeuvre historique, car en procédant ainsi, on a pu souvent rendre des philosophes ou des théologiens responsables de doctrines qu'on leur a imposées et qu'ils n'ont ni professées ni acceptées. Même on pourrait, des principes énoncés par les sophistes, tirer des théories qui seraient en accord avec celles de nos philosophes les plus soucieux de moralité ; on pourrait trouver en eux, comme l'a montré Espinas, les germes d'une morale vraiment scientifique. En résumé, la philosophie sophistique doit être uniquement cherchée chez Gorgias, Protagoras et leurs contemporains, tous antérieurs à Aristote. Elle constitue un moment important dans l'évolution de la pensée grecque, car elle établit la faiblesse des dogmatismes antérieurs ; elle déclare à ceux qui affirment tout savoir, que leur science est sans aucune valeur.
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.