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Histoire de la philosophie > La philosophie médiévale
Histoire de la philosophie
La philosophie scolastique
La philososphie latine médiévale
[La philosophie]
La scolastique est la théologie ou la philosophie qui s'enseigne, parfois s'invente ou se développe, parfois aussi meurt dans les écoles : il y a une scolastique platonicienne, péripatéticienne, surtout néoplatonicienne, une scolastique protestante et catholique (Christianisme), Une scolastique hégélienne (Hegel), cousinienne  (Cousin) ou schopenhauérienne (Schopenhauer), etc. Mais c'est au sens le plus usité, la philosophie médiévale, qu'on trouve chez les Byzantins, les Arabes et les Juifs, chez les chrétiens d'Occident. 

Les Byzantins sont les continuateurs directs de l'hellénisme : en dehors des néo-platoniciens restés fidèles à la religion antique, ils nous offrent les noms de Synésius, au IVe siècle; de Némésius d'Emèse, d'Enée de Gaza, de Zacharie le Scolastique, au Ve; du pseudo-Denys et de Jean Philoponus, au VIIe, suivis de Jean Damascène vers 700; de Photius au IXe siècle; de Michel Psellos au XIe, d'Eustrate, de Johannes Italos, de Michel d'Ephèse, de Nicéphore Blemmidès, de Georgius Pachymère et de Théodore Métochita, etc.

La scolastique arabe va du IXe, siècle au XIIIe. Elle a pour représentants, en Orient, Al-Kindi (mort en 870), les Frères de la Pureté (Islam), Alfarabi (mort en 950), Avicenne (980 - 1065), Algazel, né en 1059, qui en fut le destructeur; en Occident, Avempace (mort en 1138); Abubacer (mort en 1185), Averroès (mort en 1198), après lequel il n'y a plus que des mystiques et des motecallemin, raisonnant sur les matières religieuses, mais condamnant, les uns et les autres, la philosophie. 

Chez les Juifs, Philon euut des successeurs, les auteurs des écrits cabalistiques (Cabale), les karaïtes, Saadia (m. 942), surtout Avicebron ou Ibn-Gabirol (m. 1069), l'auteur du célèbre Fons vitae et Maïmonide (m. 1204), à qui l'on doit le Guide des Egarés; puis Joseph ibn Falaquera (m. 1280), Levi ben Gerson (m. 1344), bien d'autres qui firent triompher la philosophie, même l'averroïsme, dans les écoles juives, où on le retrouve au début des temps modernes (Judaïsme). 

Mais c'est dans l'Occident chrétien, que l'on peut étudier le développement le plus complet et le plus continu de la scolastique médiévale.

Caractères et division

Caractères. 
Les caractères de la philosophie scolastique sont :

Le dogmatisme.
Le premier caractère de la philosophie scolastique est son attachement inviolable au dogme catholique qu'elle prend toujours au moins pour norme négative, quelquefois pour thème de ses spéculations et dont elle s'applique à déduire les conséquences philosophiques, d'après ce principe que la raison et la foi ne sauraient se contredire.

L'esprit synthétique. 
Les grandes questions philosophiques ne sont pas traitées isolément, mais forment entre elles et avec la théologie une synthèse doctrinale. De ce caractère de la scolastique la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin est l'expression la plus parfaite.

Le réalisme métaphysique. 
Les scolastiques, en dépit des deux courants nominalistes du XIIe et du XIVe siècles, sont aussi éloignés que possible de tout scepticisme et de tout idéalisme. Leur santé intellectuelle est si robuste que l'on peut presque dire qu'ils ignorent ces deux courants. Bien que l'on trouve chez eux les éléments d'une réfutation complète de l'une et de l'autre, ils ne daignent pas les combattre directement.

L'alliance de la liberté  et du respect de l'autorité. 
Sans doute l'autorité d'Aristote pèse parfois un peu lourdement sur les esprits des plus grands scolastiques, mais même alors on sent que leur pensée vivante et curieuse est toute prête à briser ce moule si les arguments de raison ne confirment pas les dires du Stagirite. - Quant à la valeur de l'argument d'autorité dans les choses purement humaines, un scolastique, Alain de Lille, en donne cette appréciation : 

« quia auctoritas cereum habet nasum, id est in diversum potest flecti sensum, rationibus roborandum est ». 
Et saint Thomas d'Aquin cite en les approuvant ces paroles de saint Augustin :
« Aux seuls livres canoniques j'ai appris à rendre cet honneur de croire fermement qu'aucun de leurs auteurs n'a commis aucune erreur. Quant aux autres, je les lis dans cette disposition, quelle que soit l'excellence de sainteté et, de doctrine de leurs auteurs, de ne pas juger une chose vraie, uniquement parce qu'ils l'ont pensée. »
La méthode déductive. 
La méthode des scolastiques est déductive. Cela ne veut pas dire que les docteurs du Moyen âge, non plus qu'Aristote, aient méconnu l'induction proprement scientifique : on en trouve chez eux la théorie et la pratique. Mais, que la charpente du syllogisme soit apparente ou qu'elle sous-tende de larges exposés, leur procédé habituel est déductif.

Division. 
On a coutume de distinguer trois périodes dans l'histoire de l'ancienne philosophie scolastique.

a) Première scolastique. - Du IXe au XIIIe siècle, la philosophie se distingue à peine de la théologie, à laquelle elle reste complètement subordonnée. Son unique objet est d'arriver à l'intelligence de la foi, selon la formule célèbre : fides quaerens intellectum. C'est la période des débuts.

b) Haute scolastique. - Au XIIIe siècle, la philosophie se distingue nettement de la théologie; mais ces deux sciences n'en restent pas moins alliées, comme deux puissances amies toujours prêtes à se rendre de mutuels services. C'est l'âge d'or de la scolastique.

c) Basse scolastique et scolastique médiévale. - Des premières années du XIVe siècle à la fin du XVIe, les différentes synthèses doctrinales créées par les grands docteurs du XIIIe siècle se transmettent et se développent dans les diverses écoles scolastiques. C'est l'ère des disciples, disciples de génie parfois, parfois aussi disciples trop serviles ou trop indépendants, dont le manque d'originalité ou l'esprit de révolte donnent à cette période un certain aspect de décadence.

A un autre point de vue, ces trois périodes sont caractérisées par les différentes phases que traverse la fameuse question des Universaux. La première voit naître et grandir le débat; la seconde assiste au triomphe du réalisme modéré; la troisième est marquée par le réveil du nominalisme et de l'empirisme, qui mène à la philosophie de la Renaissance.

En somme...
Pour caractériser exactement la scolastique, on ne peut dire ni qu'elle eut Aristote pour maître, ni qu'elle fut surtout occupée du problème des universaux, ni qu'elle fait appel à l'autorité, ni qu'elle est une doctrine en accord avec la théologie et les dogmes chrétiens, à l'exclusion des systèmes diversement orientés, qui constitueraient l'antiscolastique. En fait, le Moyen âge est une époque théologique. La scolastique chrétienne, arabe, juive, est, chez les hérétiques comme chez les orthodoxes, une conception systématique du monde et de la vie où entrent, en proportions diverses, la religion, la théologie, la philosophie grecque et latine, surtout le néo-platonisme, des données scientifiques qui viennent de l'Antiquité ou qui sont le résultat de recherches contemporaines. La méthode est essentiellement syllogistique. Les prémisses viennent des livres sacrés ou des livres profanes, des poètes, des philosophes, des jurisconsultes, etc., du bon sens ou de la raison, mais, par l'usage de l'allégorie, les textes prennent une signification parfois complètement opposée au sens littéral et historique. Les questions sont divisées, les arguments positifs sont placés d'un côté, les arguments négatifs de l'autre; tous sont accompagnées des raisons propres à justifier leurs prémisses, à résoudre les difficultés, ceux qui sont contraires à la conclusion sont examinés et réfutés.

Quelle est la valeur dogmatique et historique de la scolastique? Personne n'admet aujourd'hui la plupart des affirmations positives sur lesquelles reposent ses systèmes. Les catholiques, la réduisant au thomisme, enrichi des acquisitions positives des sciences, soutiennent qu'elle a pour eux une valeur identique à celle qu'elle eut pour les orthodoxes du XIIIe siècle. Les rationalistes devraient, pour se prononcer, examiner les grands systèmes, sans en accepter aucun dans son ensemble, voir ce qui peut être conservé des éléments qui les constituent, puis faire le même travail, en ce qui concerne la méthode, parfois très judicieusement appliquée, parfois sophistique et vaine.. Ainsi seulement, ils arriveraient à une généralisation vraiment féconde et justifiée et non plus à des jugements partiels et d'une exactitude contestable. Les partisans d'une philosophie scientifique n'ont pas à se poser la question, puisqu'ils ne peuvent partir que de la valeur des données positives pour examiner la valeur des systèmes. Quant à l'historien des doctrines et des idées, la scolastique chrétienne, arabe et juive lui offre des types et une humanité différente, par bien des côtés, des sociétés que régissent les conceptions philosophiques et scientifiques; elle est une des créations les plus originales d'une période théologique, à peu près unique dans la vie de l'humanité. 

La patristique prépare la scolastique.
De la fin de l'Antiquité à Charlemagne, sous qui a lieu une première renaissance, et à Alcuin, avec qui commence la scolastique en France et en Allemagne, on conserve, avec un soin inégal, les manuscrits des Grecs et des Latins, chrétiens ou non chrétiens, on constitue et on développe les dogmes fondamentaux, on combat les philosophes ou l'on emploie leurs arguments et leurs méthodes : après les apologistes, Tertullien, Minucius Félix, saint Cyprien, Arnobe et Lactance, Firmicus Maternus, viennent les Pères de l'Eglise (La patristique), saint Hilaire qui argumente par syllogismes partant de prémisses religieuses, saint Ambroise qui lie la loi romaine et l'Évangile, Cicéron et saint Paul, saint Jérôme qui traduit tous les livres saints et s'attache surtout aux Prophètes, saint Augustin qui constitue une véritable Somme de métaphysique chrétienne, dont il n'est pas toujours facile de concilier les parties diverses. Puis la décadence s'accentue, avec les conquêtes germaniques, et l'on n'a plus guère à citer que Mamertus Claudianus, Martianus Capella, dont les Noces de Mercure et de la Philologie deviendront un manuel pour les écoles, Boèce (m. 525), dont les traductions, les commentaires et la Consolation auront plus d'influence encore, Cassiodore (m. 575?) qui sera, lui aussi, classique, Isidore de Séville (m. 636), Bède le Vénérable (m. 735) qui péniblement conservent, pour leurs successeurs, quelques lueurs des connaissances sacrées ou profanes, dont les écoles d'Irlande, comme celles de l'empire byzantin, ont gardé la possession beaucoup moins complète.

Première scolastique (du IXe au XIIIe siècle)

Dans la première scolastique, on construit partiellement, on prépare l'oeuvre qui, constituée au XIIIe siècle, formera, à proprement parler, la scolastique médiévale. 

L'élan de la renaissance carolingienne.
Comme la géographie, l'histoire a ses déserts et ses solitudes. Du VIe siècle au IXe s'étend, dans l'Europe latine, une de ces régions stériles et désolées, où l'on chercherait en vain quelque trace de vie littéraire et philosophique. C'est l'époque de l'invasion des Barbares. Seuls quelques moines abrités dans leurs monastères sauvent du pillage ou de l'oubli les monuments de la sagesse antique.

Enfin Charlemagne, ayant refoulé les Barbares et pacifié l'Occident, s'applique à faire revivre les sciences et les arts. Il fait soigneusement rechercher ce qui reste des ouvrages de l'Antiquité; il attire dans son royaume les savants étrangers, et ouvre de toutes parts des Écoles (Scholae), où refleurit l'enseignement de la philosophie; de là le nom de philosophie scolastique qu'elle garde pendant tout le Moyen âge.

Avec Charlemagne et Alcuin disparaît donc en Occident l'ignorance presque générale au VIIe et au VIIIe siècle. Les écoles, antérieures aux universités qui couvriront l'Europe à partir du XIIIe siècle, transmettent et augmentent le savoir conservé, retrouvé ou acquis des Byzantins et des Arabes, Les principales sont celles du Palais avec Alcuin et Jean Scot, de Tours où enseignera Bérenger deux siècles après Alcuin, de Fulda, d'Auxerre, de Reims, illustrée par Gerbert, de Chartres, où professent Fulbert, Yves, Thierry et Bernard, Gilbert de Poitiers; du Bec, avec Lanfranc et saint Anselme, de Laen, de Lille, de Tournai, de Compiègne, l'école de Paris où les chaires de Saint-Germain, de Notre-Dame, de Sainte-Geneviève, puis de Saint Victor, occupées par des maîtres célèbres rassemblent, surtout au XIIe siècle, des écoliers venus de toute l'Europe; l'école de Bologne où étudient Lanfranc et Pierre Lombard, celle de Salerne, les écoles chrétiennes d'Espagne où Gerbert va s'instruire au sortir d'Aurillac, et où l'on traduira, au temps de l'archevêque Raymond de Tolède vers 1150, les oeuvres capitales de la philosophie d'Aristote.

Dans ces écoles, on enseigne les sept arts libéraux, le trivium, grammaire, rhétorique, dialectique, le quadrivium, arithmétique, géométrie, astronomie, musique; on lit et on commente les livres saints ; on étudie les ouvrages des commentateurs ; on professe le droit canon et parfois le droit romain; la médecine, d'après Hippocrate et Galien, et plus tard, d'après les Arabes; enfin, l'on fait des recherches sur l'alchimie. De ces disciplines diverses, les penseurs tendent à dégager une synthèse qui explique le monde actuel dans ses rapports avec le monde spirituel et ceux qui le gouvernent ou l'habitent. En dehors des livres saints, des apologistes, des Pères par lesquels ils sont initiés à certaines doctrines antiques, ils ont des auteurs grecs ou latins qu'ils consultent dans le texte original ou dans des traductions. Mais Aristote n'est pas leur seul maître. 

D'abord ils n'ont, avant le XIIIe siècle, ni la Physique, ni la Métaphysique, ni le Traité de l'âme; ils n'ont même pas, avant l'époque de Jean de Salisbury, les Analytiques qui, dans l'Organum, leur feraient connaître la conception aristotélicienne de la science. Abélard, après Gerbert, n'a que les Catégories et l'Interprétation, l'Isagoge de Porphyre, les commentaires de Boèce sur les traductions de l'lsagoge faites par lui-même et par Victorinus, sur les Catégories et l'Interprétation, sur les Topiques de Cicéron, les traités du même Boèce sur le syllogisme catégorique et hypothétique, la division, la définition des différences topiques.

Mais, par contre, ils ont d'autres maîtres, les poètes, peut-être Lucrèce; Ovide et Virgile; Stace, Térence, Juvénal, Perse, Lucain et Horace; ils ont Aulu-Gelle, certaines parties des oeuvres de Cicéron, de Sénèque, qui leur fournissent des doctrines épicuriennes, stoïciennes, éclectiques. Surtout ils ont le Timée, traduit et commenté par Chalcidius, saint Augustin et Martianus Capella, le De Dogmate Platonis d'Apulée, les Saturnales et le Commentaire sur le Songe de Scipion de Macrobe, Cassiodore et la Consolation de Boèce, le pseudo-Denys l'Aréopagite, que traduit Jean Scot Erigène, et ils leur demandent la solution néo-platonicienne des questions métaphysiques qui confinent à la théologie. 

La question des Universaux.
De 1093 à 1160 environ, les écoles soulèvent la question des Universaux, la discutent avec passion et lui donnent des solutions multiples et diverses; mais alors même, plus encore dans les époques qui précèdent et qui suivent, les maîtres en agitent beaucoup d'autres dans lesquelles la philosophie intervient; elle les pose, les complique, les examine, on aide à les résoudre. 

Telles sont celles que rappellent les hérésies des adoptianistes et des iconoclastes, les discussions sur la double prédestination, sur le pouvoir temporel, sur la Trinité et l'Incarnation, sur la présence réelle, sur le troisième Évangile ou l'Évangile éternel, sur les moyens les meilleurs et les plus prompts de nous unir à Dieu, les recherches sur l'existence et l'essence de Dieu, sur la constitution et l'objet de l'enseignement scolastique, sur le droit canon qui est à peu près constitué par le Décret de Gratien, sur la morale qu'il faut adapter aux conditions d'existence des sociétés, sur la logique ancienne et nouvelle, les tentatives pour former une cosmogonie, une psychologie, etc.

Les maîtres les plus éminents sont Alcuin, le père de la scolastique en France et en Allemagne; Jean Scot, érudit prodigieux, latiniste remarquable, successeur marquant des néo-platoniciens, inspirateur direct ou indirect de Bérenger de Tours, des amauriciens (Amaury de Chartres), des partisans de l'Évangile éternel, des interprètes rationalistes des dogmes comme des mystiques, précurseur de Descartes et de Spinoza, de Schelling et de Hegel, de saint Martin et de Jean Reynaud. Heinc et Remi d'Auxerre rappellent souvent Alcuin et Scot Erigène.

Gerbert doit être rapproché, pour l'ampleur synthétique, sinon pour la direction de ses recherches, de Jean Scot. Il joint la poésie et la rhétorique, l'arithmétique et la géométrie à la dialectique; il unit la philosophie ainsi entendue à la théologie; il tente d'allier le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, de donner à la chrétienté une direction nouvelle. A Gerbert se rattachent Fulbert et Bérenger de Tours

Saint Anselme construit un système théologico-métaphysique fondé sur la preuve dite plus tard ontologique, dont Descartes, Spinoza et Leibniz, Kant, Hegel et leurs successeurs discuteront la valeur, mais non l'originalité. Roscelin, Guillaume de Champeaux, Abélard, Gilbert de La Porrée, Robert Pulleyn, Gauthier de Mortagne, bien d'autres encore abordent et résolvent la question des universaux de manière à en faire sortir parfois la solution des problèmes philosophiques ou théologiques. 

Hardi, téméraire, voire hérétique, se rattachant à Jean Scot Erigène, à Arnauld de Brescia et à Joachim de Flore, Abélard est surtout original pour avoir voulu donner une somme de philosophie et une somme de théologie, où sur chaque question se trouverait indiqué ce qu'en disent la Bible et les Pères, les philosophes et les poètes; pour avoir été, avant Alexandre de Halès, le véritable fondateur de la méthode scolastique qui demande à l'autorité les prémisses de ses syllogismes.

Adélard de Bath va achever en Orient son éducation philosophique; Bernard et Thierry de Chartres, Guillaume de Conches développent une cosmologie, puisée dans le Timée et dans les commentateurs néo-platoniciens, tandis que saint Bernard, surtout Hugues et Richard de Saint-Victor enseignent un mysticismequi rappelle les Alexandrins et entrera, pour une bonne part, dans la construction scolastique du XIIIe siècle, Pierre Lombard donne les Sentences dont les innombrables commentateurs, depuis le XIIIe, jusqu'au XVIIe siècle, présenteront dans un cadre qui apparaît identique, des doctrines absolument diverses sur les questions essentielles de la théologie et de la philosophie chrétiennes. 

Jean de Salisbury se rapproche, par sa latinité élégante et son érudition, de Jean Scot, de Gerbert et des humanistes de la Renaissance, il nous renseigne sur les docteurs, sur les maîtres et leurs disciples, et unit un christianisme austère au scepticisme ou plutôt à l'acatalepsie métaphysique. 

Enfin Alain de Lille, qui meurt en 1202 ou 1203, après Averroès, avant Maïmonide, connaît déjà le Livre des Causes et annonce ainsi l'accès prochain aux doctrines grecques, arabes et juives. 

La haute scolastique (XIIIe siècle)

Pendant longtemps, de tous les ouvrages d'Aristote on n'avait guère connu en Occident que l'Organon. A la suite des croisades et des guerres avec les Maures d'Espagne, plusieurs de ses autres traités, traduits et enseignés depuis longtemps dans les écoles arabes de Syrie, d'Égypte et du Maroc, se répandent peu à peu en Europe; d'où un nouvel enthousiasme pour la philosophie du Maître, une nouvelle ardeur à en étudier et en commenter les oeuvres. Ce mouvement marque les débuts de la seconde période, qui est la période brillante de la scolastique. Elle dure tout au long du XIIIe siècle et et se prolonge même dans la première moitié du XIVe. Alors vivent saint Louis, Frédéric Il, Philippe le Bel et Alphonse X, Innocent III, Grégoire IX et Boniface VIII, saint François d'Assise et saint Dominique, alors se construisent les cathédrales et se fondent les Universités. Les matériaux sont considérablement accrus- : les scolastiques de la première époque ont enrichi les bibliothèques de leurs travaux et d'ouvrages inconnus au temps d'Alcuin. Deux grands ordres religieux, récemment fondés, vont désormais contribuer puissamment au progrès des études philosophiques. Ce sont les Dominicains et les Franciscains.

De nouvelles oeuvres arrivent au XIIIe siècle. La source la plus riche, sinon la plus pure, est l'Espagne où les traducteurs de Raymond auxquels il faut joindre les Juifs provençaux et languedociens, donnent en latin la Physique, la Métaphysique, le Traité de l'âme, les oeuvres d'Aristote inconnues jusque-là en Occident, mais aussi des oeuvres qui lui sont attribuées et sont toutes néo-platoniciennes, des traductions du Fons Vitae d'Avicebron, d'Avicenne, d'Algazel, d'Averroès et de Maïmonide où sont résolues, en un sens néo-platonicien et généralement peu orthodoxe, les questions capitales pour les théologiens chrétiens et musulmans sur le monde, l'âme et Dieu. Avec ces ouvrages philosophiques, il y a des oeuvres scientifiques, où la métaphysique et la théologie se mêlent aux données positives et aux hypothèses de l'alchimie, de la médecine, de l'astronomie, de l'arithmétique et de l'algèbre. De Byzance, conquise par les Chrétiens en 1204, viennent en Italie et en France de nombreux manuscrits. 

Des traducteurs, dont l'un des plus célèbres est Guillaume de Moerbeke, mettent en latin Aristote, des néo-platoniciens, des alchimistes, même le Phédon de Platon et les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus. La langue s'enrichit comme la connaissance. Suivant la voie ouverte par Cicéron, Lucrèce et les Pères comme saint Jérôme, les traducteurs forgent des mots latins pour rendre tous les termes grecs, métaphysiques, scientifiques ou simplement abstraits. Une nouvelle langue, d'où sortira surtout le français moderne, se forme, également redevable au latin classique et au grec, qui sera capable d'exprimer toutes les idées. On multiplie les livres par la copie, on les fait connaître dans les chaires où rivalisent séculiers et réguliers, qui veulent dépouiller Aristote et les Grecs, les Arabes et les Juifs. Les légistes font revivre le droit romain et ramenant au jour des idées stoïciennes, philosophiques et laïques, opposent le monde antique au monde chrétien. D'autres laïques, dont Dante est le plus illustre, font entrer dans les langues vulgaires les doctrines réservées auparavant aux clercs et les exposent sous une forme hardie et parfois peu orthodoxe. Tous ensemble préparent la Renaissance et les temps modernes. 

Nombreuses et importantes sont les questions soulevées. Les orthodoxes, et tous ou presque tous, dogmatiques et mystiques, veulent l'être, tachent d'ajouter à ce qui est proprement chrétien tout ou presque tout ce qui leur est transmis. L'entreprise est difficile, car Aristote, pris en lui-même ou dans ses commentateurs, peut être considéré comme l'adversaire de la création, de la providence, de l'immortalité, partant du paradis et de l'enfer, comme l'allié des panthéistes et des matérialistes. Les Juifs et les Arabes qui ont essayé, sans grand succès, selon leurs coreligionnaires orthodoxes, de concilier la foi et la raison, ont introduit dans leurs systèmes des idées théologiques qui, provenant de religions rivales, ne sauraient être acceptées par des catholiques.

Il faut donc enlever tout ce qui n'est pas strictement chrétien, transformer tout ce qui est en opposition avec le dogme, de manière à en faire une acquisition acceptable pour l'orthodoxie. C'est ce que tentent les plus grands des scolastiques.Le franciscain Alexandre de Halès (mort en 1245) parfait la méthode et introduit, dans sa Somme de théologie, comme Guillaume d'Auvergne dans ses oeuvres, les idées nouvelles. Deux dominicains, Albert le Grand et saint Thomas se complètent, unissent la foi et la raison, la philosophie et la théologie. Par eux, elles s'approprient des savants et des philosophes chrétiens, arabes, grecs et juifs, tout ce qui peut de gré ou même de force, entrer dans le christianisme.

Les questions les plus hardies sont soulevées : amauriciens, albigeois, averroïstes, partisans de l'Evangile éternel paraissent vouloir modifier radicalement ou ruiner le christianisme et même les religions dont on attribue l'invention à ceux que l'on appelle les trois imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet). On distingue la foi et la raison, on admet comme croyant ce qu'on déclare absurde comme philosophe, on force ainsi les orthodoxes à recourir aux armes rationnelles et philosophiques.

Partant des doctrines aristotéliciennes sur la matière, la forme, l'intellect, on cherche ce que valent pour le monde suprasensible les catégories et les distinctions d'Aristote; on affirme on on laisse entendre que Dieu, c'est la matière ou la forme universelle; que partout, même chez les anges, il y a matière et forme; que, l'intellect est un et qu'il n'y a ni personnalité humaine, ni immortalité, ni paradis, ni enfer; que le principe d'individuation, c'est la matière, ce qui rend difficile l'existence des purs-esprits.

On aboutit ainsi parfois à des solutions mystiques et panthéistiques, idéalistes et matérialistes, déterministes et athéistes, identiques par les tendances et les directions, sinon par la forme, à celles qu'ont produites les temps modernes. D'un autre côté, comme les Chrétiens, les Musulmans et les Juifs ne peuvent s'attaquer ou se défendre, dans leurs rapports devenus plus intimes, que par des arguments rationnels, comme la théologie s'est considérablement accrue par l'emploi de la raison et des autorités philosophiques à tel point, que, même pour les mystères, on soutient que la raison, à elle seule, les a pu deviner et qu'elle ne leur est pas contraire, il n'y a plus guère de question qui appartienne en propre à la théologie et qui ne soit traitée philosophiquement ou par des philosophes. 

Puis les nouveaux ordres religieux, franciscains et dominicains, luttent pour obtenir le droit d'enseigner et de prêcher, avec l'Université de Paris. Les papes, soutenus par les ordres mendiants, dont l'un dirigea bientôt l'Inquisition, sont vainqueurs de Frédéric, mais vaincus par Philippe le Bel. Celui-ci a des légistes qui, opposant le droit romain au droit canonique, sécularisent la justice et l'administration.

La Politique d'Aristote, les commentaires qui la suivent, donnent naissance à de nouvelles théories, à de nouvelles argumentations sur l'origine du pouvoir civil, sur les gouvernements et leurs formes diverses, sur la république et la monarchie, sur les gouvernements populaire, théocratique ou aristocratique, sur le tyrannicide ou le droit pour un peuple de déposer un souverain qui l'opprime, sur le droit de propriété, mis en question par les discussions que soulèvent les ordres mendiants et leurs adversaires.

Albert le Grand.
Albert le Grand, né en Souabe en 1205, mort en 1280 à Cologne, après s'être démis de l'évêché de Ratisbonne. Il enseigna avec succès la philosophie à Cologne et à Paris. Ses connaissances en histoire naturelle sont remarquables pour l'époque. Les théories de l'acte et de la puissance, du composé humain et des facultés de l'âme, de la nature de Dieu, sont chez lui en progrès sans atteindre encore à la perfection que leur donnera son disciple saint Thomas d'Aquin.

Thomas d'Aquin.
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), né dans le royaume de Naples et surnommé l'Ange de l'École, est sans conteste la plus puissante intelligence du Moyen âge. Ses principaux ouvrages sont la Somme théologique, la Somme contre les Gentils, les Questions de la Puissance, du Mal, de la Vérité, etc. (Quaestiones disputatae) et des Commentaires sur toutes les parties de la philosophie d'Aristote.

Les traits généraux de sa philosophie sont les caractères mêmes que nous avons mentionnés comme étant ceux de la scolastique. Ils se trouvent en lui dans leur accomplissement. Voici les les points principaux de ses doctrines :

Métaphysique.
La métaphysique générale de saint Thomas est dominée par la théorie aristotélicienne de l'acte et de la puissance. L'acte est le principe déterminant, la puissance ce qui est déterminable.

Il n'est pas facile de décider dans tous les cas si l'acte et la puissance ont à ses yeux valeur de composants métaphysiques réels ou de simple explication fondée sur la réalité. La substance et l'accident, la matière et la forme sont nettement considérés par lui comme puissance subjective réelle et acte réel; en revanche, le genre et la différence spécifique, la nature et son individuation, bien que leur distinction soit fondée sur celle de la matière et de la forme, ne sont pas regardés par lui comme des composants réels réellement distincts entre eux. Quant à la fameuse distinction de l'essence et de l'existence dans les êtres finis et contingents, depuis que l'unique texte absolument péremptoire en faveur d'une distinction réelle positive a été reconnu apocryphe, la vraie pensée de saint Thomas n'apparaît pas avec certitude. Si, d'une part, le mouvement de son esprit semble plutôt entraîné dans le sens d'une distinction réelle entre principes métaphysiques constitutifs, d'autre part, un certain nombre de passages de ses oeuvres ne peuvent pas être interprétés dans l'hypothèse de cette distinction. En se plaçant à un point de vue purement historique, il faut reconnaître, à tout le moins, que le Thomas n'avait pas de la distinction réelle une notion aussi précise et systématique que celle que l'on en donnera au XIXe siècle, quand se doctrine retrouvera une deuxième vie avec le néo-thomisme.
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Psychologie.
Sa psychologie est également commandée par la doctrine de l'acte et de la puissance.

L'unité stricte du composé humain résulte de l'union de l'âme et du corps comme forme et matière.

La théorie de la connaissance, aussi bien sensible qu'intellectuelle, n'en est qu'une application : l'objet et le sujet, unis comme acte et puissance, forment le principe total de l'acte de connaissance par lequel le sujet, devenu en quelque sorte l'objet, le connaît en s'assimilant vitalement à lui.

La théorie de la volonté et de l'acte volontaire est parallèle à celle de la connaissance : la volonté est en puissance au bien tel que l'intelligence le conçoit. A la présentation du bien absolu, la volonté qui y trouve purement et simplement son acte cède nécessairement; le bien fini, au contraire, lui laisse sa liberté d'indifférence : y trouvant en fait son objet, elle peut s'y porter, mais ne l'y trouvant pas sans mélange de son contraire, elle n'est point nécessairement attirée par lui.

Théodicée.
La théodicée de saint Thomas maintient, sans doute, la transcendance de Dieu, qui empêche nos concepts de l'exprimer tel qu'il est en soi-même; toutefois elle n'en est pas moins très nettement positive et affirmative.

De l'être fini et contingent, toujours plus ou moins potentiel, on monte nécessairement à Dieu, acte pur sans aucune potentialité. Et ce concept solidement établi permet de déduire en toute sûreté la nature de Dieu et les attributs qu'il possède, tant en lui-même que dans ses rapports avec le monde.

En lui-même d'abord : simplicité absolue contenant éminemment toutes les perfections que l'on trouve éparses et diminuées dans les créatures.

Puis dans ses rapports avec le monde : Dieu est cause première totale. De là suivent nécessairement les concepts de la création, du concours et de la Providence. - Et cette causalité, il l'exerce en souveraine indépendance; il n'est donc relatif à rien, tandis qu'au contraire tout ce qui procède de lui se rapporte totalement à lui comme à sa fin dernière.

Morale.
Les principes philosophiques qui se dégagent de sa théologie morale sont les suivants-:

Dieu est la fin dernière à laquelle tout être doit tendre selon sa nature.
Le bien moral consiste dans la convenance de l'action avec ce qu'exige ou permet l'ensemble harmonieux et hiérarchique des fins.

L'obligation a sa source dernière et parfaite dans la volonté de Dieu, non pas arbitraire, mais conforme à la nature des êtres qu'il a créés.

La synthèse est si complète que l'étude de Plotin, de Platon et des philosophes grecs ne forcera pas les orthodoxes à la modifier. De même la philosophie et la théologie mystiques acquièrent, avec saint Bonaventure, un très haut degré de développement.

Saint Bonaventure.
Saint Bonaventure (1221-1274), de son vrai nom Jean de Fidanza, né en Toscane, fut général des Franciscains et cardinal. D'après lui, la science comme la vertu n'a d'autre objet que d'unir plus intimement l'âme à Dieu; il marque les degrés de cette ascension dans son Itinerarium mentis ad Deum. Son principal ouvrage philosophique et théologique est un Commentaire des Sentences de Pierre Lombard. Il cherche à fondre le courant augustinien de l'ancienne scolastique avec l'esprit péripatéticien de la nouvelle. Les questions purement spéculatives ne l'intéressent guère pour elles-mêmes.

En métaphysique il faut noter sa théorie de la composition réelle de matière et de forme qu'il prétend appliquer à tous les êtres créés jusques y compris les anges et l'âme spirituelle. Il semble que, dans sa pensée, le mot matière ait un sens aussi large que celui de puissance.

Jean Duns Scot.
Jean Duns Scot (1274-1308), né à Dunston (Northumberland) ou à Dun (Irlande), on ne sait au juste, est célèbre par son antagonisme avec Thomas d'Aquin. En réalité il diffère de celui-ci par l'esprit beaucoup plus que par les conclusions mêmes de ses doctrines.

Tandis que saint Thomas aborde les problèmes par leur côté métaphysique, Duns Scot les traite du point de vue psychologique. Chez lui l'esprit de finesse fait tort à la construction systématique.

L'unité de sa philosophie, à la différence de celle du Docteur Angélique, est faite par la mentalité sous-jacente beaucoup plus que par la nécessité logique des principes aux conséquences. La subtilité que l'on s'accorde à lui attribuer provient souvent de la difficulté qu'il devait ressentir à exprimer par le moyen d'un vocabulaire dialectique très rigide toutes les nuances de sa pensée.

Sa doctrine est caractérisée par la fameuse distinction formelle ex natura rei, qui doit intervenir, d'après lui, lorsque des objets vraiment uns en eux-mêmes imposent à l'esprit des concepts formellement irréductibles. Une critique sévère montre que cette distinction doit se résoudre, suivant les cas, soit en distinction réelle métaphysique, soit en distinction virtuelle ou de raison objectivement fondée.

Notons aussi son volontarisme qui lui fait admettre en psychologie la liberté d'indifférence absolue et le pouvoir pour la volonté de choisir le mal comme tel, - et en théologie, des théories très originales sur la psychologie du Verbe incarné et sur la Sainte-Trinité, au sein de laquelle le Fils et le saint-Esprit procéderaient en vertu d'une activité morale de Dieu.

Ses principaux ouvrages sont des Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard et sur les oeuvres d'Aristote.

Roger Bacon.
Citons encore Roger Bacon (1214-1294), qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme Francis Bacon, venu plus de trois siècles après lui. Roger Bacon est un érudit et un savant autant qu'un philosophe et il marque peu de goût pour la métaphysique et les métaphysiciens. Il utilise les langues et les sciences pour comprendre les livres sacrés et profanes, connaître la nature et la faire servir à nos besoins. A ce dernier but tendent aussi les alchimistes dont les recherches présagent l'apparition de la chimie scientifique. Dans son Opus majus, Bacon semble pressentir la plupart des grandes découvertes modernes et prédit les principales réformes qui doivent suivre.

D'autres encore...
Vincent de Beauvais, dans le Speculum majus, résume l'ensemble des connaissances humaines d'après tous les documents alors connus. Henri de Gand, Guillaume de Saint-Amour, Siger de Brabant, Pierre d'Auvergne, illustrent la maison de Sorbonne.

Raymond Lulle, par son Grand Art, veut résoudre toutes les questions et convertir les Infidèles. 

Les mystiques Eckhart, Jean Tauler, Suso, continuent Jean Scot, préparent la Réforme et la philosophie allemande. 

Durand de Saint-Pourçain, Jean Buridan, sont aussi célèbres, sinon toujours aussi orthodoxes qu'Albert et saint Thomas. 

La scolastique du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle

C'est la période des grandes écoles scolastiques. Chacune d'elles se développe selon les principes de celui des docteurs du XIIIe siècle dont elle se réclame.

Le formalisme de l'école scotiste et une tendance générale à épaissir les entités métaphysiques provoquent la réaction nominaliste de Guillaume d'Occam et de ses disciples. 

C'est l'époque de Gerson, de Jean Tauler, de Pierre d'Ailly, cardinal et chancelier de l'Université de Paris, et de l'auteur du livre admirable de l'Imitation

Mais la Renaissance impose une philosophie opposée à la scolastique. Le Thomisme brillera encore, avec Suarez, de ses derniers feux, avant de renaître au XIXe siècle.

Guillaume d'Occam.
Pour Guillaume d'Occam (mort en 1347), les individus suffisent à s'expliquer; prétendre qu'une réalité répond à l'universel, c'est multiplier les êtres sans nécessité. Du reste, la science est purement subjective; elle n'a d'autre objet que les conceptions de notre esprit. Quant à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme, etc., ce sont des vérités qui passent la raison humaine et que la foi seule peut démontrer. Bref, Occam prélude au mouvement de réaction violente qui se prolongera pendant les deux siècles suivants.

Ce mouvement révolutionnaire, d'une part, et, de l'autre, la servilité de quelques disciples trop fidèles des grands maîtres donnent par moments à cette période des airs de stérilité. La philosophie, se perdant de plus en plus en de vaines subtilités, plusieurs esprits éminents se réfugient dans l'ascétisme et le mysticisme chrétien.

La fin de la scolastique.
Dès la première et surtout dans la seconde moitié du XIVe siècle, la guerre de Cent ans, les luttes entre les papes et les souverains temporels, le grand schisme, peutêtre l'épuisement qui suit tout effort considérable, amènent la décadence, malgré quelques hommes dont il faut rappeler les noms, Jean Tauler et Ruysbroek, Gérard Groot et Nicolas d'Oresme, Pierre d'Ailly et Raymond de Sébonde, Gabriel Biel, Gerson et Denys le Chartreux

La Renaissance scientifique, littéraire et artistique s'accompagne d'une renaissance des systèmes antiques qu'on oppose à la scolastique. Valla, Agricola, Vivès, Nizolius, Ramus combattent leurs contemporains en croyant parfois combattre les scolastiques du XIIIe siècle ou même Aristote. Pléthon, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Thomas More restaurent le platonisme ou plutôt le néoplatonisme. Il y a des péripatéticiens alexandristes et matérialistes, comme Pomponace; il en est d'averroïstes, comme Achillinus, Niphus, Zimara; d'autres étudient Aristote et se rapprochent tantôt des uns et tantôt des autres. Juste-Lipse s'attache au stoïcisme, Montaigne, Charron, Sanchez, au scepticisme ou à l'acatalepsie, Gassendi et d'autres relèvent l'épicurisme; Télésio; Campanella,Paracelse, Cardan, Patrizzi, Giordano Bruno développent des doctrines naturalistes; Reuchlin, Cornélius Agrippa, une philosophie cabalistique; mais tous combattent Aristote et la scolastique qui se oeuvre de son autorité.

Les albertistes s'opposent aux thomistes, les scotistes sont surtout franciscains, des capucins et des conventuels suivent saint Bonaventure, les occamistes s'appellent modernes et combattent les thomistes qui suivent l'ancienne voie (via antiqua).

Luther reproche à la scolastique d'avoir, par ses sophismes, profané le domaine théologique; Zwingle utilise le stoïcisme et le néo-platonisme. Si Mélanchthon se sert d'Aristote, Taurellus vent substituer une philosophie rationnelle et conforme à l'Evangile à la scolastique péripatéticienne, les Sociniens ne conservent du christianisme que ce qui est en accord avec la raison. Jacob Boehme, mystique et protestant, annonce la philosophie de l'Allemagne au XIXe siècle. 

Le thomisme a repris vie après la Réforme, mais la scolastique a perdu toute originalité. Avec Francis Bacon, surtout avec Descartes et Galilée, l'édifice est ruiné par la base, et les progrès des sciences exactes et positives ne peuvent qu'achever de le détruire. Il reste, au XVIIe et au XVIIIe siècle, des scolastiques sans action ni influence qui parfois même s'inspirent du cartésianisme

Au XIXe siècle, les catholiques, surtout depuis l'encyclique Aeterni Patris (1879) ont relevé le thomisme et tenté d'y faire entrer les résultats positifs obtenus par les savants des derniers siècles.

Le Thomisme du XVIe
Il y a des commentateurs de saint Thomas, dont le principal est Cajétan, des néo-thomistes qui, à Salamanque et dans d'autres universités, substituent la Somme de théologie de saint Thomas aux Sentences de Pierre Lombard; il y en a parmi les Jésuites, notamment Suarez, parmi les dominicains, les carmes, les Cisterciens et les Bénédictins

Cajétan (Cayetano)
Thomas de Vio (1469-1534), appelé Cajétan du nom de Gaëte son lieu d'origine, Dominicain et cardinal, est un philosophe de premier ordre. Son ouvrage principal est un grand Commentaire de la Somme théologique de saint Thomas. L'obscurité de son style nuisit certainement à la diffusion de ses idées. Les questions les plus difficiles de l'ontologie et de la psychologie, telles la théorie de l'analogie de l'être et celle de la connaissance intellectuelle, lui doivent, sinon des solutions absolument claires et définitives, tout au moins des progrès.

Suarez.
François Suarez naquit à Grenade le 5 janvier 1548. Entré dans la Compagnie de Jésus à Salamanque en 1564, il commença à enseigner dès l'année 1572. Il mourut à Lisbonne le 25 décembre 1617. Ses principaux ouvrages philosophiques sont les Disputationes melaphysicae, le traité de Anima et le traité de Legibus.

Il se montre disciple respectueux, mais original, du Docteur Angélique : s'il le préfère à tous les autres maîtres, il ne s'attache pas exclusivement à lui. Ses ouvrages, en dehors de leur valeur propre, sont un immense répertoire où l'on trouve rapportées en ordre et dans leur sens exact, les opinions d'une foule de docteurs scolastiques.

« Suarez, dit le Cardinal Gonzalès, est peut-être après saint Thomas, la personnification la plus éminente de la philosophie scolastique. Sa conception philosophique est la plus solide, après celle de saint Thomas, qui lui sert de point de départ, de base et de règle, comme on peut le voir en parcourant ses oeuvres. »
Et aussi...
Mais, si avec Suarez, on est encore au Moyen âge sur le plan des idées, on est déjà très largement sorti de la période qui nous occupe sur le plan de la chronologie. Et l'on pourra aussi nommer encore pour cette période prolongeant le cadre de cette page, Jean Capreolus (1380-1444, surnommé Princeps thomistarum, - le Dominicain Bañez (1528-1604) et le Jésuite Molina (1536-1600), qui développèrent en sens opposés la solution indiquée par saint Thomas du problème de l'accord entre l'action divine et la liberté humaine; enfin Saint-François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église, psychologue incomparable et métaphysicien très averti, qui aurait pu être, s'il l'eût voulu, l'un des plus grands thomistes éclectiques dans le genre de Suarez. (François Picavet / CH. Lahr).


En bibliothèque - Thomasius, De doctoribus scolasticis, Leipzig, 1676, in-4°; Salabertus, Philosophia Nominalium vindicata, Paris, 1651, in-8° ; Ch. Meiners, De Nominalium ac Realium initiis, dans le t. XII des Commentaires de la Société de Goettingue; Saint-René Taillandier, Jean Scot Erigène et la philosophie scolastique, 1843; Cousin, Fragments philosophiques, t. III; Patru, De la philosophie du moyen âge, in-8°; X. Rousselot, Etudes sur la philosophie du moyen âge, Paris, 1840-42, 3 vol. in-8°; De Caraman, Histoire des révolutions de la philosophie en France, 1847, 3 vol. in-8°; B. Hauréau, De la philosophie scolastique, 1850, 2 vol. in-8°.
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