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La scolastique
est la théologie
ou la philosophie qui s'enseigne, parfois
s'invente ou se développe, parfois aussi meurt dans les écoles
: il y a une scolastique platonicienne, péripatéticienne,
surtout néoplatonicienne, une scolastique
protestante et catholique ( Christianisme ),
Une scolastique hégélienne ( Hegel),
cousinienne ( Cousin)
ou schopenhauérienne ( Schopenhauer),
etc. Mais c'est au sens le plus usité, la philosophie médiévale,
qu'on trouve chez les Byzantins ,
les Arabes et les Juifs, chez les chrétiens d'Occident.
Les Byzantins sont les continuateurs directs
de l'hellénisme : en dehors des néo-platoniciens restés
fidèles à la religion antique, ils nous offrent les noms
de Synésius, au IVe siècle;
de Némésius d'Emèse, d'Enée de Gaza, de Zacharie
le Scolastique, au Ve; du pseudo-Denys
et de Jean Philoponus, au VIIe,
suivis de Jean Damascène vers 700; de
Photius
au IXe siècle; de Michel
Psellos au XIe, d'Eustrate, de Johannes
Italos, de Michel d'Ephèse,
de Nicéphore Blemmidès, de Georgius
Pachymère et de Théodore Métochita, etc.
La scolastique arabe va du IXe,
siècle au XIIIe. Elle a pour représentants,
en Orient, Al-Kindi (mort en 870), les Frères
de la Pureté ( Islam ),
Alfarabi
(mort en 950), Avicenne (980 - 1065), Algazel,
né en 1059, qui en fut le destructeur; en Occident, Avempace
(mort en 1138); Abubacer (mort en 1185), Averroès
(mort en 1198), après lequel il n'y a plus que des mystiques
et des motecallemin, raisonnant sur les matières religieuses,
mais condamnant, les uns et les autres, la philosophie.
Chez les Juifs,
Philon
eut des successeurs, les auteurs des écrits cabalistiques ( Cabale ),
les karaïtes, Saadia (m. 942), surtout Avicebron
ou Ibn-Gabirol (m. 1069), l'auteur du célèbre Fons vitae
et Maïmonide
(m. 1204), à qui l'on doit le Guide des Egarés; puis
Joseph ibn Falaquera (m. 1280), Levi ben Gerson (m. 1344), bien d'autres
qui firent triompher la philosophie, même l'averroïsme, dans
les écoles juives, où on le retrouve au début des
temps modernes ( Judaïsme ).
Mais c'est dans l'Occident chrétien,
France et îles Britanniques, Belgique
et Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Italie et Espagne, que l'on peut étudier
le développement le plus complet et le plus continu de la scolastique
médiévale. Elle y comprend deux grandes périodes,
dont l'une se termine et dont l'autre commence au XIIIe
siècle.
Dans la première, on construit partiellement,
on prépare l'oeuvre qui, constituée au XIIIe
siècle, formera, à proprement parler, la scolastique médiévale.
Des origines à Charlemagne, sous qui
a lieu une première renaissance, et à Alcuin,
avec qui commence la scolastique en France et en Allemagne, on conserve,
avec un soin inégal, les manuscrits des Grecs et des Latins, chrétiens
ou non chrétiens, on constitue et on développe les dogmes
fondamentaux, on combat les philosophes ou l'on emploie leurs arguments
et leurs méthodes : après les apologistes, Tertullien,
Minucius Félix, saint Cyprien, Arnobe
et
Lactance, Firmicus Maternus, viennent les
Pères ,
saint Hilaire qui argumente par syllogismes
partant de prémisses religieuses, saint
Ambroise qui lie la loi
romaine et l'Évangile ,
Cicéron
et saint Paul, saint Jérôme qui traduit
tous les livres saints et s'attache surtout aux prophètes ,
saint
Augustin qui constitue une véritable
Somme
de métaphysique chrétienne,
dont il n'est pas toujours facile de concilier les parties diverses. Puis
la décadence s'accentue, avec la conquête barbare, et l'on
n'a plus guère à citer que Claudianus Mamertus, Martianus
Capella, dont les Noces de Mercure et de la Philologie deviendront
un manuel pour les écoles, Boèce
(m. 525), dont les traductions, les commentaires et la Consolation
auront plus d'influence encore, Cassiodore
(m. 575?) qui sera, lui aussi, classique, Isidore
de Séville (m. 636),
Bède le Vénérable
(m. 735) qui péniblement conservent, pour leurs successeurs, quelques
lueurs des connaissances sacrées ou profanes, dont les écoles
d'Irlande, comme celles de l'empire byzantin ,
ont gardé la possession beaucoup moins complète.
Avec Charlemagne
et Alcuin disparaît en Occident l'ignorance
presque générale au VIIe
et au VIIIe siècle. Les écoles,
antérieures aux universités qui couvriront l'Europe à
partir du XIIIe siècle, transmettent
et augmentent le savoir conservé, retrouvé ou acquis des
Byzantins et des Arabes, Les principales sont celles du Palais avec Alcuin
et Jean Scot, de Tours où enseignera Bérenger
deux siècles après Alcuin, de Fulda ,
d'Auxerre,
de Reims, illustrée par
Gerbert, de Chartres,
où professent Fulbert, Yves, Thierry et
Bernard, Gilbert de Poitiers; du Bec, avec Lanfranc
et saint Anselme, de Laen, de Lille, de Tournai,
de Compiègne, l'école de Paris
où les chaires de Saint-Germain, de Notre-Dame ,
de Sainte-Geneviève, puis de Saint Victor ,
occupées par des maîtres célèbres rassemblent,
surtout au XIIesiècle, des écoliers
venus de toute l'Europe; l'école de Bologne où étudient
Lanfranc et Pierre Lombard, celle de Salerne,
les écoles chrétiennes d'Espagne où Gerbert va s'instruire
au sortir d'Aurillac ,
et où l'on traduira, au temps de l'archevêque Raymond
de Tolède vers 1150, les oeuvres capitales de la philosophie
d'Aristote.
Dans ces écoles, on enseigne les
sept arts libéraux, le trivium, grammaire,
rhétorique, dialectique, le quadrivium,
arithmétique,
géométrie,
astronomie, musique; on lit et on commente les livres saints ; on étudie
les ouvrages des commentateurs ; on professe le droit canon et parfois
le droit romain; la médecine, d'après
Hippocrate
et Galien, et plus tard, d'après les Arabes;
enfin, l'on fait des recherches sur l'alchimie .
De ces disciplines diverses, les penseurs tendent à dégager
une synthèse qui explique le monde actuel
dans ses rapports avec le monde spirituel et
ceux qui le gouvernent ou l'habitent. En dehors des livres saints, des
apologistes, des Pères par lesquels ils sont initiés à
certaines doctrines antiques, ils ont des auteurs grecs ou latins qu'ils
consultent dans le texte original ou dans des traductions. Mais Aristote
n'est pas leur seul maître. D'abord ils n'ont, avant le XIIIe
siècle, ni la Physique, ni la Métaphysique,
ni le Traité de l'âme; ils n'ont même pas, avant
l'époque de Jean de Salisbury ,
les
Analytiques
qui, dans l'Organum ,
leur feraient connaître la conception aristotélicienne de
la science. Abélard,
après Gerbert, n'a que les Catégories et l'Interprétation,
l'Isagoge de Porphyre, les commentaires
de Boèce sur les traductions de l'lsagoge faites par lui-même
et par Victorinus, sur les Catégories
et l'Interprétation, sur les Topiques de Cicéron,
les traités du même Boèce sur le syllogisme catégorique
et hypothétique, la division, la définition des différences
topiques.
Mais, par contre, ils ont d'autres maîtres,
les poètes, peut-être Lucrèce;
Ovide
et Virgile; Stace,
Térence,
Juvénal,
Perse,
Lucain
et Horace; ils ont Aulu-Gelle,
certaines parties des oeuvres de Cicéron,
de Sénèque, qui leur fournissent
des doctrines épicuriennes,
stoïciennes,
éclectiques.
Surtout ils ont le Timée, traduit et commenté par
Chalcidius,
saint Augustin et Martianus Capella, le De Dogmate Platonis d'Apulée,
les Saturnales et le Commentaire sur le Songe de Scipion
de Macrobe, Cassiodore et la Consolation
de Boèce, le pseudo-Denys l'Aréopagite,
que traduit Jean Scot Erigène, et ils
leur demandent la solution néo-platonicienne
des questions métaphysiques qui confinent à la théologie.
Pas plus que les scolastiques de la première période ne sont
de purs aristotéliciens, ils ne sont limités à la
question dess universaux. De 1093 à 1160 environ, les écoles
la soulèvent, la discutent avec passion et lui donnent des solutions
multiples et diverses; mais alors même, plus encore dans les époques
qui précèdent et qui suivent, les maîtres en agitent
beaucoup d'autres dans lesquelles la philosophie intervient; elle les pose,
les complique, les examine, on aide à les résoudre. Telles
sont celles que rappellent les hérésies des adoptianistes
et des iconoclastes ,
les discussions sur la double prédestination, sur le pouvoir temporel,
sur la Trinité
et l'Incarnation, sur la présence réelle, sur le troisième
Évangile
ou l'Évangile éternel, sur les moyens les meilleurs
et les plus prompts de nous unir à Dieu ,
les recherches sur l'existence et l'essence
de Dieu, sur la constitution et l'objet de l'enseignement
scolastique, sur le droit canon qui est à peu près constitué
par le Décret de Gratien, sur la
morale
qu'il faut adapter aux conditions d'existence des sociétés,
sur la logique ancienne et nouvelle, les tentatives
pour former une cosmogonie, une psychologie,
etc.
Les maîtres les plus éminents
sont Alcuin, le père de la scolastique
en France et en Allemagne; Jean Scot, érudit
prodigieux, latiniste remarquable, successeur marquant des néo-platoniciens,
inspirateur direct on indirect de Bérenger,
des amauriciens ( Amaury
de Chartres), des partisans de l'Évangile éternel,
des interprètes rationalistes des
dogmes comme des mystiques, précurseur de Descartes
et de Spinoza, de Schelling
et de Hegel, de saint Martin et de Jean Reynaud.
Heinc et Remi d'Auxerre
rappellent souvent Alcuin et Scot
Erigène. Gerbert doit être rapproché,
pour l'ampleur synthétique, sinon pour la direction de ses recherches,
de Jean Scot. Il joint la poésie et la rhétorique, l'arithmétique
et la géométrie à la dialectique; il unit la philosophie
ainsi entendue à la théologie; il tente d'allier le pouvoir
spirituel et le pouvoir temporel, de donner à la chrétienté
une direction nouvelle. A Gerbert se rattachent Fulbert
et
Bérenger de Tours. Saint Anselme construit
un système théologico-métaphysique fondé sur
la preuve dite plus tard ontologique, dont Descartes, Spinoza et Leibniz,
Kant,
Hegel et leurs successeurs discuteront la valeur, mais non l'originalité.
Roscelin,
Guillaume
de Champeaux, Abélard, Gilbert
de La Porrée, Robert Pulleyn, Gauthier de Mortagne, bien d'autres
encore abordent et résolvent la question des universaux
de manière à en faire sortir parfois la solution des problèmes
philosophiques ou théologiques.
Hardi, téméraire, voire hérétique,
se rattachant à Jean Scot Erigène,
à Arnauld de Brescia et à Joachim
de Flore, Abélard est surtout original
pour avoir voulu donner une somme de philosophie et une somme de théologie,
où sur chaque question se trouverait indiqué ce qu'en disent
la Bible
et les Pères ,
les philosophes et les poètes; pour avoir été, avant
Alexandre
de Halès, le véritable fondateur de la méthode
scolastique qui demande à l'autorité les prémisses
de ses syllogismes. Adhélard de Bath va
achever en Orient son éducation philosophique; Bernard et Thierry
de Chartres,
Guillaume
de Conches développent une cosmologie, puisée dans le
Timée
et dans les commentateurs néo-platoniciens, tandis que saint
Bernard, surtout Hugues et Richard de Saint-Victor
enseignent un mysticisme
qui rappelle les Alexandrins
et entrera, pour une bonne part, dans la construction scolastique du XIIIe
siècle, Pierre Lombard donne les Sentences
dont les innombrables commentateurs, depuis le XIIIe,
jusqu'au XVIIe siècle, présenteront
dans un cadre qui apparaît identique, des doctrines absolument diverses
sur les questions essentielles de la théologie et de la philosophie
chrétiennes. Jean de Salisbury se rapproche,
par sa latinité élégante et son érudition,
de Jean Scot, de Gerbert et des humanistes de
la Renaissance, il nous renseigne sur les docteurs, sur les maîtres
et leurs disciples, et unit un christianisme austère au scepticisme
ou plutôt à l'acatalepsie métaphysique. Enfin Alain
de Lille, qui meurt en 1202 ou 1203, après Averroès,
avant Maïmonide, connaît déjà le Livre des
Causes et annonce ainsi l'accès prochain aux doctrines grecques,
arabes et juives.
La seconde période va du XIIIe
au XVIIe siècle. C'est au XIIIe
siècle et dans la première moitié du XIVe
que la scolastique atteint son plus haut développement comme le
Moyen âge son complet épanouissement. Alors vivent saint
Louis, Frédéric Il, Philippe
le Bel et Alphonse X, Innocent
III, Grégoire IX et Boniface
VIII,
saint François d'Assise
et
saint Dominique, alors se construisent les
cathédrales et se fondent les Universités. Les matériaux
sont considérablement accrus : les scolastiques de la première
époque ont enrichi les bibliothèques de leurs travaux et
d'ouvrages inconnus au temps d'Alcuin. De nouvelles
oeuvres arrivent au XIIIe siècle.
La source la plus riche, sinon la plus pure, est l'Espagne
où les traducteurs de Raymond auxquels il faut joindre les Juifs
provençaux et languedociens ,
donnent en latin la Physique, la Métaphysique, le
Traité
de l'âme, les oeuvres d'Aristote inconnues
jusque-là en Occident, mais aussi des oeuvres qui lui sont attribuées
et sont toutes néo-platoniciennes, des traductions du Fons Vitae
d'Avicebron,
d'Avicenne, d'Algazel,
d'Averroès et de Maïmonide
où sont résolues, en un sens néo-platonicien et généralement
peu orthodoxe, les questions capitales pour les théologiens chrétiens
et musulmans sur le monde, l'âme et Dieu. Avec ces ouvrages philosophiques,
il y a des oeuvres scientifiques, où la métaphysique et la
théologie se mêlent aux données positives et aux hypothèses
de l'alchimie, de la médecine, de l'astronomie, de l'arithmétique
et de l'algèbre. De Byzance, conquise par les Chrétiens en
1204, viennent en Italie et en France de nombreux manuscrits.
Des traducteurs, dont l'un des plus célèbres
est Guillaume de Moerbeke, mettent en latin
Aristote,
des néo-platoniciens, des alchimistes, même le Phédon
de Platon et les Hypotyposes pyrrhoniennes
de Sextus Empiricus. La langue s'enrichit comme
la connaissance. Suivant la voie ouverte
par Cicéron, Lucrèce
et les Pères
comme saint Jérôme, les traducteurs forgent des mots latins
pour rendre tous les termes grecs, métaphysiques, scientifiques
ou simplement abstraits. Une nouvelle langue, d'où sortira surtout
le français moderne, se forme, également redevable au latin
classique et au grec, qui sera capable d'exprimer toutes les idées.
On multiplie les livres par la copie, on les fait connaître dans
les chaires où rivalisent séculiers et réguliers,
qui veulent dépouiller Aristote et les Grecs, les Arabes et les
Juifs. Les légistes font revivre le droit romain et ramenant au
jour des idées stoïciennes, philosophiques
et laïques, opposent le monde antique au monde chrétien. D'autres
laïques, dont Dante est le plus illustre,
font entrer dans les langues vulgaires les doctrines réservées
auparavant aux clercs et les exposent sous une forme hardie et parfois
peu orthodoxe. Tous ensemble préparent la Renaissance et les temps
modernes.
Nombreuses et importantes sont les questions
soulevées. Les orthodoxes, et tous ou presque tous, dogmatiques
et mystiques, veulent l'être, tachent d'ajouter à ce qui est
proprement chrétien tout ou presque tout ce qui leur est transmis.
L'entreprise est difficile, car Aristote, pris en lui-même ou dans
ses commentateurs, peut être considéré comme l'adversaire
de la création, de la providence, de
l'immortalité, partant du paradis
et de l'enfer ,
comme l'allié des panthéistes
et des matérialistes. Les Juifs et
les Arabes qui ont essayé, sans grand succès, selon leurs
coreligionnaires orthodoxes, de concilier la foi et la raison, ont introduit
dans leurs systèmes des idées théologiques qui, provenant
de religions rivales, ne sauraient être acceptées par des
catholiques .
Il faut donc enlever tout ce qui n'est pas strictement chrétien,
transformer tout ce qui est en opposition avec le dogme, de manière
à en faire une acquisition acceptable pour l'orthodoxie. C'est ce
que tentent les plus grands des scolastiques. Alexandre
de Halès parfait la méthode et introduit, dans sa Somme
de théologie, comme Guillaume
d'Auvergne
dans ses oeuvres, les idées nouvelles.
Albert
le Grand et saint Thomas se complètent,
unissent la foi
et la raison, la philosophie
et la théologie .
Par eux, elles s'approprient des savants et des philosophes chrétiens,
arabes, grecs et juifs, tout ce qui peut de gré ou même de
force, entrer dans le christianisme .
La synthèse est si complète
que l'étude de Plotin, de Platon
et des philosophes grecs ne forcera pas les orthodoxes à la modifier.
De même la philosophie et la théologie mystiques acquièrent,
avec saint Bonaventure, un très haut
degré de développement.
Roger Bacon
utilise les langues et les sciences pour comprendre les livres sacrés
et profanes, connaître la nature et la faire servir à nos
besoins. A ce dernier but tendent aussi les alchimistes dont les recherches
présagent l'apparition de la chimie scientifique.
Vincent
de Beauvais,
dans le Speculum majus, résume l'ensemble des connaissances
humaines d'après tous les documents alors connus. Henri de Gand,
Guillaume de Saint-Amour, Siger de Brabant. Pierre d'Auvergne ,
illustrent la maison de Sorbonne.
Raymond
Lulle, par son Grand Art, veut résoudre toutes les questions
et convertir les Infidèles. Duns Scot,
Durand
de Saint-Pourçain,
Guillaume d'Occam,
Jean
Buridan, sont aussi célèbres, sinon toujours aussi orthodoxes
Albert et saint Thomas. Les mystiques Eckhart, Jean Tauler, Suso,
continuent
Jean Scot, préparent la Réforme
et la philosophie allemande. Les questions les plus hardies sont soulevées
: amauriciens, albigeois, averroïstes, partisans de l'Evangile
éternel paraissent vouloir modifier radicalement ou ruiner le
christianisme et même les religions dont on attribue l'invention
à ceux que l'on appelle
les trois imposteurs (Moïse ,
Jésus ,
Mahomet ).
Ou distingue la foi et la raison, on admet comme croyant ce qu'on déclare
absurde comme philosophe, on force ainsi les orthodoxes à recourir
aux armes rationnelles et philosophiques. Partant des doctrines aristotéliciennes
sur la matière, la forme, l'intellect,
on cherche ce que valent pour le monde suprasensible les catégories
et les distinctions d'Aristote; on affirme on on laisse entendre que Dieu,
c'est la matière ou la forme universelle; que partout, même
chez les anges ,
il y a matière et forme; que, l'intellect est un et qu'il n'y a
ni personnalité humaine, ni immortalité, ni paradis, ni enfer;
que le principe d'individuation,
c'est la matière, ce qui rend difficile l'existence des purs-esprits.
On aboutit ainsi parfois à des solutions
mystiques
et panthéistiques, idéalistes
et matérialistes, déterministes
et athéistes, identiques par les tendances
et les directions, sinon par la forme, à celles qu'ont produites
les temps modernes. D'un autre côté, comme les Chrétiens,
les Musulmans et les Juifs ne peuvent s'attaquer ou se défendre,
dans leurs rapports devenus plus intimes, que par des arguments rationnels,
comme la théologie s'est considérablement accrue par l'emploi
de la raison et des autorités philosophiques à tel point,
que, même pour les mystères ,
on soutient que la raison, à elle seule, les a pu deviner et qu'elle
ne leur est pas contraire, il n'y a plus guère de question qui appartienne
en propre à la théologie et qui ne soit traitée philosophiquement
ou par des philosophes. Puis les nouveaux ordres religieux, franciscains
et dominicains, luttent pour obtenir le
droit d'enseigner et de prêcher, avec l'Université de Paris.
Les papes, soutenus par les ordres mendiants,
dont l'un dirigea bientôt l'Inquisition ,
sont vainqueurs de Frédéric, mais vaincus par Philippe le
Bel. Celui-ci a des légistes qui, opposant le droit romain au droit
canonique, sécularisent la justice et l'administration. La Politique
d'Aristote, les commentaires qui la suivent, donnent naissance à
de nouvelles théories, à de nouvelles
argumentations
sur l'origine du pouvoir civil, sur les gouvernements
et leurs formes diverses, sur la république et la monarchie, sur
les gouvernements populaire, théocratique ou aristocratique, sur
le tyrannicide ou le droit pour un peuple de déposer un souverain
qui l'opprime, sur le droit de propriété, mis en question
par les discussions que soulèvent les ordres mendiants et leurs
adversaires.
Dès la première et surtout
dans la seconde moitié du XIVe siècle,
la guerre de Cent ans, les luttes entre les papes et les souverains temporels,
le grand schisme, peutêtre l'épuisement qui suit tout effort
considérable, amènent la décadence, malgré
quelques hommes dont il faut rappeler les noms, Jean Tauler et Ruysbroek,
Gérard Groot et Nicolas d'Oresme, Pierre
d'Ailly et Raymond de Sébonde, Gabriel
Biel, Gerson et Denys le Chartreux .
La Renaissance scientifique, littéraire et artistique s'accompagne
d'une renaissance des systèmes antiques qu'on oppose à la
scolastique. Valla, Agricola,
Vivès, Nizolius, Ramus combattent leurs
contemporains en croyant parfois combattre les scolastiques du XIIIe
siècle ou même Aristote. Pléthon,
Marsile
Ficin, Pic de la Mirandole, Thomas
More restaurent le platonisme ou plutôt
le néoplatonisme. Il y a des péripatéticiens
alexandristes et matérialistes, comme
Pomponace;
il en est d'averroïstes, comme Achillinus, Niphus, Zimara; d'autres
étudient Aristote et se rapprochent tantôt des uns et tantôt
des autres. Juste-Lipse s'attache au stoïcisme,
Montaigne,
Charron,
Sanchez, au scepticisme ou à l'acatalepsie,
Gassendiet d'autres relèvent l'épicurisme;
Télésio;
Campanella,Paracelse,
Cardan,
Patrizzi,
Giordano
Bruno développent des doctrines naturalistes; Reuchlin,
Cornélius
Agrippa, une philosophie cabalistique; mais tous combattent Aristote
et la scolastique qui se oeuvre de son autorité. Il y a des commentateurs
de saint Thomas, dont le principal est Cajétan, des néo-thomistes
qui, à Salamanque et dans d'autres universités, substituent
la Somme de théologie de saint Thomas aux Sentences
de Pierre Lombard; il y en a parmi les Jésuites ,
notamment Suarez, parmi les dominicains,
les carmes, les Cisterciens
et les Bénédictins. Les albertistes
s'opposent aux thomistes, les scotistes sont surtout franciscains, des
capucins
et des conventuels suivent saint Bonaventure,
les occamistes s'appellent modernes et combattent les thomistes qui suivent
l'ancienne voie (via antiqua).
Luther reproche
à la scolastique d'avoir, par ses sophismes,
profané le domaine théologique; Zwingleutilise
le stoïcisme et le néo-platonisme. Si Mélanchthon
se sert d'Aristote, Taurellus vent substituer une philosophie rationnelle
et conforme à l'Evangile à la scolastique péripatéticienne,
les Sociniens ne conservent du christianisme que ce qui est en accord avec
la raison. Jacob Boehme, mystique et protestant,
annonce la philosophie de l'Allemagne au XIXe
siècle. Le thomisme a repris vie après la Réforme,
mais la scolastique a perdu toute originalité. Avec Francis
Bacon, surtout avec Descartes et Galilée,
l'édifice est ruiné par la base, et les progrès des
sciences exactes et positives ne peuvent qu'achever de le détruire.
Il reste, au XVIIe et au XVIIIe
siècle, des scolastiques sans action ni influence qui parfois même
s'inspirent du cartésianisme. Au
XIXe siècle, les catholiques, surtout
depuis l'encyclique Aeterni Patris (1879) ont relevé le thomisme
et tenté d'y faire entrer les résultats positifs obtenus
par les savants des derniers siècles.
Pour caractériser exactement la
scolastique, on ne peut dire ni qu'elle eut Aristote pour maître,
ni qu'elle fut surtout occupée du problème des universaux,
ni qu'elle fait appel à l'autorité, ni qu'elle est une doctrine
en accord avec la théologie et les dogmes chrétiens, à
l'exclusion des systèmes diversement orientés, qui constitueraient
l'antiscolastique. En fait, le Moyen âge est une époque théologique.
La scolastique chrétienne, arabe, juive, est, chez les hérétiques
comme chez les orthodoxes, une conception systématique du monde
et de la vie où entrent, en proportions diverses, la religion, la
théologie, la philosophie grecque et latine, surtout le néo-platonisme,
des données scientifiques qui viennent dé l'antiquité
ou qui sont le résultat de recherches contemporaines. La méthode
est essentiellement syllogistique. Les prémisses viennent des livres
sacrés ou des livres profanes, des poètes, des philosophes,
des jurisconsultes, etc., du bon sens ou de la raison, mais, par l'usage
de l'allégorie, les textes prennent une signification parfois complètement
opposée au sens littéral et historique. Les questions sont
divisées, les arguments positifs sont placés d'un côté,
les arguments négatifs de l'autre; tous sont accompagnées
des raisons propres à justifier leurs prémisses, à
résoudre les difficultés, ceux qui sont contraires à
la conclusion sont examinés et réfutés.
Quelle est la valeur dogmatique et historique
de la scolastique? Personne n'admet aujourd'hui la plupart des affirmations
positives sur lesquelles reposent ses systèmes. Les catholiques,
la réduisant au thomisme, enrichi des acquisitions positives des
sciences, soutiennent qu'elle a pour eux une valeur identique à
celle qu'elle eut pour les orthodoxes du XIIIe siècle.
Les rationalistes devraient, pour se prononcer, examiner les grands systèmes,
sans en accepter aucun dans son ensemble, voir ce qui peut être conservé
des éléments qui les constituent, puis faire le même
travail, en ce qui concerne la méthode, parfois très judicieusement
appliquée, parfois sophistique et vaine.. Ainsi seulement, ils arriveraient
à une généralisation vraiment féconde et justifiée
et non plus à des jugements partiels et d'une exactitude contestable.
Les partisans d'une philosophie scientifique n'ont pas à se poser
la question, puisqu'ils ne peuvent partir que de la valeur des données
positives pour examiner la valeur des systèmes. Quant à l'historien
des doctrines et des idées, la scolastique chrétienne, arabe
et juive lui offre des types et une humanité différente,
par bien des côtés, des sociétés que régissent
les conceptions philosophiques et scientifiques; elle est une des créations
les plus originales d'une période théologique, à peu
près unique dans la vie de l'humanité. (François
Picavet).
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En
bibliothèque - Thomasius, De
doctoribus scolasticis, Leipzig, 1676, in-4°; Salabertus, Philosophia
Nominalium vindicata, Paris, 1651, in-8° ; Ch. Meiners, De Nominalium
ac Realium initiis, dans le t. XII des Commentaires de la Société
de Goettingue; Saint-René Taillandier, Jean Scot Erigène
et la philosophie scolastique, 1843; Cousin, Fragments philosophiques,
t. III; Patru, De la philosophie du moyen âge, in-8°;
X. Rousselot, Etudes sur la philosophie du moyen âge, Paris,
1840-42, 3 vol. in-8°; De Caraman, Histoire des révolutions
de la philosophie en France, 1847, 3 vol. in-8°; B. Hauréau,
De
la philosophie scolastique, 1850, 2 vol. in-8°. |
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