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Herder

Johann Gottfried von Herder est un écrivain à Mohrungen (Prusse orientale), le 25 août 1744, mort à Weimar, le 18 décembre 1803. Son père, d'abord tisserand, fut plus tard sacristain et chantre d'église et dirigea même une école de filles : sa mère était fille d'un maréchal-ferrant. La famille était pauvre; l'enfant fut élevé pour une vie simple et austère. Le jeune Herder suivit d'abord l'école latine de Mohrungen, qu'un recteur: ignorant gouvernait le bâton à la main et où son caractère déjà timide et renfermé s'assombrit encore davantage. Il profita mieux de sa rapports avec le pasteur Willamow, père du poète, et avec le diacre Trescho, auteur de nombreux ouvrages d'éducation, qui lui fit lire quelques classiques anciens et modernes. 
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Johann Herder (1744-1803).

En 1762, la dernière année de la guerre de Sept Ans, le chirurgien d'un régiment russe qui avait pris ses quartiers d'hiver à Mohrungen offrit d'emmener Herder à Koenigsberg et même de faire les frais de leurs études communes; Herder, de son côté, devait l'aider à écrire sa thèse latine. Ils partirent ensemble; mais le nouvel étudiant vit bientôt qu'il n'était pas fait pour la médecine. Il ne parut qu'une fois à la salle de dissection, et se fit inscrire à la faculté de théologie

Johann Herder se lia surtout avec Hamann, dont les conversations, les suggestions variées et instructives fixèrent les aspirations encore vagues de son esprit. II lisait avec lui Dante, Shakespeare, Ossian, et l'on voit se manifester dès lors sa prédilection pour les âges primitifs des littératures, que l'on dédaignait généralement comme barbares. Il suivait aussi les leçons de Kant, admirant la vivacité juvénile de sa parole, la fermeté et la souplesse de sa pensée, sa critique large et féconde, où une page de Rousseau, une poésie de Haller ou de Pope venaient éclairer à propos une démonstration de Leibniz ou de Newton. Herder ne resta en tout que dix-huit mois à Koenigsberg, mais c'est peut-être là qu'il reçut les impressions les plus durables de sa vie. Il avait obtenu un poste au collège Frédéric; en 1764, il fut appelé, sur la recommandation de Hamann, à l'École canoniale (Domschule) de Riga; il devint en même temps prédicateur à la cathédrale.

C'est à Riga que Johann Herder écrivit son premier ouvrage important, mais qui n'était que le résultat de ses études précédentes, Fragmente über die neuere deutsche Litteratur (Riga, 1767-1768, 2 vol.). Dans cet ouvrage, qu'il donnait modestement comme un supplément (Beilage) des Litteraturbriefe de Lessing, Herder montrait que le vrai signe d'une littérature nationale était l'originalité; il conseillait aux écrivains allemands, tout en étudiant l'Antiquité, de remonter aux originesgermaniques; en même temps il réduisait à leur juste valeur les réputations usurpées, celles des «-Lucrèces, des Horaces, des Anacréons modernes ». Les Kritische Wœlder, qui suivirent (1769), ne sont qu'un développement, souvent faible, du Laocoon. Mais pour comprendre toute l'étendue, la profondeur, la nouveauté des recherches auxquelles il se livrait, il faut parcourir la collection de fragments, d'essais et de projets de toute sorte qui n'a été publiée qu'après sa mort (dans Herders Lebensbild). On le voit occupé de littérature, de théologie, d'histoire, cherchant partout les rapports, ramenant tout à des points de vue communs. 

Ainsi, dans Versuch einer Geschichte der Dichtkunst, Johann Herder cherche à définir chaque genre de poésie d'après ses lois naturelles, tirées de son développement historique. Par exemple, dit-il,

« on a voulu donner une définition de l'ode, mais qu'est-ce qu'une ode? L'ode des Grecs, des Romains, des Orientaux, des Scaldes n'est pas absolument la même. Quelle est la meilleure? Laquelle mérite de servir de type? la plupart des critiques ont décidé la question d'après leur préférence personnelle, chacun se déterminant pour une espèce unique appartenant à une nation unique, et traitant les autres comme des espèces dérivées ou corrompues. L'historien impartial regarde toutes les espèces comme également dignes de ses remarques; il veut tout voir, afin de juger d'après l'ensemble. »
Une telle idée, qui nous semble aujourd'hui le fondement même de l'histoire, contenait une révolution, au temps ou Herder l'exprimait; c'était la critique historique qui se substituait tout d'un coup à l'ancienne critique dogmatique. Johann Herder n'était pas moins novateur dans les questions d'enseignement. Il pensait que l'école devait être «-un jardin et non une prison », mais toutes celles qu'il avait connues jusque alors répondaient  peu à ce modèle. 

Au mois de mai 1769, il s'embarqua sur un navire qui appartenait à un négociant de Riga et qui se rendait en France. Il partait, dit-il dans une lettre,  « sans argent, sans soutien, sans souci, comme un apôtre ou un philosophe», avec l'intention d'étudier les institutions scolaires de l'Europe entière, pour fonder au retour une grande école à Riga. Ce beau projet n'eut pas de suite. Le voyageur dressa, pendant la traversée, le plan d'une école professionnelle, qui s'est conservé dans ses écrits posthumes, et qui est encore remarquable à bien des égards; mais il ne revint pas en Livonie. A Paris, il vit Diderot, d'Alembert, Thomas, Duclos, Daubenton, mais il visita surtout les bibliothèques. Au mois de novembre, on lui offrit la charge de précepteur du jeune prince de Holstein-Eutin; il accepta, gagna le Holstein par Bruxelles, Amsterdam et Hambourg (où il connut Lessing), et parcourut ensuite avec son élève l'Ouest de l'Allemagne. Il passa l'hiver de 1770-1771 à Strasbourg, où il noua des relations durables avec Goethe. Au mois de mai 1771, il fut appelé en qualité de premier prédicateur dans la petite capitale de Buckeburg, située sur les limites de la Saxe et du Hanovre, et quatre ans après, par l'intercession de Goethe, à Weimar, où il devint président du consistoire. Il ne quitta plus cette ville que pour un voyage en Italie, qu'il fit (juillet 1788 - août 1789) avec le baron Frédéric de Dalberg, le frère du coadjuteur de Mayence; il fut anobli, en 1801, par l'électeur de Bavière.

Les oeuvres les plus remarquables de l'âge mûr de Herder, celles qu'il écrivit à Strasbourg, à Buckeburg et surtout à Weimar, ne sont que le développement des plans de sa jeunesse. C'est à Strasbourg qu'il rédigea son mémoire sur l'Origine du langage, qui fut couronné par l'Académie des sciences de Berlin, et où, l'un des premiers, il s'éleva contre les doctrines qui avaient été longtemps admises comme articles de foi dans les écoles. Le langage, pour lui, était le frère aîné de la poésie, et, comme elle, le produit naturel et spontané de l'âme humaine. Herder dépassa même la portée du programme, en montrant qu'une langue est la marque distinctive d'une certaine forme de la pensée, et en indiquant déjà qu'une analyse comparée des langues serait le vrai fondement d'une psychologie des différentes cultures et civilisations (lui dit « races»). Ce fut aussi à Strasbourg qu'il commença à recueillir et à traduire les chants populaires de toutes les nations, qui figurent dans ses oeuvres sous le titre de Stimmen der Voelker in Liedern

A Buckeburg et à Weimar, déterminé sans doute par ses fonctions, Herder revint de préférence à ses études sur l'antiquité biblique et orientale. Il envisageait surtout la Bible par le côté littéraire, ou, pour parler son langage, par le côté humain. Dans Aelteste Urkunde des Menschengeschlechts (Riga, 1774-1776, 4 part.), il donna un commentaire poétique du premier chapitre de la Genèse, et, pour expliquer le récit biblique, il le rapprocha des traditions cosmogoniques de l'Orient. Ce fut comme le prélude du livre dont il rassemblait depuis longtemps les matériaux, Vom Geist der hebrœischen Poesie (Dessau, 1784, 1783, 3 vol.), qui contient d'excellentes traductions des psaumes et des prophètes. II donna encore une preuve de son talent de traducteur dans son ouvrage posthume, Der Cid nach spanischen Romanzen besungen (Tubingen, 1805). 

Tous les travaux de Herder se résument dans ses Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit, qui parurent en quatre parties (à Riga) de 1784 à 1791, et qui restèrent inachevées. Tout jeune, il rêvait de devenir le « Newton de l'histoire », de retracer la suite de la culture humaine à travers tous les siècles et chez toutes les nations. Tout jeune aussi, il comprit ce que la méthode historique du XVIIIe siècle avait d'arbitraire et d'étroit, de peu historique au fond. Bossuet avait ramené tous les faits à un événement unique, l'établissement du christianisme; Voltaire, de son côté, ne s'intéressait au passé que dans la mesure où il avait contribué à la civilisation présente. Or Johann Herder n'admettait pas qu'un siècle fût fait pour un autre. Peut-être même les âges barbares que Bossuet ignorait et que Voltaire dédaignait faisaient-ils l'objet de ses secrètes préférences.

« Est-il possible, dit-il quelque part (Ideen, I. IX, ch. 1), que toutes les générations antérieures n'aient vécu que pour la dernière? La Sagesse suprême ne se joue pas ainsi. Tout ses moyens sont des fins; toutes ses fins des moyens pour atteindre à des fins plus élevées dans lesquelles le Dieu-infini se révèle.» 
En un mot, tout est à la fois fin et moyen, cause et effet; Hegel dira bientôt : 
« Tout n'est qu'un éternel devenir.»
On voit, par ce seul rapprochement, qu'on ne saurait prolonger trop loin l'influence de Johann Herder. On pourrait presque dire qu'il n'y a pas encore, dans la science de la fin du XIXe siècle, une idée féconde qui ne se soit présentée une fois à son esprit, qui n'ait été connue de lui ou du moins entrevue par lui. Il a été l'initiateur du grand mouvement littéraire et philosophique qui commença en Allemagne dans le dernier quart du XVIIIe siècle; il a créé la méthode historique qui a renouvelé l'étude des langues, des littératures, des religions, et il l'a appliquée lui-même avec une telle autorité et une telle compétence qu'il a rendu pendant longtemps toute autre méthode impossible. (A. Bossert).
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