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L'expérimentation

L'expérimentation a un double sens et un double rôle. Elle signifie d'abord la provocation des phénomènes, dans dans certaines circonstances  déterminées au gré de l'observateur suivant l'hypothèse qu'il se propose de tester. Elle désigne ensuite et surtout l'interprétation des faits ainsi provoqués, au moyen du raisonnement expérimental. L'expérimentation ce n'est donc pas seulement la production d'une expérience; c'est encore et principalement la mise à l'épreuve d'une hypothèse par une expérience. C'est cette phase de la méthode scientifique que Bacon (De dignitate et augmentis scientiarum, L. V. Ch. II, § 5) a appelé l'expérience lettrée (experientia literata), ou la chasse de Pan (venatio Panis), parce que le scientifique a besoin de sagacité et de flair pour imaginer et conduire des expériences.

Théorie et mécanisme de l'expérimentation

L'expérimentation impliquant essentiellement l'observation, il est clair qu'elle est, par là même, soumise aux règles de toute observation sérieuse. Elle devra donc être, elle aussi, attentive, méthodique, patiente, et surtout impartiale. Mais il est en outre certaines règles propres qui doivent guider l'expérimentateur dans l'emploi de ce procédé délicat.

Règles générales. 
Que se propose-t-on précisément dans cet interrogatoire qu'on fait subir à la nature; que poursuit-on dans cette Chasse de Pan? Une seule chose : on veut déterminer le pourquoi ou le comment du phénomène; en d'autres termes, on veut vérifier l'hypothèse, et rechercher si la cause ou la loi supposées sont la vraie cause et la vraie loi. Comment procéder? Bacon a indiqué un grand nombre de règles, de valeur assez diverse; on en énoncera ici les huit principales (De dignitate et augmentis scientiarum, L 5. C. II, § 6-14)

1°, Variation de l'expérience (Variatio experimenti) : varier l'expérience, c'est la renouveler dans des conditions différentes de matière, de température, de lieu, de durée, etc. ; ex. :. pour vérifier la loi de Mariotte on fait l'expérience sur des gaz différents. 

2° Extension (Productio) : étendre l'expérience c'est la répéter dans des proportions plus grandes ; ex. :. pour constater la dilatation des corps par la chaleur, on élève de plus en plus la température. 

3° Translation (Translatio) : transférer l'expérience c'est appliquer les procédés qui ont réussi dans l'étude d'un certain genre de phénomènes à l'étude d'un autre genre de phénomènes; ex. : on a inventé, dit Bacon, des lunettes pour aider les vues faibles; ne pourrait-on imaginer quelque instrument pour aider les personnes un peu sourdes à mieux entendre?

4° Renversement (Inversio ) : renverser l'expérience c'est faire la contre-épreuve d'une expérience précédente; ex. : après l'analyse de l'eau, en faire la synthèse. 

5° Compulsion (Compulsio) : compulser l'expérience c'est la pousser jusqu'à la destruction de la propriété observée : ex. : liquéfaction d'un gaz pour se rendre compte de sa compressibilité.

6° Application (Applicatio) : appliquer l'expérience c'est la transférer de manière à en tirer quelque utilité.

7° Copulation (Copulatio) : copuler l'expérience c'est réunir dans un but d'utilité les matériaux de plusieurs expériences ; ex. : la glace et le nitre ont la propriété de refroidir, mais bien plus encore quand ils sont mêlés ensemble.

8° Hasards (Sortes experimenti) : ce sont, dit Cl Bernard, des expériences pour voir, des expériences de tâtonnements. Ordinairement le savant, n'expérimente pas au hasard; c'est pour vérifier une idée qui lui a été suggérée par l'observation. Mais quand il s'agit de sciences peu avancées, l'idée expérimentale ne se dégage pas facilement. Plutôt que de ne rien tenter, on va un peu à l'aventure, afin d'essayer de « pêcher en eau trouble »; ex. : ainsi fait un physiologiste qui, pour savoir si tel corps est un poison, l'essaie sur un animal. 

Avantages de l'expérimentation sur l'observation.
L'expérimentation a sur l'observation l'avantage de fournir des phénomènes qui l'emportent par le nombre, la proportion, la nouveauté, la simplicité et la signification. L'expérimentation fournit en effet des phénomènes :

1° Nombreux : la nature ne nous fournit pas des phénomènes à volonté pour le besoin de l'observation; il en est qu'elle peut faire attendre longtemps. L'expérimentateur, au lieu d'attendre les phénomènes, les suscite à son gré, aussi souvent qu'il est nécessaire pour les étudier.

2° Proportionnés à nos sens et à nos instruments : les phénomènes naturels se produisent souvent dans des conditions défavorables pour l'observation : tantôt ils sont accompagnés de circonstances pénibles ou dangereuses, qui troublent l'observateur ; tantôt ils sont trop grands ou trop petits, trop lents ou trop rapides; en un mot ils sont disproportionnés par rapport à nos sens. L'expérimentateur change leurs conditions et les reproduit de la manière la plus favorable à l'exercice de ses sens et de ses instruments; il les rend moins pénibles ou moins dangereux, plus rapides ou plus lents, plus petits ou plus grands suivant les cas.

3° Nouveaux : par l'expérimentation on a produit des faits dont l'observation ne donne pas d'exemple : ex. : liquéfaction de l'oxygène et de l'hydrogène; composition de corps que la nature ne produit pas, comme l'acier.

4° Simplifiés : dans la réalité les phénomènes sont très complexes; la nature est synergique : elle agit par groupements, par synthèses, par les interactions de multiples ordres de phénomènes. L'expérimentateur décompose ces synthèses et en démêle les éléments; il simplifie les phénomènes en les divisant et les rend ainsi plus clairs. Par exemple, l'observation nous montre que l'air atmosphérique est respirable; mais seule l'expérimentation, en décomposant cet air en ses éléments et en faisant agir ces différents gaz successivement sur l'organisme, a pu montrer d'une façon précise lequel est seul respirable et propre à entretenir la vie.

5° Significatifs : l'expérimentation est l'auxiliaire de l'observation en lui procurant des faits nombreux, proportionnés à nos sens et à nos instruments, nouveaux et simplifiés. Son grand avantage c'est de fournir au raisonnement expérimental des faits significatifs, qui sont les indices des rapports de causalité. L'intérêt des faits expérimentaux comparé à celui des faits de simple observation résulte de la variation que l'expérimentateur apporte dans les circonstances ou dans les degrés de ces faits eux-mêmes. C'est en effet cette variation qui met le chercheur sur la piste des rapports de causalité.

L'Interprétation de l'expérience

Voici les diverses phases de la marche suivie jusqu'au moment présent par le chercheur : 
1° il a imaginé une hypothèse suggérée par une théorie existante et à la suite de certaines observations ; 

2° il a conçu une ou plusieurs expériences pour contrôler cette hypothèse et, éventuellement les instruments qui lui seront nécessaires; 

3° il a effectué ces expériences; 

4° redevenu simple observateur, il a constaté les résultats bruts de ces expériences, en particulier par des mesures. 

Reste à interpréter ces résultats, au moyen du raisonnement expérimental, c'est-à-dire reste à prouver qu'il se dégage de ces expériences un rapport de causalité et non de simple succession.

La recherche de la cause.
La cause, au point de vue scientifique, c'est l'antécédent non seulement constant et invariable, mais l'antécédent déterminant. C'est la condition nécessaire et suffisante d'un autre phénomène, ou, comme dit Stuart Mill, l'antécédent inconditionnel, c'est-à-dire lequel étant posé suffit pour faire apparaître le conséquent. Sous peine d'employer des mots au sens contradictoire, il faut admettre que la notion de cause, même dans le domaine scientifique, implique, outre l'idée de succession constante, une certaine efficacité. Autrement on aboutirait à cette contradiction que la cause serait à la fois quelque chose de nécessaire et d'indispensable (c'est sa définition) et qu'en même temps elle ne servirait à rien (puisqu'on la suppose dénuée de toute efficacité).

La cause c'est donc l'antécédent déterminant. Mais comme la nature procède synthétiquement, les causes sont difficiles à découvrir : 

« Le cours de la nature, à chaque instant, n'offre au premier coup d'oeil qu'un chaos suivi d'un autre chaos. Il nous faut décomposer chacun de ces chaos en faits isolés. Il faut que nous apprenions à voir dans l'antécédent chaotique une multitude d'antécédents distincts, et dans le conséquent chaotique une multitude de conséquents distincts. »
Le problème est donc de discerner, parmi les nombreux antécédents d'un phénomène donné, celui qui en détermine l'existence, celui qui en est la condition nécessaire et suffisante; il s'agit, parmi une multitude de rapports de simple succession, de démêler un rapport de détermination. Mais la cause ne se manifeste pas par un signe sensible. Nos sens ne perçoivent pas dans le monde extérieur l'action d'un phénomène sur un autre phénomène; ils nous montrent des successions ou des juxtapositions de phénomènes, mais ils ne nous révèlent aucune liaison nécessaire, aucune liaison causale entre ces phénomènes. La causalité ne pouvant être trouvée par simple inspection, il faut en démontrer l'existence par le raisonnement inductif ou expérimental. Quel sera le fondement de ce raisonnement?

La causalité ne pouvant être atteinte directement, à quel indice pourra-t-on reconnaître sa présence? On a mis en avant deux indices qui ont donné naissance à diverses méthodes. Toutes deux sont des procédés d'élimination.

Méthodes des coïncidences de Bacon.
Dans les sciences physiques, on l'a dit, la cause sera ce phénomène, en présence duquel tel autre phénomène se produira toujours, et en l'absence, duquel il ne se produira jamais. Donc, conclut Bacon, l'antécédent causal d'un phénomène se distingue de tous ses antécédents accidentels, en ce qu'il est uni à ce phénomène par un rapport de succession, constant et invariable; tandis que ceux-ci ne lui sont liés que par des rapports variables et intermittents, et, dès lors, déterminer expérimentalement la cause ou la loi d'un phénomène, revient à discerner, entre tous ses antécédents, celui auquel il est invariablement uni. Telle est la méthode des coïncidences constantes, proposée par Bacon dans son Novum Organum.

Méthode des coïncidences constantes.
La méthode des coïncidences constantes consiste à provoquer artificiellement l'apparition du phénomène dont on cherche la cause, aussi souvent et dans des conditions aussi diverses que possible. L'antécédent en présence duquel le phénomène se produira toujours, en l'absence duquel il ne se produira jamais, et qui variera avec lui d'intensité ou d'étendue, peut être considéré comme la cause de ce phénomène, d'après le principe : 

Posita causa, ponitur effectus; sublata causa, tollitur effectus; variante causa, variatur effectus.

D'où la règle de Bacon :

Ea habenda est causa phaenomeni, quae, ubi adest, phaenomenon adest; ubi demitur, phaenomenon demitur; ubi crescit phaenomenon crescit; ubi decrescit, phaenomenon decrescit.

Les tables de Bacon.
Pour procéder méthodiquement dans cet examen, Bacon veut que l'expérimentateur dresse trois tables :
a) Une table de présence, où il note toutes les circonstances qui accompagnent la production du phénomène dont il recherche la cause;

b). Une table d'absence, où il note les cas où le phénomène ne se produit pas; ayant soin de marquer les antécédents présents et absents;

c) Une table de degrés, où il note les cas où le phénomène a varié d'intensité, et tous les antécédents qui ont varié avec lui.

De la sorte, conclut Bacon, les causes fausses et, chimériques s'étant dissipées en fumée, la vérité restera seule au fond du creuset.

Méthode de la coïncidence solitaire.
La méthode des coïncidences constantes a assurément sa valeur, mais cette valeur est plutôt négative que positive, en ce sens que, si l'absence de succession constante prouve, sans doute, que les deux phénomènes ne sont pas reliés par une loi, le fait de cette succession ne prouve pas nécessairement qu'il y ait loi. On a beau multiplier les expériences, les conclusions n'en deviennent que de plus en plus probables, sans atteindre jamais une certitude rigoureuse.

La raison en est que, si toute cause est un antécédent constant, il ne s'ensuit, pas que tout antécédent constant soit par là même une cause. Et de fait, il peut fort bien n'être qu'une condition sine qua non du phénomène, ou un, effet concomitant de la même cause. Tels sont, par exemple, les rapports de la Lune avec la rosée; du vide avec l'ascension des liquides, etc. En réalité, il faut distinguer soigneusement trois choses :

a) Le fait de la succession, même invariable, entre un phénomène et tel autre phénomène; 

b) la condition, même nécessaire, pour que ce phénomène se produise; 

c) enfin la cause qui détermine sa production.

Ainsi la nuit succède invariablement au jour : c'est, un fait de succession; la condition du jour est la rotation terrestre; la cause eu est la lumière solaire; car la rotation terrestre n'explique l'alternance des jours et des nuits que dans l'hypothèse qu'il y a au centre de notre Système planétaire, un foyer de lumière.

Pour que l'expérience fût décisive et la certitude absolue, il faudrait qu'on parvînt à isoler un phénomène de tous ses antécédents moins un; car alors on serait sûr que celui-ci est son antécédent nécessaire et suffisant, c'est-à-dire sa cause, et l'hypothèse se trouverait vérifiée de la seule manière vraiment rigoureuse, à savoir, par l'impossibilité d'en concevoir une autre.

Malheureusement, l'extrême complexité des phénomènes ne permet pas de réaliser effectivement cette coïncidence solitaire; on y supplée en cherchant à la réaliser mentalement, équivalemment, au moyen de certaines éliminations qui donnent à l'expérimentation toute la rigueur désirable.

Méthodes d'exclusion de Stuart Mill.
Stuart Mill a indiqué sous le nom de méthodes un certain nombre de combinaisons propres à déterminer la cause en réalisant équivalemment la coïncidence solitaire. Ce sont les méthodes de concordance, de différence, des variations concomitantes et des résidus .

Méthode de concordance. 
La méthode de concordance correspond à la table de présence de Bacon. Elle consiste à réaliser deux ou plusieurs expériences qui ne concordent entre elles que par la présence d'un seul antécédent. A cet effet, on élimine successivement tous les antécédents, sauf celui que l'on suppose être la cause du phénomène. Si, dans tous ces cas, le phénomène se produit, on peut être sûr que cet antécédent maintenu est vraiment la cause cherchée.

Soit, par exemple, à découvrir la cause de la sensation du son.

« Pour y parvenir, dit H. Taine, recueillons beaucoup de cas où une oreille saine perçoit un son : le son produit par une cloche, par une corde qu'on pince ou que frotte un archet, le son d'un tambour que l'on frappe, d'un clairon où l'on souffle, le son de la voix humaine [...]. On découvre que tous ces cas si différents s'accordent en un seul point, qui est la présence d'une vibration du corps sonore propagée à travers un milieu jusqu'à l'organe auditif. Cette vibration transmise est l'antécédent cherché. » (De l'Intelligence).
La règle de la méthode de concordance peut se formuler ainsi :
• Si plusieurs cas d'un même phénomène n'ont qu'un antécédent commun, cet antécédent est la cause de ce phénomène.
Méthode de différence. 
La méthode de différence correspond à la table d'absence de Bacon. Elle consiste à réaliser deux ou plusieurs expériences qui ne diffèrent que par la présence ou l'absence d'un seul antécédent. On introduit donc quelque antécédent nouveau, ou on élimine l'un de ceux qui existaient déjà. Si, dans un cas, le phénomène se produit, sans se produire dans l'autre, on est assuré que cet antécédent unique, introduit ou éliminé, est bien la cause du phénomène. Ainsi, on constate qu'en faisant vibrer un timbre dans l'air, le son se produit, tandis que, dans le vide de la machine pneumatique, le son ne se produit pas. On en conclut que l'air est la cause, ou du moins une partie de la cause du son.

La règle de la méthode de différence se formule ainsi : 

• Si un cas où le phénomène se produit, et un cas où il ne se produit pas, ont tous leurs antécédents communs sauf un, cet antécédent est la cause du phénomène.
Méthode des variations concomitantes. 
La méthode des variations concomitantes (table des degrés de Bacon) consiste à faire varier l'intensité de la cause supposée, afin de voir si le phénomène varie dans le même sens et dans les mêmes proportions. Ainsi, en faisant varier le nombre ou l'amplitude des vibrations du corps sonore, on constate des variations correspondantes dans le son.

La règle de cette méthode est la suivante : 

• Si, un phénomène varie, tous les antécédents sauf un demeurant invariables, cet antécédent unique est la cause cherchée.
La méthode des variations supplée souvent la méthode de différence. Il est en effet des cas où il n'est pas possible de supprimer la cause supposée; on se contente alors de la faire varier pour s'assurer que l'effet varie simultanément.

Méthode des résidus.
La méthode des résidus n'est qu'un cas particulier de la méthode de différence. La règle peut s'en formuler ainsi : 

• Si l'on retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet connu de certains antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui restent.
L'objectif de l'expérimentateur sera donc de réaliser habilement une ou plusieurs de ces expériences, qui lui permettront de conclure avec certitude à la cause cherchée. (G. Sortais / P. Lahr).
 
Procédés et règles de la méthode expérimentale. Application de la méthode de concordance
à la théorie de la rosée

« Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des brouillards, et la définir en disant qu'elle est l'apparition spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il ne tombe point de pluie ni d'humidité visible. D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide. Comparant tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expérience est aisée : nous n'avons qu'à mettre un thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et à en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son influence. L'expépérience a été faite, la question a été posée, et toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air.

Voilà une application complète de la méthode de concordance : elle établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière, Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante : nous devons varier les circonstances; nous devons noter les cas où la rosée manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la méthode de différence, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre avec d'autres où il ne se rencontre pas.

Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis qu'elle se dépose très abondamment sur le verre. Voilà un cas où l'effet se produit et un autre où il ne se produit point...  Mais, comme les différences qu'il y a entre le verre et les matériaux polis sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui distinguent le verre des métaux polis... Cherchons donc à démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode possible, celle des variations concomitantes. Dans le cas des métaux polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que la substance a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi, faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à l'air des surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le moins : d'où l'on conclut que l'apparition de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au passage de la chaleur.

Mais, si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée plus vite que le papier verni. L'espèce de surface a donc beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la méthode des variations concomitantes), et une nouvelle échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus abondamment de rosée. On en conclut que l'apparition de la rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonnement.

A présent, l'influence que nous venons de reconnaître à la substance et à la surface nous conduit à considérer celle de la texture, et là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la production de la rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la chaleur; car les substances de texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très chaude pendant que leur surface extérieure est très froide.

Ainsi, les cas très variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci-seulement, que les corps en question conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent rapidement, - deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui est qu'en vertu de l'une ou de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être restituée par le dedans. Au contraire, les cas très variés dans lesquels la rosée manque ou est très peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, que les corps en question n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur; en d'autre termes, la froideur est la cause de la rosée.

Maintenant, cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois manières différentes, et premièrement, par déduction, en partant des lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre gaz. Ou sait par l'expérience directe que la quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue en l'air que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui constituera la rosée [...]. Cette preuve déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, le corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose pourtant point de rosée; car elle montre qu'il en sera nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que, même étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très sec il n'y a pas de rosée, ni, dans un hiver très sec, de gelées blanches [...].

La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération, si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au même effet.

Et finalement, nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait l'expérience pour nous, de la même manière que nous la ferions nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et en manifestant l'effet si rapidement que le temps manquerait pour tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures. On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits orageuses; mais que, si les nuages s'écartent, tût-ce pour quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence à se déposer et va en augmentant. Ici, il est complètement prouvé que la présence ou l'absence d'une -communication non interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée. Mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps entre lesquels et un objet donné il n'y a rien qu'un fluide élastique, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit et doit suivre : expérience naturelle conforme aux règles de la méthode de différence. »
 

(J. Stuart Mill, Logique, I, 308 et suiv. ; trad. de Taine).
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