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Albert le Grand,
maître Albert, doctor universalis, un des principaux philosophes,
théologiens
et savants du Moyen âge .
Né à Lauingen, en Souabe ,
selon les uns l'an 1205, plus vraisemblablement en 1193, Albert de Bollstaedt
étudia d'abord à Paris ,
puis à Padoue .
Là, s'étant fait dominicain
(1221), il quitta l'étude de la philosophie,
des mathématiques et de la médecine,
pour la théologie, qu'il alla apprendre à Bologne. A partir
de 1229, il enseigna la philosophie à Strasbourg, à Fribourg,
à Cologne surtout, puis à Paris
(1245), où une rue voisine de la place Maubert
prendra son nom - le nom même de Maubert dériverait
d'ailleurs, selon certains, de Maître Albert. De 1260 à
1262, il fut évêque de Ratisbonne; mais, passionné
pour l'étude et l'enseignement; il quitta spontanément cette
charge pour revenir à Cologne, où, jusqu'à sa mort
(25 novembre 1280), il vécut dans une laborieuse retraite. Il en
sortit pourtant à deux ou trois reprises, notamment en 1270, pour
prêcher en Autriche la huitième croisade .
Deux choses expliquent le renom d'Albert
le Grand et l'enthousiasme de ses contemporains pour lui : son éloquence
de professeur et son immense érudition. De la première nous
ne sommes plus juges; nous savons seulement qu'il eut de nombreux disciples,
parmi lesquels saint Thomas d'Aquin. Quant à
son érudition, elle paraît assez par les 24 vol. in-fol. de
ses oeuvres (ed. Petr. Jammy, Lyon, 1651). Elle témoigne, il est
vrai, de plus de travail que de critique, et, toute vaste qu'elle est,
semble être restée un peu spéciale. On a fait remarquer,
par exemple, que, familier plus que personne avec la doctrine
d'Aristote ( Péripatétisme),
Albert ne savait presque rien de l'histoire
générale de la philosophie grecque ( l'histoire
de la philosophie occidentale );
qu'il fait de Platon et de Speusippe
des stoïciens, prend Zénon
d'Elée
pour le fondateur du stoïcisme, etc. Suivant une sorte de légende,
il aurait été très lent à se développer
dans sa jeunesse et serait, dans sa vieillesse, devenu très faible
d'esprit :
Albertus
ex asino factus est philosophus et ex philosopha asinus.
Dans les sciences
de la nature, il sait plus qu'aucun penseur de
son temps, y compris sans doute Roger Bacon,
son contemporain, mais ce qu'il sait lui vient d'Aristote,
et il ne semble pas toujours bien maître de tous les matériaux
qu'il rassemble. Ajoutons que ce savoir, ne reposant sur aucune méthode
scientifique, ne l'empêche pas d'être mystique
dans divers traités (De adhaerendo Deo, par exemple), et
dans ses commentaires sur le Pseudo-Denys. Bien que rien n'autorise à
croire qu'il ait donné dans la magie ,
il fut de son vivant et longtemps après regardé comme un
grand magicien; de là, dit-on, le titre bizarre de ces livres de
magie qu'on trouvera encore longtemps dans les campagnes, le Grand Albert
et le Petit Albert.
Du savant, il y a peu de chose à
dire. Comme son maître Aristote, il a écrit une Physique,
publiée pour la première fois à Venise ,
en 1518, par Ant. Zimarius; un De Caelo (ibid., 1519); un traité
des animaux (De animalibus, lib. XV; Rome, 1478), un traité
des plantes (De vegetalibus libri septem, historiae naturalis pars XVIII
:
editionem
criticam ab Ernesto Meyero caeptam absolvit Carolus Jessen; Berlin,
1867). Buhle, dans une dissertation en latin sur
les « sources où Albert le Grand a puisé la matière
de son De animalibus
» (Mém. de la Soc. roy. de
Göttingen, t. XII), avait cru pouvoir établir qu'Albert
s'était servi d'ouvrages disparus depuis lui. Ch. Jourdain (Rech.
sur l'âge et l'origine des trad. lat. d'Aristote; Paris, 1843)
a montré qu'il n'en est rien; ce qui veut dire; non seulement que
les ouvrages en question auraient été, en tout cas, sans
valeur, mais qu'il n'y a, dans celui d'Albert le Grand, aucune observation
de quelque valeur dont on ne trouve l'origine dans les écrits d'Aristote
qu'il a eus entre les mains. Il les connaissait par les traductions latines,
faites sur l'arabe, en général, quelques-unes directement
sur le grec. On a lieu de croire que lui-même ne savait ni le grec
ni l'arabe. Ce qu'on lui attribue de plus original, c'est la construction
d'un automate humain, qui pouvait, dit-on, marcher et même parler,
et que son disciple
saint Thomas aurait fait détruire,
jugeant la tentative impie. Si ce curieux fait, rapporté dans le
Dictionnaire des sciences mathématiques de Montferrier, était
authentique, il ferait d'Albert le Grand une sorte de Vaucanson
en plein XIIIe siècle et, jusqu'à
un certain point, un précurseur de Descartes
dans la théorie de l'animal-machine.
Comme philosophe et théologien,
son originalité consiste en ce que, le premier dans l'école,
il donna un exposé, ou plutôt une reproduction d'ensemble
de la doctrine d'Aristote, dans un ordre systématique; en s'inspirant
partout des commentateurs arabes en même temps que des dogmes
de l'Église .
Sans rompre avec le platonisme et le néo-platonisme
qui avaient dominé dans la première période de la
scolastique,
tout en continuant, au contraire, à subir l'influence de ce qu'il
connaissait de Platon et des Alexandrins,
il fit passer au premier plan la philosophie aristotélique, plus
neuve et plus puissante, mais jusque-là proscrite, ou peu s'en faut,
par l'Église, en quoi il exerça sur le cours ultérieur
des idées une action peut-être décisive.
-
Albert
le Grand.
L'oeuvre de Thomas
d'Aquin n'eût pas été possible avant la sienne.
La série de ses écrits forme un commentaire suivi et comme
la paraphrase, continue de la doctrine d'Aristote,
mise d'accord avec la théologie .
Dans ce commentaire, il s'appuie constamment sur Avicenne;
il mentionne Averroès, mais plus rarement
et presque toujours pour le combattre. Maïmonide,
penseur juif ,
moins éloigné que les Arabes de l'orthodoxie chrétienne ,
lui vient en aide souvent, pour combattre, par exemple, les arguments en
faveur de l'éternité du monde.
D'une manière générale, Albert le Grand cherche à
faire profiter les vérités de la
foi
des lumières de la raison, à l'encontre
du célèbre adage : Credo ut intelligam. Toutefois
il met les données fondamentales de la révélation
en dehors des prises de la raison : ex lumine quidem connaturali non
elevatur ad scientiam trinitatis et incarnations et resurrectionis
(Summa theolog.; Opera,. t. XVII). En effet « l'âme humaine
ne peut connaître naturellement que ce dont elle a les principes
en elle » or; elle est simple et ne sent pas en elle trois personnes;
elle ne peut donc connaître la Trinité .
Cette façon de soustraire à la critique les vérités
de foi, de sorte qu'elles ne puissent recevoir de la philosophie
aucune atteinte, tout en trouvant en elle, quand il y a lieu, leur confirmation,
marque assurément plus de souci de l'orthodoxie que de hardiesse
philosophique. N'oublions pas cependant que ce fut là un acheminement
à l'émancipation complète de la pensée. Circonscrire
ainsi le domaine réservé à la théologie et
interdit à la raison, c'était déjà dire à
celle-ci qu'on lui abandonnait tout le reste.
Faut-il maintenant donner avec quelque
précision un aperçu des vues d'Albert le Grand en logique,
en métaphysique et en morale?
Il définit la logique, la science des moyens d'aller du connu à
l'inconnu :
Sapientia
contemplativa docens qualiter et per quae devenitur per notum ad ignoti
notitiam.
Elle se divise en théorie des incomplexa,
ou éléments épars de la connaissance,
considérés seulement dans leur essence,
telle que l'exprime la définition et
théorie
des complexa ou des combinaisons de ces éléments dans
les divers genres de raisonnements.
La philosophie première, ou métaphysique,
a pour objet l'être en soi, considéré
dans ses attributs les plus généraux,
qui sont en particulier l'unité, la réalité
et la bonté. L'universel, pour Albert le Grand, c'est le réel,
car
s'il n'était réel, il ne pourrait être avec vérité
affirmé des objets réels.
Et comment serait-il connu s'il n'existait
en réalité? Mais il existe comme forme,
et dans la forme seule réside tout son être. D'où il
suit qu'il y a pour l'universel, comme pour les formes, trois modes d'existence
: il existe avant l'individu ante rem,
dans l'entendement divin, à titre
de causa formativa; dans les individus, comme principe
d'unité dans la multiplicité, ipsum genus formarum, quae
fluctuant in materia; enfin, après les individus, à l'état
d'abstraction dans les esprits,
tertium
genus formarum, quod abstrahente intellectu separatur a rebus.
En soi, l'universel n'a pas d'existence
propre en dehors de l'intelligence divine,
dont il est comme le rayonnement éternel. La forme actuellement
réalisée dans les choses (quidditas),
n'est autre que la chose même, en acte, l'être
achevé (totum esse rei), et Albert y voit, comme Aristote,
le but vers lequel tend la matière en
son développement, finis generationis vel compositionis substantiae
desideratae a materia. Le principe d'individuation
réside dans la matière, en tant que substratum des
formes.
Chaque chose ne peut recevoir qu'une forme déterminée qui
est en puissance dans sa matière : le devenir tire de la matière
la forme qu'elle avait en puissance, mais il ne peut avoir lieu que par
le moyen d'une cause existant en acte.
En voilà assez pour faire comprendre
la pensée d'Albert le Grand et sa méthode.
Son principe fondamental est que l'être universel appartient à
la forme, non à la matière, esse universale est formae
et non materiae (De intellectu et intelligibili, I, 2). L'universel
n'existe en acte que dans l'intellect; mais il est en quelque sorte fécond
par essence « essentia apta dare multis
esse », et par là il se répand dans les choses: «
per hanc aptitudinem universale est in re extra ».
L'existence de Dieu
est une des vérités théologiques
auxquelles la raison peut atteindre; elle y atteint en prenant le monde
pour point de départ; car ce qui est postérieur en réalité
peut être premier par rapport à nous, et c'est de l'existence
des choses que notre esprit doit s'élever à Dieu comme auteur
de la nature. En d'autres termes, il faut faire
fond sur la preuve cosmologique beaucoup plus que sur la preuve ontologique.
Nous ne saurions concevoir absolument Dieu, parce que le fini ne saurait
embrasser l'infini, mais il éclaire notre
esprit de ses rayons, et par là nous entrons en communion avec lui.
Bien plus, il est la source de toutes les intelligences, l'entendement
actif universel d'où les intelligences découlent incessamment
: intellectus universaliter agens indesinenter est intelligentias emittens.
Cette formule ferait croire à une tendance panthéiste;
mais Albert le Grand s'en est toujours défendu. Il n'admet pas que
les choses et les âmes n'aient ni commencement ni fin, que les créatures
partagent avec Dieu l'éternité.
Il n'admet pas davantage que Dieu, pour créer, ait eu besoin d'une
matière
préexistante. Le temps lui-même a
dû avoir un commencement. « sans quoi l'on ne serait jamais
parvenu à l'instant présent ». Il faut renoncer
à comprendre la création et s'en tenir à l'axiomeex
nihilo nihil, axiome valable d'ailleurs seulement en physique,
dans la série des causes secondes, et en métaphysique,
pour en sortir, mais qui ne s'applique plus à la cause première
et qui n'a point d'usage en théologie (Summa theol., lib. I et
II; Summa de creaturis, lib. 1).
Il n'y a d'éternel, que ce qui est
par soi; mais, par sa communion avec Dieu, l'âme
humaine est immortelle. Contrairement à l'opinion
d'autres disciples d'Aristote, qui n'accordent
l'immortalité qu'à la raison, Albert
le Grand l'accorde aussi aux autres facultés, végétative,
sensitive, appétitive et motrice, parce qu'au lieu de voir en elles
des âmes inférieures, inséparables du corps,
il les rattache à l'intellect actif, c.-à-d au principe pensant,
forme de l'âme, « forma animae humanae », essentiellement
incorporel et immortel. Averroès, on
le sait, entendait autrement l'unité de
l'âme; il affirmait que l'esprit impérissable
est un en lui-même et circule, pour ainsi dire, dans toutes les âmes
des humains qui naissent et meurent tour à tour. Pour combattre
cette doctrine, devenue menaçante (1255),
Albert le Grand écrivit, à la demande du pape Alexandre IV,
un traité spécial, De unitate intellectus contra Averroistas.
Il est d'ailleurs revenu plus d'une fois (De natura et origine animae)
sur ce qui lui semblait une erreur absurde, «
error
omnino absurdus et pessimus et facile improbabilis ».
En morale, la
loi
est donnée par la raison, qui, dans ce
cas, s'appelle la conscience. Le libre
arbitre choisit entre ce qu'elle prescrit et ce que nos penchants désirent.
Comme connaissance des
principes
de la conduite, la conscience est innée, «-habitus
naturalis est », et immuable; mais le discernement du bien et
du mal dans les cas particuliers est acquis « acquisitus »
et les prescriptions de la conscience sont variables. Albert distingue
encore, à l'imitation de saint Jérôme, la conscience
proprement dite, attribut permanent de l'âme,
et la syndérèse, ou disposition morale, sans qu'il
soit bien facile de voir la porté de cette distinction. La vertu
est
par lui définie :
«
bona qualitas mentis, qua recte vivitur, qua nullus male utitur, quam solus
Deus in homine operatur ».
Les trois vertus théologiques, la foi,
l'espérance et la charité, sont des vertus infuses,
c. -à-d. versées, en quelque sorte, dans l'âme par
la grâce divine; mais à l'exemple de Pierre
Lombard, dont il a, comme tant d'autres, commenté le Livre
des sentences, il reconnaît, en outre, sous le nom de vertus
acquises, les quatre vertus cardinales des anciens et celles qu'y ajoutait
Aristote.
(H. M.). |
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