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Dogmatisme

Le dogmatisme est la doctrine selon laquelle l'esprit humain serait capable de connaître la vérité, c.-à-d. l'être, tel qu'il est en lui-même, et indépendamment de la représentation que nous en avons : en un mot l'absolu
"Quiconque cherche quelque-chose, dit Montaigne, il en vient à ce poinct, ou qu'il dict qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne se peult trouver, ou qu'il en est encores en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres : son desseing est de chercher la vérité, la science, et la certitude. Les Péripatéticiens, Épicuriens, Stoiciens, et aultres, ont pensé l'avoir trouvée; ceulx cy ont establi les sciences que nous avons, et les ont traictées comme notices certaines. " (Essais, 1. II, ch. 12.).
Être dogmatiste ce n'est pas seulement affirmer que nous pouvons atteindre le fond des choses; c'est encore croire que la vérité peut être démontrée, dérivée de certains principes immuables, de telle façon qu'elle s'impose invinciblement à tout esprit et ne laisse aucune place au doute. Enfin le dogmatisme implique que la totalité des choses qui existent peut être connue et expliquée. C'est ne pas s'entendre soi-même que de parler de dogmatisme partiel le dogmatisme n'est partiel que par accident. Sans doute, nul humain n'a jamais prétendu posséder actuellement; toute la vérité : c'est que notre intelligence limitée ne peut suivre jusqu'au bout la série infinie des applications de ses principes. Mais si le dogmatisme était vrai, toute chose serait explicable, sinon expliquée; rien n'échapperait à la loi d'universelle intelligibilité.

Ce triple caractère se retrouve dans tous les systèmes dogmatiques dont l'histoire de la philosophie fait mention. On a même prétendu que le dogmatisme est l'essence même de la philosophie, dont le Scepticisme n'aurtait été alors que la négation, et aussi les sciences, qui sous ce rapport ne diffèrent pas de la philosophie.

Le dogmatisme, en tant que système de croyances arrétées se concilie d'ailleurs parfaitement avec la liberté d'examen, qui est aussi l'une des conditions de la véritable Philosophie; car, bien compris, il est tout entier dans les résultats et non dans la méthode. Nous voulons dire par là que le philosophe, ne s'astreignant à jurer sur la parole d'aucun maître, cherche la vérité dans toute l'indépendance de sa pensée, mais s'y attache après l'avoir trouvée, et ne consent pas à la considérer comme une chose flottante et relative. Quoi de plus libre que la méthode cartésienne, et quoi de plus dogmatique que le Cartésianisme? C'est que Descartes ne commence par pratiquer et par recommander le doute que pour arriver à trouver par lui-même certaines vérités évidentes, sur lesquelles il puisse réédifier, comme sur une base solide, toute une nouvelle philosophie. Difficile sur les conditions de la certitude, nulle part il ne témoigne qu'il suppose l'intelligence humaine radicalement incapable de trouver. la vérité. La philosophie de Kant est marquée d'un caractère tout opposé. En refusant de se prononcer sur la valeur objective des principes fondamentaux de la connaissance, Kant s'est condamné à laisser planer un doute suprême sur tout ce que nous avons besoin de considérer comme des vérité. (B-e).
A partir de Socrate, la science est définie comme ayant pour objet l'universel; elle est immuable, indéfectible, nécessaire comme l'Être lui-même. Les successeurs de Socrate appliquent cette idée de la science à l'univers entier; et tous les philosophes grecs, à l'exception des écoles sceptiques, demeurèrent fidèles à cette conception. Sans doute, il y a, selon eux, bien des manières d'enchaîner entre elles les vérités qui constituent la science : tantôt c'est le lien de principe à conséquence comme dans les démonstrations mathématiques, tantôt c'est le rapport des genres et des espèces ,comme dans les démonstrations proprement syllogistiques; tantôt c'est le rapport de causalité, d'où est venue la maxime si souvent répétée, Vere scire per causas scire.

Mais quelle que soit la diversité des systèmes, chez les Epicuriens et chez les Stoïciens aussi bien que chez Aristote, l'esprit est toujours considéré comme capable de connaître la vérité absolue : la science s'étend à tout, et elle s'appuie sur des principes, des dogmes, posés comme des vérités inébranlables : les vérités particulières qui en dérivent participent des mêmes caractères, et doivent s'imposer à l'esprit. Le dogmatisme arrive à sa forme la plus parfaite et la mieux définie avec saint Thomas : on osait comment la Somme du grand philosophé du Moyen âge, appliquant les principes d'Aristote, explique toute chose dans l'ordre naturel, par voie démonstrative, et a réponse à toutes les questions, même les plus extraordinaires.

Chez les modernes, le dogmatisme, en ce qu'il a d'essentiel, ne change pas. Descartes veut remplacer la philosophie d'Aristote et de l'École, mais c'est en lui substituant un corps de doctrine qui, pour reposer sur des principes différents, n'en est pas moins démontrable, et dans la pensée du philosophe, définitif et inébranlable : c'est pourquoi il a attaché à la question de la certitude une si grande importance qu'on peut bien dire que toute sa métaphysique est une théorie de la certitude. Cette certitude s'impose; l'esprit humain est infaillibIe, quand il ne se laisse pas égarer par la volonté, et si Descartes avait vécu assez longtemps, il aurait essayé de constituer la science totale.

Malebranche, Spinoza, Leibniz, sont d'accord avec lui sur la conception générale de la science. Il faut arriver jusqu'à Kant pour rencontrer une doctrine différente. Encore devons-nous ajouter que si Kant limite le champ de l'esprit humain, s'il en exclut les questions métaphysiques, s'il définit la science autrement que ne l'avaient fait ses prédécesseurs, la science positive, telle qu'il la conçoit, limitée à des phénomènes et des lois, présente encore les mêmes caractères qu'autrefois. Elle est nécessaire, et, en un sens, absolue. Sa nécessité ne provient plus d'une prétendue intuition de l'être en soi : elle dépend des lois essentielles de l'esprit humain; mais elle n'en est pas moins inébranlable. Et les successeurs directs de Kant, en essayant de reconstituer la métaphysique, se sont placés de nouveau à un point de vue très voisin de celui de l'ancien dogmatisme.

Cependant, cette conception de la science, admise par tant et de si grands philosophes, présente de graves difficultés. D'abord la diversité irréductible des systèmes qui tous prétendent atteindre la vérité absolue, suffit à prouver que cette prétention n'est pas toujours justifiée. De plus, dès l'Antiquité, la critique avait attaqué les notions essentielles sur lesquelles repose le dogmatisme; elle avait ébranlé les fondements d'une science que le dogmatisme déclarait inébranlable. Les subtiles et profondes analyses d'Énésidème avaient signalé les contradictions que renferment l'idée de cause, l'idée de nécessité, l'idée même de la vérité : enfin la possibilité d'une démonstration quelconque était révoquée en doute par l'école sceptique. De même chez les modernes, et par des arguments analogues, Berkeley, Hume, Kant, assignaient à l'esprit humain les limites qu'il ne peut franchir, rabattaient ses prétentions et le réveillaient de son sommeil dogmatique. A la suite de ces philosophes, quoique les partisans de l'ancien dogmatisme soient loin d'avoir disparu, beaucoup de nos contemporains, appartenant d'ailleurs aux écoles les plus diverses, au positivisme, au criticisme néo-kantien, à l'évolutionisme, ont adopté le principe de la relativité de la connaissance : ce qui est la négation expresse du dogmatisme tel que l'avait jusqu'ici connu la philosophie.

Cependant la science existe. Il n'y a pas un esprit sérieux qui conteste que depuis deux siècles la méthode expérimentale ait mis l'humanité en possession d'un grand nombre de vérités certaines. Bien plus : cet accord de tous les esprits que l'ancien dogmatisme avait vraiment poursuivi, la science moderne l'a réalisé sans difficulté. On peut bien dire que c'est là un dogmatisme, puisqu'on affirme la vérité, qu'on la prouve, qu'on l'impose aux esprits les plus divers en la leur proposant; c'est même en un sens le vrai et le seul dogmatisme. Peut-être cependant vaudrait-il mieux abandonner ce vieux mot, qui éveille des idées surannées et fausses. Si on le-conserve il faut se souvenir que le dogmatisme moderne est animé d'un tout autre esprit, et a une tout autre signification que l'ancien.

D'abord il a cessé de prétendre à connaître l'être en soi, l'absolu : les phénomènes et leurs lois sont le seul objet de la science positive. En outre, ces lois mêmes qui gouvernent les phénomènes, on a cessé de les considérer comme apodictiquement démontrées.

Les scientifiques sont toujours persuadés que la nature obéit à des lois et que ces lois ne changent pas. Mais la connaissance que nous avons de ces lois peut changer : le savant ne se fait pas scrupule d'admettre que telle loi aujourd'hui reconnue par tout le monde peut demain cesser d'être tenue pour vraie si un fait nouveau vient la contredire. Cependant notre confiance dans la vérité de la science n'en est nullement ébranlée. Pratiquement, nous affirmons les lois de la physique avec une fermeté au moins égale à celle des scolastiques quand ils-croyaient aux qualités occultes. Mais théoriquement la différence est très grande. Nous n'avons plus la prétention de démontrer la vérité à priori, de la déduire de principes absolus : nous avons renoncé à voir les choses, comme on disait, sous forme d'éternité, ainsi que peut les voir Dieu lui-même.

Notre conception de la puissance de l'esprit humain est plus modeste. Si la vérité est immuable, la connaissance que nous en avons change, parce qu'elle ne lui est pas toujours adéquate : nous avons le sentiment que notre science a toujours quelque chose d'imparfait: elle est dans le devenir; elle se fait et se perfectionne au jour le jour : il y a en elle quelque chose de provisoire, et, si l'on veut, un élément d'incertitude; la vérité n'est jamais pour nous qu'une hypothèse vérifiée. En un mot, nous avons changé l'idée même de la certitude. La certitude telle que la définissait l'ancien dogmatisme est comme un idéal dont nous pouvons essayer de nous rapprocher celle dont nous nous contentons est moins ambitieuse. Le sens commun lui donne le nom de certitude, et c'est son droit, puisqu'elle est une adhésion pleine et entière à des idées tenues pour vraies. Cependant il ne faut pas se dissimuler qu'elle est ce que les anciens philosophes appelaient croyance et que le dogmatisme de la science moderne est précisément ce qu'ils désignaient, non sans dédain, par le nom de probabilisme. Mais les mots importent peu. Il se trouve qu'en diminuant ses prétentions, l'esprit humain a obtenu un meilleur succès : en limitant ses ambitions il les a mieux satisfaites, et on accordera peut-être qu'un probabilisme bien justifié vaut mieux qu'un orgueilleux et vain dogmatisme.

L'objection qu'on a cent fois opposée à cette théorie, c'est qu'en renonçant à justifier les principes de la science, elle laisse la science elle-même dans l'incertitude; qu'elle se limite à un monde d'apparences et n'atteint pas l'être véritable, qu'elle est une abdication de l'esprit humain. Mais si nos prétentions à atteindre l'absolu sont vaines, il vaut mieux renoncer à connaître l'inconnaissable que nous faire illusion et nous payer de mots. Pour justifier les principes de la science, il faudrait trouver des vérités plus incontestablement certaines que la science elle-même : et jusqu'ici il ne paraît pas qu'on y soit parvenu. Mais peutêtre n'est-il pas nécessaire de renoncer à ces hautes ambitions. Il est probable que rien n'empêchera jamais l'esprit humain de poser les grands problèmes de la métaphysique. Mais il peut essayer de les résoudre en appliquant la même méthode qui lui a si bien réussi dans les sciences : je veux dire en faisant des hypothèses dont la règle suprême est de concorder avec les faits. La métaphysique ainsi envisagée ne prétend plus tenir les autres sciences sous sa dépendance; sans les régenter, elle les complète et les achève. Elle ne se fait pas d'illusions sur la nature des connaissances qu'elle atteint; c'est de propos délibéré qu'elle substitue la croyance à la certitude et le probabilisme au dogmatisme. Enfin, si on songe que les sciences inductives tendent de plus en plus à devenir déductives, que la physique se rapproche chaque jour davantage de la mathématique, rien n'interdit d'espérer qu'un jour viendra où l'esprit humain, par le progrès des sciences positives, sera capable de dégager les vérités primordiales d'où tout dérive. Le rêve de l'ancien dogmatisme serait alors réalisé ; la science, par une marche inverse de celle qu'elle a si longtemps-suivie, deviendrait ce qu'elle a cru qu'elle était. Mais si ce retour est possible, c'est à la condition que la science ait parcouru jusqu'au bout la vois dans laquelle elle est entrée. En attendant, le probabilisme restera pour l'esprit humain la plus grande approximation de la vérité: et le plus sûr sera longtemps encore de s'en contenter. (Victor Brochard).

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