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Sénèque

Sénèque (Marcus Annaeus Seneca, dit le Rhéteur, pour le distinguer de son fils, surnommé le Philosophe, ci-dessous),  naquit à Cordoue, vers 58 av. J. C., passa jeune à Rome sous Auguste, y tint avec succès une école d'éloquence, et y mourut en 52 de J. C. Il était doué d'une mémoire extraordinaire. Nous possédons de lui deux ouvrages, Suasoriarumn liber, et Controversiarum libri X, dont cinq livres seulement nous sont parvenus entiers. Ce sont des monuments de la décadence de l'éloquence romaine. Ces deux ouvrages sent ordinairement réunis aux oeuvres de Sénèque le Philosophe, fils de l'auteur.
Sénèque ( Luc. Annæus Seneca). - Philosophe romain né à Cordoue l'an 3 de J.-C. étudia l'éloquence sous la conduite de son père (Sénèque le Rhéteur, ci-dessus) et suivit d'abord le barreau; son talent oratoire ayant donné de l'ombrage à Caligula, il quitta cette carrière pour s'adonner à la philosophie. Il embrassa la secte du Portique et ouvrit lui-même une école qui fut bientôt très fréquentée. Cependant, après la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. Sous Claude, il fut accusé par Messaline d'intrigues criminelles avec Julie, fille de Germanicus et nièce de l'empereur, et fut exilé en Corse (41 de J.-C.); c'est en vain que pour obtenir son rappel il adressa les plus humbles supplications à l'affranchi Polybe, favori de Claude : il resta huit ans dans cet exil, et ne fut rappelé qu'à la mort de Messaline (48). La nouvelle impératrice, Agrippine, obtint son rappel, le fit élever à la préture et lui confia l'éducation de son fils Néron (50) : il réussit mieux à orner l'esprit de son élève qu'à former son cœur. Quand Néron fut monté sur le trône, Sénèque resta auprès de lui comme un de ses principaux ministres, et réussit quelque temps, avec le concours de Burrhus, à contenir ce naturel féroce; mais bientôt l'empereur, se livrant à toutes sortes de crimes et de désordres, ne vit plus en lui qu'un censeur incommode. Sénèque voulut alors se retirer et rendre à l'empereur tous ses dons : Néron s'y opposa par hypocrisie et le combla de caresses; mais il ne tarda pas à se défaire de lui en l'enveloppant dans la conspiration de Pison : il lui envoya l'ordre de se donner la mort (65); le philosophe se fit ouvrir les veines et subit son sort avec une fermeté stoïque. On reproche à Sénèque d'avoir amassé des richesses immenses pendant qu'il était en crédit, et d'avoir écrit en faveur de la pauvreté au milieu des jouissances du luxe. Tacite et surtout Dion Cassius ont rapporté plusieurs imputations peu honorables pour sa mémoire : c'est ainsi qu'on l'accuse d'avoir approuvé l'empoisonnement de Britannicus, et d'avoir fait l'apologie du meurtre d'Agrippine; mais ces accusations ne paraissent pas suffisamment fondées.
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Sénèque.
Sénèque (Tableau du XVe s.).

Nous avons un grand nombre d'écrits philosophiques de Sénèque : les traités des Bienfaits, de la Colère, de la Clémence, de la Tranquillité de l'âme, de la Brièveté de la vie, de la Constance du sage, de la Providence; les Consolations à Helvia (sa mère), à Harcia, à Polybe, les Questions naturelles (en 7 livres), et 124 Lettres morales, adressées à Lucilius. Partout il prêche la morale la plus austère, et enseigne surtout le mépris de la mort; presque tous ses écrits, les Lettres surtout, sont remarquables par la connaissance du cœur humain et contiennent d'excellents conseils pratiques; on y trouve en outre des paroles généreuses en faveur des esclaves et des idées de fraternité universelle qui ont fait supposer, mais sans fondement, qu'il avait correspondu avec S. Paul. Son style est brillant et élégant, mais souvent affecté, rempli d'antithèses et gâté par la recherche du trait; il vise trop à l'effet. Quintilien l'accuse d'avoir corrompu le goût de son siècle. Outre les traités philosophiques, on a encore sous le nom de Sénèque dix tragédies : Médée, Hippolyte, les Troyennes, Agamemnon, Oedipe, Thyeste, Hercule furieux, Hercule sur l'œta, la Thébaïde, Octavie). Les savants sont incertains sur le véritable auteur de ces tragédies : la plupart donnent à Sénèque la Médée, peut-être aussi Hippolyte, Agamemnon et les Troyennes, mais plusieurs pensent que les autres pièces sont de divers auteurs et ont été annexées par les copistes aux précédentes. Du reste, ces pièces, faites plutôt pour être lues que pour être représentées, n'ont aucune valeur dramatique; elles ne sont remarquables que par l'éclat et l'élégance du style; malheureusement l'auteur y tombe souvent dans l'affectation et l'enflure

Astronomie
Sénèque, dans ses Questions naturelles, émet quelques idées qui sont comme des inspirations d'un véritable génie. Ainsi, après avoir parlé de la multitude des astres qui décorent les nuits sereines, il s'écrie : "Eh quoi; il n'y en aurait que cinq (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne), auxquels il fut permis de se mouvoir, tandis que les autres se tiendraient à la même place comme un peuple fixe et immobile (caetera stare, fixum et mobilem populum) [1]?" Ailleurs il cite une théorie d'Apollonius le Myndien, que nous croyons devoir reproduire. Il s'agit des comètes. "Apollonius dit que beaucoup de comètes se meuvent comme des planètes(multos cometas erraticos esse)… Seulement leur forme, comme leur orbite est plus allongée (procerior et in longum producta). La comète nous est invisible, tant que sa course se prolonge dans les régions les plus éloignées de l'univers; elle ne nous apparaît que dans sa course la plus rapprochée de nous (non est illi palam cursus : altiora mundi secat : et tunc demum apparet, quum in imum cursus venit) [2]. "
[1] Sénèque : Naturales quaestiones, VII, 24.

[2] Sénèque : Nat. Quaest. VII, 17.

Sénèque adopte avec chaleur cette opinion d'Apollonius de Mynde. Après avoir rejeté le sentiment des philosophes qui regardaient les comètes comme "des feux passagers", l'auteur des Questions naturelles ajoute : 
"Si, nous objecte-t-on, les comètes étaient des espèces de planètes, elles ne sortiraient pas du zodiaque. Mais quel homme oserait assigner aux astres une route unique?… Les planètes mêmes décrivent des orbites différentes les unes des autres; pourquoi n'y aurait-il pas d'autres corps célestes; qui auraient chacun une route particulière à parcourir, quoique fort éloignée des routes que suivent les planètes?… Si l'on me demande pourquoi on n'a pas observé le cours des comètes, comme celui des cinq planètes, je répondrai qu'il y a beaucoup de choses dont nous savons qu'elles existent, sans en connaître la nature. Tout le monde reconnaît l'existence de cette force intérieure; - qu'on l'appelle âme ou autrement, - qui excite et dirige nos mouvements; mais personne ne nous dira ce qu'est cette force directrice, souveraine de notre corps; pas plus que personne ne nous instruira du lieu qu'elle occupe : l'un de vous dira que c'est un esprit ou souffle (spiritus), l'autre une harmonie (concentus); celui-ci, un air subtil; celui-là, une puissance immatérielle. Il y en a qui la placent dans le sang; d'autres, dans la chaleur. Notre esprit a si peu de lumière sur les ouvrages de la nature, qu'il en est encore à se chercher lui-même. Est-il donc surprenant que ces choses ne soient pas encore, pour nous, assujetties à des lois certaines; qu'on ne connaisse pas le commencement et la fin de la révolution de ces corps qui ne reparaissent qu'au bout d'un long intervalle? Il n'y a pas encore mille cinq cents ans que la Grèce s'est occupée d'astronomie. Il existe encore aujourd'hui beaucoup de nations qui ne connaissent le ciel que de vue, qui ne savent pas pourquoi la Lune s'éclipse : la raison de ce phénomène n'est d'ailleurs bien connue chez nous que d'hier. Il viendra un temps où, à force de patientes recherches, on tirera au clair ce qui nous est caché aujourd'hui. L'âge d'un homme ne suffit point pour de telles découvertes, lors même qu'il se consacrerait tout entier à l'étude du ciel. Que peut-on espérer quand on a reçu en partage une vie, déjà si courte, fort inégalement répartie entre des occupations frivoles et les études sérieuses! Ce ne sera donc qu'après une longue suite de générations que l'on parviendra à savoir ce que nous ignorons. Un temps viendra où nos descendants seront surpris que nous ayons ignoré des choses si patentes (veniet tempus, quo posteri tam aperia nos nescisse mirentur)."
Ce beau passage, que nous avons cru devoir citer en entier, a été pour Montucla presque un objet de raillerie. "Sénèque saisit, l'opinion des retours périodiques des comètes avec une sorte d'enthousiasme, et, s'élançant pour ainsi dire dans l'avenir; il ose prédire qu'il viendra un temps où leurs cours sera connu et assujetti à des règles, comme celui des planètes. A en juger par ce trait, Sénèque eût eu un peu de peine à adopter les vérités les plus sublimes de l'astronomie moderne." - Montucla est mort en 1799, sans avoir connu l'existence des comètes périodiques. S'il avait vécu quelques années de plus, il aurait pu voir briller, pour employer son langage, parmi "les vérités les plus sublimes de l'astronomie moderne", précisément la découverte des comètes dont "le cours est assujetti à des règles, comme celui des planètes." Qu'on ne se moque donc jamais des jugements quels qu'ils soient, qui en appellent à l'avenir!
Sénèque avait pour ainsi dire le flair des grandes choses. N'est-ce pas lui qui a prédit la découverte du Nouveau Monde [3]
[3] On connaît ces vers de la Médée, tragédie de Sénèque :
" Venient annis
Saecula seris quibus Oceanus
Vincula rerum laxet, et ingens
Pateat tellus, Thetysque novas
Deteget orbes."
C'est encore Sénèque qui posa résolument le grand problème du mouvement de la Terre, en ces termes : "Il est temps que nous sachions si c'est le monde qui tourne, la Terre restant immobile, ou si c'est la Terre qui tourne, le monde demeurant fixe (utrum mundus terra stante circumeat, an mundo stante terra vertatur)… C'est un problème digne d'exercer l'esprit humain que de s'enquérir de l'état des choses où nous sommes, que de savoir si la demeure qui nous est échue est inerte, ou si elle se meut très rapidement [4]." - L'auteur relégua la solution de ce problème parmi "les choses si patentes", qu'on sera, pour nous servir de son langage, un jour "surpris qu'elles aient été ignorées si longtemps."


Editions anciennes - Les œuvres philosophiques ont été éditées et commentées par Erasme, Bâle, 1515 et 1529, in-f.; Muret, 1593; J. Gruter, 1594; Juste-Lipse, Anvers, 1605;. Godefroy, Paris, 1607; Gronovius, Leyde, 1649; cum notis Variorum, 3 vol. in-8, Amsterdam, 1672; aux Deux-Ponts, 1782. Les éditions les plus récentes sont celles de Ruhkopf, Leipzig, 1797-1812, 5 vol. in-8; de M. N. Bouillet, avec un choix des commentaires, dans la collection des Classiques latins de Lemaire, 5 v. in-8, 1827-32, et de Fickert, 6 v. in-8, Leips., 1842-47. Elles ont été trad. par Lagrange, 1778, 7 vol. in-12 (sans texte), et 1819, 14 vol. in-12 (avec le texte en regard et des notes de Naigeon). Il en a également paru des traductions complètes dans les collections Panckoucke et Nisard.

Les tragédies ont eu aussi de nombreux éditeurs : Ascensius, Paris, 1514; Delrio, Anvers, 1576 et 1593; J. F. Gronovius, Leyde, 1661; Schrœder, Delft, 1728; enfin Pierrot, dans la collection Lemaire, 3 vol. in-8, 1829-1832. Elles ont été traduites en franç. par Coupé (1795), Levée (1822), Greslou (dans la collect. Panckouke), 1834, Savalète et Desforges (dans la collection Nisard), 1844.

On peut consulter sur cet auteur l'Essai sur la vie et les ouvrages de Sénèque, de Diderot écrit enthousiaste, mais déclamatoire; l'Abrégé analytique de la vie et des œuvres de Sénèque, de Vernier, 1812, la Vie de Sénèque, de Rosmini, en italien; Reinhardt, De L. A. Senecæ vita atque scriptis, Iéna, 1817; Brink, De L. A. Senecæ ejusque in philosophiam meritis, Groningue, 1829. On doit à M. A. Fleury de curieuses Recherches sur les rapports du philosophe avec S. Paul, Paris, 1853.

En librairie - Oeuvres de Sénèque : De la constance du sage, suivi de la tranquillité de l'âme, Gallimard, 2003; La Tranquillité de l'âme, Mille et une Nuits, 2003; De la Providence, de la Constance du Sage, Flammarion, 2003; Consolation à Helvia ma mère, Mille et une Nuits, 2003; Lettres à Lucilus, Mille et une Nuits, 2002; Mort... sereinement, Nataraj, 2002 (extraits de lettres à Lucilius); Sur la brièveté de la vie, Mille et une Nuits, 1998; Médée, Flammarion, 1999; Sentences, divisions et couleurs des orateurs et des rhéteurs, Aubier, 1993; La vie Heureuse et les Bienfaits, Gallimard (Tel), 1996; L'Homme apaisé, Colère et Clémence, Arléa, 1995; Théâtre complet, Imprimerie nationale, 1991-92, 2 vol. I - Phèdre, Thyeste, Les Troyennes, Agamemnon, (actuellement indisponible), II - Hercule furieux, Hercule sur l'Oeta, Les Phéniciennes. Signalons enfin la quinzaine d'Ouvrages de Sénèque publiés par Les Belles Lettres (Série latine), parmi lesquels : L'Apocoloquintose du Divin Claude, 1967; Les Questions naturelles, 2 vol. .

Sur Sénèque et son oeuvre : Janine Fillion, Les lettres de Sénèque, une philosophie du bonheur, L'Harmattan, 2000; de la même, Le De Ira de Sénèque et la philosophie stoïcienne des passions, Méridiens Klincksieck, 2000; Florence Dupont, Médée de Sénèque, ou comment sortir de l'humanité, Belin, 2000; de la même, Les monstres de Sénèque, Belin, 1995; Jean Jacquot, Marcel Oddon, Les tragédies de Sénèque et le théâtre de la Renaissance, CNRS, 2000; Joël Schmidt, L'Apôtre et le Philosophe, Saint Paul et Sénèque, une amitié spirituelle, Albin Michel, 2000; René Morisset, Thévenot, Sénèque, Magnard (Manuel scolaire), 2000; Pierre Grimal, Sénèque, ou la conscience de l'Empire, Fayard, 1991.

Parallèles et prolongements : Saint Paul, Sénèque, Lettres (prés. Paul Aizpurua), Gallimard, 2000; François Tristan-L'Hermite, La mort de Sénèque, Société des textes français modernes, 2003; Sven Delblanc, La Mort de sénèque, L'Elan Editions, (Théâtre); Julien-Offroy La Mettrie, De la Volupté, anti-Sénèque, l'Ecole de la volupté, Système d'Epicure, Desjonquères, 1998.

 Paul Veyne, Sénèque, une introduction, Tallandier, 2007.
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La vie de Sénèque est un roman des temps néroniens. Né à Cordoue au début de notre ère, il a mené une triple carrière d'homme d'affaires, de conseiller du prince et de littérateur. Précepteur puis ami de Néron, il se donna la mort sur ordre de l'empereur en 65. Il avait vécu en stoïcien, il disparut en stoïcien, atteignant par le suicide le stade suprême de la liberté. Présentant la vie et l'oeuvre de Sénèque, Paul Veyne, met en évidence l'actualité de sa philosophie et de ses choix, dont témoigne la Lettre 70 en fin de volume. (couv.).

- Sénèque, Les Halos et l'Arc-en-ciel, (extrait du Livre I des Questions Naturelles, trad. E.M. Greslou).

[4] Sénèque : Nat. Quaest., VII, 2.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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