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L'École Éléatique

L'École Éléatique ou École d'Elée est une école philosophique qui tire son nom d'Élée, ville de la Grande-Grèce. L'idée commune à tous les philosophes éléatiques, celle qui forme le lien de l'école, est l'idée de l'unité de l'Être. Ils introduisirent dans le monde cette idée, qui ne devait plus disparaître, que l'Être, considéré en lui-même, est un, éternel, indestructible, immuable. Pour les Eléates, rien ne naît de rien et rien ne retourne à rien. Un principe, qui rappelle celui que bien plus tard Lavoisier énoncera, dans un contexte différent, sous la forme de rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme, mais qui fut d'abord présenté sous une forme théologique (unité de Dieu) par Xénophane de Colophon, qui l'opposa au polythéisme grec (La mythologie grecque).

Les philosophes éléatiques

Les principaux représentants de l'école d'Elée sont : Parménide et Zénon. Xénophane de Colophon passe pour en être le fondateur; mais ce fut Parménide qui exposa dans son ensemble la doctrine de l'unité absolue. Chez Xénophane elle garde encore quelque chose de l'esprit des Ioniens, la pluralité; mais avec Parménide l'idéalisme éléatique apparaît dans toute sa rigueur.
Xénophane de Colophon.
Il est né vers 570 avant J.-C. Il est probable qu'il conçut à la manière des Ioniens le monde comme une transformation de plusieurs principes, tels que l'eau, l'air et le feu. Mais en Italie il subit l'influence des Pythagoriciens. Il se débarrassa de l'anthropomorphisme et s'éleva, dit-on, à la conception d'un Dieu unique qui n'est pas l'unité abstraite, mais un être réel. Il reproche aux philosophes qui l'ont, précédé de croire à la naissance des dieux, et de se former, d'après leur propre nature, une fausse idée de la divinité. Si les boeufs, disait-il, les chevaux et les lions savaient peindre, ils se représenteraient les dieux sous la forme de boeufs, de lions ou de chevaux.

Zénon d'Elée.
Il est né  vers 490 avant J.-C. Il attaqua les Ioniens et leurs partisans. Il ne dogmatise pas, il discute, prend une à une les propositions de ses adversaires et les réduit à néant. Plusieurs de ses arguments sont passés à la postérité; tels sont par exemple les arguments du monceau, d'Achille et de la tortue, de la flèche qui vole.

Parménide.
Il naquit à Elée et reçut les leçons des pythagoriciens et de Xénophane. il vint a Athénes avec son disciple  Zénon, vers 540 avant J.-C., et il fit une grande impression. Parménide exagère la doctrine de Xénophane, son maître; il nie tout devenir, toute multiplicité, et il ne reconnaît d'existence et de réalité qu'à l'unité, à l'Etre un, immuable et éternel. Dans la première partie de son livre, intitulée  : Ce qui se rapporte à la vérité, et qui est une théorie de la vérité, il dit : "On ne peut connaître ni exprimer le non-être; il ne reste donc plus qu'une voie poser l'Etre et dire : il est". Dans la seconde partie, intitulée Ce qui se rapporte à l'opinion, il fait une concession au sens commun et il expose sa doctrine sur l'apparence, c'est-à-dire sur ce qui est phénomène et connu par les sens.

Mélissos de Samos.
Il florissait vers 440 avant J-C. Il expose une doctrine analogue à celle de son maître Parménide. Il professait l'idéalisme, et soutenait que l'univers est un être unique et indivisible, que les formes diverses des êtres ne sont que des apparences, que le mouvement n'a rien de réel, etc.

La pensée des Eléates

Il fut établi métaphysiquement par Parménide, et par là ce philosophe fut amené à distinguer le monde physique, connu par les sens, domaine de l'apparence, du monde réel ou intelligible, connu par la raison, objet de la science. Enfin Zénon et Mélissus de Samos entreprirent de défendre dialectiquement le principe posé par le maître et de répondre aux objections qu'il avait suscitées de toutes parts; il s'agissait notamment de prouver que le monde sensible, étant multiple et changeant, ne saurait avoir d'existence réelle. C'est pour soutenir cette polémique que Zénon d'Elée inventa ces arguments célèbres, improprement nommés sophismes, tels que l'Achille et la Flèche qui vole, qui ont donné lieu à tant de discussions et encore de nos jours. 
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L'Argument de l'Achille

L'École d'Élée, pour illustrer la manière dont l'être est essentiellement un et immuable et l'idée que  la pluralité et le changement sont des notions absurdes, contradictoires, a eu recours à un argument souvent appelé l'Achille. Celui-ci, est directement calqué sur l'argumentation par laquelle Zénon d'Elée, prétendait prouver l'impossibilité du mouvement et l'immutabilité de l'être, et que l'on connaît sous le nom de paradoxe de Zénon.

Le raisonnement général est celui-ci : Avant d'atteindre un but quelconque, le corps en mouvement devrait d'abord arriver au milieu de la distance qui le sépare de ce but; avant d'arriver à ce milieu, il devrait franchir la première moitié de la distance qui l'en sépare; avant de franchir cette première moitié, il devrait franchir le premier quart, et ainsi de suite à l'infini. En d'autres termes, un corps devrait, pour aller d'un point à un autre, parcourir un nombre infini d'espaces. Mais l'infini ne saurait être parcouru en aucun temps donné. Il est donc impossible absolument de passer d'un point à un autre : le mouvement est impossible.

Dans l'Achille, le plus lent des êtres, la tortue, ne saurait être attrapée à la course par le plus rapide, Achille, si elle a la moindre avance sur lui. Pour la rattraper, en effet, Achille devrait d'abord arriver au point où elle se trouvait au moment où il est parti, puis à celui où elle est arrivée pendant ce temps-là, puis à celui encore qu'elle a atteint pendant qu'il franchissait ce nouvel intervalle; et ainsi de suite à l'infini. Même conclusion que précédemment : aucun but ne peut être atteint, il n'y a pas de mouvement possible. De part et d'autre, l'argument revient à dire qu'un espace donné ne peut être parcouru si toutes ses parties ne le sont, et qu'elles ne peuvent l'être, parce qu'elles sont en nombre infini. (H. Marion).

On s'est assez souvent mépris sur le caractère propre de l'école d'Elée. Elle n'est pas aussi idéaliste qu'on l'a souvent dit. Cet être, dont elle proclame l'unité, est étendu c'est le monde ou la substance universelle. Aristote, et il semble que ce soit à bon droit (si l'on veut bien considérer ce mot au sens étymologique, qui fait de la nature et des faits concrets, le centre de leurs préoccupations), considère les Eléates comme des physiciens. Malgré l'opposition qu'ils font entre les sens et la raison, on ne doit pas les considérer comme de purs dialecticiens; la dialectique chez eux n'est pas le principe, mais le résultat de leurs opinions métaphysiques. 

La physique à proprement parler de l'Ecole éléatique admet deux principes : le feu ou la lumière, la nuit ou la masse épaisse et lourde. Sa cosmologie consiste à diviser le monde en trois parties. Mais ces deux branches du système ne sont qu'une affaire d'opinion, la connaissance donnée par les sens n'étant que pure illusion. L'école d'Élée fit sentir les dangers de la spéculation pure, et la nécessité de faire descendre la philosophie du ciel sur la Terre.
L'école d'Elée a exercé une grande influence; d'après Ed. Zeller, « elle est le moment décisif de l'histoire de l'ancienne spéculation ». Toutes les grandes écoles mécanistes, celles d'Empédocle, d'Anaxagore, de Démocrite, prirent pour point de départ le principe posé par les Eléates. Ce n'est pas par un changement qualitatif de l'être, mais par des combinaisons variables d'éléments immuables que tous ces systèmes expliquèrent le monde. Plus que personne peut-être, Platon s'attacha aux principes éléatiques; c'est d'eux que procède directement la théorie des Idées. Enfin, l'école de Mégare, et par elle une partie au moins de l'école sceptique, se rattache à l'enseignement des philosophes d'Elée. (V. Brochard / R).

La pensée des Eléates d'après les auteurs anciens

Doctrine des Eléates. 
• « Le seul principe est l'être un et tout qui n'est ni défini, ni indéfini, ni en mouvement ni en repos, Xénophane de Colophon, maître de Parménide, a proposé cette doctrine, suivant Théophraste.
[...]. Cet uni qui est le tout, Xénophane dit que c'est Dieu et il démontre que par suite il est tout-puissant et non engendré parce qu'il faut que ce qui naît soit produit par un principe semblable ou dissemblable. » (Simplicius, Physique, fol. 6a.).

• « Il faut que tu pénètres tout, et la vérité persuasive qui t'ouvrira son coeur sincère, et les opinions dus hommes qui ne méritent aucune foi réelle. Toutefois tu apprendras même comment l'apparence doit t'être pleinement connue par de profondes recherches. » (Sextus Empiricus, Contre les Math., VII, 3).

• «  Allons, je parlerai, écoute avec soin; je dirai quelles sont les seules voies pour la recherche de la science : L'une que l'être est, et que le non être n'est pas; c'est la route de la persuasion, car la vérité l'accompagne; L'autre que l'être n'est pas et que nécessairement le non être est : Or je te déclare que ce sentier est tout à fait absurde ; car tu ne peux ni penser le non-être, il est impossible à atteindre; ni l'exprimer, car c'est une seule chose penser et être. » (Simplicius, Physique, fol. 25a; 19a).

Le divin.

Xénophane

• «  II est un Dieu supérieur aux dieux et aux hommes. Ni par un corps il ne ressemble aux mortels ni par la pensée; Il est tout entier science, pensée, connaissance; Mais sans aucune fatigue de l'esprit par la pensée il gouverne tout. Toujours il demeure dans le même état sans changer en rien, Et il est évident qu'il ne passe pas d'un lieu à un autre. Cependant les mortels croient que les dieux naissent comme eux.  Et tout aussi en eux sensation, voix et corps. » (Clément d'Alexandrie, Stromates, V.).

• « C'est une égale impiété de dire que les Dieux naissent que de soutenir qu'ils meurent. (Aristote, Métaphysique, I, 5).)

• « Les Grecs se représentent les dieux comme ayant la forme et les passions des hommes et chaque peuple les peint sous des figures semblables à la sienne [...]. Les Éthiopiens les font noirs et camus, les Thraces les font rouges avec des yeux bleus. » (Clément d'Alexandrie, Stromates, VII).

• « Mais si l'on donnait des mains aux boeufs et aux lions Ou s'ils pouvaient avec des mains faire les mêmes ouvrages que les hommes. Certes ils dessineraient des images des dieux et feraient des corps. Semblables à la forme qu'ils ont eux-mêmes. Les chevaux représenteraient des chevaux et les boeufs des boeufs. Homère et Hésiode attribuent aux dieux, tout Ce qui chez les hommes est objet de mépris, Ils ont rapporté mille méfaits des dieux Comme le vol, l'adultère et le mensonge entre eux. » (Clément d'Alexandrie, Stromates, V.).

Parménide
• « Il n'y a plus qu'une doctrine Qui nous reste : il est; et en faveur de cette doctrine il y a des signes Fort nombreux : il est un être incréé et impérissable Universel unique, immuable, éternel.
Il ne fut pas, il ne sera pas, puisqu'il est maintenant à la fois tout, Un et continu. » (Simplicius, Physique, fol. 31.).

Le monde. 

Xénophane

• «  De la terre tout naîtt et à la terre tout revient.
Oui tous nous sommes sortis de la terre et de l'eau. La terre et l'eau sont les éléments de tout ce qui naît et est engendré; La source de l'eau est la mer [...]. Cette superficie de la terre est à nos pieds exposée à la vue ; Elle est en contact avec l'éther, les parties inférieures vont à l'infini.
[...]. Jamais il n'y eut, jamais il n'y aura un homme qui possède cette Science [...].  En tout cela l'opinion seule prévaut. » (Sextus Empiricus).

Parménide

• «  L'univers est rempli à la fois de lumière et de nuit obscure. Deux principes égaux, car l'un n'a rien de commun avec l'autre. » (Simplicius, Phys., fol. 39a).

• « Les parties inférieures ont été faites d'un feu moins pur. Au-dessus le règne de la nuit où descend un rayon de lumière. Au milieu un Génie qui gouverne tout. »  (Simplicius, Phys., fol. 9a).

• « Ainsi la terre et le soleil et la lune
Et l'éther qui les renferme et la voie lactée et l'Olympe Suprême et l'éclat brûlant des astres ont commencé A exister. » (Simplicius, de Caelo, fol. 137).

• « Voilà comment suivant l'opinion le monde a été formé et existe.Et dans la suite tout cela périra après s'être développé. » (Parménide, d'Après Simplicius)

Réfutation des Ioniens.

Zénon

• «  ll y a quatre arguments de Zénon sur le mouvement qui offrent autant d'objections insolubles aux partisans de la pluralité : Le premier fonde l'impossibilité du mouvement sur ce qu'il faudrait d'abord que le mobile parvint au milieu avant d'arriver à la fin : - Le second est celui qu'on nomme l'Achille; c'est que le mobile le plus lent ne sera jamais atteint par le mobile le plus rapide, car d'abord il faut que le poursuivant arrive au point d'où est parti celui qui fuit, donc il faut toujours qu'il reste un peu d'avance au plus lent [...]. - Le troisième [...]. c'est que la flèche lancée est eu repos; il le conclut de ce que le temps se compose de la suite des instants présents [...]. - Le quatrième porte sur les mobiles se motivant dans le stade en sens contraire avec des masses égales, les uns partant du bout du stade, les autres du milieu avec une vitesse égale; dans ce cas, il croit qu'il arrive que la moitié du temps est égale au double. » (Aristote, Physique, VI, IX).


En bibliothèque - V. Cousin, Cours de l'histoire de la philosophie, VIIe leçon, et Nouveaux fragments philosophiques, article Zénon.
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