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Histoire de la philosophie
Histoire de la philosophie
La philosophie syriaque
[La philosophie]
On nomme philosophie syriaque la philosophie péripatéticienne qui a fleuri chez les nestoriens et les jacobites du VIe au IXe siècle, en Syrie en deçà de l'Euphrate, qui servit de préparation à la philosophie arabe, et qu'il convient de distinguer de celle qui exista sous la domination des Séleucides et sous celle des Romains, et qui appartient à l'histoire de la philosophie grecque.

Le péripatétisme s'introduisit dans l'école d'Edesse, vers le milieu du Ve siècle, avec le nestorianisme (Nestorius). Jusque-là la littérature des Syriens avait été exclusivement  ecclésiastique. Les nestoriens, en s'établissant en Syrie a la suite du concile d'Éphèse, y apportèrent avec eux tout l'ensemble de l'encyclopédie grecque, et par conséquent Aristote, le maître de la logique. On sait d'ailleurs, que les nestoriens, comme en général toutes les sectes hérétiques qui prenaient leur point de départ dans la philosophie, se montraient fort attachés au Stagirite, et appliquaient hardiment sa logique et sa métaphysique à l'interprétation des dogmes religieux. C'est ce qui explique comment le fondateur du nestorianisme en Syrie, Ibas d'Édesse, si connu par le rôle qu'il joue dans les disputes théologiques du Ve siècle, fut en même temps le premier introducteur d'Aristote parmi les Syriens. Ébedjésu lui assigne pour collaborateurs dans ce travail, Cumas et Probus, et, en effet, le British Museum (n°14660) possède un long commentaire syriaque de Probus sur le Peri  hermeneias, C'est le seul texte qui nous reste de cette première école d'Edesse, qui fut détruite, en 489, par ordre de l'empereur Zénon.

De ce moment, les études péripatéticiennes deviennent de plus en plus florissantes chez les Syriens. Des ruines de l'école d'Edesse sortent les écoles plus célèbres encore de Nisibe et de Gandisapor, qui deviennent, pour la Syrie et la Perse, des centres brillants d'études médicales et hilosophiques. La Perse, en effet, fut en partie le théâtre de ce nouveau mouvement. Ce pays était tombé depuis longtemps dans la dépendance intellectuelle des Syriens. L'école d'Édesse s'appelait l'école des Perses, et le syriaque était, avec le grec, la langue savante de l'empire des Sassanides. D'un côté, les philosophes grecs exilés par suite du décret de Justinien; de l'autre, les nestoriens persécutés par les orthodoxes, firent un moment de la cour de Chosroès l'asile de la philosophie grecque expirante. Le roi des rois se décorait du titre de platonicien, et fit, dit-on, traduire en persan les écrits de Platon et d'Aristote. Agathias raconte avec de grands détails les discussions philosophiques que soutint devant Chosroès un Syrien nommé Uranius, attaché à la doctrine d'Aristote. Mais le plus curieux texte de ces études syro-persanes est, sans contredit, un abrégé de logique en syriaque adressé à Chosroès par un certain Paul le Perse, qui se trouve dans un manuscrit du British Museum (n° 14660). L'ouvrage est précédé d'une longue préface, exprimant une pensée d'éclectisme fort élevée. On croit devoir donner ici le début de ce remarquable morceau :

« - A l'heureux Kosrou, roi des rois, le meilleur des hommes, Paul, son esclave, salut. En vous offrant un présent philosophique je ne fais que vous offrir un fruit cueilli dans le paradis de vos domaines, de même que l'on offre à Dieu des victimes prises parmi les créatures de Dieu. 

La philosophie, en effet, est le meilleur de tous les présents, et c'est bien elle qui a dit en parlant d'elle-même :

«  Mes fruits valent mieux que l'or et que les pierres précieuses, et mes produits valent mieux que l'argent choisi. »  (Prov., ch. VIII, v.19). 
Elle est l'oeil de l'esprit; et de même que l'oeil du corps, à cause de sa proportion avec la lumière, voit les choses du dehors; de même l'oeil de l'âme, à cause de son affinité avec la lumière intelligible qui est en tout, voit la lumière qui est en tout. C'est donc avec raison qu'un philosophe a dit : 
« Le sage a ses yeux dans sa tête, et le fou marche dans les ténèbres. » (Eccl. ch. II , I. 14).
De toutes les occupations, en effet, l'occupation intellectuelle est la plus excellente; car l'âme est autant au-dessus du corps que l'être rationnel est au-dessus de l'irrationnel, que l'animal est supérieur à ce qui n'a pas la vie. Or, la culture et l'ornement de l'âme, c'est la science. La science est de deux sortes : ou bien l'homme la cherche et la trouve par lui-même, ou bien il la reçoit par l'enseignement. L'enseignement, à son tour, est de deux sortes : l'un est celui que les humains se transmettent entre eux; l'autre vient des envoyés de la Divinité. Mais l'enseignement seul ne peut suffire; car on trouve entre les maîtres les contradictions les plus manifestes : les uns disent qu'il n'y a qu'un Dieu, les autres qu'il y en a plusieurs; les uns disent que Dieu a des contraires, les autres qu'il n'en a pas; les uns disent que Dieu est tout-puissant, les autres qu'il ne saurait tout faire; les uns soutiennent que le monde est créé, d'autres prétendent qu'il ne l'est pas; et parmi ceux-ci, les uns disent qu'il a été tiré d'une matière préexistante, les autres qu'il n'a point eu de commencement et qu'il n'aura jamais de fin. Les uns disent que les humains sont libres en leur volonté, et les autres le nient. Il est ainsi une foule de points sur lesquels les différents systèmes sont en désaccord les uns avec les autres, et il n'est pas plus possible de les rejeter tous à la fois, que de les admettre tous. Il ne reste donc qu'un seul parti à prendre : c'est d'adopter l'un et de rejeter l'autre. Or pour cela il est nécessaire de les connaître, afin que l'on sache pourquoi l'on embrasse l'un et pourquoi l'on repousse l'autre. L'étude de ces systèmes intéresse donc également la foi et la science. La science, en effet, a pour objet les choses rapprochées de nous, évidentes et accessibles à l'expérience; la foi s'applique aux choses éloignées, invisibles et qu'on ne peut connaître exactement. L'une n'exclut pas le doute; l'autre n'admet aucun doute; or, c'est le doute qui fait la division, et l'absence de doute qui fait l'unanimité. La science, par conséquent, est supérieure à la foi; en effet, les croyants eux-mêmes examinent leur foi, et font l'apologie de la science, quand ils assurent que l'on saura un jour ce que l'on croit aujourd'hui, etc. »
Le VIe et le VIIe siècle sont l'époque brillante des études philosophiques chez les Syriens. Une foule d'évêques et de patriarches, Abraham de Cascar, Ananjésu, Marabba parmi les nestoriens; Sergius de Résine, Sévère du Kinnesrin, Athanase, moine de Beth-Malco, Georges, évêque d'Arabie, Jacques d'Édesse, parmi les jacobites, sont désignés comme ayant traduit, analysé ou commenté Aristote. La plupart de ces travaux, effacés par ceux des philosophes arabes, ont péri. On  trouve cependant dans les manuscrits du British Museum, sous le nom de Sergius de Résine, évêque et archiatre, une série de traités péripatétiques, adressés à un certain Théodore, entre autres un cours complet de logique en sept livres, des traductions du Traité du monde à Alexandre, etc. (n°, 14658, 14660, 14661); sous le nom de Sévère de Kinnesrin, un traite du syllogisme et des scolies sur le Peri hermeneias (n° 14660); sous le nom de Georges, évêque d'Arabie, un vaste commentaire sur l'Organon (n°14659). Athanase et Jacques d'Édesse sont les auteurs de traductions de l'Organon ou d'autres écrits péripatétiques, que l'on trouve plus fréquemment dans les manuscrits.

En général, on le voit les Syriens s'arrêtèrent aux premières pages de l'Organon. Ils s'étendent démesurément sur le Peri hermeneias, qui semble avoir été à leurs yeux le traité le plus essentiel; les dernières parties de l'Organon sont fort écourtées. Ils semblent même préférer, au texte pur d'Aristote, des abrégés, des traités de seconde main, dans le genre des Catégories prétendues de saint Augustin, et de ces traités de dialectique de Boèce, de Cassiodore, qui eurent tant de vogue durant la première moitié du Moyen âge. Quant aux autres parties de l'encyclopédie péripatétique ils ne les connaissent que par des extraits et des analyses fort incomplètes. On ne peut mieux comparer la fortune d'Aristote chez les Syriens qu'à sa fortune durant la première période de la philosophie scolastique. Aristote est pour les Syriens ce qu'il est pour Alcuin ce qu'il est pour Abélard, exclusivement logicien. Ce n'est que par les traductions arabes du IXe siècle que les œuvres d'Aristote ont été connues de l'Orient, comme ce n'est que par les traductions latines du XIIe siècle qu'il est devenu pour l'Occident le maître de toute science.

Parmi les commentateurs d'Aristote, les Syriens ont traduit Philopon et Nicolas de Damas; mais ils n'en ont pas fait un usage fort étendu. Quant aux autres écoles de la Grèce, les Syriens n'ont eu sur elles que les notions les plus vagues. Platon ne leur est connu que par sa renommée et par quelques opuscules apocryphes. lls ont eu pourtant des traductions de moralistes et de poètes gnomiques. Le manuscrit 14658 du British Museum contient des collections de sentences attribuées à Ménandre, à Pythagore et à Théano, tout à fait différentes de celles que nous possédons.

La transmission de la pensée grecque aux Arabes.
Mais c'est surtout par le rôle qu'ils ont joué dans l'initiation des Arabes à la philosophie, que les Syriens méritent d'occuper une place dans l'histoire de l'esprit humain. On peut dire sans exagération que cette initiation fut pour l'essentiel leur oeuvre. Dès l'époque de Mahomet et sous les Omeyyades, les nestoriens s'étaient acquis de l'importance auprès des Arabes par leurs connaissances médicales. Sous les Abbassides, ils obtinrent à la cour des califes un ascendant vraiment extraordinaire, et devinrent le principal instrument de leurs desseins civilisateurs.

Il faut se rappeler que ce n'est que par une très décevante équivoque que l'on applique le nom de philosophie arabe à un ensemble de travaux entrepris en dehors de l'esprit arabe, sous l'influence d'une dynastie qui représente la réaction de la Perse contre l'Arabie, et à laquelle préside un calife (Al-Mamoun) sur le salut duquel les musulmans rigides ont élevé des doutes sérieux. Les musulmans orthodoxes virent d'abord du plus mauvais oeil ces études étrangères, et il s'écoula plus d'un siècle et demi avant qu'ils s'enhardissent à les cultiver pour leur propre compte. Jusque-là la science arabe resta le privilège de quelques familles syriennes et chrétiennes, Beni-Sérapion, Beni-Mesué, Baktischouides, Honeinides, attachées presque toutes à la domesticité des califes, et par lesquelles fut accompli l'immense travail qui fit passer en arabe tout l'ensemble de la science et de la philosophie grecques.

En parcourant les listes de traducteurs qui nous ont été conservées, on voit que tous, presque sans exception, étaient chrétiens et Syriens, et l'on arrive à ce résultat, qu'aucun musulman ne participa à ce travail et n'eut connaissance de la langue grecque. La plupart de ces traductions se faisaient par l'intermédiaire du syriaque; souvent le même traducteur exécutait les deux versions, syriaque et arabe. Ainsi l'école de Honein fit passer consécutivement dans les deux langues tout le corps du péripatétisme, dont les Syriens n'avaient possédé jusque-là que la partie logique, et encore d'une manière incomplète. Mais il est arrivé que les traductions syriaques, qui à côté des traductions arabes n'offraient qu'un assez mince intérêt, ont toutes disparu; c'est par erreur que l'on a cru que la bibliothèque Laurentienne, à Florence, possède quelques parties de l'oeuvre de Honein. Plus tard, au Xe siècle, quand on éprouva le besoin de refaire les versions arabes d'Aristote, ce sont encore deux Syriens, Abou-Baschar Mata et Jahya-ben-Adi, que l'on trouve à la tête de ce travail.

Tel est donc le rôle des Syriens dans l'histoire de la philosophie : continuateurs immédiats de la philosophie grecque en décadence au VIe siècle ils la prennent au point où ils la trouvent, réduite presque à la logique d'Aristote, et la transmettent ainsi aux Arabes. Les Syriens, non plus que les Arabes, n'ont choisi Aristote pour leur maîtres les uns et les autres l'ont reçu de la tradition des écoles grecques. On peut dire que le moment décisif où se fonde l'autorité d'Aristote et où commence la scolastique, est celui où la seconde génération de l'école d'Alexandrie se porte vers le péripatétisme. 

C'est sur ce prolongement de l'école d'Alexandrie qu'il faut chercher le point de soudure de la philosophie syriaque avec la philosophie grecque, et de la philosophie arabe avec la philosophie syriaque. Dans aucun des deux passages, il n'y eut création ni spontanéité; il y eut transmission et acceptation d'un système d'études déjà consacré et envisagé comme la forme nécessaire de toute culture intellectuelle.

La philosophie syriaque se confond désormais avec la philosophie arabe. Quelques Syriens, toutefois continuèrent encore à écrire sur la philosophie dans leur langue savante. Tel fut Grégoire Barhebraeus (1226-1286), connu comme historien arabe sous le nom d'Abulfaradj. Cet écrivain, le plus fécond sans contredit que la Syrie ait produit, représente exactement cette manière de fondre le texte d'Aristote dans une paraphrase continue, qui est celle d'Albert le Grand. Son encyclopédie, intitulée le Beurre de la sagesse, comprend l'ensemble complet de la discipline péripatétique, et ses innombrables traités de philosophie ne sont de même que des remaniements du texte aristotélique. Il n'y faut chercher aucune originalité, non plus que dans les écrits d'Ébedjésu, patriarche de Nisibe (mort en 1318). Aujourd'hui encore l'Isagoge de Porphyre et le Peri hermeneias sont des livres classiques chez les Chaldéens ou Syriens orientaux. Quant aux Maronites, ils sont toujours restés étrangers aux études philosophiques.

Les manuscrits de philosophie syriaque sont assez rares. La bibliothèque Laurentienne seule, en Europe, pouvait passer pour assez riche en ce genre, avant que le British Museum eût acquis la précieuse bibliothèque de Sainte-Marie-Deipara de Nitrie, laquelle a permi l'étude d'une foule de textes que l'on croyait perdus. (F).

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