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Pyrrhon

Pyrrhon est le fondateur de l'école pyrrhonienne ou sceptique. Autant qu'on puisse le savoir, Pyrrhon prétendait que rien, n'est certain, qu'à chaque proposition on peut opposer une proposition contraire également probable, que par conséquent le sage doit s'en tenir à l'examen, scepsis (d'où ses disciples prirent le nom de sceptiques), s'abstenir de tout jugement (épokhein). Il avait pour maximes : non liquet; nil potius. En fait, il n'a rien écrit. De son disciple et « prophète » Timon, nous n'avons que des fragments, et les textes les plus importants, ceux de Diogène Laërce et de Sextus Empiricus (Hypotyposes pyrrhoniennes) sont postérieurs de plusieurs siècles à l'époque où vécut Pyrrhon. Il y a donc bien des obscurités sur sa vie et sa doctrine. 

Voici ce que l'examen des documents nous permet de donner comme vraisemblable. Il naquit vers 360 ou 365 av. J.-C., à Elis, la cité du sophiste -Hippias, de Phédon, le disciple chéri de Socrate et le chef d'une petite école dite d'Elis, du mégarique Alexinus. Il y mourut vers 275 ou 270. Son père Plistarque était pauvre. Pyrrhon renonça à la peinture pour voyager et étudier la philosophie. Après avoir entendu peut-être un Mégarique, il s'attacha à Anaxarque d'Abdère, disciple du démocritéen Métrodore et accompagna, comme lui, Alexandre en Asie. Il put ainsi s'entretenir avec Callisthène et connaître les ouvrages de son oncle Aristote; il observa les moeurs et les coutumes des peuples les plus divers, Syriens, Égyptiens. Mèdes, Perses, Chaldéens, Scythes, Indiens, etc.; il rencontra le mage Osthanès, le devin Aristandros de Lycie et assista à la mort volontaire de l'Indien Sphinès ou Calanus, dont il apprit peut-être l'indifférence à l'égard des choses extérieures, le mépris de la douleur, la résignation en face de la mort. On le voit dès lors vivre dans un calme que rien ne saurait troubler : des légendes le montrent impassible en présence d'Anaxarque tombé dans un bourbier ou donnant et prenant pour exemple le pourceau indifférent sur le navire secoué par la tempête.

De retour à Elis, il y fonde son école de 322 à 320, vivant pauvre avec sa soeur, sage-femme, balayant la maison, lavant la truie, portant, au marché les poules et les cochons de lait, ne se détournant, dit une légende évidemment fausse, puisqu'il vécut jusqu'à quatre-vingt-dix ans, ni pour les chiens, ni pour les chariots, ni pour les précipices. Ses compatriotes le choisirent pour grand prêtre, et Timon, employant déjà la formule dont Lucrèce usera pour Épicure, le dit 

« semblable à un dieu vivant parmi les humains ».

Il semble que Pyrrhon connut les doctrines de ses prédécesseurs, surtout des sophistes et des socratiques : il se servit, pour enseigner, d'interrogations et de discours continus; il donna sa vie en exemple. Il fut le fondateur d'une école nouvelle, parce qu'il exposa, dit un pyrrhonien, le scepticisme plus clairement et plus systématiquement que ceux qui l'avaient précédé, opposant les dogmatiques, assurés de posséder la vérité en métaphysique, aux négateurs, aux acataleptiques - comme se nommeront bientôt les adversaires des stoïciens - pour qui elle ne saurait être trouvée; suspendant en cette matière son jugement par l'epokhè, continuant à chercher à examiner. Il s'était posé trois questions :

1° Que sont les choses en elles-mêmes?
2° Dans quelle disposition devons-nous être à leur égard?
3° Quel fruit retirerons-nous de cette disposition?
D'abord on ne peut établir, pour les choses, aucune distinction, aucune différence, aucune mesure. C'est dans les dix modes ou tropes (de tropos = changement) que sont résumées les oppositions entre les intuitions sensibles et les perceptions de l'esprit, entre elles et entre les arguments. Mais ces tropes remontent-ils à Pyrrhon ou faut-il les attribuer à Enésidème, à Phavorinus ou à Sextus? Il est trop évident qu'on ne saurait donner à Pyrrhon les tropes tels qu'ils sont exposés par Aristoclès, Diogène Laërce ou Sextus, puisque nous y rencontrons des philosophes et des doctrines d'une époque ultérieure. Mais les mots dont se sert Aristoclès, à propos d'Enésidème, signifient bien qu'il les a passés en revue, peut-être enrichis, non qu'il les a inventés. Puis la tradition les dit de Pyrrhon. Et l'ordre suivi par Diogène pour les exposer, n'étant ni celui d'Enésidême, ni celui de Phavorinus, ni celui de Sextus, ne peut guère venir que de Pyrrhon. Enfin Timon nous indique nettement la théorie de la connaissance sur laquelle ils reposent, et les modes mentionnent bon nombre de faits qui ont dû être connus par Pyrrhon. Il semble donc bien que Pyrrhon en soit le premier auteur.

En présence des mêmes objets il y a des représentations différentes pour les animaux (1er mode), pour les humains (2e mode), pour chacun des sens d'un seul humain (3e mode), pour ce seul humain en raison de ses dispositions ou de ses habitudes (4e mode); en raison du mélange des objets, des situations, des distances et des lieux, de la constitution, de la fréquence ou de la rareté des événements (6e, 7e, 8e, 9e). Le 5e trope s'applique surtout à la morale, le 10e, tiré de la relation, rassemble les moyens de l'epokhè. En résumé, nous pouvons bien dire ce que nous apparaît tel objet, il nous est impossible de dire quel il est en réalité, qu'il s'agisse de sa nature ou de sa valeur naturelle au point de vue moral.

D'un côté, le doute de Pyrrhon ne porte donc pas uniquement sur la connaissance sensible, comme l'ont dit Ritter, Maccoll, Haas, car Timon, son disciple, n'épargne, aucun philosophe : Aristoclès, chez Eusèbe, affirme que pour Pyrrhon, rien ne peut être saisi ni par les sens, ni par la raison; Diogène dit qu'il combat la raison comme les sens, qu'il ne définit rien dogmatiquement, ce qui l'oppose à Socrate, à Platon, à Aristote, et l'antagonisme avec celui-ci apparaît plus clairement encore dans les dix tropes, qui rappellent de fort près le classement dogmatique des affirmations dans les catégories. De l'autre, Pyrrhon se distingue des négateurs ou des sophistes - pour qui le miel, par exemple, est doux et amer ou n'est ni doux ni amer - en affirmant qu'il le paraît. Ainsi l'originalité spéculative de Pyrrhon, c'est d'avoir séparé le domaine de l'apparence, de la connaissance des phénomènes ou de la science positive, du domaine de la métaphysique ou de la philosophie première, de l'être et de la vérité, placée comme le voulait Aristote, après Platon et les Eléates, dans l'accord de nos affirmations avec la réalité (Catég., c.12). 

S'il n'a pas inventé tous les arguments dogmatiques et acataleptiques, il les a fait servir à un but nouveau, il a ainsi, avant Kant, distingué le subjectif de l'objectif, aperçu des antinomies dans la raison pure, partant estimé qu'on ne peut, par la spéculation, passer des représentations aux choses, à la nature et à Dieu; avant A. Comte, il a pensé qu'on pouvait se tenir à la connaissance scientifique, si l'on n'est jamais sur d'atteindre la certitude métaphysique.

De là vient la réponse à la seconde question : l'épokhè commande l'aphasie et les formules multiples, ne rien dire, ne rien définir, être sans opinions, etc., ont toutes un sens suspensif et ne tombent sous aucune des objections banales qui voudraient les faire prendre pour des propositions dogmatiques, d'où résulterait, pour l'esprit humain, l'impossibilité de s'arrêter au scepticisme. Toutes d'ailleurs portent sur l'essence des choses et non sur les phénomènes. De là aussi résultent les règles de conduite pour la vie. L'ataraxie suit l'épokhè, à la façon d'une ombre : celui qui suspend son jugement n'est pas troublé par les discussions de ceux qui affirment ou nient avoir trouvé la vérité; celui qui ne se prononce pas sur la valeur naturelle des choses, considérées du point de vue moral, ne craint pas la pauvreté, la maladie, la mort, ne désire ni la fortune, ni la santé, ni la vie, car ce sont toutes choses indifférentes en soi, relativement à la vertu que l'humain cherche et trouve en lui, avec le calme et le bonheur. Le pyrrhonien ne va pas d'ailleurs au hasard, il vit en se guidant d'après les phénomènes, il observe la conduite commune de la vie; il obéit à la nature qui l'a pourvu de l'intelligence et des sens par lesquels elle l'instruit; à l'impulsion nécessaire des dispositions passives, faim, soif, etc.; aux lois et aux coutumes; il se livre à la culture pratique des arts dans lesquels il ne prétend être ni languissant ni inutile.

Que ces règles, résumées par Sextus Empiricus, soient, dans leurs grandes lignes, de Pyrrhon, c'est ce que nous pouvons conclure des témoignages de Cicéron, d'Eratosthène, d'Enésidème, de Timon, de Diogène qui nous renseignent sur la vie et sur les doctrines du fondateur de l'école sceptique. Aussi, nous dit Timon, le sceptique distingue-t-il, d'après ce qui lui apparaît, des choses bonnes, des choses mauvaises et des choses indifférentes; il dit de même ce qu'est le bien et le divin d'où découle pour l'humain une vie calme et réglée ; il poursuit la métriopathie, s'il ne peut atteindre l'apathie ou l'ataraxie. L'influence de Pyrrhon s'est exercée, à travers les siècles, par les disciples qui ont conservé ou accru ses doctrines; par les représentants des autres sectes qui lui ont parfois fait des emprunts considérables. Son école est une de celles dont on suit le développement jusqu'aux temps modernes. (François Picavet).

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