.
-

Adam Smith

Adam Smith est un économiste et l'un des principaux représentants de l'école écossaise, naquit le 5 juin 1723, à Kirkaldy, en Ecosse.  Fils d'un contrôleur des douanes, mort deux mois avant sa naissance, il fut soigneusement élevé par sa mère. Brillant élève de Glasgow, il se passionna pour les mathématiques où il fit des progrès remarquables.  Sa famille, qui voulait le voir entrer dans l'Église en Angleterre, l'envoya achever ses études au collège de Béliol, à Oxford, où il allait rester trois ans; mais la théologie ne souriait pas au jeune Adam. En revanche, il y trouva pour maître Hutcheson, dont l'enseignement exerça sur son esprit la plus profonde et la plus légitime influence. En même temps qu'il se passionnait pour une doctrine généreuse qui faisait appel aux plus nobles sentiments du coeur humain il y puisa le goût de cette sage méthode expérimentale qui contrôle les données de l'observation psychologique par l'étude de l'histoire, de la littérature et des langues, et l'on peut dire que cette première rencontre décida de sa vocation philosophique. 

Renonçant à l'état ecclésiastique, il revint en Écosse et se fixa, vers 1748, à Edimbourg.  C'est à cette époque qu'il paraît s'être lié avec Hume et dès lors s'établit entre ces deux hommes, de caractère et d'esprit si différents, une inaltérable intimité. Smith, qui désirait suivre la carrière de l'enseignement, commença par donner à Edimbourg quelques leçons publiques de rhétorique et de belles-lettres. Elles eurent assez de succès pour que l'université de Glasgow, en 1751, le nommât professeur de logique. L'année suivante, en 1752, on lui confia la chaire de philosophie morale, devenue vacante par la mort de Thomas Craigie, disciple immédiat d'Hutcheson. Il l'occupa pendant treize années consécutives. 

Sa réputation comme professeur, dit son biographe Dugald Stewart, jeta le plus grand éclat et attira a l'université une multitude d'étudiants animés du désir de l'entendre. Les objets d'enseignement dont il était chargé y devinrent des études à la mode, et ses opinions le sujet principal des discussions et des entretiens des cercles et des sociétés littéraires. Quelques particularités de prononciation, quelques petites nuances d'accent ou d'expression qui lui étaient propres, devinrent même souvent des objets d'imitation. En 1759 Smith publia sa Théorie des sentiments moraux, qui lui valut un juste renom dans le monde philosophique en Angleterre et en France

En 1763 il se démit de ses fonctions de professeur (ce fut Reid qui lui succéda dans sa chaire de philosophie morale à l'université de Glasgow) pour accompagner le jeune duc de Bucclengh dans ses voyages sur le continent. A Paris, il retrouva Hume, secrétaire d'ambassade, qui l'introduisit dans la célèbre société du duc de La Rochefoucauld. Il s'y lia avec la plupart des philosophes et des économistes du temps, d'Alembert, Holbach, Helvétius, Necker, Turgot, Morellet, Quesnay. Cette vie toute intellectuelle le satisfaisait pleinement. On dit bien qu'il tomba amoureux d'une Anglaise qui le méconnut; mais ce fut, si l'anecdote est vraie, un amour tout platonique. Le romanesque n'eut jamais la moindre place dans l'existence de Smith.

On a prétendu que Smith aurait puisé dans ses entretiens avec eux les principes essentiels d'économie politique développés dans son grand ouvrage, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui ne parut, en effet, qu'en 1776. Mais Adam Smith, fidèle aux traditions de son maître Hutcheson, comprenait l'économie politique dans l'enseignement de la philosophie morale; il l'avait enseignée pendant treize ans à l'université de Glasgow, et tous les matériaux de son livre étaient recueillis avant son voyage en France. Dugald Stewart cite même un manuscrit, à la date de 1755, qui prouve qu'à cette époque Smith était déjà maître du plan général et des principales subdivisions de son oeuvre. 
-

Adam Smith.jpg
Adam Smith (1723-1790).

Après trois années d'absence, Smith revint en Angleterre avec le jeune duc de Bucclengh, à la fin de 1766, et alla se fixer au lieu de sa naissance, à Kirkaldy. Il y demeura dix ans, tout occupé de ses travaux, notamment des deux grands ouvrages dont il avait annoncé la publication dès 1759, à savoir un traité sur la richesse, et un autre sur le droit civil et politique des peuples. Le premier, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations), parut, comme nous l'avons dit, en 1776, et obtint aussitôt le plus brillant succès. Avant la fin du siècle, il avait été plusieurs fois traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Le gouvernement, juste appréciateur d'un si éclatant mérite, nomma Smith, en 1778, commissaire des douanes en Écosse. Celui-ci dut venir alors fixer sa résidence à Édimbourg, qu'il ne quitta plus. En 1789, il donna une nouvelle édition de la Théorie des sentiments moraux (c'est celle qui a servi de texte à sa traduction de Mme de Condorcet, Paris, 1798); mais il ne put malheureusement achever son Traité de droit civil et politigue; il mourut le 8 juillet 1790 à l'âge de soixante-sept ans. Avant sa mort il fit impitoyablement détruire tous ses papiers : quelques écrits seuls furent conservés et publiés sous le titre d'Essais philosophiques (Essays on philosophical subjects), in-4, Londres, 1795.

Il n'est rien resté de l'enseignement d'Adam Smith sur la logique, que le traité intitulé Considéralions sur l'origine et la formation des langues, inséré à la suite de la Théorie des sentiments moraux, et quelques opuscules compris dans les Essais. Cependant la première partie de ce cours avait été complétement rédigée, et Blair, à qui Smith en avait communiqué le manuscrit, le cite avec éloges dans ses Leçons de rhétorique. C'est déjà une regrettable perte; mais il en est une plus cruelle, et que rien dans les écrits de notre auteur ne saurait ni compenser ni réparer.

Nous savons que Smith divisait l'enseignement de la philosophie en quatre parties. Dans la première, ou théologie naturelle, il considérait les preuves prétendues de l'existence de Dieu et de ses attributs, ainsi que les principes ou facultés de l'esprit sur lesquels se fonde la religion. Dans la seconde, ou éthique, il exposait la doctrine morale tirée du seul principe de la sympathie, telle qu'il l'a publiée dans sa Théorie des sentiments moraux. Dans la troisième, au témoignage de son biographe, il traitait avec plus d'étendue des principes moraux qui se rapportent à la justice. Il suivait, dans cette matière, un plan qui semble lui avoir été suggéré par la lecture de Montesquieu : il s'appliquait à tracer les progrès successifs de la jurisprudence, tant publique que privée, depuis les siècles les plus grossiers jusqu'aux siècles les plus polis; il indiquait avec soin comment les arts qui contribuent à la subsistance et à l'accumulation de la propriété agissent sur les lois et sur le gouvernement, et y amènent des progrès et des changements analogues à ceux qu'ils éprouvent. Dans la quatrième, enfin, il examinait les divers règlements politiques qui ne sont pas fondés sur le principe de la justice, mais sur celui de la convenance, et dont l'objet est d'accroître les richesses, le pouvoir et la prospérité de l'État.

Or, de ces quatre parties de son enseignement, nous n'en connaissons aujourd'hui que deux, sa doctrine morale et sa doctrine économique. Il ne paraît pas que Smith ait rédigé son Cours de théologie naturelle, dont il serait facile d'ailleurs de restituer les principaux points, en consultant celui d'Hutcheson; mais une perte irréparable est celle du traité de Droit civil et politique. Dans ce grand ouvrage, annoncé dès 1759, l'auteur se proposait, d'après le plan qui nous en est parvenu, de suivre parallèlement l'histoire et la théorie du droit depuis ses plus obscurs commencements chez les peuples et dans l'âme humaine, jusqu'à son développement le plus achevé. Que de vues originales, ingénieuses ou profondes perdues à jamais, si l'on juge du mérite de ce traité par celui des deux autres, qui ont fait d'Adam Smith l'un des moralistes les plus éminents et le fondateur d'une science nouvelle. Les ouvrages qu'il a laissés sont donc : la Théorie des sentiments moraux, avec une dissertation sur l'origine des langues; les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, et différents Essais philosophiques.

Les sentiments moraux.
Smith a sa place marquée, dans l'école écossaise, à la suite d'Hutcheson, dont il fut le disciple, comme on sait, et dont plus tard il occupa la chaire à l'université de Glasgow. Suivant Hutcheson, ce n'est ni à la sensation ni à la raison qu'il faut demander le principe de la morale, mais au sentiment, et il avait fait sortir de la bienveillance naturelle au coeur de l'humain toutes les vertus et tous les devoirs. Smith adopte la méthode et la doctrine de son maître. Adversaire déclaré de la morale de l'intérêt, il cherche également à expliquer les actes moraux par l'intervention d'un sentiment désintéressé; seulement, au lieu de la bienveillance, il choisit la sympathie.

Voyons comment de ce fait, dont la portée semble si restreinte au premier abord, Smith a pu tirer une règle de conduite universelle, avec toutes les obligations spéciales qui en découlent. Le fait, en lui-même, est bien connu. Un irrésistible penchant nous pousse à partager les joies et les peines, les émotions, les manières d'être de nos semblables, et à nous identifier en quelque sorte avec eux. Quelque degré d'amour de soi qu'on puisse supposer à l'humain, dit Adam Smith, il y a évidemment dans sa nature un principe d'intérêt, pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire lors même qu'il n'en retire que le plaisir d'en être témoin. C'est ce qui fait de la sympathie le principe des affections bienveillantes et des vertus aimables; elle ne laisse que de douces émotions dans l'âme de celui qui l'éprouve, aussi bien que dans l'âme de celui qui en est l'objet : aussi cherchons-nous toujours à mettre nos sentiments à l'unisson de ceux d'autrui. Sommes-nous affectés de quelque peine ou de quelque joie, nous en adoucissons la manifestation extérieure en présence d'un témoin, qui ne saurait la ressentir au même titre que nous; tandis que celui-ci, de son côté, comme par une complaisance instinctive, s'efforce d'exalter sa sensibilité au niveau de la nôtre. 

Smith multiplie sur ce point les exemples; il est subtil, ingénieux, délicat, et fait valoir avec une rare sagacité toutes les ressources de la sympathie, pour arriver enfin à cette conclusion fondamentale, à savoir : que nos jugements moraux sur les actions d'autrui sont antérieurs à ceux que nous portons sur nous-mêmes. Dans son hypothèse, un homme relégué dans une île déserte; et qui aurait vécu sans aucune communication avec son espèce, n'aurait pas plus d'idée de la convenance ou de l'inconvenance de ses sentiments et de sa conduite que de la beauté ou de la difformité de son visage. La notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, ne nous est donc suggérée, si nous l'en croyons, que par la vue des actes d'autrui. Nous ne concluons pas, dans nos jugements moraux, de nous-mêmes à nos semblables, mais de nos semblables à nous; et, si nous n'avions été préalablement les spectateurs et les juges de leur conduite, nous serions hors d'état d'apprécier et de juger la nôtre.

Telle est la doctrine expressément formulée par Smith, et conforme d'ailleurs au principe sur lequel elle repose. Suivons-la maintenant dans ses détails. A quel titre qualifions-nous d'honnêtes et de déshonnêtes les actions dont nous sommes témoins? La réponse est bien simple. Nous appelons honnêtes ou morales les actions qui nous font sympathiser avec leur auteur, et nous les approuvons en conséquence; déshonnêtes ou immorales, celles que nous desapprouvons par le motif contraire. S'agit-il de notre propre conduite? La réciproque a lieu : nous la tenons pour bonne quand elle excite les sympathies de nos semblables; pour mauvaise, quand elle provoque leur antipathie. Une fois maîtres de cette double expérience, nous nous faisons les spectateurs de nous-mêmes, pour ainsi dire, et nous prononçons sur la moralité de nos actes, en consultant l'impression qu'en ressentirait un témoin étranger, ou celle que nous avons déjà ressentie dans des situations analogues. Quant à la raison, Smith lui réserve les fonctions de recueillir les divers cas particuliers dans lesquels il a été reconnu qu'une action est bonne ou mauvaise, et d'en tirer une règle générale applicable à tous les cas du même ordre. C'est ainsi que se forme peu à peu, dans l'esprit de chacun de nous, un code de morale plus ou moins complet, et dont les prescriptions, confiées à la mémoire, nous permettent de juger immédiatement notre conduite et celle d'autrui, sans avoir besoin de recourir au criterium de la sensibilité.

Adam Smith explique avec la même facilité, dans sa théorie, les phénomènes moraux secondaires qui se rattachent à la distinction du bien et du mal, et en particulier le sentiment ou la notion du mérite et du démérite. A la vue d'une action bienveillante, que se passe-t-il en moi? J'éprouve une double sympathie, et pour la personne qui oblige, et pour celle qui est obligée. Or, quel est le sentiment de la personne obligée? La reconnaissance, c'est-à-dire le désir et la volonté de rendre le bien pour le bien, de récompenser le bienfaiteur de sa bonne action, et l'idée de récompense équivaut à celle de mérite. Moi donc, qui partage la disposition de l'obligé, je me sens animé du même désir de récompenser le bienfaiteur, dont l'action, par cela seul, me paraît méritante. A la vue d'une action malveillante, au contraire, en même temps que j'éprouve de l'antipathie pour l'offenseur, je sympathise avec le ressentiment de l'offensé; comme lui, je voudrais rendre le mal pour le mal, en un mot, punir l'auteur de l'acte cruel dont j'ai été témoin. Ainsi le mérite et le démérite s'identifient avec l'idée même de récompense et de punition, laquelle, à son tour, nous est suggérée par les impressions de la sympathie et de l'antipathie. La joie d'avoir bien fait et le remords d'avoir mal fait reçoivent une explication identique. Grâce à la faculté que nous avons de nous rendre les spectateurs de nos propres actes, nous sommes à notre égard, quand nous avons bien ou mal agi, dans les mêmes dispositions où se trouverait un témoin étranger vis-à-vis de nous; et nous reconnaissons, en conséquence, aux sentiments mêmes qu'excite en nous notre conduite, que nous avons mérité ou démérité.

Smith enfin, toujours au nom du principe fondamental de son système, établit une classification des vertus, qu'il partage en vertus aimables et vertus respectables : les premières, qui résultent de la tendance que nous avons à mettre nos sentiments d'accord avec ceux des personnes qui nous entourent, à partager leurs émotions en élevant notre sensibilité au niveau de la leur, et dont la bienveillance est la source; les secondes, qui dépendent de l'effort que nous faisons pour contenir dans de justes limites l'expression des sentiments qui nous affectent, et qui ont pour principe l'empire sur soi. Mais il n'est pas nécessaire d'insister davantage ni de poursuivre jusque dans ses derniers détails la doctrine de Smith. Un seul point mérite encore d'appeler l'attention. Adam Smith n'a pu se dissimuler que dans certains cas nous encourons la désapprobation de nos semblables au moment même où la conscience nous atteste que nous avons rempli notre devoir, et il n'hésite pas à déclarer qu'il faut, dans cette occasion, préférer à l'opinion du monde le témoignage de notre conscience. Cet aveu, s'il fait honneur à la probité de l'homme, ne semble-t-il pas condamner la théorie du philosophe? Par quelle inconséquence vient-on substituer au criterium de la sympathie d'autrui les impressions de la sympathie individuelle dans l'appréciation des actes moraux? Smith répond qu'il ne s'agit pas tant de la sympathie de nos semblables ou de la nôtre propre, que de celle d'un spectateur impartial à la place duquel nous devons toujours nous mettre en idée, si nous voulons apprécier à sa juste valeur la convenance et la moralité d'un acte. Ce spectateur impartial, dont la sympathie véritablement désintéressée fait loi, représente en quelque sorte l'humanité tout entière, et enfin se personnifie en Dieu, l'arbitre et le juge suprême de notre conduite.

Toute cette doctrine est fort ingénieuse et, pour la finesse de l'analyse et l'originalité des détails, l'une des plus remarquables assurément que présente l'histoire de la philosophie moderne. On sait qu'Hutcheson, pour échapper aux tristes conséquences de l'égoïsme de Hobbes en politique et en morale, avait cherché un principe désintéressé d'action, et l'avait cru rencontrer dans le sentiment de la bienveillance qui nous fait trouver notre bonheur dans le bonheur d'autrui. Il avait également signalé la sympathie comme l'un des sentiments désintéressés de notre nature; mais il ne l'avait pas jugé suffisant pour rendre compte de tous nos actes moraux. La difficulté même de l'entreprise dut séduire un esprit aussi pénétrant et aussi souple que celui de Smith; et l'on a vu quelles heureuses applications il avait su tirer de l'étude d'un fait en apparence si restreint, et qui avait passé presque inaperçu jusqu'alors. Mais, au fond, sa théorie n'est pas plus acceptable que celle de son maître. Les objections qu'elle soulève peuvent aisément se résumer. Suivant l'auteur écossais, la qualification des actes moraux dépend de l'approbation ou de la désapprobation qui leur est donnée, ou, ce qui en est l'équivalent, des impressions de sympathie ou d'antipathie qu'ils excitent en nous. 

Smith confond manifestement ici des faits en réalité très distincts : il prend le conséquent pour l'antécédent, l'effet pour la cause. Est-ce parce que nous l'approuvons ou le désapprouvons qu'un acte est réputé bon ou mauvais, juste ou injuste? Loin de là; l'approbation et la désapprobation supposent un terme antérieur qui en est le motif et la raison d'être, à savoir la conception préalable du bien et du mal, de la justice ou de l'injustice, sans laquelle nous ne saurions approuver ni désapprouver ce qui resterait de soi-même indifférent. L'idée de bien est, en outre, obligatoire. Smith le sait; et, une fois maître de la notion de bien, laquelle dérive de l'approbation qui est à son tour engendrée par la sympathie, il n'a pas de peine à conclure que ce qui est bien doit être fait. Mais cette conclusion sort-elle rigoureusement des prémisses? A quel titre la sympathie aurait-elle plus d'autorité qu'aucun des autres faits sensibles de notre nature? N'est-elle pas éminemment relative et variable suivant l'âge, le tempérament, le sexe, l'état de santé ou de maladie, le temps, le lieu et ces mille circonstances d'où dépendent le caractère, l'humeur et, pour tout dire d'un seul mot, l'opinion? Smith a si bien compris l'objection, qu'il essaye d'y répondre par l'hypothèse de son spectateur impartial. Ce n'est qu'une difficulté de plus, et une contradiction dans son système. Pour qui ne reconnaît d'autre règle que les mouvements de la sensibilité ou les impulsions d'un instinct, l'impartialité ne s'entend pas. En quoi consisterait-elle? Être impartial, quand il s'agit de juger, de discerner le vrai d'avec le faux, c'est se tenir en garde contre toute passion, tout intérêt dont l'influence pourrait offusquer la lumière naturelle de l'entendement. Mais la sympathie peut-elle être impartiale, se contenir, se modérer, se régler, quand elle entre en jeu sous le coup même des impressions qui la provoquent? 

Et, s'il est vrai que nos jugements moraux sur les actions d'autrui sont antérieurs à ceux que nous portons sur nous-mêmes, de quel droit Smith veut-il substituer au criterium de la sympathie de nos semblables (le seul légitime dans l'hypothèse), je ne dis pas seulement la sympathie de l'individu, mais celle d'un spectateur abstrait qui n'est ni vous, ni moi, ni personne au monde? Ne renverse-t-il pas d'une main ce qu'il a construit de l'autre? Nous voilà, dans tous les cas, bien loin de la sympathie; car ce prétendu spectateur ne représente rien, ou il est la raison même personnifiée. Est-il vrai, d'ailleurs, en nous plaçant avec lui sur le terrain des faits, que nous ayons recours au témoignage de la sympathie pour appréhender la moralité, soit de nos propres actes, soit de ceux dont nous sommes témoins? C'est le contraire qui a lieu. Nous ne pensons pouvoir bien juger qu'à la condition de faire taire nos sympathies et nos antipathies, ou de résister à leur entraînement. L'expérience de chaque jour est là qui l'atteste. Enfin, Smith s'est mépris en croyant trouver dans la sympathie un principe d'action véritablement désintéressé. Si on la compare avec le motif égoïste, il est certain que la sympathie n'implique aucun calcul de notre intérêt personnel, puisqu'elle se développe spontanément; mais autre chose est la privation ou l'absence du motif de l'intérêt, et autre chose le sacrifice que nous en ferons pour obéir à la loi morale. La doctrine de Smith est donc insuffisante et inexacte; mais on ne peut assez admirer la finesse de l'analyse et l'originalité des aperçus de l'auteur. Il a mis en complète lumière un des faits les plus délicats de la nature humaine, et les résultats de son observation restent désormais acquis.

La richesse des nations.
Tous les mérites que nous avons signalés dans la Théorie des sentiments moraux se retrouvent au plus haut degré dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Accueilli par le plus éclatant succès lors de sa publication, en 1776, cet ouvrage fut aussitôt traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et il a valu à son auteur le titre de fondateur d'une science nouvelle, l'économie politique. Du moins Smith est-il le premier qui, par une méthode rigoureuse, ait essayé d'en déterminer le principe fondamental et les conditions essentielles. S'il a pu tirer de l'analyse d'un seul fait de conscience jusque-là négligé, tant de fins aperçus, d'explications ingénieuses, on conçoit tout ce que cet esprit original et inventif a dû  trouver de vérités délicates ou profondes dans un sujet qu'il avait créé, pour ainsi dire, et dont les questions inépuisables touchent aux plus chers intérêts de la vie des peuples. Quelques indications rapides suffiront pour en donner idée.

L'ouvrage se divise en cinq livres. Le premier traite des causes générales de la formation, de l'accroissement et de la diminution des richesses, de leur distribution entre les différentes classes et sortes de personnes dont se compose la société. Le second traite de la nature du capital, de la manière dont il s'accumule graduellement, et de son rôle dans les différentes quantités de travail qu'il met en jeu. Le troisième et le quatrième sont consacrés à l'examen des théories d'économie politique qui ont successivement prévalu chez les différents peuples aux diverses époques de l'histoire, et des effets qu'elles ont produits dans le développement des arts, de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Le cinquième, enfin, traite des revenus de l'État, de la meilleure répartition des impôts et des dépenses qui doivent frapper soit l'universalité de citoyens, soit telle classe d'entre eux.

Le cadre, on le voit, est immense; mais un seul principe domine toutes ces recherches, et permet d'en apprécier l'ensemble et la portée. Smith, au début même de son livre, l'énonce en ces termes : 

« Toutes les choses qui servent aux besoins et aux commodités de la vie sont ou le produit immédiat du travail , ou achetées des autres nations avec ce produit. »
Il ajoute un peu plus loin :
« En tout temps et en tout lieu, ce qui est difficile à obtenir, ou qui coûte beaucoup de travail à acquérir, est cher; et ce qu'on peut se procurer aisément, ou avec peu de travail, est à bon marché. Ainsi, le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel. » 
Ce principe, Hume l'avait déjà reconnu; Voltaire aussi l'avait indiqué en quelques traits vifs et nets, mais il se trouve ici pour la première fois établi et justifié par l'infinité même des applications auxquelles il donne lieu. La richesse ou la pauvreté d'un peuple ne dépend pas, en effet, de la fertilité ou de la stérilité du sol, de l'abondance ou de la rareté des produits bruts, mais surtout, et l'on peut dire exclusivement, du travail et de son emploi. C'est en cela précisément que consiste l'erreur des physiocrates qui n'attachent l'idée de valeur qu'aux choses, à la nature, et particulièrement à la terre. La terre et les choses contribuent sans doute à la formation de la valeur, elles en sont un des éléments, une des conditions, puisque sans elles l'humain ne pourrait rien; mais elles ne la créent pas et ne sauraient jamais la constituer indépendamment de nos besoins et de notre activité propre. 

Les exemples abondent à l'appui. N'est-il pas vrai que les circonstances et les conditions extérieures les plus favorables ne deviennent que trop souvent un obstacle à la prospérité des peuples; qu'elles entretiennent l'oisiveté, l'apathie, pour aboutir finalement à la misère; tandis qu'une nature inculte et sauvage, âpre, en provoquant les efforts de l'humain, lui rend au centuple, en bien-être et en civilisation, ce qu'il a pu dépenser d'énergie pour la vaincre? Les sauvages qui vivent au jour le jour, de la chasse et de la pêche, et qui, dans l'immensité des solitudes, n'ont a pourvoir pour eux et pour leurs familles qu'aux indispensables nécessités de la vie, n'endurent-ils pas d'ordinaire les plus cruelles extrémités, et la faim, et la soif, et l'attaque des bêtes féroces, et l'intempérie des saisons? Chez toute nation civilisée, au contraire, le produit du travail total croît dans une telle proportion avec le progrès des arts et de l'industrie, qu'il permet au dernier des citoyens, s'il est économe et laborieux, de se procurer aisément, soit pour les besoins, soit pour l'agrément de la vie, une somme de choses ou d'objets de beaucoup supérieure à celle que pourra jamais posséder un sauvage. Le fait est incontestable, et, malgré quelques exceptions plus apparentes que réelles, confirme de tout point la théorie.

La vraie mesure de la valeur n'est donc ni dans les choses qui ne sont rien indépendamment de nos besoins, ni même dans nos besoins indépendamment de la faculté de les satisfaire; mais elle réside dans cette faculté, ou puissance productive de la force qui nous constitue, c'est-à-dire l'esprit ou l'âme. Et c'est pour cela que le travail n'est pas seulement l'instrument et la source du bien-être matériel de l'humain, mais aussi le plus sûr garant de son amélioration morale au sein de la société dont il fait partie. Voilà le principe que Smith a eu le mérite de mettre en lumière, et dont il a poursuivi les applications avec une rare sagacité dans diverses branches de l'activité humaine, agriculture, industrie, commerce. Il ne les sépare pas, conformément aux préjugés reçus, pour sacrifier ou pour exalter l'une aux dépens de l'autre; il les proclame également nécessaires, également légitimes, comme concourant à la formation de la richesse publique. Acquisition des matières premières, fabrication, échange, produits en nature, produits manufacturés, produits réalisés et accumulés sous forme de capital, Adam Smith fait la part de chacun de ces éléments, et les montre se développant et se perfectionnant chaque jour sous une double loi celle de la division et de la liberté du travail. 

Il n'est pas besoin de dire quelle est l'importance de ces différents points de vue. Et, de fait, pendant près d'un siècle, Smith régna seul mais, après avoir fait faire à la science économique des progrès immenses, il fut cause qu'elle stagna et qu'on s'en tint trop longtemps à l'unique conception de la « division du travail ». On peut aussi dire que Smith est peut-être allé trop loin dans sa théorie du self-government, si conforme d'ailleurs au caractère et aux traditions de la culture anglo-saxonne. Il amoindrit outre mesure le rôle et l'influence de l'État : en paraissant l'exonérer d'une charge, il le prive en réalité d'un droit, et du plus sacré de tous, le droit de surveillance, de protection, de direction des intérêts intellectuels et moraux. Il se préoccupe exclusivement de l'utile, et des seuls devoirs de stricte justice, oubliant qu'il en est d'autres d'un ordre supérieur, et qu'aucune société ne saurait déserter impunément sans abdiquer ce qu'il y a de meilleur dans notre nature, la vertu de l'abnégation, du sacrifice, la puissance des sentiments et de la solidarité. Mais, si Smith a poussé à l'extrême certaines conséquences de son principe, le principe en lui-même n'en demeure pas moins profondément intéressant. Il appartenait à un philosophe de le dégager des faits complexes sous lesquels il se dérobe à l'attention de l'observateur; il appartient toujours à la philosophie d'en compléter ou d'en rectifier les applications par une étude plus approfondie de l'esprit humain, de ses facultés et de ses lois. (A.F.).



En bibliothèque. - La Richesse des nations a été traduite en français par Blavet dès 1779. D'autres bonnes éditions françaises sont celles de Boucher et de la marquise de Condorcet (1790), de Garnier (1802), et l'édition abrégée de Courcelle-Seneuil (1888). On peut encore citer du grand économiste : Essays on philosophical Subjects (1795); Lectures on justice, police, revenue and arms (1896). Les Oeuvres complètes (1812) comprennent 5 vol. in-8.
.


Dictionnaire biographique
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2013. - Reproduction interdite.