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Le Pythagorisme

Les Pythagoriciens sont les continuateurs de Pythagore. Ou plus précisement les philosophes qui se réclament de Pythagore, étant entendu qu'on ne sait que peu de choses concrètes sur la pensée de Pythagore lui-même, à qui l'on a vraisemblablement prêté nombre de conceptions qui ne l'avaient sans doute pas effleuré... De façon générale les philosophes présocratiques formaient des sectes, qui partageaient de nombreux traits avec les sectes modernes (prééminence d'un gourou, pratiques à vocation mystique,etc.). Cela est encore plus vrai pour les Pythagoriciens chez qui l'aspect mystico-religieux était central [a].

Il est courant de partager le Pythagoriciens en plusieurs groupes, selon l'époque à laquelle ils ont vécu :

Les Pythagoriciens présocratiques :
Se sont les Pythagoriciens proprement dits. Ils se caractérisent par des préoccupations aussi bien de nature mystique et religieuse que scientifique. Ils sont sur ce dernier point proches des préoccupations de leurs contemporains, tout en se singularisant par leurs réflexions mathématiques. On distinguera [b]

Les Pythagoriciens anciens :
Cercops, Pétron, Brontin, Hippase de Métaponte, Calliphon, Democédès, Parméniscos.

Les Pythagoriciens moyens :
Le plus connu est Alcméon. On cite aussi Iccos, Paron et Aminias.

Les Pythagoriciens récents :
Ménestor, Xouthos, Boïdas, Thrasyalcès, Ion de Chio, Damon le musicien, Hippon, Phaléas, Hippodamos, Polyclète, Oenopide, Hyppocrate de Chio, Eschyle, Théodore, Philolaüs, Eurytos, Archippos, Lysis, Opsimos, Archytas, Occelos, Timée, Hicétas, Ecphantos, Xénophile, Dioclès, Echécrate, Polymnastos, Phanton, Arion, Proros, Amyclas, Clinias, Damon, Phintias, Simos, Myonide, Euphranor, Lycos.

Les Néo-Pythagoriciens
Moins attirés que leurs prédécesseurs par l'étude de la nature, ils ont développé le versant le plus mystique du pythagorisme. Une page leur est dédiée.
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Pythagoriciens.
L'hymne des Pythagoriciens au soleil levant. 
Tableau de Fédor Bronnikov (1869).

On notera encore que la philosophie pythagoricienne (on parle aussi de philosophie italique) a laissé sa marque au-delà des seules sectes pythagoriciennes. Celles de Pythagoriciens anciens se révèle très active, par exemple, dans la pensée de Platon, et plus tard dans le néo-platonisme. Les Humanistes de la Renaissance (Marcile Ficin, Pic de la Mirandole, etc.) ont encore été souvent très sensibles à la thématique pythagoricienne. Sans parler, bien sûr, de quelques uns de fondateurs de l'astronomie moderne, tels que Kepler ou Newton.

Le Pythagorisme d'après les auteurs anciens

Principes généraux. 
• « Ce qu'il disait a ses disciples, nul ne peut l'exposer avec sûreté. A cela s'opposait le silence qui leur était ordonné. Cependant les points généralement connus de tous, c'est qu'il déclare que l'une est immortelle et qu'elle passe dans d'antres espèces d'animaux; en outre : suivant certaines périodes, ce qui a existé revient un jour à l'existence; rien donc n'est absolument nouveau; enfin tout ce qui est doué de la vie doit être considéré comme de même nature : il est évident que telles sont les doctrines qui ont été répandues en Grèce pour la première fois par Pythagore. » (Porphyre, Vie de Pythagore).

• « Ceux qu'on appelle Pythagoriciens s'étant les premiers appliqués aux mathématiques, les ont fait avancer. Nourris dans ces études, ils ont pensé que les principes des mathématiques sont les principes des êtres. Or en mathématique, les nombres étant de leur nature les éléments premiers et dans les nombres, les Pythagoriciens croyant voir une foule d'analogies avec ce qui est et ce qui naît, bien plutôt que dans le feu et la terre et l'eau, par suite, telle combinaison des nombres leur semblait la justice, telle autre, l'âme et l'esprit, une autre, l'à-propos, et ainsi à peu près de tout le reste; de plus, ils voyaient dans les nombres les combinaisons et les lois de la musique. Ainsi toutes choses leur apparaissant semblables aux nombres dans toute la nature, les nombres étant de plus dans toute la nature des éléments premiers, ils en conclurent que les éléments des nombres sont les éléments de toutes choses, et que l'univers entier est une harmonie et un nombre Et tout ce dont ils pouvaient montrer l'accord dans les nombres et dans la musique avec les phénomènes du ciel et ses parties et avec l'ordonnance universelle, ils les réunissaient et en composaient un système. Et même si quelque chose venait à manquer, ils faisaient tous leurs efforts pour que leur oeuvre fit un ensemble. Par exemple, comme la décade semble être un nombre parfait et comprend l'essence même des nombres, ils disent que les corps en mouvement dans le ciel sont au nombre de dix. Or comme il n'y en a que neuf qui soient visibles, alors ils en imaginent un dixième, l'Antichthone [...].

Voici donc leur doctrine: Le nombre est le principe des êtres et en quelque sorte leur matière, il en fait les modifications et les états; les éléments du nombre sont le pair et l'impair, l'un est déterminé, l'autre est indéterminé. (Aristote, Métaphysique, I, V).

Théorie du nombre. 
• « Vous verriez non-seulement dans les choses propres aux génies et aux dieux la nature du nombre, sa force et sa puissance; mais aussi dans les oeuvres de l'homme, dans tous ses discours sur toute chose, dans toutes les oeuvres de l'art et enfin dans la musique. Nul mensonge n'entre dlans la nature du nombre et dans l'harmonie : il n'est point compatible avec eux; c'est à la nature indéterminée, sans pensée et sans raison, que le mensonge et l'envie peuvent convenir. » (Philolaüs, d'après Stobée, Ecl. I, VIII).
 

• « Les Pythagoriciens disent que les êtres sont par une imitation des nombres [...]. Voyant que la plupart des modifications des nombres se présentent dans les corps sensibles, ils ont établi que les nombres font la réalité des êtres; ils ne les en séparent point, mais croient les êtres constitués par les nombres. » (Aristote, Métaphysique, XIII, III).).

• « Il est évident qu'au point de vue de l'expérience, ils n'admettent point la naissance des nombres. » (Ibid. XIV, IV).

• « Philolaüs voyait la grandeur mathématique dans le nombre trois, la division dans le nombre quatre, la qualité et l'éclat dont se pare la nature dans le nombre cinq, la vie dans le nombre six; l'esprit et la santé et ce qu'il appelle la lumière dans le nombre sept, ensuite il dit que l'amour et l'amitié et la prudence et la réflexion sont dans le nombre huit pour les êtres. » (Theologumena Arithmetica, VIII).

• « Ils ramenaient tout aux nombres composés de la monade et de la dyade, ils donnaient à toutes choses le nom de nombres; or le nombre est achevé quand il parvient à dix; mais dix est la somme des quatre premiers chiffres ajoutés à la suite [1+2+3+4 = 10] ; voilà pourquoi ils disaient que tout nombre se ramène à la tétractys. » [...].

Non, par la mère et le principe de l'âme,
Tétractys, source et racine de la nature éternelle!-» (Vie de Pythagore, Photius, Bibliothèque).

• « Il faut considérer l'oeuvre et l'essence du nombre par la puissance propre à la décade; car elle est grande, elle détermine tout ; elle produit tout, elle est pour la vie divine et céleste comme pour la vie humaine un principe et un guide commun. » (Philolaüs, d'après Stobée, Eclog. I, VIII).

• « La décade achève tout nombre, elle contient en elle-même toute nature, le pair et l'impair, le mouvement et le repos, le bien et le mal. » (Théon de Smyrne, Mathem.).

Le monde.
• « Ils sont d'accord avec les autres observateurs de la nature, sur ce point que l'être est tout ce qui est perceptible aux sens et que contient ce qu'on appelle le ciel. » (Aristote, Métaphysique, I, VII).

• « Il semblerait qu'il n'y a aucune différence à dire monades ou petits corps. »  (Aristote, Physique, III, V).

• « Les philosophes italiques nommés Pythagoriciens disent qu'au centre est un feu, que la terre qui est au nombre des astres, emportée en cercle autour du centre, fait ainsi la nuit et le jour. »  (Aristote, Du Ciel, II, XIII).

• « Philolaüs place dans le milieu autour du centre un lieu qu'il appelle la demeure du tout, l'habitation de Zeus, la mère des dieux, l'autel, le lien et la mesure de la nature. De plus un autre feu est tout en haut qui enveloppe tout. Le premier est naturellement celui du milieu; autour de lui se meuvent en chœur dix corps divins, le ciel, les planètes, ensuite le soleil, au-dessous de lui la lune, ensuite la terre et après elle l'antichthone et après tout cela le feu. »  (Stobéee, Ecl. Phys., I).

• «  Il lui semble que tout existe par nécessité et par harmonie. » (Diogène Laërce, VIII).

• « Sur la nature et l'harmonie voici leur doctrine : l'essence des choses éternelle en soi comporte la connaissance divine et non humaine; par conséquent il est impossible que nul des êtres ou des objets de connaissance soit connu par nous si cette essence n'existe pas en toutes les choses, dont se compose l'ordre tant des choses limitantes que des choses indéfinies. Mais comme les principes ne sont ni semblables ni de même origine : il leur est dès lors impossible de s'ordonner sans le secours de l'harmonie, de quelque façon qu'elle se produise. En effet les choses semblables et de même origine n'auraient nul besoin d'harmonie; ce sont les principes dissemblables, d'origine différente, sans nul rapport, qui ont besoin que cette harmonie les rapproche pour les renfermer en ordre. » (Philolaüs, d'après Stobée, Ecl. I.).

Le divin.
• « L'un est le principe de tout. »  (Philolaüs, d'après Jamblique, Institut. Arithm.).

• « Il est comme guide et maître de tout, un Dieu de toute éternité, unique, immuable, semblable à lui-même et différent de tous les autres êtres. » (Philon, De la providence).

• « Il est doué d'un mouvement circulaire incommensurable. » (Vers d'Orphée, cité par Proclus).

• « Le monde est un; un père tout-puissant et souverain le gouverne. » (Philolaüs, d'après Stobée, Ecl. I.).

• « Pythagore a pensé qu'il y a une âme répandue et agissante à travers toute la nature et que de cette âme nos âmes ont été détachées. » (Cicéron, De Nat. Deorum, I).

• « Il  y a quatre principes dans l'animal raisonnable, comme dit Philolaüs dans son Traité de la Nature : le cerveau, le coeur, le nombril, les parties honteuses. La tête est l'organe de la pensée, le coeur est le principe de la vie et du sentiment, le nombril est le principe de la stabilité et de la reproduction, les parties honteuses contiennent la semence de la destruction et de la naissance. L'encéphale est le principe propre à l'homme, le coeur est le principe animal, le nombril est propre aux végétaux , les parties honteuses sont communes au tout, car tout fleurit et germe. » (Theologumena Arithmetica, IV).

• « L'âme de l'homme se divise en trois parties, qui sont : l'esprit, la raison et la passion : l'esprit et la passion se trouvent aussi dans les autres animaux; la raison n'est que dans l'homme. L'empire de l'âme s'étend du coeur jusqu'au cerveau. La partie qui siège dans le coeur est la passion; la raison et l'esprit sont dans le cerveau.-» (Diogène Laërce, VIII).

• « Comme il est admis suivant les mythes Pythago. riciens, l'âme va au hasard s'unir à un corps que le hasard lui présente. » (Aristote, De l'âme, I, III).

• « Quant à l'âme, ils disent que c'est une harmonie; par ce que l'harmonie est un choix et une combinaison des contraires et que le corps est formé des contraires » (Aristote, Ibid. 4).

• « Nous avons le témoignage et des anciens théologiens et des devins, que c'est par un châtiment que l'âme est attachée au corps qui est comme un tombeau dans lequel elle est ensevelie . » (Philolaüs, d'après Clément d'Alexandrie, Strom. III).

• « C'est à cause des crimes commis dans une vie supérieure et pour en subir le châtiment que nous sommes nés. » (Cicéron, Fragment de l'Hortensius).

• « On dit que passant près d'un chien qu'on frappait, Pythagore fut ému de pitié et prononça ces paroles : Cessez de le frapper; oui c'est l'âme d'un ami. Je l'ai reconnue en entendant ce cri. » (Diogène Laërce, VIII, XXXVI).

• « Tout change, rien ne périt. L'âme est errante ; elle va d'un point à un autre, elle occupe toutes sortes de corps, et des bêtes elle passe dans le corps de l'homme. puis notre âme retourne dans les animaux; miais jamais elle ne s'anéantit. De même que la cire molle se transforme en figures nouvelles, ne reste point telle qu'elle était, ne conserve point les mêmes formes, et cependant reste toujours la même; ainsi l'âme est toujours la même dans son essence ; mais, suivant moi, passe dans différentes figures. » (Pythagore d'après Ovide, Métamorphoses. XV, 165).

Morale.
• « Le premier, Pythagore entreprit de parler sur la vertu, il s'est trompé en ce que ramenant les vertus aux nombres il s'est fait des vertus une théorie qui n'est pas exacte : Non la justice n'est pas un nombre parfaitement égal [...].  Les Pythagoriciens pensaient que la justice consiste à recevoir la réciproque de ce qu'on a fait. » (Aristote (Grande morale, I, I).

• « La vertu est une harmonie comme aussi la santé, et aussi tout bien et aussi Dieu. Ainsi toutes choses se combinent selon l'harmonie et l'amitié est une ressemblance harmonieuse. » (Diogène Laërce, VIII, XXXIII).

• « La vertu est la ressemblance avec Dieu. » (Aristote, Grande morale, I, XII).

• « Il faut extirper de l'âme l'ignorance, du ventre la luxure, de l'Etat la discorde, de la famille la désunion, c'est-à-dire de toutes choses l'excès. » (Jamblique, Vie de Pythagore).

• « La mesure en tout est parfaite. » (Pythagore, Vers dorés, 38).

• « Il y avait deux moments sur lesquels il appelait l'attention, le moment où l'on s'abandonne au sommeil et le moment où l'on en sort. Car il convient d'examiner à ces deux moments ce qu'on a déjà fait et ce qu'on doit faire-: pour le passé chacun doit s'en rendre compte, et pour l'avenir il faut le prévoir. Par dessus tout il louait la pratique de la vérité : cela seul pouvant rendre les hommes semblables à Dieu. » (Porphyre, Vie de Pythagore).

• « Il ne faut pas accorder le sommeil à tes faibles yeux. Avant de t'être rendu compte de tes oeuvres de la journée. Par où ai-je péché? qu'ai je fait? quel devoir ai-je négligé? (Pythagore, Vers dorés, 40).

• « Homme, prenez courage, les mortels sont d'ascendance divine;

La nature leur révèle et leur montre toutes les choses sacrées.

honore d'abord les dieux immortels, comme la loi les reconnaît;

Honore les auteurs de tes jours, puis tes plus proches parents;

Et parmi les autres, choisis pour ami celui qui l'emporte par la vertu.

Ne fais jamais rien de honteux ni avec un autre,
Ni à toi seul : mais par dessus tout respecte-toi toi-même.

Abstiens-toi des aliments interdits; dans les expiations.

Pour la délivrance de l'âme, réfléchis et considère toute chose.

Prends la raison comme guide suprême et souverain. 

Lorsque laissant le corps tu passeras dans l'éther libre, tu seras immortel, Dieu impérissable, à jamais exempt de la mort. » (Pythagore, Vers dorés, passim).

• « II faut que la bonne constitution et la bonne cité se composent de la réunion de toutes les autres formes de gouvernement : qu'elles renferment quelque chose de la démocratie, quelque chose de l'oligarchie, quelque chose de la monarchie et de l'aristocratie. » (Stobée, Florilegium, XLIII). 


 
 
 
 
 
 

[a] Une autre comparaison a été donné par Chaignet, qui compare plutôt les l'école pythagoricienne à l'ordre des jésuites...

[b] Certains auteurs anciens les ont aussi divisés en Pythagoriques, et en Pythagoristes. Les premiers étant supposés plus portés que les seconds à l'ésotérisme. Cette distinction n'est plus jugée très pertinente.

Les Pythagoriciens croyaient à la métempsycose (ou transmigration des âmes). Ils pensaient ques des exercices de purification étaient nécessaires pour délivre l'homme de cette "roue des naissances"; le meilleur de tous ces exercices, ajoutaient-ils, consistait cependant à cultiver les connaissances, et plus spécialement à étudier les propriétés des nombres, selon ce slogan pythagoricien qui affirmait : "tout est nombre". Le nombre était pour eux moins une entité abstraite que le principe même des choses, de la même façon que pouvaient l'être, par exemple, les éléments (eau, air, feu, terre...) pour d'autre Présocratiques. On comprend dès lors que le pythagorisme ait produit quelques uns des premiers résultats des mathématiques, mais aussi de l'astronomie occidentales.

L'astronomie pythagoricienne
Ils expliquaient que la Terre et le Soleil sont sphériques, que les planètes et les comètes tournent autour du Soleil, que la Lune est un corps semblable à la Terre, que les étoiles sont des soleils qui éclairent des astres habités.

Les pythagoriciens crurent retrouver le canon musical dans l'harmonie des sphères célestes. Les sept astres errants (autrement dit les planètes), la Lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter et Saturne, devaient correspondre aux sept sons de l'octave, et leurs distances ou intervalles devaient offrir les mêmes rapports. Kepler lui-même fut tellement séduit par l'idée pythagoricienne, qu'il passa plusieurs années à la retourner en tous sens, avant d'arriver à la découverte ses fameuses lois (lois de Kepler) qui décrivent la course des planètes sur leur orbite.

S'appuyant sur son canon musical, les pythagoriciens donnaient à la distance de la Terre à la Lune 126 000 stades; les 5/2 de cette valeur, ou 315 000 stades, il les assignait à la distance de la Lune au Soleil; le triple, ou 378 000 stades, à la distance du Soleil aux étoiles fixes. Total : 819 000 stades pour tout l'espace compris entre la Terre et le ciel des fixes. Dans cette hypothèse, la distance de la Terre à la Lune représentait l'intervalle d'un ton entier, tandis que les distances de la Lune à Mercure et de Mercure à Vénus exprimaient chacune un demi-ton ou 63 000 stades; l'intervalle entre Vénus et le Soleil était celui d'un ton et demi, ou de 189 000 stades; la distance du Soleil à mars était, comme celle de la Terre à la Lune, d'un ton; de Mars à Jupiter, comme de Jupiter à Saturne, il n'y avait qu'un demi-ton; enfin de Saturne au ciel des fixes (Signiferum), il n'y avait qu'un ton et demi [1].

En jetant un coup d'œil sur cette table des distances, on remarque avec étonnement que le Soleil s'y trouve placé au milieu des planètes, y compris la Terre et la Lune. C'est sans doute de ce fait-là qu'on est parti pour prêter à Pythagore une idée qu'il ne nous paraît jamais avoir eue lui-même, à savoir que toutes les planètes tournent autour du Soleil.

[1] Pline, His. Nat., II, 33. Pythagoras, ex musica ratione, appellat tonum quantum absit a Terra Luna, etc.)
On s'est beaucoup moqué de Pythagore, de son diapason universel, et de son harmonie des astres. Pline lui-même le raille d'avoir rapporté le mouvement de chaque planète à un mode ou un ton spécial, par exemple, Saturne au mode dorien, Jupiter au mode phrygien. Mais tout ridicule disparaît quand on considère les détails d'une doctrine dans leur ensemble.

Partant du principe que tout se fait régulièrement avec nombre, poids et mesure, Pythagore et ses disciples admettaient que le Soleil, la Lune, les planètes se meuvent circulairement et uniformément, en sens contraire du mouvement général diurne du ciel, c'est-à-dire qu'elles se meuvent de l'occident à l'orient.

Mais comment expliquaient-ils alors les irrégularités que ces astres présentent à l'observation? Car, après avoir divisé le zodiaque en quatre quarts (quatre quarts de cercle) correspondant aux quatre saisons (le nombre quatre revient sans cesse dans la doctrine du maître), les Pythagoriciens devaient, comme d'autres), savoir que le Soleil, dans son mouvement propre annuel, parcourt des arcs de cercle égaux dans des temps inégaux. Ils avaient, en effet, noté avec beaucoup de soin que le Soleil met 90 jours et un huitième (3 heures) pour aller du solstice d'hiver à l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire pour décrire le premier quart de cercle; qu'il met 94 jours et 1/2 pour aller de l'équinoxe du printemps au solstice d'été, ou pour décrire le deuxième quart de cercle; qu'il met 92 jours et 1/2 pour aller du solstice d'été à l'équinoxe d'automne, ou pour décrire le troisième quart de cercle; enfin qu'il met 88 jours et 1/8 pour revenir de l'équinoxe d'automne au solstice d'hiver, ou pour décrire le quatrième quart de cercle : ce qui fait pour la totalité du parcours circulaire une durée de 365 jours et environ 1/4.

Les Pythagoriciens savaient encore que le mouvement inégal annuel du Soleil s'effectue, non seulement en sens contraire du mouvement général diurne de la sphère du monde, de la sphère droite des fixes, mais qu'il s'opère dans un plan incliné (sous un angle d'environ 23 degrés) sur l'équateur de cette sphère, autour duquel il forme comme une hélice; et que les plans des orbites de la Lune et des planètes approchent plus ou moins de cette inclinaison (elliptique), sans cependant coïncider avec elle. C'est là ce qui avait fait imaginer autant de sphères obliques qu'il y avait d'astres errants (sept), toutes contenues dans la sphère droite du monde.

Toutes ces sphères, au nombre de huit (une droite et sept obliques), le double du quaternaire ou de la tétrade, (le cube de deux ou de la dyade), que les Égyptiens supposaient solides, en cristal bleu, transparent, ajoutaient encore à la difficulté d'expliquer les inégalités des mouvements du Soleil et de la Lune, surtout les stations et les rétrogradations des planètes Jupiter et Saturne.

Pour résoudre ces difficultés, que firent les Pythagoriciens? Ils imaginèrent, au rapport de Géminus, que les centres des sphères obliques, susceptibles de se déplacer, ne coïncident pas avec le centre de la sphère du monde (sphère droite des fixes), mais qu'ils étaient situés un peu en dehors, tantôt plus près, tantôt plus loin de ce centre, enfin qu'à raison de leur excentricité, le Soleil, la Lune et les planètes se mouvaient, par suite d'un simple effet optique, plus vite quand ils se rapprochainet de la Terre, et plus lentement quand ils s'en éloignaient. Afin de mieux expliquer ces changements de distance, Pythagore inventa, dit-on, la fameuse théorie des cercles auxiliaires, nommés épicycles (littéralement des cercles posés sur des cercles), théorie qui fut plus tard adoptée et développée par Ptolémée.

Mais ce qui fait plus honneur au génie de Pythagore que l'invention des épicycles, c'est d'avoir, s'il faut en croire Pline, le premier trouvé que l'étoile du matin et l'étoile du soir sont un seul et même astre, Vénus [2].

Mouvement de rotation de la Terre.
L'école de Pythagore imagina la première d'expliquer le mouvement général diurne de la sphère céleste par le mouvement de la Terre autour d'elle-même. Cela résulte clairement de ces paroles d'Aristote ; "Les Pythagoriciens soutiennent que la Terre, étant un des astres (errants) produit, en tournant autour d'elle-même, la nuit et le jour ( thn ghn, en twn astrwn ousan, kuklw jeromenhn peri ti meson nukta te kai hmeran poiein [3]).

S'il restait encore quelque doute sur la réalité de cette antique conception, le passage suivant de Cicéron serait certainement propre à le dissiper : Hicétas de Syracuse (Pythagoricien) enseignait que le ciel, que les étoiles [etc.], demeurent immobiles, pendant que la Terre seule tourne; celle-ci, en tournant avec rapidité autour de son axe, produit exactement le même effet que si la, la Terre demeurant immobile, le ciel tournait [4]."

Plutarque attribue la même idé à Héraclide de Pont et à Ecphante, également de l'école de Pythagore. "Heraclide de Pont et Ecphante font, dit-il, tourner la Terre (kinousi thn ghn), non point par un mouvement de translation (ou mhn metadatikws), mais par un mouvement de rotation d'occident en orient autour de son propre centre (trocou de dinhn enzwnismenhn apu dusmwn ep anatolas peri to idion auths kentron [5].

Ce dernier passage est au moins aussi explicite que les autres. Il s'agit bien ici, à n'en pas douter, du mouvement de rotation de la Terre autour de son propre axe, et non pas du mouvement de translation de notre planète autour du Soleil. Cette distinction était importante à établir, ne fût-ce que pour prévenir les confusions, si faciles à introduire dans l'histoire des sciences. (Hoefer).

[2] Pline, Hist. Nat., II, 6. - Praeveniens quipee et ante matutinum exoriens, Venus Luciferi nomen accepit; contra ab occasu refulgens nuncupatur Vesper : quam naturam ejus Pythagoras Samius primus deprehendit.

[3] Aristote, De Caelo, II, 13.
 

[4] Cicéron, Academ., II, 39 : … quae (sc. Terra) cum circum axem se summa celeritate convertat et torquet, eadem effici omnia, quam si stante terra caelum moveretur.

[5] Plutarque, de Placitis philosophorum, III, 13.

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