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Histoire de la philosophie
Histoire de la philosophie
La philosophie indienne
[La philosophie]

Aperçu
C'est dans les hymnes Védiques que l'on doit chercher les premiers essais de la pensée philosophique indienne : les doctrines métaphysiques ne sont pas nées toutes faites à certaines époques déterminées; elles se sont dégagées par degrés de conceptions obscures, dont la forme primitive et presque complète se trouve dans le Vêda. Les écrits composés ultérieurement par les brahmanes, soit en langue védique, soit en sanscrit, et dont plusieurs sont évidemment modernes, portent souvent la trace de systèmes philosophiques tout faits et auxquels les auteurs du Vêda n'avaient nullement songé. 

Les Vêdas (ca. 1500 - 100 av. J.-C.), considérés dans leurs plus anciens hymnes, ne portent la trace d'aucune philosophie, d'aucune doctrine religieuse ayant existé antérieurement. Le spectacle de la nature avec ses phénomènes réguliers et périodiques, puis un retour sur la pensée elle-même, inspirèrent l'idée que ces grands mouvements étaient produits et dirigés par des puissances invisibles, auxquelles ils donnèrent des noms. La première conception philosophique fut donc un polythéisme pur. Plus tard les chefs de famille, qui étaient les prêtres, se réunissant pour conférer sur les matières religieuses, les cultes se rapprochèrent, se groupèrent; certains dieux furent placés avant les autres dans la hiérarchie céleste; leur réalité corporelle les retint toujours à un niveau inférieur, et les empêcha de devenir des êtres purement métaphysiques. Le concept de Dieu, tel qu'il a été élaboré progressivement par la tradition philosophique occidentale, n'existe pas dans le Panthéon védique, non plus que dans celui des Grecs, des Romains et des peuples du nord de l'Europe. Ces rameaux se sont séparés du tronc commun avant le grand hymne de Dirghatama, où le concept de l'Un,  apparaît pour la première fois dans toute son élévation métaphysique. A partir de cet hymne, la philosophie indienne a trouvé sa voie, qui est celle d'un panthéisme

Le développement des doctrines indiennes, depuis leur origine jusqu'à nos jours, a constamment été dominé par la pensée védique, c.-à-d. donc par un panthéisme. Ceux des systèmes ultérieurs qui se rapprochent soit de l'athéisme et du matérialisme, soit du dogme de la création, n'échappent pas néanmoins à la pensée commune d'un dieu impersonnel, et rentrent par quelque côté dans la croyance universelle de l'Orient; les sectes religieuses issues de doctrines philosophiques plus ou moins hétérodoxes, sont néanmoins panthéistes dans le fond de leurs dogmes.

Les oeuvres qui ont trait à la vie physique ayant été confiées  en Inde aux castes inférieures, la vie intellectuelle fut l'apanage des deux premières castes, et plus particulièrement des Brahmanes, puisque les Xatriyas, quoique instruits dans les Vêdas et dans la connaissance de la loi, avaient pour fonction essentielle la guerre et le gouvernement des États. Le développement de la science, les recherches philosophiques et la méditation, furent le lot des mêmes hommes que la constitution des castes chargeait des cérémonies du culte, de la conservation et de l'interprétation des textes sacrés. Les philosophes indiens sont donc presque tous des brahmanes; le Bouddhisme seul, en ouvrant à tous la caste des brahmanes, sécularisait la philosophie et la théologie à la fois; mais, chassé de l'Inde, il ne put recevoir qu'au dehors ses grands développements.

Des raisons historiques entraînèrent l'égalité des Brahmanes entre eux, et l'impossibilité d'établir un centre religieux. L'interprétation des Vêdas fut donc livrée à la raison individuelle de chacun des prêtres, ou tout au plus à certains collèges de Brahmanes, dont l'autorité ne put jamais être assez grande pour s'imposer à la caste entière : les Brahmanes, maîtres de ce texte où aucun dogme n'est énoncé sous une forme définitive, indépendants du pouvoir civil et politique, qui leur était subordonné, indépendants spirituellement les uns à l'égard des autres jouirent de la plus grande liberté philosophique dont l'histoire fasse mention. Les systèmes purent donc se développer sans réticences; la sécurité était assurée à leurs auteurs : ceux même qui créèrent les doctrines à nos yeux les moins solides n'en étaient pas moins considérés, puisqu'ils avaient fait preuve d'une haute intelligence et développé certaines parties de la science : on attaquait la doctrine mais la personne était respectée. 

On considère habituellement qu'après les Upanishad (800 - 500 av. J.-C), la philosophie indienne s'est constituée en six grands systèmes (darçana ou darsana), sous le patronage de fondateurs révérés comme des saints :

1°le Sânkhya de Kapila, système dualiste,

2° le Yôga de Patanjali, qui prétend enseigner de sûres pratiques pour unir l'individu à l'âme universelle;

3° le Nyâya de Gotama, qui est moins un système de philosophie qu'une méthode de raisonnement;

4° le Vaiçéshika de Kanâda, système atomistique;

5° le Vêdanta de Vyasa Badarayana, mais définitivement constitué par le puissant tempérament de Sankara, le plus répandu au final, et qui proclame l'unité de l'être et le néant des phénomènes

6° le système hétérodoxe de Charvaka, qui prêchait le matérialisme brutal, a disparu de longue date.

Il n'est pas aisé de  suivre la marche de  l'apparition successive de ces systèmes. Leurs auteurs, ayant été l'objet de l'admiration universelle, ont été pour la plupart reportés à des dates trop anciennes, et toujours indéterminées, par les Indiens des temps postérieurs. Les livres où ces systèmes sont exposés n'ont pas de date; leur époque ne peut être assignée que par l'étude détaillée de chacun d'eux, et par la comparaison toujours difficile des doctrines ou des faits qu'ils contiennent. 

L'apparition du Bouddhisme dans le courant du VIe siècle av. J.-C. est la première date à peu près certaine que l'on rencontre, et c'est de là qu'il faut partir pour rétablir la succession chronologique des doctrines. Quoi qu'il en soit, on peut considérer toute la philosophie indienne comme faisant partie du Brahmanisme. Issu de la philosophie nommée Sânkhya, le Bouddhisme n'a pas apporté une métaphysique nouvelle; il n'a fait que développer et appliquer les doctrines enseignées depuis longtemps. Toutefois, à partir du jour où il prit dans l'Inde une importance menaçante pour le régime des castes, il se sépara métaphysiquement du Brâhmanisme comme il s'en était séparé socialement, et il eut son développement  propre en matière de philosophie.


Jalons
Ecoles brahmaniques

La durée des écoles brahmaniques n'a pas été limitée par les autres : de beaucoup antérieures au Bouddhisme, elles ont reçu encore de nouveaux développements après lui. 

Le Vêdanta et le Sânkhya.
Le Vêdanta, qui porte aussi le nom de Uttara-mimânsâ, contient, avec la Pûrva-mimânsâ (ancienne Mimânsâ, IVe siècle av. J.-C.), les premières spéculations brahmaniques. Cependant plusieurs critiques considèrent le système Sânkhya comme plus ancien encore, quoiqu'il s'éloigne davantage de l'orthodoxie fondée sur les Vêdas. Mais il semble que les doctrines de ce dernier système aient quelque chose de plus moderne, et aient été en partie développées par opposition avec les spéculations fondées exclusivement sur les textes sacrés. En effet, ce qui caractérise le plus profondément ces deux écoles, c'est que les Mimansas sont essentiellement théologiques tandis que le Sânkhya contient l'effort individuel fait par ses auteurs pour séculariser les spéculations philosophiques et les soustraire à la tyrannie du texte des Vêdas. C'est ce texte que les Védantistes opposent aux doctrines libres du Sânkhya, comme c'était aussi sur des textes védiques que les auteurs de la première Mimânsâ appuyaient leurs doctrines. Le Sânkhya, au contraire, se fonde d'ordinaire sur la libre autorité de la raison, et ne tire des textes des Vêdas que les conséquences conformes à sa doctrine; plus tard les Yogis en vinrent jusqu'à rejeter l'autorité des Vêda eux-mêmes, sous prétexte que l'on trouve tout ce que l'on veut dans les Vêdas, et que ce recueil est semblable à un puits qui déborde de tous cotés; enfin la tentative du bouddha Çâkya-Muni prenait son point de départ dans le Sânkhya, comme dans Ie système le plus libre et le plus propre à fonder un nouvel ordre de choses. Or, il est naturel que la doctrine précède la réforme, et que l'autorité soit antérieure à l'effort que l'on fait pour s'y soustraire. Cette autorité, qui du reste ne réussit jamais à s'établir  en Inde, c'est celle qui s'appuyait sur les Vêdas, en commentait le texte  et en conservait la lettre. 

Si le Vêdanta (ou seconde Mimânsâ) est postérieur au système Sânkhya, il est donc au moins vraisemblable que la Pûrva-mimânsâ l'a précédé. Ce dernier mot signifie simplement spéculation; il est employé dans les Brahmanas ainsi que le mot Sânkhya, mais tous deux probablement dans leur sens général, et non pour désigner des systèmes philosophiques, qui sont postérieurs aux Brahmanas, du moins aux plus anciens. La Pûrva-Mimânsâ est à peine un système; elle porte aussi le nom de Karma-mimânsâ, ou doctrine des oeuvres; elle n'apporte aucun développement métaphysique réel aux spéculations contenues dans les Vêdas; et cette mimânsa tout entière ne vaut peut-être pas, comme philosophie, le seul hymne de Dirghatama. Elle est purement théologique et surtout pratique; son but est de mettre d'accord les textes contenus dans les commentaires védiques et d'en donner le véritable sens; mais son principal objet est de formuler des préceptes pour l'accomplissement des oeuvres. Le sûtra brahmanique où est exposée l'ancienne Mimânsâ est attribué à Jaimini, qui plus tard, ayant reçu les honneurs d'une sorte d'apothéose, fut considéré comme le révélateur du Sâma-vêda. Mais ce sûtra nomme Bâdarâyana, auteur de la seconde Mimânsa : toutefois, comme la réciproque a lieu également, on n'en saurait conclure que l'ancienne Mimânsâ soit postérieure à la seconde. Ces noms ont pu être intercalés par la suite dans ces anciens écrits. Les doctrines philosophiques admises dans l'ancienne Mimânsâ y sont toujours subordonnées à la tradition religieuse (c.-à-d. au Vêdas), qui est pour ces théologiens la principale source de la connaissance en matière de science et la seule en matière de morale

Les procédés philosophiques, appliqués par eux au développement et à l'interprétation des textes sacrés, sont d'une uniformité tout hiératique, et nous montrent, dans la période où cette théologie s'est produite, une sorte de Moyen âge assez semblable au nôtre. Comme lui aussi, la théologie de l'ancienne Mimânsâ s'est perdue, chez les commentateurs des siècles suivants, dans une véritable casuistique. Du reste, elle est intimement liée avec le développement des questions de logique pure appliquée, de grammaire et de rhétorique; elle a abordé, sinon soulevé, la question de l'origine du langage et de ses rapports avec la pensée : fondée sur un principe panthéistique, elle a été conduite à admettre l'éternité du langage (logos) comme expression de la pensée conçue elle-même comme éternelle; cette expression, dont la vérité est nécessairement absolue, c'est les Vêdas eux-mêmes, source de toute science.

Le Sânkhya (doctrine rationnelle, rationalisme) n'est guère moins ancien que la Mimânsâ; mais il en diffère essentiellement par son point de départ : en effet, il n'est au fond qu'une réaction contre l'ancienne doctrine, devenue formaliste et en quelque sorte pharisaïque. Kapila, auteur du Sânkhya primitif, paraît avoir attaqué dans ses procédés, dans ses résultats et dans ses dogmes la doctrine des théologiens. C'est lui qui fit cette première tentative d'émancipation, au nom de la raison humaine; mais sa raison, non encore dirigée par des méthodes bien conçues, se porta tout d'abord aux derniers excès de la négation. Selon Kapila, c'est d'une substance primitive (avyaktam) que le monde est sorti, et non d'une émanation de Brâhma; et c'est aussi de ce principe insaisissable qu'est issue l'âme, soit sous sa forme universelle, soit dans les individus

L'âme et l'Un.
L'âme est le véritable objet de la science, étude pour laquelle les Vêdas sont d'une médiocre utilité; en effet, ce n'est pas par une révélation antique, mais par une étude personnelle et libre, que l'on peut arriver à la connaissance de l'âme, de son origine, de sa destinée; au contraire, celui qui connaît l'âme et sa marche, c.-à-d. sa destinée, est non seulement savant, mais plus réellement pieux que ceux qui lisent les Vêdas et accomplissent les cérémonies sacrées. On voit quel genre de révolution fut tenté par Kapila dans les idées philosophiques de son temps, et combien il s'écartait des théologiens et de leur méthode. Voici quels sont les traits les plus essentiels de sa philosophie, telle qu'elle est contenue dans le Sânkhya-karika. Ce qui n'est pas ne peut être, et ce qui est ne peut cesser d'être; il faut donc admettre que, sous les apparences continuellement variées que nous atteignons par nos divers moyens de connaissance, il existe un principe immuable et invariable d'où ces choses dérivent et qui est lui-même imperceptible aux sens. Cet Indivisible ne pouvant pas ne pas être, puisqu'il est, est doué d'une vertu productive, puisque c'est de lui que naissent toutes choses. Cette vertu porte le nom de prakriti (en latin procreatio) ou nature

Envisagée au point de vue psychologique et moral, la prakriti engendre les trois qualités, qui sont la bonté avec la science, la passion, et l'obscurité avec l'ignorance et l'erreur. L'âme elle-même, qui est le fond sur lequel se manifestent tous les phénomènes de la pensée, est impérissable, et différente pour chaque individu; c'est ce que montre l'expérience. Elle existe donc au même titre que la nature. Le second Sânkhya, celui de Patanjali, qui semble avoir paru antérieurement au Bouddhisme et lui avoir servi de fondement, poussa beaucoup plus loin cette doctrine de l'âme, et fit apercevoir qu'en raisonnant sur le même fondement, il fallait admettre une âme universelle (mahâtman) comme on admettait une prakriti, et ne voir dans les âmes individuelles que des formes particulières de cette grande âme. Dès lors l'existence de l'individu s'expliquait par l'union de l'âme et de la matière, produite dans le fait de la génération; la grande âme voit par là sa conscience suprême, son moi (ahamkâra), se diviser et s'amoindrir, et tomber sous la condition des trois qualités; la proportion relative de ces qualités fait la différence des natures individuelles. 

En même temps que le Sânkhya recevait ces développements psychologiques, il se rapprochait métaphysiquement de l'ancienne doctrine védique, en présentant la prakriti comme une simple condition abstraite des êtres, une simple loi qui se dédouble en deux autres, l'émanation (pravritti) et le retour (nivritti); dès lors, en effet, l'âme reste le seul élément substantiel du monde, et c'est en elle que réside toute la perfection et la réalité. Mais, si l'âme individuelle n'est qu'une forme de la grande âme, celle-ci à son tour n'est pas la forme primitive du souverain être, elle n'est pas l'Un. Par un dégagement progressif des conditions qu'elle subit, le Sânkhya parvient à cette définition ; "L'Un est le principe neutre, éternel et indivisible." Brâhma lui-même est appelé la matrice où s'engendre cet Invisible, que la pensée ne peut comprendre. Ainsi, par ce dernier pas, le Sânkhya retrouve le principe même du Brahmanisme et le dépasse.

On voit combien cette doctrine a laissé loin derrière elle la théologie. Celle-ci néanmoins sut se défendre; et c'est dans cette lutte que semblé être née la seconde Mimânsâ, appelée aussi le Vêdanta ou Brâma-mimânsâ. A quelle époque se produisit cette nouvelle théologie védique? On ne peut le dire exactement; mais les circonstances où elle paraît s'être développée, et le nom traditionnel, quoique mythologique, de son auteur, Vyâsa, indiquent qu'elle est antérieure au Bouddhisme, bien qu'elle ait continué à régner longtemps après et qu'elle soit encore admise aujourd'hui par la plupart des brahmanes. L'opposition des rationalistes força les théologiens  à sortir de l'interprétation littérale et étroite des Vêdas, et à fonder sur le texte sacré une véritable philosophie, dont voici les principaux traits. Brâhma ou l'Un existant par lui-même, infini selon l'espace et le temps, éternel, indivisible, n'a rien au-dessus de lui; être des êtres, il est la seule véritable substance, dont les êtres divers, depuis les dieux jusqu'aux atomes de la matière, sont les manifestations ou plutôt les émanations; sous le nom masculin de Brâhma, l'Un est le producteur et le père des êtres vivants. Tous ces êtres, à partir de Brâhma, sont soumis à la loi de la périodicité, que les Indiens désignent par ces mots :

"Le jour et la nuit de Brâhma, la veille et le sommeil de Brâhma." 
La Mâyâ et la loi du Retour.
Comment cette production est-elle rendue possible, l'Un étant indivisible et toujours le même? En vertu d'un principe métaphysique, que la philosophie poétique des brahmanes a quelquefois personnifié, et qu'elle désigne sous le nom de mâyâ. Cette mâyâ est souvent l'illusion, la magie trompeuse des objets sensibles; mais elle est, avant tout, le principe de la mesure ( = mesurer), la possibilité du plus et du moins, ce que Platon appelle de grand et de petit, en un mot la notion métaphysique de matière, mot, dont la racine est aussi met, mesurer. La mâyâ joue un rôle très important dans le panthéisme brahmanique; elle n'est pas l'énergie créatrice, laquelle seule appartient au principe substantiel masculin (purusha), mais elle rend possible la production des êtres; elle est, comme dans Platon, la matrice, la mère du monde. II n'y a ici aucune trace de dualisme, puisqu'au fond la mâyâ n'est rien, et n'est qu'une condition tout abstraite de l'existence des choses, condition qu'il est impossible de ne pas admettre. C'est ici que trouve sa place, dans la théologie orthodoxe, le panthéon indien avec toute sa hiérarchie de dieux et de déesses, dont les trois premiers formèrent la divine trinité (trimurti); mais cette dernière conception appartient aux temps postérieurs. Ces dieux sont eux-mêmes, ainsi que les mondes, soumis à la loi de périodicité, et n'ont qu'une existence limitée, dans les conditions du monde présent. Les humains, comme les dieux, sont des émanations de Brâhma, et ont aussi leur mâyâ : ce principe abstrait descend à tous les degrés de l'émanation, et s'y manifeste de plus en plus à mesure que l'on s'éloigne du premier principe; les choses matérielles sont donc celles où la mâyâ a le plus d'empire; elle prend en elles une telle importance, que l'élément divin ne s'y rencontre presque plus, aux yeux de certains philosophes, et que, pour eux, ce monde sensible est tel qu'un rêve et une illusion. 

Les Vêdântistes, comme les rationalistes, admettent les trois qualités, bonté, passion, obscurité. La bonté domine dans les émanations supérieures, qui sont les dieux; et ceux-ci même ne sont pas exempts de toute passion et de toute ignorance, puisqu'ils ne peuvent saisir entièrement l'éternel dans son unité infinie. Les êtres inférieurs sont au dernier degré de l'obscurité, puisqu'ils sont entièrement privés d'intelligence. Entre deux sont les humains, qui eux-mêmes ne sont pas tous au même degré, et sont liés dans des proportions très diverses aux trois qualités. On voit ici comment la psychologie brahmanique se rattache à la métaphysique, et combien ce grand système ressemble à celui de Spinoza et des panthéistes modernes. La règle des oeuvres, ce que nous appelons la morale, s'ensuit naturellement, et consiste au fond dans la loi du retour, qui fait partie essentielle de toute doctrine panthéistique. Seulement la loi du retour est beaucoup plus étendue que la loi morale, puisqu'elle embrasse le monde entier, depuis la matière inerte jusqu'aux dieux les plus élevés : c'est en vertu de cette loi que les mondes retournent à Brâhma, lorsque son jour est fini et que la période du sommeil s'avance. La loi morale ne s'applique qu'aux êtres intelligents; simple en elle-même, elle se diversifie suivant la nature de chacun d'eux. Le devoir, en effet, consiste à se dégager autant qu'il est possible de la mâyâ, ou, ce qui revient au même à développer en soi la bonté, et à se rapprocher ainsi de l'essence divine. Or, on y arrive par la science et par la vertu; la première nous fait échapper à l'obscurité, c.-à-d. à l'ignorance et à l'erreur; la seconde nous rend maîtres de la passion. Par cette double voie l'on parvient à la délivrance (môxa). Ici se placent, dans la doctrine brahmanique, la morale pratique des humains, les lois communes à tous, et les lois propres à chaque caste, à chaque condition, lois qui se résument dans cette formule générale-:

"II vaut mieux suivre sa loi, même moins parfaite, que celle d'autrui, même meilleure." 
La morale Brahmanique et le Yôga.
La philosophie morale des brahmanes, admirée par toute l'Antiquité depuis le jour où elle a commencé à l'entrevoir, a répandu dans leurs oeuvres littéraires un esprit de douceur, d'aménité, de décence, de pureté touchante, qu'aucune autre littérature n'a égalé. La lutte des passions contre l'humain qui cherche à les soumettre ou à s'y soustraire est rendue avec un sens moral d'une singulière profondeur, soit dans les oeuvres épiques, soit même dans les drames des temps postérieurs. En effet, l'austérité (tapas) et la chasteté sont les deux vertus sans cesse recommandées par la morale des brâhmanes, comme la science de l'âme et du principe suprême est à leurs yeux la première des sciences. Ce double caractère se rencontre sans cesse dans les prescriptions écrites aux livres de la loi, et dans les héros présentés par les poètes pour servir de modèles aux humains. Telle est l'essence de la morale dans toutes les écoles panthéistes anciennes et modernes, bien que les écoles et les théologies rivales aient tiré des mêmes principes de tout autres conséquences.

Du reste, ces conséquences ont été tirées par quelques brahmanes, et mises en pratique par des âmes ardentes et passionnées. Les mystiques n'ont pas été plus rares en Inde qu'Occident, et les règles pratiques dont l'accomplissement procure ici-bas la vision divine et la béatitude ont été données en sanscrit de la manière la plus détaillée. Mais ces pratiques ne sont pas la règle commune des brahmanes, ne l'ont jamais été, et les humains qui s'y sont livrés ont toujours été présentés par eux comme des exceptions. II en a été ainsi chez les chrétiens; en Inde comme chez eux, un caractère de sainteté a été d'ordinaire attribué à ces pieux pénitents. C'est à cette tendance vers le mysticisme que se rattache le Yôga (les plus anciens textes le concernant datent du Ve siècle. ap. J.-C, mais il est sans doute apparu bien plus tôt). Ce mot signifie union avec l'Un, communion spirituelle; et ceux qui suivent cette doctrine sont les yogis. Le Yôga se rattache si étroitement au Sânkhya, que Patanjali en est souvent désigné comme l'auteur, et que l'on trouve perpétuellement réunis les mots sankhyayôga. Cette doctrine mystique, dont Yânavalkya est la principale autorité connue, et dont la Bhagavad-gîtâ offre la plus belle expression, est certainement antérieure au Bouddhisme, et a continué d'exister en Inde et d'y être suivie jusqu'à nos jours. II semble qu'elle ait fleuri surtout à l'époque où les prédications bouddhiques commençaient à émouvoir les masses populaires et à les détourner des fonctions que la loi leur avait assignées; car il est fait à cela même une allusion presque évidente dans la Bhagavad-gitâ. Le Yôga n'apportait aucune doctrine métaphysique nouvelle; mais, adoptant celle de Patanjali, tout en se rattachant à l'antique système de Kapila, il se rapprochait beaucoup de la philosophie brahmanique, soit pour la métaphysique, soit pour la morale. Le but du Yôga est de conduire l'humain à la délivrance, en le soustrayant d'abord à l'ignorance et au péché, puis en lui donnant les moyens de s'identifier dès cette vie avec le principe suprême. C'est d'abord par la purification que doit se préparer l'âme du yôgi; la purification s'obtient par la pénitence, et se complète par la science.

La science elle-même s'obtient par la méditation, non point par une contemplation errante et par une sorte de rêverie, mais par une suite d'idées claires et de vérités bien enchaînées. Celui qui dirige ainsi son intelligence ne tarde pas à s'apercevoir que les différences passagères des êtres s'effacent d'elles-mêmes, et qu'il y a en eux tous un principe, un fond identique. Concevant l'identité, le yôgi, dont la raison s'affranchit par degrés des liens et des illusions de la mâyâ, se sent vivre de la vie de tous les êtres, et atteint la grande âme, qu'il reconnaît en lui-même et dans tous les vivants. Sa raison a pu le conduire jusque-là; le dernier degré de la science est un mystère suprême qui ne se dévoile qu'à un petit nombre d'élus, et cela par une grâce toute particulière : celui qui a pu le pénétrer voit l'Un, non plus seulement face a face, mais en soi-même, comme le premier principe, neutre et indivisible, dans lequel tous les dieux et les mondes sont éternellement contenus. Cette vue le remplit à la fois de terreur et d'amour, et le souvenir qu'il en conserve lui est une source intarissable de joie. Cette marche progressive et réglée de l'intelligence vers le premier principe conduit l'homme à la béatitude, la purifie de ses souillures, et l'illumine d'une science qu'aucune autre ne peut égaler; le faisant échapper aux liens de la matière, elle le conduit à la délivrance. La Bhagava-gîtâ, où est exposée cette doctrine avec sa méthode, se donne elle-même pour un livre consolateur, et produit, en effet, cette impression sur les âmes bien préparées : car telle est la vertu du mysticisme, quand il ne s'écarte pas trop des règles ordinaires de la raison. Le succès de la philosophie du Yôga fut très grand en Inde, non seulement parce qu'il était en lui-même d'une grande élévation métaphysique et morale, mais aussi parce que, se fondant sur leSânkhya, il conduisait les humains au même but que le Vêdânta, mais librement et sans les astreindre à des pratiques religieuses devenues pour ainsi dire tyranniques en même temps que surannées. Chez les modernes, les yôgis ne sont le plus souvent que des mystiques outrés et des dévots d'un ascétisme parfois caricatural.

Les Sûtras de Kanâda et de Gotama.
Les Sûtras logiques de Kanâda et de Gotama (Gautama), tels que nous les possédons, sont vraisemblablement d'une époque très récente. Mais les systèmes qu'ils renferment n'en sont pas moins d'une assez haute antiquité. En effet, les anciens sûtras brahmaniques commencent presque toujours par des considérations logiques, au moyen desquelles les auteurs de ces traités se dirigent eux-mêmes dans leurs raisonnements. Les études de logique pure et appliquée remontent donc à une époque ancienne de l'histoire philosophique de l'Inde. Mais la formation positive d'écoles de logique, et notamment des deux écoles dont nous venons de nommer les fondateurs, semble avoir eu lieu à des époques plus rapprochées de nous. Ces deux écoles et les traités qu'elles ont produits ne sont pas seulement logiques; ces ouvrages renferment de véritables systèmes de philosophie; mais l'élément logique y domine. Ce sont les écoles atomistes de l'Inde, en ce sens que, dans les doctrines de Kanâda et de Gotama, le monde est originairement composé d'atomes; mais bien différentes des doctrines d'Epicure et de Démocrite (L'atomisme antique), elles admettent l'inertie absolue de ces atomes, et rapportent leur mouvement initial, leur organisation et leurs lois à un principe supérieur et intelligent, qui est l'Un. Les doctrines de Kanâda forment un système connu sous le nom de Voeçêshika ou Vaiçéshika du mot sanscrit viçêsha qui signifie différence, parce que la théorie des atomes est surtout appuyée par Kanâda sur la catégorie logique qui porte ce nom. 

On appelle Nyâya le système logique de Gotama. II n'est pas facile de dire lequel des deux a précédé l'autre. Toutefois, comme le système de Kanâda est l'objet de réfutations dans le Vêdânta-Sûtra, tandis que celui de Gotama n'y est pas mentionné, on en pourrait induire que Kanâda est antérieur à ce Sûtra, et que Gotama lui est postérieur; mais comme ce Sûtra lui-même est probablement très récent, il y a lieu de croire que ces deux auteurs vivaient longtemps peut-être avant qu'il fût composé. Si la date de la Bhagavad-gîtâ est celle que nous avons indiquée approximativement, le Vaiçéshika lui serait même antérieur; car il y a dans ce célèbre dialogue certaines paroles de dédain pour la science qui s'occupe des différences, au lieu de chercher tout de suite le général. Le Vaiçéshika daterait ainsi du IIe siècle ap. J.-C; le Nyâya, du siècle suivant. Quoi qu'il en soit, l'oeuvre principale de ces deux systèmes, et ce qui fait encore aujourd'hui leur réputation en Inde, est d'avoir classé les idées dans des catégories logiques : en effet, l'établissement de ces catégories est une des premières conditions pour arriver sûrement à la science, et par elle au but de la vie, qui est la délivrance ou le repos. 

La question des méthodes et des procédés naturels de l'intelligence pour arriver à la connaissance de la vérité a donc préoccupé particulièrement les écoles logiques; de sorte que leurs fondateurs se rapprochent, par plusieurs côtés, d'Aristote, de Bacon et de Descartes. Ce qui concerne la certitude et l'évidence, le raisonnement et la preuve d'une part, et d'autre part la perception sensible, l'induction, la comparaison, l'analogie et le témoignage, forme l'objet d'analyses longues et intéressantes. Il en est de même des principes de la  raison et des diverses sortes de causes. Les résultats auxquels sont arrivés les logiciens de l'Inde offrent une analogie frappante avec ceux que les Grecs et les Modernes ont obtenus : le seul point peut-être sur lequel ils diffèrent profondément, c'est la cause efficiente, telle qu'elle se présente à l'esprit des Modernes; les philosophes indiens  ne conçoivent pas, en effet, que quelque chose puisse être fait de rien, ni par conséquent qu'il existe des causes réellement efficientes : l'effet, selon eux, ne saurait s'étendre jusqu'à la substance, laquelle est une et éternelle; il est nécessairement borné au phénomène et aux relations des phénomènes entre eux. La cause efficiente se réduit ainsi à la cause formelle, qui est en même temps ordonnatrice. Les logiciens sanscrits ont aussi analysé avec sagacité ce qui concerne les arguments et les discussions, les sophismes et les causes logiques de nos erreurs : dans ces analyses et dans l'énumération des fausses preuves, ils n'ont pas même été surpassés en subtilité par les logiciens européens du Moyen âge (Scolastique).

Écoles hérétiques ou hétérodoxes

Les divers systèmes dont nous venons de parler se rattachent tous plus ou moins directement au Brahmanisme, ou du moins étaient considérés par les Brahmanes comme des développements divers de la science, admissibles dans une certaine mesure et à des titres différents. A côté de ces systèmes s'élevèrent, soit dans le sein même du Brahmanisme, soit à côté de lui, des sectes moitié religieuses, moitié philosophiques, en opposition réelle avec ses doctrines fondamentales. La plus célèbre de toutes, surtout à cause de la lutte qu'elle a soutenue en Inde et de l'immense développement qu'elle a pris au dehors, est celle des Bouddhistes. N'apportant pas une métaphysique nouvelle, et se fondant principalement sur le Sânkhya, elle tentait particulièrement une réformation morale dans la société . Mais une fois constitués, les sectateurs du Bouddha (560 - 480 av. J.-C.) durent s'occuper de fixer pour ainsi dire le dogme, et d'énoncer le système métaphysique auquel il convenait de s'arrêter. Cela était d'autant plus nécessaire, que la prédication s'adressait non seulement aux Brahmanes, mais encore à des castes que leur éducation n'avait pas préparées à recevoir et à comprendre un enchaînement de notions philosophiques. Le corps de la métaphysique bouddhique est compris dans la troisième partie du Tripitaka, connue sous le nom d'Abhidharma

Bien que la rédaction des ouvrages de ce recueil soit de beaucoup postérieure au VIe siècle av. J. C., il n'en est pas moins certain que le Bouddha connaissait à fond les doctrines philosophiques de son temps, que ses prédications roulaient souvent sur des matières de ce genre, et que, s'il s'arrêta au système Sânkhya, ce ne fut pas par un effet du hasard et sans qu'il eût conscience de son choix. C'est dans les sûtras les moins développés que l'on doit chercher les doctrines les plus rapprochées de celles qu'il admettait. Dans la suite, chacun des docteurs bouddhistes voulut avoir sa doctrine philosophique, et la secte se partagea entre un grand nombre d'opinions, toutes fondées sur les paroles du maître, mais comprenant des conséquences auxquelles il n'avait jamais songé. Le Sânkhya, au point où il était parvenu à l'époque du Bouddha, n'était pas un système athée; mais donnant déjà naissance au Yôga, il admettait comme principe absolu des choses un objet tellement métaphysique, qu'à peine pouvait-on dire s'il était un être ou non. Cette conception n'était pas accessible à la foule, et ne pouvait offrir à personne un objet d'adoration et de culte. Mais la doctrine bouddhique admettait, comme celle des Brahmanes, avec quelques différences, la grande hiérarchie des êtres depuis les dieux supérieurs jusqu'aux derniers objets physiques. 

Elle admettait aussi la mâyâ, principe abstrait du mal, personnifié dans la suite sous le nom de Mâra, le tentateur. Le point de la métaphysique bouddhique qui a soulevé les plus graves discussions est la question de la personnalité, qui, dans la philosophie Sânkhya, comme en général dans le panthéisme, est résolue tout autrement que chez les chrétiens. En effet, chez ces derniers, la personnalité est considérée comme une perfection, et donnée à Dieu comme un de ses attributs les plus incontestables : il en est tout autrement dans les systèmes orientaux. Ici la différence des êtres est considérée comme provenant du même principe que leurs imperfections, c.-à-d. de la mâyâ; les êtres raisonnables, qui sont identiques dans la partie la plus élevée de leur intelligence, la raison, ne diffèrent entre eux que par les rapports divers qu'ils ont avec les choses finies, rapports dont la mâyâ est la condition essentielle : or, c'est cette diversité des rapports qui constitue la personnalité; elle est donc elle-même une imperfection, un mal; elle est l'origine de l'ignorance, de l'erreur et du péché. 

A mesure que par la science et par la vertu on se soustrait de plus en plus à la magie des contacts, c.-à-d. aux vérités contingentes et aux objets sensibles, on sent à la fois la vie de l'intelligence s'agrandir en se concentrant et la personnalité se restreindre. Que par un effort suprême on parvienne à briser la dernière relation, on éteint par cela même la personnalité, on se perd dans le principe absolu des choses; c'est à la fois la délivrance (môxa) et l'extinction (Nirvâna). Les chrétiens disent : c'est l'anéantissement complet; les philosophes bouddhistes disent : c'est l'anéantissement complet des conditions de l'existence. On voit qu'en définitive il n'y a pas ici une doctrine essentiellement différente du Sânkhya-Yôga, et qu'après tout la philosophie religieuse des Bouddhistes n'est pas le nihilisme. D'ailleurs, une  philosophie qui prêcherait le néant et promettrait comme but de la science, et, comme récompense des vertus les plus hautes et les plus pénibles à acquérir, l'anéantissement final et absolu, ne deviendrait jamais la religion de plusieurs centaines de millions de personnes et n'eût pas duré déjà vingt-cinq siècles.

Nous ne pouvons entrer dans l'exposé des doctrines propres à chacune des sectes bouddhistes. Disons seulement que, dans la suite des siècles, la conception du Bouddha se généralisa, eut sa place dans la hiérarchie métaphysique des êtres, et devint le type de la perfection, au point que le principe absolu des êtres fut désigné sous le nom de Bouddha suprême ou primordial, Adhibouddha. Enfin ce fut par des incarnations successives de ce Bouddha primitif que fut expliquée l'existence des humains supérieurs, des sages (bouddhas) qui viennent tour à tour enseigner au monde la doctrine du salut. Ces explications n'étaient pas une nouveauté en Inde, puisque l'unité absolue de la substance, admise généralement dans la philosophie comme dans la théologie indienne, a pour conséquence que les êtres sont substantiellement contenus dans l'Un, et ne sont individuellement que ses émanations; émanations d'autant plus voisines de leur source, qu'elles portent davantage le double signe de la perfection, la science et la vertu.

Si nous jetons un coup d'oeil sur les effets de la philosophie bouddhique, nous reconnaîtrons que son principal mérite fut d'avoir appelé tous les humains à la participation de sa lumière, en d'autres termes d'avoir vulgarisé la science en remplaçant la petite caste des Brahmanes par une communauté philosiphico-religieuse véritablement universelle (sangga), c.-à-d. libre et ouverte à tous. En ce sens, le Bouddhisme a accompli en Asie, quoique banni de l'Inde centrale, la sécularisation que Kapila avait tentée au sein du Brahmanisme : c'est là l'oeuvre philosophique du Bouddha. En second lieu, la conviction personnelle, la foi libre (çraddhâ) étant substituée à l'autorité brahmanique des Vêdas, la morale fut fondée pratiquement sur l'effort individuel et non plus sur la pratique de cérémonies traditionnelles dont le sens était perdu, métaphysiquement sur l'unité de la substance qui engendre l'universalité de la loi et la fraternité des humains : la charité devint donc la forme la plus essentielle de la morale sociale, et la régulatrice de toutes les relations des humains entre eux.

La doctrine philosophique des Jaïnas, née en Inde vers le VIe siècle av. J.-C., donc à peu près vers la même époque que le Bouddhisme, se rattache aussi au système antique de Kapila. Mais elle paraît aussi avoir une tendance prononcée vers la théorie des atomes, qui est en grande partie matérialiste. En effet, les brahmanes modernes, qui s'appuient sur le Vêdanta, opposent aux Jaïnas que la matière, de quelque façon qu'elle soit combinée, ne peut produire l'intelligence ni rendre raison des facultés et des opérations de l'esprit. Si l'athéisme est au bout de cette doctrine hétérodoxe, les mêmes Brahmanes lui opposent la nécessité d'un principe organisateur de la matière, principe que la matière elle-même ne saurait ni contenir ni constituer. Du reste, la secte des Jaïnas est plutôt religieuse que philosophique; et l'on doit observer que ç'a été la destinée commune des divers systèmes philosophiques de l'Inde d'être d'abord purement spéculatifs, puis de développer leurs conséquences morales, et enfin d'aboutir à la simple pratique et de passer ainsi à l'état de sectes religieuses. Les Jaïnas sont peu nombreux en Inde, surtout dans la partie de ce pays qui est sous l'influence prépondérante des Brahmanes orthodoxes; et il ne paraît pas que cette secte ait jamais reçu un très grand développement. Nous en devons dire autant de plusieurs autres systèmes hétérodoxes ou hérétiques, tels que ceux des Bârshaspatyas, des Tchârvâkas, des Lôkâyatikas

Enfin, dans les derniers siècles, la majeure partie des dissidents, soit qu'ils se rattachent à un nom connu et forment une secte, soit qu'ils aient eu des idées à eux, se sont élevés beaucoup moins haut en matière de philosophie que les anciens auteurs. Le milieu dans lequel ils vivaient allait s'abaissant d'année en année; l'antique panthéisme, dont le développement, unique dans l'histoire, avait produit de si grands effets, dégénérait en des cultes particuliers et véritablement polythéistes, les seuls qui subsistent aujourd'hui de l'ancienne religion fondée sur les Vêdas. Malgré l'attachement des Brahmanes contemporains à leurs dogmes philosophiques, malgré la vénération qu'ils professent pour leurs anciens auteurs, on peut dire que l'esprit de Kapila, comme celui de Vyàsa, de Patanjali et de Yâjnavalkya, les a quittés, et que les systèmes philosophiques de l'Inde ont dit leur dernier mot.

Le développement de la philosophie indienne a été original pendant toute sa durée. Les Grecs ne semblent pas avoir exercé une influence sensible sur elle; on a lieu de croire, au contraire, qu'à l'époque ou les anciens philosophes de la Grèce rapportèrent les premiers éléments de la sagesse de leurs lointains voyages en Orient, l'Inde avait déjà vu paraître ses premiers grands systèmes de philosophie védique, la réaction libérale qui amena la tentative de Kapila, et la profonde fermentation d'idées d'où sortit le Bouddhisme. En effet, le Bouddha çakya-Muni vivait au VIe siècle avant notre ère, et, à cette époque, la Grèce en était encore aux tâtonnements des philosophes de l'Ionie et de la Grande-Grèce; le Bouddha, au contraire, avait été précédé par la doctrine du Sânkhya, réforme rationaliste qui suppose un long développement antérieur de la théologie. Plus tard, lorsque se fondèrent en Orient les royaumes grecs des successeurs d'Alexandre (L'histoire de la Bactriane) ni le Bouddhisme alors florissant, ni le Brahmanisme n'avaient rien à demander à Platon, ni à Aristote, à plus forte raison aux écoles de philosophie morale, que ces deux religions laissaient bien loin derrière elles. Les mêmes considérations s'appliquent aux influences extérieures que l'Inde aurait pu subir dans des siècles moins reculés. (Em. B.).



En bibliothèque. - Colebrooke, On the Vedas, dans les Asiatic Researches; le même, Essai sur la philosophie des Hindous, traduit par Pauthier, 1833, in-8°; le même, The exposition of the Vedanta philosophy, dans le Asiatic Journal, 1835; Windischmann, Sankara, seu de theologumenis Vedanticorum. 1833, in-8°; Rig-Vêda, trad. en français par Langlois, 4 vol. in-8°; Lois de Manou, trad. par Loiseleur-Deslongchamps, 2 vol. in-8-; Bhagavad-Gîtâ, trad. par Em. Burnouf, in-8°, 1861; Sânkhya Karika, trad. par Colebrooke, 1837, in-4°; A. Mazure, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, Paris, 1837, in-8°; Mémoire sur le Sânkhya, par Barthélemy Saint-Hilaire, dans les Mém. de l'Acad. des Sciences morales et politiques; Introduction à l'histoire du Bouddhisme, par Eug. Burnouf, Paris, 1844, in-4°; Bird, Historicam researches on the origine of the Bouddha and Jaina religion, Bombay, 1847, in-fol. 
 
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