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La religion
juive ou judaïsme, pareille en cela à la plupart des religions
très anciennes, consiste bien plutôt en un ensemble de pratiques
qu'en un système de dogmes bien définis. Sa grande originalité,
son titre principal devant l'histoire, consiste
d'une part, à avoir incorporé les lois morales
au code des pratiques cérémonielles sanctifiées et
imposées par la religion, puis d'avoir élaboré le
monothéisme. En revanche, il n'y a jamais eu de credo juif. Les
treize articles de foi, rédigés par Maïmonide
et adoptés par la plupart des synagogues ,
n'ont pas de caractère officiel; un philosophe, Crescas, les a réduits
à huit; un autre, Allbo, à trois (existence de Dieu,
révélation divine, peines et récompenses de la vie
future); un penseur du XIXe siècle,
James Darmesteter, n'en admettait que deux : unité divine et messianisme,
qui s'appellent dans la langue moderne unité de forces et croyance
au progrès.
Au fond, le dogme de l'unité divine
est seul irréductible; la doctrine de l'immortalité de l'âmeet
des peines et récompenses de l'autre vie est entièrement
post-biblique, la croyance au Messie a valu aux Juifs tant de déceptions
et d'avanies, tantôt pour l'avoir cru arrivé, tantôt
au contraire pour avoir refusé de le reconnaître, qu'ils ont
fini par la reléguer au second plan ou lui substituer une conception
philosophique plus large.
Le Décalogue résume la morale
juive. Les pratiques cérémonielles ont les unes leur fondement
direct dans la Bible ,
d'autres sont d'introduction plus récente ou sont nées d'une
exégèse subtile des préceptes bibliques : telle est
la pratique des tefillin ou phylactères portatifs, de la mezouza
appliquée aux portes des maisons, etc. Beaucoup de pratiques bibliques
semblent d'origine païenne ou sont de simples conseils d'hygiène,
d'une valeur toute relative, convertis arbitrairement en préceptes
religieux : telles sont la plupart des lois alimentaires et des lois de
pureté. Ces dernières, liées au culte du Temple, sont
presque toutes tombées en désuétude; les premières
sont encore observées par un grand nombre de Juifs et entraînent
une organisation spéciale de l'abattage et du commerce de la boucherie
(viande Kasher). La plus importante des pratiques est la circoncision
: c'est une erreur cependant de croire que son omission retranche un Juif
de la communauté.
Le rituel des prières est abondant.
Le Juif pieux prie trois fois par jour. La prière principale est
le Schema, composé de trois fragments du Pentateuque .
Le Schemoné Ezréh (18 bénédictions)
est récité également tous les jours. Certaines prières
sont particulières à certaines fêtes ou aux néoménies;
d'autres se récitent avant et après les repas, aux enterrements,
en souvenir des morts (Kaddisch), etc. Pratiques et prières
individuelles constituent le culte privé. Le culte public, longtemps
moins important, consiste essentiellement dans la prière en commun
et dans l'observation des fêtes. Les synagogues
sont les locaux où l'on se réunit pour prier ensemble; il
faut dix personnes mâles pour que la prière ait le caractère
d'un office public. Outre les prières proprement dites, cet office
comprend des cantiques, des psaumes dont le choix diffère d'un rite
à l'autre. Dans les synagogues, les deux sexes sont rigoureusement
séparés et les hommes ont la tête couverte; les dévots
revêtent le taled (manteau).
La principale fête est le Sabbat,
qui revient tous les samedis; elle est surtout
caractérisée par l'abstention complète de tout travail
et un service divin plus solennel à la synagogue
: à cette réunion, on lit publiquement, d'après le
«rouleau sacré», une des cinquante divisions hebdomadaires
(paraschôt) établies dans le Pentateuque, - cette lecture
est faite par sept fidèles appelés à tour de rôle;
- on termine par un chapitre correspondant des prophètes (aftara).
Le Sabbat, comme les autres fêtes, commence et finit le soir, au
coucher du Soleil ,
ou plutôt «à l'heure de la nuit close»
( Les Jours et les nuits ).
Les autres fêtes d'origine biblique,
dont plusieurs ont été adoptées par l'Église
chrétienne, sont :
1°
Pâque (Pesakh, ou Pessah), qui dure huit jours et commence
le 15 Nisan (septième mois) : La Pâque
est l'ancienne fête du printemps, rattachée au souvenir de
la sortie d'Égypte; pendant toute sa durée, on mange du pain
sans levain;
2° Pentecôte
(Schebouoth, c.-à-d. Semaines), cinquante jours après
Pâques, la Pentecôte est l'ancienne
fête des prémices;
3° Nouvel
an (Rosch-ha-Schana), le premier Tisri, annoncé par le
son du cor (schofar);
4° Jour des
Expiations (Yom Kippour), dix jours après le nouvel an,
consacré au jeûne, à l'inaction
et aux pénitences;
5° Fête
des Cabanes ou tabernacles (Soukkoth),
cinq jours après
Kippour; elle dure sept jours; c'est l'ancienne
fête de la récolte des fruits
et des vendanges : de là, l'usage des tentes dressées en
plein air, l'offrande du cédrat et du loulab (palme).
Des fêtes plus récentes sont
Pourim (14 Adar, censé ment en souvenir du triomphe d'Esther sur
Aman)
et Ha noukka (25 Kislev, en souvenir des victoires des Machabées).
Il y a encore cinq jours de jeûne
peu rigoureux qui commémorent divers événements désastreux
de l'histoire israélite.
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Juifs, Israélites,
Hébreux...
On
appelle proprement Juifs les personnes qui professent la religion juive,
judaïque ou mosaïque. A l'origine, ce terme (hébreu Yehoudim,
arabe Yahoûd, grec Ioudaoi,
latin
Judaei, ancien français Juis; italien Giudei,
espagnol Judios, allemand Juden, hollandais Joden,
anglais Jews, turc
Tchifout, etc.) désignait uniquement
les membres de la tribu de Juda, l'une des principales tribus israélites
ou hébraïques, qui donna son nom à l'un des deux royaumes
nés du démembrement de l'empire de David
et de Salomon (vers 975 av. J.-C.).
Les
« Judéens », déportés par Nabuchodonosor
sur les bords de l'Euphrate (588 av. J.-C.), profitèrent partiellement
de la permission que leur donna Cyrus de rentrer
dans leur ancien pays (536) qui prit bientôt le nom de Judée.
Pendant la durée du second Temple, la communauté, puis l'État
groupé autour de Jérusalem
s'intitula officiellement « association des Juifs » (Kheber
ha-Yehoudim); par extension on appela aussi Juifs les peuples voisins
convertis de gré ou de force à la religion mosaïque
et les nombreux prosélytes, de peuples divers, que le judaïsme
fit dans tout le bassin de la méditerranée.
Après
la chute définitive de Jérusalem (70 et 135 ap. J.-C.), le
sens politique du mot Juifs disparut, le mot n'eut plus qu'un double sens
ethnique et religieux qu'atteste au IIIe siècle Dion
Cassius (Hist. rom., XXXVII, 17). En effet, les idées
de nationalité et de religion étaient si étroitement
unies dans les habitudes d'esprit des Anciens, que les Juifs même
dispersés, même mêlés de nombreux éléments
étrangers, continuèrent à se considérer comme
une nation et à être traités comme telle. Cette conception
et cette désignation ont prévalu pendant tout le Moyen âge
et pendant une partie des temps modernes; elle a subsisté plus durablement
dans les pays musulmans; mais dans les pays où les lois discriminatoires
dont ont été victimes pendant des siècles les Juifs
ont disparu (ce que l'on a appelé au XIXe siècle l'émancipation
des Juifs), le nom de Juifs ne désigne plus qu'une confession religieuse,
fortifiée par une communauté d'origine réelle ou fictive.
La
flambée de l'antisémitisme apparue vers 1880, et dont le
paroxysme aura été l'assassinat méthodique perpétré
à partir de 1941 par les Nazis de 5 à 6 millions de Juifs,
avait conduit ceux-ci à s'intituler volontiers Israélites,
un terme qui renvoit au concept de "nation d'Israël", forgé
dès le XIIIe s. av. J.-C.), et qui n'avait pas la signification
fâcheuse attachée par les préjugés au nom de
Juifs : en France, le nom « Israélite » s'est même
imposé dans le langage officiel. Ailleurs (Roumanie, Russie, Grèce,
Italie), on se sert concurremment avec le nom Juifs du terme Hébreux
qui a le défaut d'éveiller une idée purement ethnique
et linguistique, car il n'y a pas de « religion hébraïque
». Le terme correspond au nom d'un peuple initialement nomade, les
Hébreux, qui vivaient à la périphérie de l'empire
babylonien
au deuxième millénaire avant notre ère (avant de s'installer
en Palestine vers le XVIIIe s. av. J. C), qui parlait une langue sémitique,
l'hébreu, proche de celles de Babylone (l'akkadien) ou d'autres
populations comme celle des Phéniciens. |
Les ministres du culte ne sont plus, comme
autrefois, les prêtres et les lévites, mais les rabbins ou
docteurs, assistés par les officiants (chantres ou hazan, opérateurs,
etc.). Le mode de recrutement des rabbins varie suivant les pays. En France
(en 1900), ils sortent du séminaire de Paris (jadis à Metz )
et sont nommés par le gouvernement sur la proposition du Consistoire
central. Le territoire français est divisé en 12 circonscriptions
dirigées chacune par un consistoire qui se compose d'un «grand
rabbin», de 2 rabbins et de 3 membres laïcs élus au suffrage
universel des fidèles. A la tête de la hiérarchie est
le grand rabbin de France. Les rabbins sont salariés par l'État;
les autres institutions religieuses (écoles, oeuvres de charité
et de patronage, etc.) sont entretenues par des souscriptions privées;
dans certains pays, la taxe des funérailles et la taxe de la boucherie
fournissent d'importantes ressources. En Prusse
(toujours à la même époque), les Juifs sont légalement
contraints de contribuer aux dépenses des communautés. En
dehors des fêtes et des alliées, les rabbins assistent encore
aux mariages, aux obsèques et y prononcent des bénédictions
ou des prières. Ils s'abstiennent de bénir les mariages mixtes,
mais ceux-ci n'entraînent aucune déchéance, aucun anathème;
l'excommunication (herem) n'est d'ailleurs plus guère usitée
qu'en Palestine.
Au Moyen âge ,
le culte juif avait surtout un caractère domestique, qui ne manquait
pas d'une certaine poésie touchante; aujourd'hui que l'observance
des pratiques a perdu beaucoup de terrain, le judaïsme a éprouvé
le besoin de rehausser l'éclat et l'intérêt de son
culte public. De là l'introduction de l'orgue dans les synagogues ,
le développement de la prédication rabbinique, la cérémonie
de la confirmation ou initiation religieuse, etc. Certaines communautés
dites réformées (à Berlin ,
Francfort, New York, etc.) ont opéré des changements bien
plus radicaux : les sexes prient réunis, les hommes ont la tête
découverte; la lecture de la Bible, les principales prières
se font dans la langue du pays; parfois même le service du Sabbat
est transféré au dimanche : ce
Judaïsme réformé diffère peu du protestantisme
libéral. A l'opposé des réformés sont les «orthodoxes»
qui rejettent toutes les innovations dans le culte et s'en tiennent strictement
aux vieilles traditions. La lutte a surtout été vive en Allemagne,
où les opinions radicales étaient représentées
par Geiger et HoIdheim, le conservatisme à outrance par S.-R. Hirsch
et Hildesheimer, le «juste milieu» par Jacobsen, Frankel
et Sachs. L'absence de toute autorité centrale dans le judaïsme
n'a pas permis de réaliser l'uniformité dans le culte. Les
synodes rabbiniques n'ont abouti à aucun résultat.
Outre les synagogues
réformées, qui sont encore en petit nombre, le judaïsme
n'a guère produit qu'une hérésie importante : le Karaïsme,
né en Babylonie au VIIIe, siècle,
et qui rejette l'autorité du Talmud .
Cette secte, sorte de protestantisme juif, autrefois fort répandue,
et qui a produit une vaste littérature, ne compte plus que 5 ou
6 000 adhérents, presque tous en Crimée, en Galicie
(Haliez) et en Lituanie : ils ne se marient qu'entre eux. Les anciennes
hérésies des Sabbatiens, Crypto-Sabbatiens, Zoharistes n'existent
plus; quant aux hassidim ou dévots, assez répandus en Russie,
ce sont des Juifs rabbanites qui se distinguent par l'exaltation de leur
piété, leur mysticisme et la joie bruyante qu'ils apportent
dans les cérémonies religieuses. Cette secte, qu'on peut
comparer assez exactement à l'Armée du Salut, a pris naissance
à la fin du siècle dernier avec Israël Baal Schem et
Dob Beer; ses rebben exercent encore une grande influence. Les Samaritains
de Naplouse
(Palestine), réduits à quelques centaines, descendent d'un
mélange d'Hébreux et de colons assyriens établis sur
le territoire de Samarie. Le Pentateuque samaritain, seule autorité
religieuse qu'ils reconnaissent, diffère par endroits du texte reçu.
Le Judaïsme des Falachas d'Abyssinie ,
des Beni Israël de l'Inde ,
des Juifs de Chine ,
est vague et rudimentaire plutôt que sectaire.
Il ne faut pas confondre les rites avec
les sectes. Dans les cadres mêmes du,Judaïsme rabbinique, il
y a des variantes dans l'interprétation de certaines pratiques,
dans les détails de l'office divin, etc. : ces variantes constituent
les rites. Les deux principaux sont le rite allemand ou askenazi
(Allemagne, Autriche, Russie, France du Nord) et le rite portugais
ou sefardi dont les rites italien et levantin sont des variantes.
On cite encore les rites comtadin, romain, grec, oranais. Les rites diffèrent
aussi par le rituel des prières et la manière de prononcer
l'hébreu.
(M. Vernes, c. 1900).
Histoire
littéraire et religieuse
Le judaïsme n'a pas connu de véritable
Moyen âge
dans le sens de stagnation intellectuelle qu'on attache d'ordinaire à
ce mot. Il en a été préservé grâce au
caractère particulier qu'avait pris sa religion à la suite
du retour de Babylone et plus encore après la ruine du Temple de
Jérusalem .
L'observation et par conséquent l'étude de la loi divine
faisaient le fond de cette religion; le Credo, le culte public ne venaient
qu'en seconde ligne, et dès l'époque asmonéenne les
docteurs de la loi, les savants étaient plus considérés
que les prêtres. Avec la chute du Temple disparut le seul endroit
où légalement le culte divin pouvait être pratiqué:
le sentiment religieux se rejeta avec d'autant plus d'ardeur vers la Loi,
devenu le vrai sanctuaire du judaïsme déraciné, le palladium
de la nationalité errante, l'unique héritage d'un cher et
glorieux passé. La récitation, l'étude de la Loi tinrent
lieu de cérémonies religieuses : de là le nom d'école
(Schule) donné en Allemagne et en France aux lieux de prière.
On s'efforça de préciser, de développer la Loi non
seulement dans ses dispositions restées d'un usage pratique, comme
le droit civil et pénal, les fêtes, les observances privées,
mais encore dans celles qui, liées au culte du Temple, n'avaient
plus qu'un intérêt rétrospectif. Cette occupation,
poursuivie avec ardeur pendant plusieurs siècles, parlait à
la fois à la raison et au sentiment; on peut dire qu'entre les docteurs
ou rabbins et la masse des fidèles, il n'y a jamais eu qu'une question
de degré : tout Juif instruit étant plus ou moins rabbin.
L'étude approfondie de la Torah et de la "loi orale", bientôt
codifiée à son tour, conduisit aux recherches de grammaire,
de philosophie religieuse, d'histoire, de
sciences
exactes et naturelles; la poésie et l'homilétique naquirent
au service du culte transformé; ainsi fut reconstitué par
et pour la religion tout le cycle des genres littéraires.
Naturellement toutes ces branches de la
littérature n'ont pas été cultivées partout
ni toujours avec la même ardeur et le même succès; le
centre actif de la littérature des Juifs s'est plusieurs fois déplacé,
comme le foyer de leur civilisation; on peut dire, en gros, que là
où les Juifs ont été le plus libres et le plus heureux,
leur littérature a eu le plus d'éclat et de variété.
Presque partout les persécutions ont entraîné la décadence
des écoles, la migration des rabbins célèbres, l'affaiblissement
rapide de la production scientifique. Jusqu'au Xe
siècle, le siège des études est encore en Orient :
d'abord en Palestine, puis, à partir du IIIe siècle, en Babylonie.
Là s'élaborent la Mischna, les deux Talmuds ,
les commentaires et les consultations des gaonim. Puis la civilisation
et la science juives émigrent vers l'Occident: en Égypte
(école du Caire ),
dans l'Afrique du Nord (école de Kairouan), en Espagne (écoles
de Cordoue ,
Lucena, Tolède, Barcelone ),
en Italie, dans le midi de la France (Narbonne ,
Lunel, Posquières, Montpellier, etc.).
De là le goût des études
rabbiniques se propage dans la France du Nord et dans les pays rhénans
: les écoles de Mayence et de Champagne
(Troyes, Ramerupt) jettent un vif éclat au XIe
et au XIIe siècle : le nom de Raschi
(R. Salomon ben Isaac, de Troyes, 1040-1105), est justement célèbre.
Dans ces régions, la littérature rabbinique est purement
juridique et exégétique; en Espagne, au contraire, et dans
le Languedoc ,
à l'étude de la Bible et du droit canonique juif se
joignent celles de la grammaire, de la poésie, de la philosophie
religieuse; la littérature juive est ici étroitement associée
à la littérature arabe, dont elle imite tous les genres,
s'approprie tous les progrès. Au reste, la littérature rabbinique
a toujours eu un caractère international : les oeuvres écrites
en arabe ne tardent pas à être traduites en hébreu,
et plusieurs rabbins illustres mènent une existence nomade, leur
vie se partage entre divers pays, diverses parties du monde; l'hospitalité
des mécènes a joué un grand rôle dans la production
littéraire des Juifs. Maïmonide
(R. Moïse ben Maimon, 1135 -1204), né à Cordoue ,
mort en Égypte, est le plus grand nom du judaïsme médiéval,
qu'il domine par son génie d'organisation scientifique, son rationalisme
à la fois hardi et sensé. La décadence commence dans
la France du Nord avec la condamnation du Talmud
(1240) et l'expulsion de 1306, dans la France du Midi avec l'expulsion
de 1394, en Espagne avec les persécutions de 1391 et 1412. A la
fin du XVe siècle, les rabbins espagnols
émigrent en Italie, en Crète, en Turquie, en Palestine (école
de Safed), ou s'élaborent des oeuvres importantes. En Allemagne,
la littérature juive, comme le judaïsme lui-même, a toujours
en quelque chose de sombre et d'étriqué. La Pologne et les
pays voisins deviennent, à partir de la fin du XVIe
siècle, le foyer de la population juive et des études juridiques
qui y sont cultivées avec plus d'ardeur et de subtilité que
de bon sens jusqu'à nos jours.
Genres
et auteurs.
- Une histoire détaillée
de la littérature rabbinique dépasserait le cadre de ce travail;
des articles spéciaux sont ou seront d'ailleurs consacrés
dans ce site à ses principales branches (Talmud ,
Midrasch ,
Cabale)
et à ses représentants les plus autorisés. Nous nous
bornerons donc à énumérer et à caractériser
rapidement les différents genres entre lesquels se divise cette
littérature, en citant sous chaque rubrique les noms et les ouvrages
vraiment typiques.
1° Halakha (droit canon juif).
Si considérable que fût le corps de lois civiles et religieuses
contenues dans le Pentateuque (on y comptait 613 prescriptions), il n'était
ni assez clair, ni assez complet pour satisfaire à tous les besoins
pratiques et à toutes les curiosités. La «loi orale»,
commentaire et complément de la loi écrite, se greffa donc
sur celle-ci, le plus souvent pour la préciser, quelquefois pour
en atténuer la rigueur par une interprétation subtile, plus
souvent pour l'aggraver et élever une nouvelle haie de préceptes
et d'observances autour de la foi juive. Ce travail, tout à fait
analogue à celui des jurisconsultes et préteurs romains,
occupait déjà les soferim de l'époque du second Temple;
après la ruine du Temple, il fut poursuivi avec encore plus d'ardeur
par les docteurs de Palestine, et notamment de Galilée, les tannaïm
(Yohanan ben Zaccaï, Gamaliel, Akiba, Siméon ben Yokhai, Meïr).
Leurs travaux furent coordonnés et rédigés sous forme
d'un code très concis à la fin du IIe siècle par R.
Juda le Saint : ce fut la Mischna ou «Répétition»,
«deuxième loi», divisée en six ordres ou sedarirn.
La Tosefta est un recueil du même, genre, qui est comme le complément
de la Mischna. A son tour, la Mischna, revêtue d'un caractère
sacré, devint la base des études et des discussions juridiques
dans les écoles de Palestine (Tibériade, etc.) et dans celles
de Babylonie (Sora, Poumbadita, Nahardea); celles-ci furent fondées
vers 220 par des docteurs originaires de Palestine, Rab (Abba Arekha) et
Samuel. Les docteurs de cette nouvelle période (les plus célèbres
sont Rabba et ses élèves Abaï et Râba) portent
le nom d'amoraïm; leur oeuvre collective - ou plutôt le recueil
des procès-verbaux de leurs discussions est la Guemara dont il existe
deux rédactions : l'une, celle de Jérusalem ,
arrêtée par R. Yohanan à la fin du IIIe siècle;
l'autre, celle de Babylone, due à Aschi et Rahina à la fin
du VIe. La Guemara (complément ou tradition?) suit pas à
pas les paragraphes de la Mischna; réunis, texte et commentaire
forment le Talmud .
Le Talmud de Babylone est le plus considérable des deux et
celui qui a eu la fortune la plus brillante; il est devenu le véritable
code ou plutôt le Digeste du judaïsme médiéval,
le répertoire du droit canonique juif. Après les obscurs
et insignifiants sebouraïm (VIe-VIIIe
siècle), les chefs des académies babyloniennes au IXe
et au Xe siècle ou gaonim (Saadia,
Scherira, Haï) répandent la connaissance du Talmud par
leurs consultations, recherchées jusque dans les communautés
les plus éloignées. Le livre lui-même arrive, on ne
sait trop par quelles voies, en Occident, où il est étudié
avec passion. A Rome, R. Nathan en dresse un lexique, l'Aruch, resté
classique (XIe siècle). En France,
après Gerschom de Mayence (mort en 1028), Raschi compose sur le
Talmud
un commentaire d'une science étonnante, devenu inséparable
du texte. D'autres docteurs s'efforcent de grouper sous une forme commode
et systématique les innombrables décisions, souvent contradictoires,
éparses dans la mer du Talmud; de ce besoin sont nés
des codes talmudiques, dont quatre seulement ont survécu : les Halakhot
d'Isaac de Fès
(AIfassi) au XIe siècle, la Mischné
Tara de Maïmonide au XIIe,
les Tourim de Jacob ben Ascher, rabbin allemand du XIVe
siècle,
enfin le Schulkhan Aruch de Joseph Caro, rabbin espagnol
fixé à Safed (1567); ce dernier code, très chargé,
qui a fini par supplanter tous les autres, est devenu à son tour
l'objet d'innombrables commentaires; il a servi de texte à la subtile
casuistique des rabbins de Bohème et de Pologne (Jacob Polak, Moïse
Isserles, Salomon Louria), créateurs de la méthode du Pilpoul
(= grains de poivre). A côté de ces travaux d'ensemble sur
le
Talmud, le judaïsme rabbinique a encore produit des commentaires
spéciaux de la Mischna (Maimonide, Obadia di Bertinoro) et
de nombreux recueils de consultations légales (les gaonim,
les rabbins français, Nachmanide et Salomon ben Adret au XIIIe
siècle, nombreux rabbins allemands et polonais).
2° Haggada. La halakha ne représente
qu'une face du Talmud ;
l'autre est la haggada, terme intraduisible sous lequel on comprend toutes
les digressions philosophiques, scientifiques, historiques, anecdotiques
et surtout légendaires dont les discussions légales ont fourni
l'occasion ou le prétexte; c'est, en somme, une littérature
édifiante. Dans le Talmud, halakha et haggada, casuistique
et homilétique, sont mêlées de la façon la plus
intime : la controverse soulevée par un cas juridique particulier
conduit aux développements les plus inattendus sur les sujets de
morale, de légende, d'astronomie, de médecine, de botanique;
c'est la pensée juive du IIe au
VIe siècle elle-même, fixée
toute vivante dans son mélange pittoresque de science et d'ignorance,
de bon sens et de superstition, de sagacité
pratique et de subtilité vaine, d'exquise morale et de fanatisme
étroit. Les mêmes caractères se retrouvent dans d'autres
ouvrages haggadiques portant la nom générique de Midraschim,
qui forment toute une bibliothèque dont les dernières productions
touchent à l'époque contemporaine; le trop célèbre
Toledoth
Yeschou (Vie légendaire de Jésus) n'est qu'un
Midrasch
existant en plusieurs rédactions. On peut encore rattacher à
ce genre les ouvrages de morale populaire dont les plus célèbres
sont le Livre des pieux (Sefer Hassidim) et le Grand Livre
des préceptes (Sefer miçwot gadol) de Moïse
de Coucy
(XIIIe siècle).
3° Exégèse biblique.
Au Moyen âge ,
la Bible
est éclipsée chez les Juifs par le Talmud ,
mais elle n'est pas pour cela négligée. Un minutieux travail
de statistique verbale (la Massora), terminé vers le IXe
siècle, préserve le texte sacré de toute altération
nouvelle. La série des glossateurs s'ouvre par de très anciens
commentaires sur les parties législatives du Pentateuque
(Mekhilta sur l'Exode, Sifra sur le Lévitique, Sifré
sur le Deutéronome ),
ouvrages anonymes, d'un caractère midraschique. Le gaon Saadia,
natif de Fayoun (892-942), traduit la Bible en arabe et accompagne
sa traduction d'un commentaire très hardi pour l'époque,
qui fait quelque usage de l'allégorie. Les gloses de Raschi et de
ses disciples les tossafistes (Joseph Kara,
Samuel ben Meïr, etc.) sur le Pentateuque sont restées
à juste titre populaires; par Nicolas de Lyra, elles ont exercé
leur influence jusque sur l'exégèse de
Luther.
L'école espagnole eut au XIe siècle
des exégètes remarquables, parfois d'une hardiesse singulière,
comme Ibn Yaschousch (Yitshaki), de Tolède (982-1057), Aboul-Walid
et Moïse ibn Gikatilla, de Cordoue .
Citons encore les commentaires sur diverses parties de la Bible
par Abraham ibn Ezra, rabbin nomade et cerveau encyclopédique (1089-1167),
Nachmanide (Moïse ben Nahman de Girone) (1195-1270), l'Italien Menahem
Recanate et Isaac Abravanel (mort en 1506). Tous ces commentaires, plus
savants que critiques, se meuvent encore dans les méthodes traditionnelles;
un rabbin de Mantoue ,
Azaria de' Rossi (1514-1577), peut être considéré comme
le véritable fondateur de la critique historique parmi les Juifs.
4° Controverse, apologétique,
etc. Pendant tout le Moyen âge ,
le judaïsme a entretenu une polémique active, souvent très
libre, avec le christianisme et le mahométisme.
Cette polémique prenait la forme tantôt de colloques oraux,
parfois réunis par écrit (les Nizzachon, le livre de Joseph
le Zélateur), tantôt de pamphlets ou de réponses,
parmi lesquels on peut signaler ceux de Jacob ben Ruben (1170) et de Simon
Duran (XIVe s.). D'autres auteurs ont donné
à des ouvrages apologétiques la forme du dialogue (tel le
Cozari
du Castillan Juda Halévi, 1086-1146) ou d'un exposé des principes
généraux de la religion juive : tels l'Or Adonaï
d'un
penseur génial, Hasdaï Créscas (environ 1340-1410),
et les Ikkarim (Principes) de Joseph Albo (1380-1444). Le
traité plus ancien de Bakhya ibn Pakuda (vers 1050), intitulé
Devoirs du coeur, est surtout un exposé transcendant de la morale
juive, avec une forte tendance ascétique. Le genre apologétique
a encore trouvé des représentants éloquents en Hollande
(Orobie de Castro, Manassé ben Israël). On peut rattacher à
cette branche presque toute la littérature des Juifs karaïtes
qui, en rejetant le
Talmud, ont dit préciser les pratiques,
le rituel, les croyances de leur secte, tant contre les rabbanites que
contre les chrétiens. Leurs principaux écrivains, Benjamin
de Néhavend, Josué Aboul-Faradj (Xe
s.), Aron ben Josef (XIIIe s.), Aron de
Nicomédie (XIVe s.), Isaac Troki
(XVIe s.) ont été appréciés
ailleurs ( Caraïtes).
5° Philosophie religieuse. La
philosophie juive au Moyen âge ,
comme la philosophie arabe dont elle est née et la scolastique
chrétienne qu'elle a influencée, se propose surtout de concilier
la vérité philosophique, c.-à-d. Aristote,
avec la vérité révélée : par là,
elle se rattache à l'exégèse biblique et doit forcément
faire un large usage des explications allégoriques et rationalistes.
Saadia peut être considéré comme le père de
la scolastique,juive par son livre Emounôt we deôt (Croyances
et opinions). Celui de Salomon ibn Gabirol de Malaga, plus connu sous
le nom d'Avicébron (1021-70), Fons Vitae, a, de bonne heure,
été traduit en latin; c'est une des sources de la scolastique
chrétienne. Au XIIe siècle,
Abraham ibn Daoud, de Cordoue
(mort en 1180), présente dans sa Foi supérieure un classement
rationnel des devoirs religieux; Maimonide, dans son fameux Moré
Neboukhim (Guidé des Egarés), se montre disciple
original d'Aristote et des Arabes, rationaliste et allégoristé
ingénieux, ennemi des fausses sciences du Moyen âge (magie,
astrologie, etc.). Ce chef-d'oeuvre, écrit en arabe, mais bientôt
traduit en hébreu, devint le point dedépart de toute une
littérature rationaliste dont les représentants les plus
hardis, en Provence, retrouvaient tout Aristote dans la Bible et
inclinaient à en exclure le surnaturel (Lévi de Villéfranche).
Ces tendances dangereuses jetèrent l'alarme parmi les orthodoxes
et provoquèrent une réaction contre les études philosophiques;
dès 1232, Salomon de Montpellier excommunie les auteurs du Moré
et dénonce le livre à l'Inquisition ;
en 1305, le synode rabbinique de Barcelone, présidé par Salomon
bén Adret, à la requête d'Abba Mari de Lunél,
prononce l'excommunication (herem) contre l'étude prématurée
des ouvrages scientifiques et contre les commentaires philosophiques de
l'Écriture. Le goût des études philosophiques
n'en persista pas moins parmi les rabbins de Provence, groupés autour
de la famille des Ibn Tibbon; au XIVe
siècle, Moïse de Narbonne ,
Joseph Caspi commentent le Moré, Lévi ben Gérson
de Bagnoles (Gérsonide) écrit un traité de métaphysique
sous le titre Milkhamot Adonaï (Combats du Seigneur).
Plus tard, les études philosophiques se transplantent en Crète
et en Italie, où le judaïsme subit l'influence des idées
platoniciennes remises en honneur à la Renaissance; Élie
del Medigo, l'un des maîtres de Pic de la
Mirandole, compose l'Examen de la loi; Léon l'Hébreu,
fils d'Abravanél, les Dialogues d'amour, traduits aussitôt
en français.
6° Cabbale. La Cabbala
(= tradition) est en quelque sorte l'antithèse de la philosophie
rationaliste : autant celle-ci tend à diminuer la part du surnaturel,
autant celle-là tend à l'exagérer, à en scruter
les profondeurs et à l'introduire partout, même dans la pratique
journalière. Les origines lointaines de cette théosophie
mystique se relient en philosophie aux spéculations de l'école
d'Alexandrie ;
dans la Bible elle a pour points d'attache le tableau de la création
- et la vision d'Ezéchiel (Merkaba).
Le livre de la création (Sefer Yezira) existait déjà
au temps de Saadia; on connut aussi de bonne heure la Cabbale notarique,
fondée sur la manipulation des caractères hébraïques
et l'équivalence de mots ayant la même valeur numérique
(gematria). La nouvelle Cabbale prend naissance au XIIIe
siècle dans le midi de la France (autour d'Abraham de Posquières)
par réaction contre les tendances ultra-rationalistes; de là
elle gagne l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, etc. Son bréviaire
est le Zohar, ouvrage faussement attribué à un ancien
tana (Siméon ben Yokhaï), et qui fut lancé dans le public
rabbinique par le charlatan Moïse de Léon. Le goût de
la Cabale se répand non seulement parmi les plus doctes rabbins,
mais parmi les savants chrétiens eux-mêmes (Pic
de la Mirandole, Reuchlin).
Au XVIe siècle, les études
cabalistiques ont leur siège principal en Palestine (école
de Safed) où Isaac Louria, Moïse Cordovéro, Hayim Vital
dépassent les divagations du Zohar. Au XVIIe,
la Porte du ciel du marrane Alonso de Herrera (mort en 1639) vulgarise
«les sottises de ces charlatans» suivant l'expression
de Spinoza, et le mouvement messianique de Sabbataï
Zevi est imprégné d'idées cabalistiques. Au XVIIIe
siècle, l'hérésiarque Frank, en Pologne, veut substituer
le Zohar au Talmud
comme code du judaïsme (vers 1756); les zoharistes furent protégés
par le clergé catholique et un synode de rabbins polonais dut interdire
l'étude des livres cabalistiques avant l'âge de trente ans.
7° Grammaire. L'origine des
études grammaticales parmi les Juifs se rattache aux traductions
de la Bible en diverses langues (Targoum )
et aux travaux des Massorètes qui pourvoient le texte biblique de
points-voyelles et d'accents destinés à fixer la prononciation
et l'intonation. Ces études se développèrent au contact
des grammairiens arabes, et la connaissance de l'arabe, très répandue
parmi les Juifs, donna naissance à des recherches de grammaire comparée.
Ici encore Saadia est un initiateur. Après les travaux méritoires
de Dounasch de Fès
et de Ménahem ibn Sarouk (Xe siècle),
les études grammaticales sont portées à un haut degré
de perfection par Hayyoudj de Fès et
surtout par Aboul-Walid ou Ibn Djanah (mort vers 1050). Les découvertes
des grammairiens espagnols furent vulgarisées en Italie et en France
par les traductions et les paraphrases d'Abraham ibn Ezra, David Kimhi,
etc., dont les publications commodes ont longtemps éclipsé
les écrits originaux de leurs devanciers.
8° Poésie. Comme la grammaire
et la philosophie, la poésie néo-hébraïque se
développe au contact de la littérature syriaque et arabe
dont elle s'approprie les procédés de versification (acrostiche,
mètres, rime), et l'ingéniosité souvent affectée.
Dès le VIe siècle, les Juifs
de Médine ont un poète, Samuel ben Addiya, l'ami d'Imroulqaïs.
Parmi les poètes (païtanim) dont les compositions liturgiques
(pioutim) constituent le fond du rituel des prières (siddour), le
plus célèbre, et peut-être le plus ancien, est Eléazar
Hakkalir, qui paraît avoir vécu au commencement du VIIIe
siècle en Italie (d'après Derenbourg, il s'appelait Celer
et était natif de Portus, près de Rome). En Espagne,
la poésie jette un vif éclat avec Salomon ibn Gabirol, Juda
Halévi (les Sionides), Moïse ibn Ezra. Le Languedoc
peut nommer Yedaia Penini de Béziers
(XIVe siècle). Les genres les plus
divers sont cultivés depuis l'hymne et l'élégie religieuses
jusqu'aux simples jeux d'esprit. AI Harizi (XIIIe
siècle) imite dans son Tahkemoni les fameuses Seances
de l'Arabe Hariri; en Italie, Emmanuel Romi, l'ami de Dante,
poète plein de verve, compose une sorte de Divine Comédie
juive. Parmi les auteurs plus récents, le plus remarquable est l'Italien
M. H. Luzzatto (XVIIIe siècle).
Plusieurs poètes Juifs s'essayèrent aussi, même au
Moyen âge ,
dans la langue du pays qu'ils habitaient : tels furent, sans parler des
nombreux poètes judeo-arabes, le Minnesinger allemand Süsskind
de Trimberg (XIIIe siècle), le troubadour
espagnol Santob de Carion (vers 1330), et l'auteur anonyme de la belle
élégie romane sur les martyrs de Troyes (1288).
9° Sciences historiques, voyages.
Les Juifs n'ont guère cultivé l'histoire au Moyen âge ;
le peu qu'en renferme le Talmud
est si bien enveloppé d'une pétrification de légende
qu'on a peine à l'en dégager. Citons cependant la courte
chronique du Seder Olam, l'intéressante consultation de Scherira
(vers 1000) sur l'histoire des écoles de Babylonie, l'Ordre de
la tradition d'Abraham ibn Daoud (1161), puis des Memorbücher
ou martyrologes des communautés allemandes, le journal de Joselmann
de Rosheim. A l'époque de la Renaissance, Juda ibn Verga et Joseph
Cohen traitent l'histoire des persécutions sous forme de chroniques;
Samuel Usque présente le même sujet sous forme d'une apologie
(Consolacion a las tribulaçoens, 1553); Abraham de Porteleone,
Azaria de Rossi, Abraham Farissol, Estor Farhi cultivent l'histoire ancienne,
la géographie et l'archéologie. Au XVIIe
siècle, Léon de Modène compose en italien sur les
Cérémonies
des Juifs un petit livre classique, bientôt traduit en français
par Richard Simon. Citons encore les chroniqueurs David Gans, de Prague
(XVIIe siècle), et Yekhiel Heilperin
(XVIIIe), polonais.
Plus intéressants que les travaux
historiques des rabbins sont les récits des voyageurs; le Moyen
âge,juif en compte un grand nombre, grâce à la dispersion
des juifs et à l'hospitalité des communautés : les
plus célèbres sont ceux de Benjamin
de Tudèle et de Pétahia de Ratisbonne,
tous deux de la fin du XIIe siècle.
On ne doit pas confondre ces relations, en somme véridiques, avec
des romans charlatanesques, comme le fameux Voyage d'Eldad le Danite
chez les descendants des Dix-Tribus (IXe
siècle?).
10° Sciences exactes et naturelles.
Parmi les sciences, seules l'astronomie et la médecine ont été
cultivées par les Juifs avec un véritable succès.
L'astronomie, née du besoin de régler le calendrier,
est en honneur dès l'époque talmudique (Gamaliel, Samuel);
la rédaction du calendrier religieux par le patriarche Hillel II
(330) atteste des observations et des calculs prolongés. Plus tard,
le judaïsme fournit aux rois chrétiens des astrologues, mais
aussi des astronomes sérieux, comme Isaac ibn Sid, qui travailla
à la rédaction des Tables alphonsines (1252-84), José
de Viseu et Abraham Zacuto, qui sont au service des rois de Portugal
Jean II et Emmanuel. Les ouvrages astronomiques
et mathématiques de Maimonide, d'Abraham ibn Ezra, et surtout de
Lévi ben Gerson ont joui d'une grande réputation : une partie
de ces derniers a même été traduite en latin par ordre
du pape Clément VI.
La médecine fut au Moyen âge
une véritable spécialité des Juifs, qui s'explique
en partie par leur réputation de magiciens; malgré les prohibitions
canoniques, les rois chrétiens et musulmans n'ont cessé de
prendre des médecins juifs, dont plusieurs étaient des rabbins
célèbres; les Juifs ont contribué avec les Arabes
à la fondation de l'école de Montpellier, à la prospérité
de celle de Salerne. La littérature médicale juive, presque
tout entière inédite, est considérable : citons seulement
les travaux d'Isaac Israéli (Xe
siècle), qui furent traduits de l'arabe en latin, et les aphorismes
médicaux de Maïmonide.
11° Traducteurs juifs. A côté
de ces productions originales, il faut enfin faire une mention spéciale
des traducteurs juifs, qui ont joué un rôle important, mais
obscur, comme intermédiaires intellectuels pendant tout le Moyen
âge. Leur nombre est légion à partir du XIIIe
siècle. Les uns, comme les familles des Kimhi à Narbonne ,
et des Ibn Tibbon à Lunel, se sont surtout
attachés à traduire en hébreu les grandes oeuvres
des Juifs espagnols, presque toutes composées en arabe, ou même
les oeuvres de la scolastique chrétienne; d'autres ont traduit en
arabe des ouvrages grecs (ainsi Hasdaï au Xe
siècle pour Dioscoride), ou en hébreu des ouvrages arabes
et syriaques qui eux-mêmes reproduisaient souvent des originaux grecs;
les versions hébraïques ont été ensuite traduites
à leur tour en latin, et c'est par cette voie qu'une partie des
ouvrages d'Aristote, d'Avicenne,
d'Averroès, plusieurs auteurs techniques
de l'Antiquité, paraissent être parvenus à la connaissance
de l'Europe occidentale. Parmi les traducteurs qui ont collaboré
à ce travail, il faut citer Jacob Anatoli, qui fut au service de
l'empereur Frédéric II, et le Provençal Calonymos,
satiriste d'esprit, qu'employa Robert d'Anjou ,
roi de Naples .
(M.
Vernes, ca. 1900). |
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