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Protagoras

Protagoras est un philosophe grec d'Abdère, né vers 480 av. J.-C., fut le premier des philosophes grecs qui prit ouvertement le titre de sophiste et fit payer ses leçons. Pendant quarante ans, il parcourut la Grèce, l'Italie méridionale, peut-être la Sicile, et partout son enseignement excita la plus vive admiration. Le début du Protagoras de Platon nous montre quel enthousiasme causait son arrivée dans une ville, et quelle foule il attirait chez ses hôtes. Bien qu'il laissât ses élèves libres de fixer eux-mêmes le prix de ses leçons, il gagna, dit Platon, plus d'argent que Phidias et dix autres statuaires. Il paraît avoir joui de l'estime de ses contemporains. Callias, Euripide, Périclès appréciaient son talent et il fut, dit-on, choisi comme législateur de la colonie grecque de Thurium. Protagoras mourut vers la fin du Ve siècle. S'il est vrai qu'il se soit noyé en allant en Sicile pour échapper à une accusation d'impiété dirigée contre lui par Pythodore, l'un des Quatre-Cents, la date précise de sa mort serait 441 av. J.-C. 

De ses écrits, assez nombreux et qui paraissent avoir eu principalement pour objet la rhétorique et la morale, il ne reste que les titres, conservés, pour la plupart, par Diogène Laërce, et un très petit nombre de fragments.

La proposition la plus célèbre de Protagoras, celle qu'il plaçait en tête de son traité De la Vérité, est ainsi présentée par Platon dans le Théétète : l'humain est la mesure de toutes choses, de l'être de celles qui sont, et du non-être de celles qui ne sont pas. De nombreux auteurs lui attribuent la même assertion à lieu près dans les mêmes termes. Voici, d'après Platon, les raisons qu'il invoquait pour l'établir : aucune chose n'est une prise en elle-même, et on ne peut attribuer, en vérité, à quoi que ce soit, aucune détermination, aucune qualité. Si l'on appelle une chose grande, elle paraîtra petite; pesante, elle paraîtra légère, et ainsi de suite, parce que rien n'est un, ni tel, ni affecté de telle qualité, mais que de la translation, du mouvement et de leur mélange réciproque, se forme tout ce que nous disons exister, nous servant pour cela d'une expression impropre, parce que rien n'est, mais tout devient. Tout est mouvement, disait encore Protagoras, et il n'y a rien de plus. Or le mouvement est de deux espèces dont chacune est infinie en nombre. Mais, quant à leur nature, l'une est active et l'autre passive. De leur concours et de leur frottement mutuel, se forment des productions infinies et rangées sous deux classes, l'une du sensible, l'autre de la sensation, laquelle coïncide toujours avec le sensible et est engendrée en même temps que lui. Comme il ne peut y avoir d'agent que par rapport à un patient, de sensible que pour la sensation, d'objet que pour un sujet, il n'y a rien qui existe ou se produise en soi et par soi, il n'y a que des relations. Protagoras expliquait, en outre, la relativité des qualités sensibles, par la façon dont naissent les sensibles et les sensations.

Le relativisme' empiriste, tel est, semble-t-il, le terme qui convient pour caractériser la doctrine de Protagoras. Il ne distinguait pas, comme l'ont cru quelques historiens, la sensation de la science, et c'est pour cela, sans doute, qu'il attaquait les sciences qui ont toujours causé le plus d'embarras aux sensualistes, les mathématiques. Protagoras était donc conséquent avec lui-même en admettant que toutes les sensations sont, également vraies, ou, ce qui revient au même, qu'elles sont toutes également fausses. A-t-il poussé la conséquence jusqu'au bout et a-t-il nié toute chose en soi, toute matière servant de substrat aux qualités sensibles? Il y a de bonnes raisons pour l'admettre. Et s'il est vrai que Protagoras ait été l'inventeur du phénoménisme, sa pensée marque dans l'histoire des idées un progrès dont on ne saurait exagérer l'importance. Mais on éprouve toujours quelque hésitation à attribuer cette doctrine à un Ancien.

Les quelques données que nous possédons sur la morale de Protagoras suffisent à montrer qu'elle n'était pas sans corrélation avec sa métaphysique. Son scepticisme lui interdisait d'admettre, en morale, la vérité d'un principe ou d'un système à l'exclusion des autres. Tout ce que le moraliste peut et doit faire, d'après lui, c'est d'inculquer aux humains les préceptes qui leur seront avantageux. Rappelle-toi, dit Protagoras dans le Théétète, ce qui a déjà été reconnu, que les aliments paraissent et sont amers au malade et qu'ils sont et paraissent agréables à l'humain en santé. il n'en faut pas conclure que l'un est plus sage que l'autre, mais il faut faire passer le malade à l'autre état qui est préférable au sien. De même, en ce qui concerne l'éducation, on doit faire passer les humains du mauvais état au bon. Le médecin emploie pour cela les remèdes, et le sophiste les discours. A la vérité, ajoute-t-il, ce qui paraît honnête à chaque cité est tel pour elle tant qu'elle en porte ce jugement, mais le sage substitue à ces objets des objets bons, qui sont et paraissent tels aux citoyens. Il n'y a donc, au point de vue théorique, de bien ni de mal. Mais il y a une prudence qui fait que l'on gouverne bien sa maison, et qui, dans les choses qui regardent la république, nous rend très capables de dire et de faire tout ce qui lui est le plus avantageux. 

C'est cette prudence que Protagoras se vantait d'enseigner. Aussi l'art de parler et de convaincre, qui était, dans les cités grecques, un si puissant instrument de succès, faisait-il l'objet principal de ses leçons. Il s'était occupé aussi des autres arts, et même des sciences naturelles, mais sans doute d'une façon superficielle, et seulement pour être à même de converser sur n'importe quel sujet. Nous n'avons aucun exemple absolument authentique du genre d'arguments que Protagoras employait, et rien ne prouve qu'il ait beaucoup contribué aux progrès de la dialectique. La rhétorique lui doit davantage. Il est le premier qui ait tenté une systématisation scientifique en cette matière et conçu la rhétorique comme un art.

Le début de son traité Sur les Dieux, qui avait motivé, dit-on, l'accusation d'impiété dirigée contre lui, est d'accord avec sa théorie de la connaissance : en ce qui concerne les dieux, y disait-il, je ne sais ni s'ils sont ni s'ils ne sont pas. L'ouvrage continuait, sans doute, par des considérations sur les avantages qu'il peut y avoir à croire aux dieux, quoiqu'on n'en puisse prouver l'existence, sur l'utilité morale et sociale de la religion, ou bien, au contraire, par des arguments dans le genre de ceux qu'Epicure invoqua, plus tard, pour prouver la nécessité de s'affranchir de toute crainte superstitieuse.

On peut faire à Protagoras, comme à tous les sophistes, le reproche que leur adresse Aristote : ceux qui préfèrent à tout la victoire, dit-il, ne sont pas scrupuleux sur le choix des moyens, et tel est précisément le cas des éristiques. En mettant ses disciples en possession d'un art qui pouvait servir à faire triompher de mauvaises causes, Protagoras ne les prémunissait pas assez contre l'abus qu'ils pouvaient être tentés d'en faire. Il paraît toutefois s'être abstenu de communiquer à la majorité de ses auditeurs ses idées sur la subjectivité de la connaissance, la relativité du juste et de l'injuste, qui eussent rendu particulièrement dangereuses les armes qu'il leur fournissait. 

Le mythe d'Epiméthée et de Prométhée que Platon met dans la bouche de Protagoras et qui reproduit, sans aucun doute, ses idées et son style, prouve qu'il s'exprimait, à l'occasion, en homme qui accepte la religion et la morale populaires. Sans doute, il ne livrait ses doctrines métaphysiques qu'à ses disciples ou au public restreint qui lisait ses livres. C'est peut-être par là qu'il faut concilier les données contradictoires en apparence, que les anciens nous ont transmises sur les idées de Protagoras en matière de morale et de religion.

C'est moins à son succès comme professeur d'éloquence qu'à sa philosophie que Protagoras a dû sa célébrité. Il y a, il est vrai, des analogies entre ses opinions et celles d'Héraclite. Mais il paraît avoir pensé le premier à soumettre la connaissance elle-même à la critique, en fondant son relativisme sur l'analyse de la sensation. Quelque imparfaite que nous paraisse cette analyse, elle n'en a pas moins été le premier effort de l'esprit pour apprécier sa propre valeur. C'est en cela que consiste l'importance historique indéniable de Protagoras. (G. Rodier).

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