|
|
|
|
Les
gens
|
|
| Arnaud
de Brescia, réformateur supplicié à Rome A rnaud de Brescia
est souvent cité parmi les précurseurs de la Réforme;
mais cette qualification ne peut être admise qu'avec quelques réserves.
Il n'eut jamais en vue qu'une part, la seconde part de l'oeuvre de ceux
que l'histoire appelle les réformateurs; car il ne paraît
avoir touché ni aux dogmes ni aux rites de l'Église. Otton
de Freisingen dit bien qu'il enseignait des erreurs sur la sainte Cène Ému des désordres, des corruptions et des conflits produits par les richesses de l'Église et par l'immixtion du clergé dans les affaires du siècle, visant la pauvreté apostolique, dont le mirage paraît avoir séduit beaucoup de ses contemporains, Arnaud prêchait une réforme morale, consistant en l'abandon complet par l'Église de tous ses biens et de tous ses pouvoirs temporels. Il fut un agitateur religieux, plutôt qu'un hérétique proprement dit. Aussi Baronius nous paraît-il avoir caractérisé judicieusement l'opposition qu'il fit au clergé de son temps, en l'appelant le patriarche des hérétiques politiques. L'oeuvre d'Arnaud
est mieux connue que sa personne, les documents faisant défaut pour
établir une histoire suivie de sa vie; plusieurs écrivains
y ont suppléé par des imaginations fantastiques. Il est probable
qu'il naquit à Brescia et il est certain qu'il y remplit, en sa
jeunesse, non l'office de prêtre, comme on l'a dit, mais les fonctions
d'un des ordres mineurs, celui de lecteur. De là, il se rendit en
France, où il devint un des fervents disciples d'Abélard.
Quand il revint à Brescia, il y répandit ses idées
sur le régime nécessaire à l'Église; et un
parti nombreux se forma contre l'évêque Manfred. Celui-ci
accusa Arnaud devant le concile de Latran (1139); mais il n'est point prouvé
que le concile ait condamné ses doctrines. On sait seulement que
Innocent
II lui imposa le silence et le bannit.
Saint
Bernard dit qu'il s'en alla en France, appelé par Abélard
qui devait comparaître devant le concile de Sens (1140). Abélard
ne se défendit pas; il appela du concile au pape. Le pape ordonna
d'enfermer séparément Abélard et Arnaud, chacun dans
un monastère En 1145, on trouve
Arnaud à Rome, au milieu d'un mouvement singulièrement favorable
à ses sentiments et vraisemblablement suscité par la propagation
de ses idées. Un peu avant la mort d'Innocent
II (1143), les Romains s'étaient révoltés contre
lui et avaient constitué un sénat. Ils voulaient rétablir
l'Empire tel qu'il existait, alors que l'empereur et le Sénat gouvernaient
le monde. Ils invitèrent Conrad III à prendre le rôle
des anciens empereurs, à ne plus permettre qu'il y eût de
pape sans son consentement, ni que les prêtres s'occupassent de gérer
les affaires temporelles. Le pape Lucius II, qui voulut combattre ce mouvement,
fut tué, en menant ses troupes à l'assaut du Capitole (1145).
Le peuple somma son successeur, Eugène III, de se contenter du pouvoir
spirituel, sans autres revenus que les dîmes et les oblations volontaires.
Le pape quitta Rome, y revint, en sortit de nouveau, y revint encore, avec
l'assistance du roi Roger et du parti modéré, mais finalement
dut abandonner la ville, pour aller mourir à Tivoli (1153). Son
successeur, Anastase IV, ne régna qu'une année. A l'avènement
d'Adrien IV, les Romains lui demandèrent de reconnaître le
régime nouvellement établi. Le pape exigea d'abord qu'on
chassât Arnaud; le Sénat refusa. Un cardinal ayant été
tué dans une émeute, Rome, pour la première fois en
son histoire, fut frappée d'interdit. Cette mesure terrifia le peuple
et le réduisit Arnaud fut obligé de s'enfuir. Il trouva un
refuge chez des barons de la Campanie; mais Frédéric Barberousse
les contraignit de le livrer. Ramené à Rome, il fut mis à
mort (1155), devant la porte del popolo, de grand matin, pour que le peuple
n'eût point connaissance de cette exécution. Les récits
varient sur le mode de son supplice : suivant les uns, Arnaud aurait été
crucifié; suivant les autres, brûlé vif, à petit
feu; suivant d'autres, pendu, puis brûlé. Cette dernière
version est la plus vraisemblabIe, à cause de la rapidité
et de la clandestinité désirables. Toutes les traditions
s'accordent à dire que son corps fut brûlé et les cendres
jetées au Tibre, de peur que ses partisans ne recueillissent ses
restes, comma les reliques L'effet qu'Arnaud de Brescia produisit sur ses contemporains atteste son ardeur et son éloquence. Quoiqu'il ne reste sur lui que les témoignages de ses adversaires, la sincérité et la pureté de ses moeurs n'ont jamais été contestées. Il était d'un désintéressement complet et d'une merveilleuse austérité, pratiquant lui-même ce qu'il réclamait de l'Église. Saint Bernard a écrit de lui : Il plût à Dieu que sa doctrine fût aussi saine que sa vie! Il ne mange ni ne boit; comme le diable, il n'a soif que du sang des âmes.Nicollini a fait un drame, dont Arnaud de Brescia est le principal personnage. Tantardini lui a élevé une statue, et son nom est resté populaire en Italie. Mais son oeuvre, comme toutes les entreprises précoces de réforme religieuse, qui n'ont pas été préparées dans les esprits et qui commencent par les choses extérieures, ne devait laisser aucun résultat durable. Son parti ne lui survécut que dans quelques disciples qui disparurent sans avoir de successeurs. En 1184, Lucius III condamna les arnoldistes, mais sans mentionner leurs doctrines. Ils sont encore nommés dans la loi que Frédéric II fit, en 1224, sur les hérétiques; mais vraisemblablement ils le sont pour mémoire, afin de ne rien oublier; car aucun fait relaté par les contemporains n'indique leur existence. (E.-H. Vollet). |
|
© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.