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al-Farabi

Abou Naçr Mohammed Ibn Tarkhân, dit Alfarabi ou al-Farabi est un philosophe arabe du Xe siècle, né à Farab, ville de la Transoxiane (Turkestan), ou Otrâr dans la province de Mawaralnahar, d'où il prit son nom, mort vers 950, avait approfondi toutes les sciences et tous les arts de son temps, et fut appelé le Second instituteur de l'intelligence
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Al Farabi.
Al-Farabi.

Il se rendit de bonne heure à Bagdad, où, sous le sceptre des Abbassides, florissaient les sciences et les lettres, et y suivit les leçons d'un chrétien, Jean, fils de Gilân (selon d'autres Geblâd), mort sous le califat d'Almoktader. Plus tard il vécut à la cour de Séif-Eddaula Ali ben-Hamdân (Seïf ed-Daulah) à Alep, et, ayant accompagné ce prince à Damas, il y mourut au mois de rédjeb de l'an 339 de l'hégire (décembre 950 de l'ère chrétienne). C'est la tout ce que nous savons de certain sur la vie de Farabi; nous passons sous silence quelques autres détails rapportés par Léon l'Africain et reproduits par Brucker (Hist. crit. philos., t. III, p. 71-73). Selon une version de sa mort Alfarabi aurait été tué par des voleurs en route après avoir quitté la cour du sultan.

Alfarabi fut un des premiers à étudier, à commenter et à répandre parmi les Arabes la connaissance d'Aristote. Ses deux principaux ouvrages sont une Encyclopédie, qui se trouve manuscrite à l'Escurial, et un Traité de musique. On a publié à Paris, en 1638, ses Opuscula varia, dans lesquels on trouve un Traité sur les sciences et un Traité sur l'entendement où il développe la doctrine d'Aristote sur ce point. Les originaux de plusieurs de ses ouvrages sont perdus, mais il en subsiste des versions hébraïques. Il fut le maître d'Avicenne.

Farabi laissa un très grand nombre d'écrits, dont on trouve la nomenclature dans l'Histoire des médecins d'lbn-Ali-Océibia et dans le Dictionnaire des philosophes de Djemâl-Eddin AI-Kifti (cf. Casiri, Biblioth. arabico-hispana escurialensis, t. I, p. 190 et 191); mais il ne nous reste de lui que quelques traités, soit en arabe, soit dans des versions hébraïques. La plus grande partie de ses ouvrages étaient des commentaires sur les écrits d'Aristote, et notamment sur ceux qui composent l'Organon. Farabi montrait toujours une grande prédilection pour l'étude de la logique, qu'il chercha à perfectionner et à répandre parmi ses contemporains; on vante surtout ses distinctions subtiles dans les formes variées du syllogisme.

Ibn-Sina (Avicenne) avoue qu'il a puisé sa science dans les oeuvres de Farabi; et si celles-ci sont devenues très rares, comme le dit le bibliographe Hadji-Khalfa, il faut peut-être en attribuer la cause au fréquent usage qu'en a fait lbn-Sina. Mais ses travaux ne sont qu'une amplification des divers traités de l'Organon, et nous ne trouvons pas qu'il ait, sous un rapport quelconque, modifié les théories d'Aristote, considérées par lui, ainsi que par la plupart des philosophes arabes, comme la vérité absolue. Dans la longue liste des ouvrages philosophiques qui lui sont attribués, ceux qui attirent le plus notre attention sont :

1° Une énumération ou revue des sciences (Ihçâ al-oloum), que les auteurs arabes présentaient comme un ouvrage indispensable pour tous ceux qui se livrent aux études. Cet écrit se trouve à la bibliothèque de l'Escurial, et Casiri (t. I, p. 189) l'a décoré du titre d'Encyclopédie, lequel, du moins par le sens que nous attachons ordinairement à ce mot; a peut-être l'inconvénient d'attribuer à l'écrit de Farabi plus d'importance qu'il n'en a. L'opuscule de Scientiis ou Compendium omnium scientiarum, publié en latin sous le nom de Farabi, est, semble-t-il, la traduction abrégée de l'Ihçâ al-oloum, qui existe aussi en hébreu dans la bibliothèque de De Rossi à Parme. Une traduction plus complète, et qui semble fidèle se trouve parmi les manuscrits latins de la Bibliothèque nationale. Cet opuscule est divisé en cinq chapitres qui portent les incriptions suivantes-

de Scientia linguae

de Scientia logicae; 

de Scientia doctrinali (c'est-à-dire des sciences mathématiques, désignées par les Arabes sous le mot riâdhiyyât, que les rabbins ont rendu en hébreu par limmoudiyyôth); 

de Scientia naturali

de Scientia civili

L'auteur énumère toutes les sciences comprises dans ces différentes classes, et donne de chacune d'elles une, définition précise et une courte notice.

De la tendance de la philosophie de Platon et de celle d'Aristote, ou Analyse des divers écrits de ces deux philosophes. Cet ouvrage, que nous ne connaissons que par la description d'Ibn-Abi-Océibia et d'Al-Kifti, se composait de trois parties : d'une Introduction, ou exposé des diverses branches des études philosophiques, de leur relation mutuelle et de leur ordre nécessaire; d'un Exposé de la philosophie de Platon et indication de ses ouvrages; d'une Analyse détaillée de la philosophie d'Aristote et d'un résumé de chacun de ses ouvrages avec l'indication précise de son but. Les philosophes arabes disent que c'est dans cet ouvrage seul qu'on peut puiser une intelligence parfaite des Catégories d'Aristote.

3° Un ouvrage d'éthique intitulé Al-sira al-fâdhila (la Bonne conduite);

4° un traité politique, intitulé Al-siâsa al-mediniyya (le Régime politique).

 « Dans ces deux ouvrages, disent les deux auteurs que nous venons de citer, Farabi a fait connaître les idées générales les plus importantes de la métaphysique, selon l'école d'Aristote, en exposant les six principes immatériels, ainsi que l'ordre dans lequel les substances corporelles en dérivent, et la manière d'arriver à la science. Il y a fait connaître aussi les différents éléments de la nature humaine et les facultés de l'âme et il a indiqué la différence qui existe entre la révélation et la philosophie; enfin il a fait la description des sociétés bien ou mal organisées, et il a démontré que la cité a besoin en même temps d'un régime politique et de lois religieuses. »
Nous savons par Ibn-Abi-Océibia que le livre intitulé le Régime politique porte aussi le titre de Mabâdi al-maudjoudât (les Principes de tout ce qui existe); c'est, par conséquent le même ouvrage dont Maimonide recommande la lecture à Rabbi Samuel Ibn-Tibbon en s'exprimant en ces termes : 
« En général, je te recommande de ne lire sur la logique d'autres ouvrages que ceux du savant Abou-Naçr Alfarabi ; car tout ce qu'il a composé, et particulièrement son ouvrage sur les Principes des choses, est de pure fleur de farine. » (Lettres de Maimonide, édit, d'Amsterdam, in-8, fol. 14, verso). 
Cet ouvrage, traduit en hébreu par Moïse, fils de Samuel Ibn-Tibbon, existe à la Bibliothèque nationale dans trois manuscrits, sous le titre de Hath'halôth hannimçaôth; son contenu s'accorde parfaitement avec la courte analyse que nous venons de donner d'après les auteurs arabes. Les six principes des choses sont : 
1° le principe divin, ou la cause première qui est unique; 

2° les causes secondaires ou les sphères célestes; 

3° l'intellect actif; 

4° l'âme;

5° la forme;

6° la matière abstraite.

Après qu'il a parlé de tout ce qui dérive de ces principes et qu'il est arrivé à l'humain, il examine l'organisation de la société, et entre dans de longs détails sur les diverses sociétés humaines et leurs constitutions plus bu moins conformes au but de notre existence humaine et au bien suprême. Ce bien, selon lui, ne saurait être atteint que par ceux qui ont une organisation intellectuelle parfaite, et qui sont parfaitement aptes à recevoir l'action de l'intellect actif; l'humain arrive au degré de prophète, lorsqu'il ne reste plus aucune séparation, aucun voile entre lui et l'intellect actif. C'est là la seule révélation admise par Farabi ; il rejetait les hypothèses des motecallemîn (voy. Maimonide, Moré Nebouchim, lre partie, à la fin du chapitre LXXIV). Tofaïl, philosophe de la secte des ischrâkiyyim, ne fait pas grand cas des travaux métaphysiques de Farabi : 
"La plupart des ouvrages d'Abou-Naçr, dit-il, traitent de la logique; ceux qui nous sont parvenus de lui sur la philosophie proprement dite sont pleins de doutes et de contradictions."
Tofaïl fait observer notamment les doutes qu'avait Farabi sur l'immortalité de l'âme; car, tandis que dans l'un de ses ouvrages de morale il reconnaît que les âmes des mechants, après la mort, restent dans des tourments éternels, il fait entendre, dans sa Politique, qu'elles retournent au néant, et que les âmes parfaites sont seules immortelles; enfin dans son commentaire sur l'Éthique d'Aristote, il va même jusqu'à dire que le suprême bien de l'humain est dans ce monde, et que tout ce qu'on prétend être hors de là n'est que folie; ce sont des contes de vieilles femmes (voy. Philosophus autodidactus, sive Epistola de Haï Ebn-Yokdhan). 

Ibn-Roschd ou Averroès, dans son traité sur l'intellect matériel ou passif, et sa conjonction avec l'intellect actif, cite également ce passage de Farabi, où il est dit aussi que la vraie perfection de l'humain n'est autre que celle qu'il peut atteindre par les sciences spéculatives. Il est certain que Farabi niait positivement la permanence individuelle de l'âme; selon lui, ce que l'âme humaine accueille et comprend par l'action de l'intellect actif, ce sont les formes générales des êtres, formes qui naissent et périssent, et elle ne saurait être apte en même temps à recevoir les intelligences abstraites et pures; car l'âme serait alors la faculté de deux choses opposées. C'est ainsi qu'Ibn-Roschd explique l'origine des doutes de Farabi, dont il cherche à réfuter l'opinion.

A son goût pour les abstractions philosophiques Farabi joignait celui de la musique. On rapporte qu'il sut faire admirer son talent musical à la cour de Séif-Eddaula. Il fit faire aux Arabes de grands progrès dans la théorie de la musique, dans la construction des instruments et dans l'exécution. Il composa deux ouvrages sur la musique : l'un, qui renferme toute la théorie de cet art, a été analysé, d'après un manuscrit de Leyde, par Kosegarten, dans la préface à son édition du Kitâb al-aghâni; Farabi y traite de la nature des sons et des accords, des intervalles, des systèmes, des rythmes et de la cadence, et il dit lui-même, dans la préface, qu'il y a suivi une méthode qui lui appartient en propre. Il ajoute qu'il a fait un autre ouvrage sur la musique, dans lequel il a exposé et examiné les différents systèmes des Anciens. C'est probablement de cet autre ouvrage que parle Andrès (Origine e progressi d'ogni letteratura, t. IV), d'après un extrait qui lui avait été fourni par Casiri d'un manuscrit de l'Escurial. Farabi y expose les opinions des théoriciens, fait voir les progrès que chacun d'eux avait faits dans cet art, corrige leurs erreurs et remplit les lacunes de leur doctrine. Dirigé par les lumières de la physique, il montre le ridicule de tout ce que les pythagoriciens ont imaginé sur les sons des planètes et l'harmonie céleste, et il explique par des démonstrations physiques quelle est l'influence des vibrations de l'air sur les sons des instruments, et comment les instruments doivent être construits pour produire des sons.

Un petit volume intitulé Alpharabii, vetustissimi Aristotelis interpretis, opera omnia quae latina lingua conscripta reperiri potuerunt, in-8, Paris, 1638, ne renferme que deux opuscules : l'un, intitulé de Scientiis, est celui dont nous avons parlé plus haut; l'autre, intitulé de Intellectu et intellecto, traite des différents sens attachés au mot intellect, de la division aristotélique de l'intellect, et de l'unité du noûs et du cet opuscule, qui déjà avait été publié dans les oeuvres philosophiques d'Avicenne (Venise, 1495) existe en hébreu dans le manuscrit hébreu n° 110 de la Bibliothèque nationale. 

Deux autres opuscules de Farabi de Rebus studio Arislotelicae philosophiae praemittendis, et Fontes quaestionum, ont été publiés en arabe, sur un manuscrit de Leyde, et accompagnés d'une version latine et de notes par Sohmoelders (Documenta philosophiae Arabum, in-8, Bonn, 1836). 

Les manuscrits des ouvrages qui restent de Farabi sont également très rares; la Bibliothèque nationale possède, outre les ouvrages déjà mentionnés, un Abrégé de l'Organon en hébreu (Manusc. hébr., ancien fonds, n° 333; Oratoire, n° 107), et deux petits opuscules se rattachant également à l'étude de la logique et au syllogisme, en arabe et en caractères hébreux-rabbiniques (Manuscr. hébr., ancien fonds, n° 383, à la suite de la Logique d'lbn-Roschd). (S. M.).



Al-Farabi, Philosopher à Bagdad au Xe siècle (bilingue arabe-français), Points, 2007. - Al-Fârâbi inaugure l'école de logique à Bagdad au Xe siècle et, avec elle, un universel composite où s'harmonisent les sources grecques de la philosophie, l'exégèse du Coran et la poésie arabe. Il approprie des cultures plurielles en vue de former al-adîb, l'honnête homme ou l'âme cosmopolite. Lire Le Livre de la religion en même temps que le Compendium des Lois de Pluton et les petits traités sur L'Art des poètes donne une idée de ce programme intellectuel. Il y va d'exigences pratiques et de stratégies discursives: avec la "loi divine" (al-saria) et son acception platonicienne, c'est la dynamique du droit qui nous est présentée. Avec la "sagesse" (al-hikma), c'est une philosophie argumentative et contextualisée que l'on découvre. Un glossaire thématique et terminologique ainsi qu'un dossier historique accompagnent ce travail de lecture des textes où la langue philosophique arabe d'al-Fàrâbi peut à chaque moment être comparée à sa traduction française. (couv).
 
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