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Histoire politique et sociale > Le Moyen âge]
Le Moyen Âge
L'Europe Latine
L'époque qui a suivi la disparition de l'Empire romain d'Occident se signale par la formation ou la consolidation de nouvelles entités politiques sur les territoires où s'étendait auparavant la puissance de Rome. Autour de l'Église, ultime institution ayant survécut, et des pouvoirs locaux, germes des futures féodalités, puis des royaumes véritables se sont constitués. La papauté elle-même eut ses propres États, occupant une large portion de la péninsule italienne. Mais les héritiers de l'espace latin sont principalement issus des populations germaniques qui au cours des derniers siècles de l'Empire ont infusé dans son territoire. Ces nouveaux maîtres élevèrent à leur profit, sur ses ruines, des royaumes en s'appliquant à conserver les formes de l'administration romaine auxquelles la population indigène était accoutumée. Les Wisigoths formèrent ainsi un royaume en Espagne et au Sud de la France, les Ostrogoths eurent le leur en Italie et au nord-ouest des Balkans. La puissance franque prit ensuite de l'ampleur avec Charlemagne, vainqueur des Saxons, allié de l'Église, qui écrasa et finit par soumettre les autres Germains jusqu'à l'Elbe et même les Slaves jusqu'à l'Oder. Il mit sur sa tête la couronne d'empereur d'Occident (800).

A la mort de Charlemagne (814), l'empire franc, devenu le plus puissant État de l'Europe articule une vaste portion de l'histoire du Haut Moyen âge. Il comprenait toute la Gaule, la Germanie jusqu'à l'Elbe et à la Bohème et, en outre, il avait fait reconnaître plus on moins efficacement son autorité sur les pays de l'Est jusqu'à l'Oder, sur la Bohème et sur l'ancien royaume des Avars jusqu'à la Tisza et à la Save; en Italie il s'étendait jusqu'au Sud de Rome et comptait le duché de Bénévent comme un vassal; au Sud des Pyrénées il possédait la Marche d'Espagne, c.-à-d. le revers méridional de la chaîne. L'arrivée en 711 des Arabes dans la péninsule ibérique y  avait mis fin  au royaume wisigoth. Et presque toute l'Espagne était désormais sous la domination du califat de Cordoue; les chrétiens n'avaient  conservé leur indépendance qu'au Nord-Ouest dans le petit royaume des Asturies. Dans les îles Britanniques, les royaumes anglo-saxons tenaient l'Angleterre, mais les populations indigènes, Bretons, Pictes et Scots, conservaient leur autonomie dans le pays de Galles, en Écosse et en Irlande

L'empire de Charlemagne se brisa en trois morceaux - France, Italie, Allemagne - après sa mort. Sur un vaste espace, la chrétienté s'organisa alors en une hiérarchie puissante qui engloba à la fois les personnes et les terres, l'ordre laïque et l'ordre ecclésiastique, et dans laquelle durent trouver place tous les organismes du corps social. Ce fut le régime féodal. Établi en fait selon des modalités diverses selon les lieux, il commença à devenir le moule social dans lequel une grande partie des populations européennes (principalement en France et en Angleterre) demeurèrent pressées pendant plusieurs siècles. Ce milieu donna naissance à des institutions, à des moeurs, à des idées, à une littérature et à un art très particuliers et d'un développement très original, dont l'ensemble constitue la civilisation médiévale (de l'Europe latine).

L'Europe connu une dernière vague d'invasions, mais qui eurent un caractère différent de celles qu'avait affecté l'Empire romain finissant.  Les Vikings, pirates arrivant de Scandinavie par mer sur les côtes de l'Europe occidentale, puis partant de la Normandie pour conquérir l'Angleterre et la Sicile, représentent ainsi le dernier ban de la curée germanique. A l'Est, des Finnois étaient venus d'Asie; après les Huns et les Avars, c'étaient les Hongrois (Magyars) qui, par la vallée du Danube, pénétrèrent jusqu'au coeur de l'Europe, Après eux, l'ère des grandes invasions fut close et les populations se trouvèrent définitivement fixées, du moins à l'Ouest la Vistule et des Carpates. Quant aux incursions des Sarrasins, venus du Sud, elles s'apparentent d'avantage à des raids de bandes de pillards qu'à une véritable invasion.

En Europe centrale, la Germanie avait rapidement grandi; ses souverains étaient devenus, avec Othon le Grand, héritiers de la couronne de Charlemagne (962), régnant de la Meuse à la Vistule, de la Baltique jusqu'à Rome, disposant d'abord de la tiare à leur gré, puis luttant, depuis Hildebrand, contre la papauté qui finit par triompher dans cette grande lutte du sacerdoce et de l'Empire; le Saint-Empire s'émietta dans le morcellement féodal à la mort de Frédéric II (1250). 

Durant cette période, l'unité du sentiment religieux, à défaut d'unité politique, avait entraîné les chrétiens d'Europe à la conquête de la Palestine (1095). C'est le temps des Croisades, il durera deux siècles, se soldera par un désastre politique et militaire, mais aura au moins  le mérite de pousser les Médiévaux à sortir de leur enlisement culturel. Le combat contre les Musulmans en Espagne a, lui, été beaucoup plus long. Cette guerre, dite de Reconquête (Reconquista), menée depuis le VIIIe siècle, avait repoussé les musulmans dans le Sud de la péninsule lbérique et donné naissance aux royaumes de Léon, de Navarre, de Castille, d'Aragon, dont Isabelle et Ferdinand , dits les Catholiques, réunirent, vers la fin du XVe siècle, les couronnes sur leur tête, et au royaume du Portugal.

La conquête et la conversion avaient amené au christianisme les Slaves de l'Ouest. Les Hongrois s'étaient fait baptiser (1000), et leur royaume, qui s'étendait des Carpates à l'Adriatique, couvrait de ce côté le monde chrétien contre de nouvelles invasions asiatiques. Guillaume de Normandie avait conquis l'Angleterre (1066), et le pape avait consacré sa conquête. Ainsi, pendant la longue et laborieuse période du Moyen âge, les principaux États de l'Europe moderne se constituèrent-ils progressivement. Après le croisades, c'est-à-dire aux XIIIe et XIVe siècles, la puissance féodale, essentiellement rurale, s'effaça progressivement au profit de la puissance royale, elle-même en relation avec la montée en puissance des centres urbains. Cela est peut-être moins vrai pour l'Allemagne où l'affirmation impériale devra encore attendre un peu. Pour la France et l'Angleterre, cette période coïncidera aussi avec une interminable succession de conflits, la Guerre de Cent ans. La France, ruinée, s'en tirera au moins en parvenant, avec Louis XI, à l'unité politique (1459). 

Dates clés :
476 - Disparition officielle de l’Empire romain d’Occident

711 - Les Arabes en Espagne.

800 - Charlemagne, empereur d’Occident

856 - Les Vikings commencent leurs raids.

926 - Les Magyars commencent leurs raids.

1066 - Guillaume le Conquérant s'empare de l'Angleterre.

1095 -1270 - Les Croisades.

ca. 1212 - "Croisade" des Albigeois.

1337-1453 - Guerre de Cent ans.

1378-1417- Grand schisme d’Occident.

1453 - Prise de Constantinople par les Turcs.

Le Haut Moyen âge

L'intervalle de temps qui sépare la chute de l'Empire romain d'Occident de l'époque des Croisades correspond à ce que l'on nomme ordinairement le haut Moyen âge.

Le Ve siècle.
Au premier siècle du Moyen âge, le Ve depuis notre ère, la puissance romaine n'est plus qu'une fiction. Les deux empires romains, irrévocablement séparés, ne sont pas gouvernés plus de soixante ans par la famille de Théodose, dont l'un des petits-fils qui règne en Occident, poignarde de sa main le général Aëtius, le seul défenseur qui restât à l'empire depuis la mort de Stilicon. Rome, déjà prise deux fois par Alaric et par Genséric, qui ont dédaigné de la garder, voit à peine les empereurs que lui imposent successivement des chefs germains, jusqu'à ce qu'elle devienne le camp des Hérules qui effacent le titre d'empire d'Occident. L'élève des Grecs de Constantinople, Théodoric, qui commence, en Italie, une courte série de rois ostrogoths, préfère à Rome une ville obscure du nord, Ravenne.

C'est du Ve siècle que datent encore plusieurs établissements des peuples dits barbares en Europe. Les Burgondes ou Bourguignons viennent de la Germanie s'établir sur la Saône et le Rhône, tandis que les Wisigoths s'emparent des provinces situées entre les Pyrénées et la Loire, et bientôt d'une partie de l'Espagne, où les ont suivis les Vandales, qui se transportent ensuite avec Genséric en Afrique. En Gaule, les peuples de l'Armorique, voisins de l'océan Atlantique, ont secoué le joug des Romains et ont formé une confédération. Le pays au nord de la Loire a subi les courses des Francs qui se fixent autour de Paris avec leur premier roi chrétien Clovis. La Grande-Bretagne a aussi son invasion germanique : les Saxons y viennent de la Chersonèse des Cimbres.

Le VIe siècle.
Après la déposition, en Italie, de Romulus Augustule, dernier empereur d'Occident, auquel succèdent en quelques années deux barbares, l'Hérule Odoacre et l'Ostrogoth Théodoric,  l'Afrique est enlevée aux Vandales ariens, et rentre sous la loi de Constantinople, l'Italie n'est arrachée que pour quinze ans par les généraux byzantins aux successeurs de Théodoric. Les Lombards commencent avec Alboin un nouveau royaume d'Italie, qui se perpétuera jusqu'au temps de Charlemagne. Rome n'appartient que de nom aux empereurs d'Orient. Par les progrès du christianismedans les classes dirigeantes, par la docilité des chefs barbares qui se font catholiques en Gaule, en Espagne, déjà aussi en Grande-Bretagne, même par les dissensions qui s'élèvent dans le sein de l'Église, les évêques de Rome agrandissent leur autorité, et étendent les prérogatives de leur primauté ecclésiastique.

La puissance des Ostrogoths est comme anéantie en Italie, mais celle des Wisigoths est seule maîtresse du Sud-Ouest de la France et de l'Espagne, depuis l'incorporation des Suèves; ils la garderont, au milieu de discordes que perpétue le mode de succession élective, jusqu'à l'invasion des Arabes au VIIIe siècle.

La Gaule présentait un singulier mélange d'anciens débris de la population gauloise que vinrent renforcer des Celtes chassés de la Bretagne insulaire par les Germains, de familles romaines, de Wisigoths qui vont être refoulés dans la Septimanie, d'Ostrogoths et de Bourguignons qui ne gardent pas longtemps leur indépendance, de Francs enfin à qui restera la possession du pays. Clovis a fait beaucoup de ruines et n'a point fondé un empire régulier comme Théodoric l'avait tenté en Italie. Sa conversion sert puissamment à ses conquêtes. Cinquante ans après lui, sur cette terre, morcelée en plusieurs royaumes suivant l'usage germanique, on ne voit qu'un chaos de batailles et d'assassinats que dominent les noms de Frédégonde et de Brunehaut.

La Bretagne, contrairement aux autres pays de l'Occident, a accepté et gardé en même temps dans son sein deux peuples venus des terres germaniques, les Saxons, dont les établissements au commencement du siècle étaient presque complets dans le sud de l'île, les Angles, qui fondent trois royaumes au nord-est et au centre. Le principal fait de l'histoire de l'Heptarchie au VIe siècle , est l'introduction du christianisme catholique dans le royaume saxon de Kent par le moine Augustin, envoyé du pape Grégoire.

Le VIIe siècle.
Le peu que les Grecs ont en Italie appartient à des exarques indépendants. Les progrès des Lombards sont ralentis par les dissensions qu'engendre l'oligarchie militaire. Une heureuse position maritime, un gouvernement libre sous un chef électif et à vie, appelé duc ou doge, placent Venise en dehors des prétentions des Lombards et des Grecs qui ont également besoin de ses vaisseaux et de son industrie.

Les Francs sont ceux qui ont subi la révolution intérieure la plus décisive. Le pouvoir passe, après Dagobert, des mains des rois fainéants (Les Mérovingiens) aux maires du palais : d'intendants de la maison du roi, ces maires deviennent ministres et généraux d'armées; ils sont plus que les rois à la fin du siècle. Mais les luttes civiles de la Neustrie et de la Bourgogne font tomber le pouvoir suprême aux mains d'un duc austrasien de la maison d'Héristal

Les progrès de la foi catholique sur l'arianisme, l'accroissement des privilèges de l'Église qui, en Espagne, s'élève même jusqu'à la puissance politique, dominent l'histoire des Anglo-Saxons, des Wisigoths et des Lombards. Les moines de l'Irlande auront des émules dans ceux de la Grande-Bretagne; et il ne sera pas rare que des rois germains préfèrent le couvent au trône.

Le VIIIe siècle.
Les Anglo-Saxons sont en proie aux guerres civiles. La suprématie semble enlevée aux Saxons par les Angles pendant le règne d'Offa. Les Lombards jettent un assez vif éclat sous leurs rois Liutprand, Astolphe et Didier. Lorsqu'ils ne se contentent pas d'attaquer les Grecs; lorsqu'ils font trembler les pontifes romains, que les hérésies et les violences des empereurs iconoclastes ont placés à la tête de l'Italie orthodoxe et de la républiqueromaine, ces princes attirent contre eux les armes de Pépin le Bref et de Charlemagne.

Pépin le Bref, maire du palais des trois royaumes, après la retraite de Carloman, avait détrôné  le dernier roi fainéant. Vainqueur des Saxons, des Bavarois, des Musulmans, des Lombards, du duc mérovingien d'Aquitaine, il avait tracé la voie des conquêtes et des améliorations sociales à son fils Charlemagne. La puissance de Charlemagne s'étendra sur presque tout l'Occident. La royauté lombarde est détruite. Quoique le maître de l'Italie se réserve la dignité de patrice et reçoive bientôt celle d'empereur, les évêques de Rome trouveront l'affermissement de leur pouvoir temporel dans cette révolution qui semblait devoir l'annuler complètement. Rome, siège de l'Église, ne sera pas la résidence du nouvel auguste; et les papes administreront le territoire romain comme délégués de l'empereur d'Occident, en attendant qu'ils s'affranchissent de toute tutelle étrangère.

Les conquêtes de Charlemagne sont d'un effet moins solide, que le zèle qu'il a mis à soumettre ses peuples par les lois et par la religion. Il fonde et retient dans sa main, avec despotisme un gouvernement intérieur qui domine tous les éléments confus de la société. Dans un monde où les droits, les privilèges étaient à la merci de la force et des circonstances, où l'on comptait autant de législations particulières qu'il y avait de traditions diverses, soumises ou tributaires, où l'aristocratie des bénéficiers et le clergé n'avaient pas de pouvoirs circonscrits, il fut instauré des assemblées nationales. Et les envoyés royaux chargés de veiller à l'exécution des capitulaires contribuèrent à la centralisation nouvelle.

Le IXe siècle.
Quand s'ouvre le IXe siècle, deux grands règnes continuent, celui d'Haroun al-Rachid et celui de Charlemagne. Pour Charlemagne, il meurt tout entier en 814. Après lui, l'histoire de la seconde dynastie des rois francs rappelle celle de la première après Clovis. L'empire d'Occident s'affaiblit par des partages dont Louis le Débonnaire est la première cause et la victime. On ne retrouve que de loin en loin des traces du gouvernement central et de la restauration des études, qui sont les principaux titres de gloire de Charlemagne. Dans chacun des royaumes, que forme le démembrement consacré à Verdun, les entreprises de la noblesse et du clergé sur l'autorité royale favorisent, en France au moins, la diffusion des principes féodaux. Les grands ayant enfin, sous Charles le Chauve, rendu héréditaire la possession des terres et des offices qu'ils avaient reçus du roi, sont autant de petits monarques exerçant tous les pouvoirs régaliens. La féodalité, par l'établissement des arrière-fiefs, couvre le territoire tout entier. Les vassaux ont pour sujets la masse de la population inférieure, propriétaires roturiers, vilains et serfs attachés à la maison ou à la glèbe. Les rois restent sans domaine et sans autorité.
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La renaissance carolingienne

Le haut Moyen âge fut une époque de grossièreté et de violence. A eux seuls le droit criminel et la procédure le témoignent suffisamment. Les Carolingiens, non plus que les Mérovingiens, ne pouvaient avoir l'idée de réformer des moeurs qui avaient étendu partout leur empire, dans les palais comme dans les églises. Le principe germain de la légitimité de la vengeance avait porté ses fruits; Charlemagne lui-même ne put empêcher les guerres privées.

Dans une pareille société, le travail industriel et intellectuel était naturellement peu développé. On sait quel prix énorme les objets manufacturés atteignirent aux temps mérovingiens, et quelle était la maladresse des artistes de tout genre. La compilation dite de Frédégaire est un exemple de la misère intellectuelle des VIIe et VIIIe siècles. 

Au temps de Charlemagne, il y a eu pourtant une sorte de renaissance. Rien à voir avec la Renaissance, et le terme est sans doute malheureux, mais ce fut tout de même une époque où l'on voit poindre ça et là des efforts de la culture savante et des arts pour revenir au jour. Charlemagne ouvrit des écoles, y appela des maîtres étrangers (le fameux Alcuin). Il favorisa les lettres et les arts. Lui-même étudia pendant ses loisirs la grammaire, la rhétorique, l'astronomie, et, chose fort rare alors, apprit à écrire.

Si les idées morales restent obscures et les moeurs barbares, du moins on fait autre chose que de se battre on de labourer la terre. Les villes du Midi, qui étaient restées en relations avec l'Italie et l'Orient, n'eurent plus le privilège exclusif d'un commerce prospère; la police des routes et des fleuves fut assurée partout, au moins pour quelque temps. Le réveil de l'esprit fut encore plus remarquable et plus durable; les naïfs pédants de l'Académie palatine allumèrent une petite lampe qui continuera de briller dans les cloîtres, vacillera sans doute jusqu'à presque s'éteindre au Xe siècle, mais resplendira de nouveau et pour de bon à partir du XIIIe siècle.

Les pirates scandinaves (Vikings) s'élancent sur les côtes de la Manche et de l'Atlantique, ravagent les provinces, assiègent Paris comme ils font de Nantes, d'Orléans, de Bordeaux. Une famille féodale; issue de Robert le Fort, illustrée par la résistance qu'elle oppose à ces Northmans, donne un roi à la France.

En Italie et en Allemagne, les divisions de principautés que Charlemagne avait eu de la peine à faire rentrer sous sa domination, imposée à tous, sont des cadres tout faits pour la féodalité : les ducs de Spolète, de Bénévent, de Frioul; les ducs de Saxe, de Bavière, de Souabe, ne permettront pas au pouvoir royal de s'affermir. Entre le Rhin supérieur, le Jura et les Alpes (Bourgogne transjurane); entre les Alpes, le Rhône et la mer Méditerranée (Bourgogne cisjurane), seigneurs et évêques seront plus indépendants que les deux nouveaux rois leurs suzerains.

Les Sarrasins, qui font de la Sicile leur repaire, tiennent dans l'effroi les côtes de la Gaule et de l'Italie dévastées. Les Hongrois ou Magyars recommenceront dans l'Allemagne chrétienne les courses des Huns

Un pays, au nord-ouest, sort de l'anarchie, pendant que les autres s'y plongent. En Angleterre, l'heptarchie a fait place au gouvernement d'un seul roi; celui de Wessex, qui s'impose à toute la Bretagne. Les trente dernières années de ce siècle appartiennent au règne d'Alfred le Grand : les Anglais reconnaissent en lui le fondateur de leur puissance, de leur marine, de leur liberté, de leurs meilleures institutions; il a repoussé les Danois, établi l'université d'Oxford, encouragé et cultivé les sciences et les arts, affermi l'usage du jury.

Dans ces conditions, on n'est pas surpris de l'accroissement de l'autorité pontificale; la cour de Rome humilie Louis le Débonnaire, excommunie un de ses petits-fils et dispose de la couronne impériale d'Occident. Il faut qu'Hincmar, archevêque de Reims, prenne la défense des droits du pouvoir temporel et de l'Église gallicane, et empêche l'institution d'un légat du saint-siège pour la France.

Le Xe siècle.
La maison des Carolingiens s'éteint d'abord en Germanie, où la royauté, d'héréditaire, devient élective; tandis qu'au contraire les dignités qui n'avaient été que de simples commissions confiées à des ducs, à des comtes, etc., restent là, comme partout, héréditaires. Le chaos de l'Allemagne commence à se débrouiller sous le premier prince saxon porté au trône par élection on s'affranchit par une victoire du tribut payé aux Hongrois; Henri l'Oiseleur fortifie les villes, institue des milices et des jeux militaires, qui donnent la première image des tournois; son fils, Othon le Grand, vainqueur des Danois, des Bavarois rebelles, des Bohémiens insoumis, renouvelle l'œuvre de Charlemagne en Italie.

La dynastie carolingienne avait fini dans la péninsule italienne avec le roi Bérenger Ier, qui ne pouvait, défendre le territoire contre les Hongrois venus du Nord et contre les Sarrasins venus du Midi. L'anarchie féodale était au comble dans ce malheureux pays : deux courtisanes ambitieuses, Théodora et Marozie , ont été à la tête des factions et ont disposé même du siège de saint Pierre. Un fils de Marozie a exercé seul l'autorité civile à Rome. Un de ses petits fils s'est emparé du ministère pontifical et l'a uni ainsi au pouvoir civil.

Tour à tour bienfaiteur des papes et leur maître, Othon le Grand détrône le roi Bérenger Il d'Ivrée, ceint la couronne des Lombards et se fait sacrer à Rome en qualité de chef de l'empire. La dignité impériale doit être inséparable dés royaumes de Germanie et d'Italie. En échange des serments et de l'hommage du pape, Othon fait à l'Église romaine de magnifiques promesses. Les trois premiers Othon laissent poindre en Italie les institutions municipales et quelques germes de liberté publique qui se développeront contre les empereurs. Les privilèges accordés aux évêques allemands, qui sont faits ducs et comtes avec des droits régaliens, sont aussi des semences d'anarchie et de révolutions.

En France, la dynastie carolingienne se flétrit de plus en plus. La Neustrie est cédée aux Vikings (Normands), à titre de vassaux de la couronne; les Hongrois pendant près d'un demi-siècle dévastent la France à l'est, et les Sarrasins au sud. Les chefs de la féodalité se font rois : Hugues Capet, duc de France, le possesseur d'une des sept grandes principautés, subdivisées elles-mêmes, et presque à l'infini, en petites seigneuries, prend la place du dernier carolingien, et commence une troisième dynastie, en réunissant à son duché le titre de roi et la faible puissance que le système féodal avait laissée à cette dignité.

Le pape donne à son autorité spirituelle une extension qui devient redoutable même pour les rois : la politique a autant de part que les raisons canoniques à l'excommunication et à l'interdit dont sont frappés Robert le Saint, fils de Hugues Capet, et le royaume de France. Il ne se tient au Xe siècle aucun concile général. Il y a peu d'hérésies nouvelles. Sylvestre Il, sera le "pape de l'an mil". Plus connu dans le monde des lettres et des sciences sous le nom Gerbert d'Aurillac, c'est lui qui conçut le premier l'idée des croisades.

Le temps des Croisades

Le XIe siècle.
De nouvelles révolutions agitent tout le nord de l'Europe : les Scandinaves s'abattent sur l'île Britannique qui n'échappe aux assauts du Danois Knut le Grand, récemment converti, que pour subir le joug despotique de la royauté et de la féodalité normandes qu'apporte en 1066 le Guillaume le Conquérant. Ce triomphe durable d'un vassal des Capétiens est le signal des longues rivalités de la France et de l'Angleterre.

Les Byzantins, ennemis du saint-siège, perdent l'Italie méridionale, dont les nouveaux conquérants, venus de la Normandie française, font hommage au pape qu'ils ont vaincu : les coutumes féodales et la langue de la France prennent possession de l'Italie comme de l'Angleterre. La Sicile, disputée aux Sarrasins par les Normands, est maintenant le poste avancé de la chrétienté contre l'islam. L'amour du butin et un chimérique espoir de conquête poussent les maîtres de la Pouille au delà de l'Adriatique contre les sujets schismatiques de l'empire byzantin. Pendant des siècles, les Normands, les Allemands, les Français, qui se succéderont dans la possession de l'Italie du sud, se laisseront aller, avec le même entraînement, à d'ambitieux projets d'agrandissement qui ne se réaliseront pas.

La France, illustrée par les conquérants de l'Angleterre, de la Pouille et de la Sicile, par les fondateurs du comté de Portugal, qui sera ravi aux Maures, ne se signale pas alors par la vie de ses rois. La maison capétienne est une des moins puissantes entre les grandes maisons féodales, la royauté reste comme un droit sans exercice.

La suprématie politique appartient à l'Allemagne, tant que le saint-siège est occupé par des princes faibles on indignes. Les désordres et les troubles se renouvellent à Rome comme pendant le Xe siècle, et cependant les empereurs, toujours menacés par une noblesse turbulente en Germanie, ont de la peine à contenir l'Italie du nord, où les seigneurs féodaux, les évêques, les cités qui ressuscitent les anciennes institutions municipales, arment séparément, et quelquefois s'unissent pour l'indépendance. L'excès de l'anarchie ramène la paix, qu'affermit pour un peu de temps une constitution publiée par Conrad, le premier empereur de la maison franconienne qui donnera quatre princes en cent ans. Le règne de son fils Henri III le Noir est l'une des époques où les Romains et les papes ont été le plus directement assujettis à la puissance impériale.

Mais pendant les dix-sept années qui suivent sa mort, les scandales de simonie, de cupidité, et de violence, qui signalent le gouvernement des ministres de son jeune fils Henri IV, font un étrange contraste avec la grande oeuvre de réformation universelle qu'accomplit le moine toscan Hildebrand, pour rendre à l'Église sa moralité et son indépendance, lesquelles serviront à fonder l'autorité temporelle de Rome. Hildebrand, devenu Grégoire VII, suit sans fléchir sa pensée dominante, pour soutenir et étendre les droits du sacerdoce engagés surtout dans la triple question du célibat des prêtres, de la simonie, et de l'investiture laïque; il menace et la France et l'Angleterre, et les États du Nord, mais surtout l'Allemagne. Pour la première fois un empereur est excommunié et déposé, comme si le pape pouvait ôter des couronnes qu'il ne peut pas donner. Telle est la force de ces anathèmes que, même après la mort d'Hildebrand, que l'amitié et les secours de la comtesse Mathilde et du Normand Robert Guiscard n'ont pu maintenir à Rome, l'empereur est incapable de réprimer ni les révoltes de ses sujets, ni les attentats de ses propres fils.

Alors que l'Europe et l'Orient chrétien étaient en proie au schisme ou à l'anarchie féodale; au milieu des passions religieuses et politiques que réveillait la querelle du sacerdoce et du pouvoir temporel; quand des peuples, nouvellement établis sur des terres qu'ils veulent garder, bornent leur horizon au pays conquis, Pierre l'Ermite, un pèlerin qui a vu le triste état des chrétiens de la Palestine, et le pape Urbain II, Français comme lui, appliquent encore une des pensées de Gerbert et de Grégoire VII, en prêchant la croisade. Pierre entraîne vers les lieux saints, contre les Turcs seldjoukides et contre les Fatimides, six cent mille soldats, multitude indisciplinée qui essuie de sanglants revers, surtout avant l'arrivée de l'armée des chevaliers venus de la France ou de l'Italie normande. Pour la masse de ce peuple fanatisé, il s'agit d'acquérir le ciel en délivrant le tombeau de Jésus profané par les musulmans.

Le XIIe siècle.
A partir du XIIe siècle, les grands États de l'Europe sont moins étrangers les uns aux autres. Les croisades leur créent des intérêts communs. La querelle des investitures, qui se continue sous le nouveau roi d'Allemagne, le parricide Henri V, agite même l'Angleterre : le concile de Reims, tenu en France, prépare la solution que l'Allemagne reçoit de l'assemblée de Worms, que l'Église entière reçoit du premier concile général de Latran, convoqué aux portes de Rome. Le schisme qui naît de la double élection pontificale d'Innocent II et d'Anaclet II partage toute l'Europe : il porte atteinte à la fois à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle du saint-siège. Le Normand de Sicile Roger Il devient un roi puissant, redoutable même pour son suzerain, l'évêque de Rome, par la réunion de la Pouille et de la Calabre à la Sicile. Arnaud de Brescia, moine austère et éloquent, mais animé de l'esprit révolutionnaire, applique au gouvernement civil de Rome des maximes d'indépendance qu'il tenait peut-être d'Abélard, son maître en théologie et son ami. L'arbitre de la chrétienté, celui dont la sagesse et la fermeté sont invoquées dans toutes les questions religieuses et politiques, est un moine de France, saint Bernard, issu d'une noble famille de Bourgogne. 

Pacificateur de l'Italie et de l'Allemagne, défenseur des droits des papes légitimes, mais jamais au détriment des libertés particulières à chaque nation, docteur ardent contre les hérétiques, sermonaire savant et enthousiaste, habile à manier la langue vulgaire à l'aide de laquelle il fait descendre les vérités de la foi à l'oreille du peuple, prédicateur de la croisade, conseiller des papes et des rois, saint Bernard remplit de son nom trente années du XIIe siècle. Vers le moment où il meurt, les deux grands principes qui sont en rivalité dans le monde la puissance des rois et celle de l'Église, viennent de se forger de nouvelles armes; mais ces armes pacifiques ne suffiront pas aux passions avides de combat. La renaissance du droit romain, enseigné par les jurisconsultes de Bologne, avant qu'un manuscrit du Digeste de Justinien' fût trouvé dans le pillage d'Amalfi, favorisait l'extension de l'autorité des rois, surtout de celle des empereurs. L'Église opposera au droit romain le droit canonique : le recueil du moine Gratien « Concorde des canons discordants» devient le texte d'une jurisprudence ecclésiastique fondée sur les maximes de suprématie, que cherchait à appliquer la cour de Rome.

L'honnête et modeste royauté des Capétiens, Louis le Gros et Louis le Jeune, semble bien pâle à côté de la vie turbulente et passionnée des rois d'Angleterre et de Germanie, Henri Il Plantagenet et Frédéric de Souabe.

Le pouvoir royal, sous Louis VI, s'est fait aimer en protégeant les faibles : cependant l'établissement des communes, prouvé par les chroniques et les chartes, n'est pas l'oeuvre directe du roi; son intervention, souvent acquise à prix d'argent, se borne à confirmer les privilèges que les transactions avec les seigneurs ou que l'insurrection a valus aux bourgeois. La piété de Louis le Jeune donne une nouvelle force morale à la royauté sans ajouter beaucoup à sa force matérielle.

En Angleterre, la maison de Guillaume le Conquérant se renouvelle; Henri Plantagenet, le fils de Mathilde, qui elle-même n'avait pu garder le trône, possède, au moment où il devient roi, la Normandie, le Maine, l'Anjou, le Poitouet la Guyenne; il réunit ainsi les droits de son père, de sa mère et de sa femme. La Bretagne, fief de France, et l'Irlande n'auraient sans doute pas été ses seules acquisitions, s'il n'avait entrepris de lutter contre l'Église, si sa force ne s'était brisée contre la résistance inébranlable de l'archevêque Thomas Becket. Thomas, assassiné, devient un martyr: Henri Il est réduit à s'humilier devant le tombeau du saint. Ses enfants se révoltent, et il ne laisse en mourant, à l'Angleterre, qu'un fils féroce et un fils lâche : Richard Coeur de Lion et Jean sans Terre. Le jeune roi de France, Philippe-Auguste, protégé, par politique, les fils contre le père, comme Louis le Jeune a protégé l'archevêque contre le roi.

En Allemagne, les commencements de Frédéric Barberousse promettent un heureux règne. Neveu et successeur de Conrad de Souabe, et par là chef des gibelins, il tient en même temps par les liens du sang à la famille guelfe qui a donné un empereur, Lothaire de Saxe; il semble destiné à éteindre ou à suspendre les fureurs des deux factions. Lorsqu'il tente de replacer l'Italie sous la domination impériale, il a contre lui le saint-siège, qui n'a plus à craindre Arnaud de Brescia, et les villes lombardes confédérées; le pape soutient une cause nationale, en se mettant à la tête du parti de l'indépendance italienne. Le règne d'Alexandre III est le plus long et le plus célèbre pontificat du XIIe siècle. Cependant les antipapes, que l'empereur lui oppose pendant vingt-deux ans, affaiblissent l'autorité du chef de l'Église. Les Italiens auraient dû saisir cette occasion de se réunir en un seul corps de nation par les liens d'un gouvernement fédéral : avec une constitution réglée selon les voeux des peuples et l'importance politique de chacun, l'Italie serait demeurée libre. Lorsque Frédéric, après une défaite de ses armées, est forcé de consentir à la paix, la ligue lombarde se dissipe d'elle-même, et les discordes intestines recommencent. 

Les papes, les Vénitiens, les Vikings n'ont pas les mêmes vues que les autres Italiens. Venise, dont les armes sont victorieuses en Syrie, dans l'archipel, en Calabre, dans le territoire de Padoue, et sur divers points de l'Italie, prétend rester maîtresse de l'Adriatique, au détriment du roi d'Allemagne et des Normands; elle reçoit dans ses murs Alexandre III, et offre sa médiation pour la paix. Le mariage symbolique de Venise avec la mer est déjà un fait accompli elle règne sur l'Adriatique et bientôt elle régnera dans l'Archipel; à l'intérieur, l'aristocratie se constitue, et presque tous les pouvoirs de l'assemblée générale sont donnés à un grand conseil. Les Normands, qui règnent sur les Deux-Siciles, au milieu des sanglantes intrigues de cour, ne laissent pas convertir en domination réelle la suprématie nominale du saint-siège; elle persévère dans les traditions chevaleresques qui entraînaient ses princes contre les Grecs d'Orient, aussi bien que contre les Sarrasins de l'Afrique.

Ce beau domaine féodal, peuplé de Normands, de Byzantins et de Sarrasins, passe, par un mariage, à la maison de Souabe, qui prétend ;aider aussi la Toscane, portion de l'héritage de la comtesse Mathilde au nord des États de l'Église. Le nouveau roi des Deux-Siciles, Henri VI, succède comme empereur à Frédéric Barberousse qui a dépouillé la maison Welf de ses fiefs de Bavière et de Saxe. Ses sept années de règne sont horribles : peu de princes ont été plus durs; il est surtout le fléau de la Sicile où il fait abhorrer la maison de Souabe. Richard Coeur de Lion, en regard d'un tel contemporain, paraît moins cupide et moins cruel : ses prouesses de Palestine, lors de la Troisième Croisade, et les lâchetés de son frère Jean sans Terre font ombre à ses vices. Philippe Auguste est le premier prince de l'Europe, à la fin du siècle, en attendant le pape Innocent III. Depuis Alexandre III, qui, pour soustraire l'Église au schisme, a réglé que l'élection d'un pape serait consommée par la réunion des deux tiers des suffrages des cardinaux, la succession de cinq papes en dix-huit ans affaiblit la puissance de la cour de Rome.

Le sud-ouest et le nord-est de l'Europe ne sont plus tout à fait en dehors des destinées communes de la chrétienté. La première partie du siècle est employée, par les chrétiens de l'Espagne, à se constituer à l'intérieur, tout en repoussant les Maures. Saragosse et Lisbonne, enlevées aux infidèles, cette dernière avec le concours d'une armée de croisés, deviennent les capitales des royaumes d'Aragon et du Portugal : ce sont des maisons d'origine bourguignonne qui occupent les trônes de Portugal et de Castille; les comtes de Barcelone deviennent rois d'Aragon. Le peuple des villes et des campagnes, appelé, comme le clergé et la noblesse, à la guerre sainte sous, l'étendard de la foi et de l'indépendance, commence à participer, par ses députés, aux délibérations des cortès, qui forment l'assemblée nationale en Aragon et en Castille. Lorsque les Almohades, fondateurs d'un nouvel empire maure, se jettent sur la péninsule, la création des ordres religieux militaires entretient, le zèle des chevaliers : les États chrétiens ne périront pas.

Le XIIIe siècle.
Le XIIIe siècle est celui où les institutions du Moyen âge ont pris le plus de développement et d'activité, en conservant leurs formes si diverses, dans l'ordre de la politique, de la religion, des études ou des lettres : l'état des gouvernements, des moeurs et des opinions se ressent de la variété des faits et des mouvements qui s'accomplissent. Le siècle s'ouvre par le pontificat d'Innocent III. L'Europe entière éprouve l'influence de ce pontife; les États d'Italie le reconnaissent pour protecteur; il excommunie et dépose l'empereur Othon IV, de la maison des Welfs (Guelfes), qu'il avait d'abord reconnu; il ôte la Grande-Bretagne à Jean sans Terre, la concède à Philippe Auguste, la reprend à Philippe et la déclare un fief du saint-siège. Il ordonne des croisades. Une de ces expéditions ravit, contre son gré et malgré ses anathèmes, l'empire grec aux princes byzantins; l'usurpation qui fait empereur de Constantinople un comte de Flandre, et qui donne le quart de l'empire aux Vénitiens, rend au saint-siège la suprématie sur les Grecs schismatiques. Une autre croisade verse la noblesse et le clergé du nord de la France sur les riches possessions des Albigeois, les hérétiques du midi : l'hérésie sera extirpée par la destruction des populations, autant que par les prédications ardentes des moines dominicains. Une troisième guerre religieuse arrache, par la victoire de Tolosa, l'Espagne chrétienne aux Almohades d'Afrique. Innocent préside des conciles, établit des monastères, compose des livres mystiques : sa vaste correspondance embrasse toutes les affaires importantes qui ont occupé l'Europe depuis 1198 jusqu'en 1216. Le pape semble digne de cette domination universelle, même par la culture et l'étendue de son esprit. Il ranime dans l'Église le goût de l'étude : s'instruire est l'un des actes d'obéissance qu'il exige de tous les ecclésiastiques, séculiers ou réguliers. Presque tous ses successeurs, jusqu'à la fin du siècle, avec moins de talent et moins d'autorité que lui, suivent pourtant et maintiennent la direction qu'il a imprimée au monde. 

La suprématie politique ne fléchit guère entre leurs mains; mais leurs prétentions semblent empreintes d'iniquité, quand ils dépouillent les derniers princes de la maison de Souabe pour leur substituer, dans les Deux-Siciles, les indignes princes de la maison d'Anjou. Boniface VIII, qui ferme le siècle, compromettra la puissance du saint-siège par les efforts téméraires qu'il fera pour l'accroître. La science, arme si nécessaire même ceux qui ont déjà la force, ne manque pas à la cour de Rome : les Décrétales, de Grégoire IX, complétées par un sixième livre, le Sexte, de Boniface VIII, contribuent à étendre la juridiction ecclésiastique. Les légats, dans chaque royaume de la chrétienté, font respecter les décisions du Saint-siège, comme autrefois les proconsuls romains celles du sénat.

La prise de Constantinople par les Grecs de Nicée, qui reconstituent un empire pour deux siècles, a peu de retentissement en Europe : on ne s'intéresse pas au sort d'une petite maison féodale de France, qui tombe du trône; les Vénitiens seuls en sentent un cruel contrecoup, par la supériorité maritime que prennent leurs rivaux, les Génois. La dernière croisade, pendant que l'Orient est en feu, que les Mamelouks se font redouter des Français, des Syriens et des Mongols, va toucher la côte d'Afrique, et n'a d'autre résultat que de hâter la mort de saint Louis (Louis IX). Les Mamelouks achèvent de chasser de la Palestine les Templiers, les Chevaliers teutoniques et toute la milice des chrétiens de l'Occident dont ils enlèvent les dernières places.

Les États de l'Europe occidentale subissent de grandes vicissitudes. Les Anglais expient un crime domestique de leur roi Jean sans Terre, par la perte de tout ce qu'ils ont sur le continent, à l'exception de la Guyenne. Le règne de Philippe-Auguste est une des époques de l'agrandissement du pouvoir royal en France et de l'affaiblissement de la puissance des seigneurs : la victoire française de Bouvines frappe du même coup l'aristocratie rebelle, le roi d'Angleterre et la maison des Welfs dans la personne d'Othon IV de Brunswick. La Grande charte, imposée par les barons anglais à Jean sans Terre, n'est pas une constitution générale; mais le triomphe des nobles préparera celui de toute la nation. En France, après le court règne du fils de Philippe-Auguste, qui dans ses expéditions contre les Albigeois consomme la ruine des comtes de Toulouse, la minorité de Louis IX aurait pu exposer la royauté aux mêmes périls que le gouvernement tyrannique des Plantagenets avait attirés sur la royauté anglaise. La régence de Blanche de Castille, et les qualités personnelles de saint Louis, assurent, sans despotisme comme sans usurpation, la suprématie du pouvoir royal contre l'aristocratie, l'indépendance du territoire contre les Anglais alliés de seigneurs qui se sont révoltés. Ce règne, qui n'est que trop plein de du fracas militaire du aux croisades, l'est aussi de toute celle qu'un roi de France peut acquérir par les soins du gouvernement et par la direction suprême des affaires. 

Le roi d'Angleterre, son contemporain Henri III, est aux prises avec l'aristocratie, qui veut réformer elle-même le gouvernement. L'ambition du chef de la rébellion, le comte de Leicester, est cause de la première convocation des députés des communes au parlement. L'enfantement douloureux des libertés constitutionnelles en Angleterre ne fut pas stérile pour la paix. Édouard Ier, exalté par ses triomphes dans le pays de Galles et en Écosse, fort de ses alliances sur le continent, s'il n'eût été maintenu par la grande charte et par les parlements, eût imité le despotisme de Philippe le Bel. Ce petit-fils de saint Louis, roi plus habile, mais moins honnête que son père, Philippe le Hardi, qui a jeté maladroitement la France dans les affaires de l'Espagne et de la Sicile, voit bien les intérêts réels du royaume et de la royauté : il est célèbre par ses guerres avec l'Angleterre et la Flandre, par son alliance avec l'Écosse, par la substitution de la loi royale aux coutumes anarchiques de la féodalité, et des légistes aux pairs-chevaliers. Il se rencontre avec un pape despote comme lui : la lutte commence quand s'ouvre le XIVe siècle.

L'Allemagne et l'Italie surtout sont remuées bien plus profondément. La maison de Souabe, exclue d'abord du trône impérial par Innocent III, y est rappelée par lui, au détriment du prince welf. Frédéric Il est le bienfaiteur de ses sujets héréditaires des Deux-Siciles; mais le reste de l'ltalie combat contre lui, Grégoire IX et Innocent IV l'excommunient, le déposent, ruinent sa puissance et créent des anti-Césars. Affranchis de la domination germanique, les peuples lombards ne savent pas vivre en peuples libres : les factions guelfe et gibeline ont encore leurs drapeaux dans toutes les cités. La maison de Romano est la terreur de la Lombardie orientale quand elle succombera, les Scaliger et les Carrare exerceront les mêmes cruautés. Milan passe des mains despotiques des Torriani à celles des Visconti; Venise se sauve de l'anarchie et du despotisme étranger en remettant ses destinées à une formidable oligarchie; la république de Gênes, agitée par des troubles intérieurs, change perpétuellement les noms, les rapports, le système des magistratures. La Toscane est partagée en plusieurs républiques, quelquefois liguées, plus souvent rivales; Florence, riche par l'industrie, au milieu des violentes fureurs des guelfes et des gibelins, essaye de constituer son gouvernement démocratique. La terre des Deux-Siciles est le tombeau des fils et du petit-fils de Frédéric Il. Charles d'Anjou, appelé contre eux par les papes, rend exécrable le nom de la France, surtout en Sicile : les vêpres siciliennes donnent cette île aux Aragonais; les deux royaumes subsistent ainsi longtemps séparés et ennemis.

L'anarchie de l'Allemagne, depuis le milieu du siècle, favorable à la puissance des seigneurs et à l'affranchissement des villes, qui forment la ligue du Rhin et l'association commerciale de la Hanse, ne cesse que par l'élévation au trône impérial de Rodolphe de Habsbourg. Le puissant roi de Bohème est terrassé; l'Autriche passe aux mains du fils de Rodolphe, qui cependant ne lui succédera pas dans le titre d'empereur. Rodolphe n'a obtenu que par d'importantes concessions la faveur ou l'indulgence de la cour de Rome: il ne vient pas en Italie.

Le XIIIe siècle est fécond pour l'Espagne chrétienne. Depuis la défaite des Almohades à Tolosa, plus de cinquante années sont employées par les rois de l'Aragon, par ceux de la Castille et de Léon qui ne forment qu'un royaume depuis 1230, à repousser les Maures vers les montagnes de Grenade. La piété chevaleresque de Ferdinand III le Saint; le goût des lettres, de l'astronomie et de la science des lois d'Alphonse X le Savant; placent la Castille au premier rang ; l'extension de son territoire arrête dans la péninsule les progrès de deux autres États chrétiens, l'Aragon et le Portugal mais déjà l'Aragon cherche fortune dans les îles de la Méditerranée. La Navarre, presque réunie à la France par des alliances de famille, est pour ainsi dire en dehors de l'Espagne. L'invasion nouvelle des Mérinides d'Afrique n'entame pas beaucoup le territoire chrétien c'est à la Castille, le plus puissant des quatre États, à en supporter le poids. L'Aragon et la Castille commencent à éprouver les luttes intestines de l'aristocratie et de la royauté sous des princes dont le règne ne manque cependant ni de force ni d'éclat, sous Alphonse X qui a reçu des électeurs allemands le titre d'empereur, sous Pierre III lui a enlevé la Sicile aux Français.

La fin du Moyen âge

Le XIVe siècle.
Ce siècle, qui sert comme de transition entre le Moyen âge et l'âge moderne, voit se produire simultanément en Europe bien des révolutions fécondes, auxquelles les peuples devront leur indépendance ou leur organisation intérieure. L'Écosse, la Flandre, et l'Helvétie combattent pour s'affranchir de leurs maîtres ou de leurs voisins : Rome a son tribun Rienzi, pendant que les papes s'obstinent à résider à Avignon. La grande peste, dite de Florence (Les pestes au Moyen âge), suspend les affaires tumultueuses de l'Europe, car tous les États sont en même temps atteints par le fléau. Paris allume au coeur de la France, embrasée déjà par la guerre qui doit durer plus de cent ans avec l'Angleterre, les passions démagogiques : la Jacquerie menace de ruine les châteaux et ébranle la société dans ses fondements (La Guerre de Cent Ans). L'empire d'Allemagne présente dans le même temps un frappant contraste : sous la main du rusé et cupide Charles IV, qui fait bon marché des droits sur l'Italie, parce qu'il ne veut pas essayer de les reconquérir par la guerre, l'anarchie féodale s'organise à force de diplômes et de cérémonies (bulle d'or).

Le grand schisme met en question la puissance temporelle, et porte atteinte à la puissance spirituelle des papes. L'Angleterre, déjà remuée par l'audacieux Wiclef; la France, dont les discordes avaient été comprimées par Charles V le Sage; la Flandre, formidable par ses corps de métiers, sont le théâtre d'un mouvement révolutionnaire qui semble concerté entre les trois pays. L'Italie a comme donné le signal par les troubles sanglants de Florence. La grande lutte entre Venise et Gènes, la dernière qui soit glorieuse pour les Génois, puisqu'ils n'ont pas su constituer un gouvernement qui les mette à l'abri de l'anarchie; les crimes de la maison Duras, vengeant la maison de Hongrie des forfaits de Jeanne de Naples; en Lombardie, la chute sanglante des maisons de podestats au profit des Visconti de Milan et des oligarques de Venise, couronnent le XIVe siècle pour l'Italie. La liberté et la vraie démocratie ne sont nulle part sur cette terre, dont les héros sont maintenant des condottieri.

L'Angleterre, dans ce siècle, renverse deux de ses rois, et retrouve un gouvernement plus ferme sous les princes que le parlement appelle au trône. Les Anglais ont chassé un roi despote, les Allemands un empereur ivrogne et débauché; la France garde en attendant mieux un pauvre roi fou. A l'une des extrémités de l'Europe, en Espagne, les libertés constitutionnelles des différents États chrétiens, et l'énergie guerrière des populations, arrêtent le despotisme de rois souvent cruels, et sauvent la péninsule des invasions africaines des Mérinides, mais les Maures garderont Grenade encore pendant près d'un siècle. En Orient, la décrépitude de l'Empire byzantin et les progrès des Turcs animés par le fanatisme religieux et militaire, annoncent une révolution prochaine : une croisade de chevaliers français et allemands ne peut que fournir aux janissaires l'occasion d'une grande victoire sur les bords du Danube.

La première partie du XVe siècle.
La première partie du XVe siècle finit en 1453, à la prise de Constantinople par les Turcs ottomans (D'osman à Bayézid II). Le grand schisme domine l'histoire de tous les états chrétiens. Les conciles de Pise, de Constance et de Bâle nomment chacun à son tour un pape : le premier pour remplacer deux pontifes rivaux; le second pour appliquer les principes de réformes déjà posés et qui furent encore laissés en oubli; le troisième pour couvrir les prétentions démocratiques et révolutionnaires d'une fraction de l'Église et tenir tête au pape légitime de Rome, qui s'appuie sur un autre concile, le concile de Florence. La condamnation des hérétiques de Bohême est l'oeuvre des pères de Constance; ceux de Florence décrètent la réconciliation des Églises latine et grecque, sans pouvoir réveiller les sympathies de l'Occident en faveur des Grecs enveloppés par les Turcs; la supériorité des conciles généraux sur les papes, proclamée à Constance et à Bâle, n'empêche pas Nicolas V, qui triomphe avec le concile de Florence, de raffermir et de propager en Italie la puissance du saint-siège.

L'Allemagne semble avoir fait le sacrifice de ses anciens droits sur la péninsule : l'empereur Robert, choisi par les électeurs ecclésiastiques; Sigismond, le second fils de Charles IV; Frédéric III, prince de la maison d'Autriche renouvelée, qui a régné depuis sans interruption, hasardent de courtes apparitions en Italie. Rome pourrait redevenir le centre de la nation italienne, soustraite à la tutelle germanique. Les empereurs songent surtout à agrandir et à faire prospérer leurs États héréditaires. Leur pouvoir impérial est trop limité par la diète, qui fait les lois, les traités, les alliances, les déclarations de guerre, exerce la haute police, et se réserve même clés attributions judiciaires; les membres immédiats du corps germanique sont partagés en quatre classes : le collège des électeurs, celui des princes, le corps des villes libres et impériales, le corps de la noblesse immédiate.

Sous des empereurs faibles, sous des papes rivaux, les factions guelfe et gibeline se sont presque éteintes en Italie. A Milan, les Visconti, après avoir longtemps lutté contre Venise pour empêcher ses conquêtes en terre ferme, laissent aux Sforza, famille d'aventuriers braves et heureux, un duché encore considérable , nais difficile à garder. Les Médicis s'étudient à calmer les agitations des florentins pour leur faire goûter tous les fruits de la liberté, du culte des lois, de l'industrie et des lettres; Pise et Livourne, au pouvoir de Florence, lui donnent les avantages des villes maritimes, sans l'exposer aux mêmes périls. Naples, qui a vu se renouveler, sous les princes de la maison de Duras, les anciennes luttes angevines, est enfin conquise par les Aragonais de Sicile. Alphonse, roi d'Aragon et des grandes îles de la Méditerranée, se rend digne de régner sur des Italiens, par la protection qu'à l'exemple du pape et des Médicis il accorde aux beaux-arts.

Il domine à la fois les deux péninsules. La Navarre passe par un mariage sous l'influence de son fils dont l'ambition cause des luttes parricides. La Castille ne connaît plus que les guerres, de la noblesse contre le roi. Les Portugais vont chercher sur la côte atlantique de l'Afrique des expéditions saintes et des courses d'aventures qui leur préparent un siècle de gloire et de prospérité commerciale.

Le siècle s'ouvre en France par un lamentable spectacle : la démence du roi, les intrigues et les perfidies de la reine Isabeau de Bavière, les rivalités sanglantes des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne, toutes deux d'origine royale; des massacres rendus pour des massacres au sein de Paris; l'assassinat pour l'assassinat. Henri V de Lancastre qui n'étant pas, comme son père, obligé de donner tous ses soins à s'affermir sur un trône usurpé, avait recommencé la guerre de France. La bataille d'Azincourt est complétée par le traité de Troyes (La Guerre de Cent Ans). Le peuple de France, accablé de tous les fléaux, en proie aux soldats, aux seigneurs, aux impôts, à la famine, aux maladies contagieuses, n'abandonne pas le légitime successeur du roi Charles VII doit de recouvrer le royaume autant à l'intervention de Jeanne d'Arc, qu'à la bravoure de la petite noblesse, bientôt même au duc de Bourgogne, chèrement racheté au parti national, et à l'argent de Jacques Coeur, qui fut ensuite exilé et dépouillé. La France sort de ses ruines par la ferme énergie du roi, qui ne fait grâce ni aux seigneurs traîtres ou cupides, ni au dauphin ambitieux. Au moment où les Anglais quittent enfin le continent, ils s'agitent dans leur île au sein des factions nées de l'opposition des maisons de Lancastre et d'York qui, toutes deux, descendaient d'Édouard III. (Ch. D.).

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