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Saint
Paul ou l'apôtre des Gentils, l'une des personnalités
les plus éminentes du christianisme à ses dé buts;
l'on peut essayer de reconstituer son oeuvre au moyen des livres du Nouveau
Testament ,
notamment des Actes des Apôtres
et des treize lettres un épîtres
(aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, aux Ephésiens, aux
Philippiens, aux Colossiens, aux Thessaloniciens, à Timothée,
à Tite et à Philémon) conservées
sous son nom.
Né à Tarse en Cilicie
d'une bonne famille juive vers l'an 10 de l'ère
chrétienne, Saul (Saül) ou Paul - selon une double appellation,
hébraïque et grecque alors usuelle - acheva son éducation
à Jérusalem
et manifesta de bonne heure un grand zèle pour sa religion. Il se
prononça sans hésitation contre le mouvement messianique
qui se dessinait autour de la personne de Jésus
de Nazareth, mis à mort à Jérusalem sous le gouvernement
de Ponce-Pilate et, d'après ses propres déclarations, se
mit au premier rang des persécuteurs de la nouvelle secte. Dans
son zèle pour l'orthodoxie traditionnelle, il aurait même
accepté du souverain sacrificateur à Jérusalem une
sorte de commission pour rechercher et inquiéter les adhérents
de la secte « nazaréenne » qui se trouvaient dans l'importante
ville de Damas .
C'est au cours du voyage entrepris à cet effet que Paul modifia
brusquement son attitude; de persécuteur du christianisme,
il devint son champion et propagateur le plus résolu, en suite de
l'événement connu sous le nom de « conversion »
et que ses biographes nous rapportent en l'entourant de circonstances surnaturelles,
selon le goût de l'époque.
«
Saül, disent les Actes des Apôtres ,
ne respirant que mort et menaces contre les disciples du Seigneur, était
allé trouver le souverain sacrificateur et lui demander des lettres
pour les synagogues de Damas ,
afin que, s'il trouvait des gens de cette croyance, il les amenât,
hommes et femmes, enchaînés à Jérusalem.
- Comme il était en chemin et qu'il approchait de Damas, tout à
coup une lumière, qui venait du ciel, l'enveloppa de sa clarté.
Et étant tombé par terre, il entendit une voix qui lui dit
: Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu? - Il dit : Qui
es-tu, seigneur? - Le Seigneur répandit : Je suis Jésus,
que tu persécutes, etc. ».
A la suite de cette apparition, Saul, dit
Paul, aurait été instruit dans la doctrine chrétienne
par les disciples de Jésus eux-mêmes,
qu'il s'était proposé de malmener. Paul, dans l'Epître
aux Galates, se contente d'une allusion très sobre aux circonstances
de sa «-Conversion » ; il s'exprime
ainsi :
«
Lorsque Celui qui m'avait choisi dès le sein de ma mère et
qui m'a appelé par sa grâce, jugea à propos de me révéler
intérieurement son fils afin que je l'annonçasse parmi les
païens, etc. ».
Comme tous les mystiques,
saint Paul se considère comme ayant été l'objet d'une
démarche particulière de la divinité, le désignant
pour son apostolat. C'est une manière adroite - l'histoire des grands
mouvements religieux nous en présente maint exemple - d'affirmer
son originalité, de décliner l'intervention d'un «
maître » dont on se déclarerait l'humble disciple. Saint
Paul ne reconnaît d'autre initiateur que Dieu.
«
Une de ses affirmations les plus constantes, dit un théologien protestant,
A. Sabatier, c'est qu'il ne tient son évangile d'aucun homme, mais
de la révélation directe de Jésus-Christ
à son âme, qu'il est apôtre non par la volonté
des hommes, mais par celle du Christ et du Père; aussi, pour entrer
dans sa nouvelle carrière, n'a-t-il eu souci ni besoin de consulter
la chair et le sang, c.-à-d. les Douze ou ceux qui avaient vu le
Seigneur durant sa vie terrestre; il a trouvé en lui-même
ou, pour mieux dire, dans la grâce de Dieu qui l'appelait à
ce ministère, la force et l'autorité de l'accomplir avec
une pleine effiicacité et vertu. - On peut voir par là quel
sens il faut attribuer à cette expression « mon Evangile »,
qui revient si souvent sous la plume de l'apôtre. Il ne s'agit point
d'un système de théologie, élaboré par son
nie, mais d'une vérité qui lui a été donnée
par Dieu avec mission de la prêcher. C'est la révélation
qu'il a reçue dans sa conversion, et qu'il appelle sienne, parce
quelle est pleinement indépendante du témoignage des autres
apôtres et subsiste en dehors d'eux. »
L'apôtre
Paul nous apparaît ainsi comme une nature entière et jalouse;
venu au christianisme après les
autres apôtres, il affecte de méconnaître la supériorité
que constituait en leur faveur la circonstance d'une désignation
directe par Jésus; il affirme, non sans
quelque infatuation, que la « théophanie » ou «
christophanie » dont il a été honoré lui-même,
le met sur le même pied que ceux-ci. C'est certainement à
ces prétentions excessives, maintenues avec une roideur voulue,
à cette « intransigeance », qu'il faut faire remonter
l'origine des conflits violents où saint Paul se trouve constamment
engagé. L'âpreté qu'il apporte dans la défense
de ses prérogatives envenime les dissidences secondaires et fait
de la vie de ce remarquable homme d'action une succession de crises pénibles.
S'il a servi puissamment la cause du christianisme naissant, il a contribué,
d'autre part, à engager la secte nouvelle dans la voie des polémiques
personnelles et des discussions dogmatiques. Saint Paul émet de
bonne heure la prétention de poursuivre son apostolat, sans contrôle
aucun de la part du premier groupe des disciples de Jésus, sur le
terrain de la propagande chez les «-païens-»,
c.-à-d. chez les païens judaïsants, en laissant aux Douze
le soin de conquérir à leur cause les juifs proprement dits.
Ses affirmations à cet égard, notamment la déclaration
bien connue :
«
L'évangélisation des incirconcis m'a été confiée,
comme celle des circoncis a été confiée à Pierre,
attendu que celui qui a fait de Pierre l'apôtre des circoncis a fait
également de moi l'apôtre des Gentils »,
se heurtent visiblement à la vieille
tradition qui répartit l'évangélisation du monde païen
entre les douze apôtres au lendemain de
l'Ascension de Jésus
et notamment à la déclaration de l'Évangile selon
saint Matthieu
:
«
Allez et, instruisez toutes les nations en les baptisant au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit ».
Il est très remarquable que les chefs
de la Réforme protestante aient
adopté saint Paul pour leur patron; forts de son exemple, ils battent
en brèche la tradition et la hiérarchie en s'appuyant sur
des révélations directes.
Si l'on place la « conversion »
de saint Paul en l'an 35 de l'ère chrétienne, voici quels
seront les éléments probables de sa biographie, d'après
Sabatier. - Sa carrière apostolique aurait duré une trentaine
d'années, que l'on peut répartir entre trois périodes.
Première période essentiellement
missionnaire, de l'an 35 à l'an 52 : 35, conversion de Paul; 38,
premier voyage à Jérusalem;
38 à 49, missions diverses en Syrie et en Cilicie ,
Tarse et Antioche;
50-51, premier grand voyage missionnaire, Chypre
et la Galatie ;
52, conférence de Jérusalem.
Deuxième période, les grandes
luttes et les grandes épîtres ,
de l'an 52 à 58: 52 à 54, deuxième grand voyage missionnaire
d'Antioche
à Corinthe;
53-54, lettres aux Thessaloniciens; 54, retour à Antioche,
discussion avec Pierre; 55-57, mission à
Ephèse
et en Asie; 56, lettre aux Galates; 57 (Pâques),
première lettre aux Corinthiens; 57 (automne), deuxième
lettre aux Corinthiens; 57-58 (hiver), séjour à Corinthe,
lettre
aux Romains; 58 (Pentecôte), emprisonnement
de Paul.
Troisième période, la Captivité,
de l'an 58 à date inconnue : 58-60, captivité de Cesarée ,
lettres
aux Ephésiens, aux Colossiens, à Philémon; 60
(automne), départ pour Rome; 61 (printemps), arrivée à
Rome; 62 ou 63, lettre aux Philippiens; 63, fin du récit
des Actes des apôtres ,
avec lequel nous perdons tout fil conducteur.
«
La première période de l'apostolat de Paul, dit Sabatier,
qui dura dix-sept ans et qui nous est la plus mal connue, fut surtout remplie
par des travaux missionnaires. Il conquiert alors parmi les païens
le théâtre sur lequel nous le trouvons plus tard établi
et où il pourra lutter d'une façon triomphante contre les
intrigues des judaïsants. Cette première prédication
ne devait pas ressembler à sa polémique. Les récits
de la mort et de la vie de Jésus, les preuves
de sa résurrection, sa propre conversion apportée en témoignage
et surtout es longs développements des preuves scripturaires devaient
en faire le fonds habituel. »
L'importante ville d'Antioche,
intermédiaire désignée entre les civilisations de
l'Orient et de la Grèce ,
semble le centre où l'activité du propagandiste trouve les
éléments d'un réel succès.
«
Paul a ici élu domicile, dit Sabatier. Antioche sera désormais
pour toutes ses courses missionnaires son point de départ et son
point d'arrivée. Ainsi se formaient dans l'Eglise
primitive comme deux mondes, ayant chacun sa capitale et ses représentants
: le monde judéo-chrétien et le monde pagano-chrétien.
»
Alors se pose la grosse question du maintien
ou de l'abrogation de la loi mosaïque. En prêchant le «
salut» uniquement par la foi en la mort et en la résurrection
de Jésus-Messie, l'ardent missionnaire ne compromettait-il pas le
judaïsme?
Quelques-uns proclamaient la nécessité de la circoncision;
pour participer aux bienfaits du christianisme,
fallait-il nécessairement passer par le judaïsme avec toutes
ses exigences, ou pouvait-on se contenter d'un minimum d'observances? C'est
la question qui fut portée devant la réunion assez improprement
dénommée « Concile de Jérusalem-»;
les « Douze » paraissent avoir accepté une mesure transactionnelle,
qui n'engageait pas l'avenir. Nous nous trouvons ici en présence
de deux documents : d'une part, les assertions de Paul lui-même dans
l'épître aux Galates; de l'autre, les indications du Livre
des Actes des Apôtres .
Beaucoup des théologiens du XIXe
siècle, sous l'influence de leurs préférences protestantes,
ont accepté sans hésitation les indications émanant
de l'apôtre des Gentils; nous ne saurions
partager leur confiance, saint Paul apportant en ces matières un
esprit étroit et passionné qui n'est pas une garantie d'exactitude
absolue. Sabatier lui-même accorde que,
«
en somme, la conférence de Jérusalem,
visant à l'édification pratique. et à la paix, avait
voilé plutôt que résolu la contradiction des principes
», en sorte que « l'accord intervenu ne pouvait être
qu'une trêve » et que, à brève échéance,
le conflit devait reparaître « plus profond et plus violent
».
(
Saint
Paul.
Y avait-il, en réalité, une
« contradiction de principes » entre les Douze, représentants
officiels de la première pensée chrétienne et le fougueux
missionnaire qui, venu le dernier, se refusait à s'incliner sous
la règle commune? Je me permets d'en douter. La condamnation elle-même
de Jésus paraît inexplicable s'il,
ne s'est pas heurté aux institutions traditionnelles du judaïsme;
lorsqu'on prétend nous représenter les douze apôtres
et leurs adhérents comme les plus scrupuleux observateurs de la
loi mosaïque, on semble moins soucieux de traduire exactement les
faits que de dresser un acte d'accusation contre les Juifs qui ont refusé
de reconnaître le Messie dans la personne de Jésus de Nazareth.
Le diacre Etienne, au supplice duquel Paul, encore jeune, applaudissait,
s'était déjà engagé dans la voie libérale;
il ne parle pas autrement que ne devait faire par la suite l'apôtre
des Gentils.
Les Actes des Apôtres
revendiquent pour saint Pierre lui-même
l'initiative de la propagande en dehors des cercles de la stricte observance
judaïque. On s'étonne, en conséquence, de voir éclater
en l'an 54, deux ans à peine après la conférence de
Jérusalem,
le conflit dAntioche,
à propos duquel saint Paul nous raconte qu'il fit la leçon
à saint Pierre dans les termes les plus hautains : c'est lui, du
moins, qui présente ainsi les choses à son avantage. Il semble
toutefois que, à partir de ce moment, saint Paul rencontra en tous
lieux une sérieuse opposition, dont il ne put triompher qu'au prix
des plus pénibles efforts. Ces conflits n'auraient-ils pu être
évités par des allures plus conciliantes? Comment s'expliquer
que, dans des communautés qui devaient tout à saint Paul,
celui-ci ait pu voir les esprits se détourner de lui? Impatient
de tout partage, il n'a voulu associer personne à son œuvre, sinon
des hommes de second ordre acceptant docilement ses directions, et il soulève
des orages on son autorité est sur le point de sombrer. C'est peut-être
aussi par là que la personne de saint Paul mérite de survivre.
Son dogmatisme, en effet, est parfaitement déplaisant; la démonstration
qu'il tente du christianisme, de ce qu'il
appelle avec orgueil « son Evangile », est une accumulation
de sophismes et d'arguties; mais sa passion personnelle est comme une lave
qui emporte les obstacles. Il a su passionner ses contemporains, tout en
les engageant dans les voies scabreuses du dogmatisme théologique,
comme, à quinze siècles de distance, il devait fournir des
armes à la Réformation religieuse de Luther
et de Calvin. Avec des hommes de ce caractère,
les questions les plus simples s'enveniment; des dissidences sans importance
aboutissent à des ruptures violentes. J'en trouve l'aveu dans le
langage que tient un des plus ingénieux commentateurs de saint Paul,
A. Sabatier-:
«
Dans ses heures de crainte, Paul se demandait s'il n'avait pas excédé
(dans ses communications) la mesure de la prudence et de la charité.
Son éloquence et son autorité, une fois de plus, l'emportèrent.
C'est dans l'émotion toute vibrante encore de son âme qu'il
dicta notre seconde épitre aux Corinthiens, dont les premiers chapitres
sont comme lui client de délivrance et les derniers comme les éclats
d'une triomphante ironie. C'est de cette lettre que, la personnalité
de l'apôtre se dégage le mieux dans toute son originalité
et avec ses dramatiques contrastes de force intérieure et de faiblesse
physique, de vigueur d'esprit et de tendresse d'âme, de sensibilité
irritable et d'héroïsme moral. »
La dernière partie de la vie de saint
Paul se perd dans les ténèbres. Le livre des Actes des
Apôtres
s'interrompt brusquement après nous avoir dit que saint Paul, dans
les conditions d'une captivité peu rigoureuse, put poursuivre «
pendant deux ans » son apostolat dans la capitale de l'empire romain.
Succomba-t-il en 64 lors de la persécution de Néron?
Fut-il remis en liberté pour subir le dernier supplice après
une nouvelle période d'activité? Le plus sage est de s'en
tenir à la première hypothèse.(Maurice
Vernes). |
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