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Rapport ou Relation

Dans la langue courante, le mot rapport prend souvent le sens étroit de ressemblance; en philosophie, il désigne toute espèce de relation, non seulement la ressemblance et la différence, mais encore la succession, la coexistence, la causalité, la finalité, etc. A ce point de vue, l'idée de rapport ou de relation est une des plus générales qui existe dans l'entendement humain. Aristote en fait une des premières catégories aussitôt après la substance, à côté de la qualité et de la quantité ; mais certains modernes, et par exemple Renouvier, ont pu prétendre que c'était la catégorie première et universelle, nécessairement impliquée dans toutes les autres. Il est certain que nous ne pouvons penser les choses qu'à la condition de les distinguer, de les comparer entre elles, en un mot de les rapporter les unes aux autres. 

Penser, c'est voir ou imaginer des rapports. Néanmoins, si l'on veut pousser jusqu'au bout l'analyse des idées, il semble que l'idée de rapport rentre dans l'idée plus générale de manière d'être ou d'attribut, laquelle s'oppose dans une suprême et irréductible antithèse à l'idée d'être ou de sujet, l'être étant ce dont on affirme la manière d'être, et celle-ci étant ce qu'on affirme de l'être. Toutes les fois qu'une manière d'être appartient en propre à un être considéré isolément, sans qu'il soit ou qu'il paraisse nécessaire de faire intervenir un autre être, c'est là ce qu'on nomme une qualité; mais toutes les fois qu'une manière d'être est conçue comme appartenant indivisiblement à deux ou plusieurs êtres, de sorte qu'elle cesse d'exister ou d'être conçue aussitôt qu'on prend un de ces êtres à part des autres, ce genre de manière d'être est ce qu'on appelle un rapport. 

Par exemple, la ressemblance est sans doute un attribut, car on dit que A ressemble à B; mais c'est un attribut qui est, pour ainsi dire, à cheval sur deux sujets à la fois ; car si vous concevez A et B séparément, la ressemblance s'évanouit. Le rapport ne se pose donc dans l'esprit qu'autant que les deux termes y sont posés en même temps et enveloppés dans un même acte de pensée. Aussi est-il bien difficile de comprendre ce que peut être un rapport, abstraction faite de toute intelligence, et s'il est vrai, d'autre part, que les choses ne sont rien pour nous, abstraction faite de leurs rapports, le principe fondamental de l'idéalisme se trouverait ainsi démontré. 

Quoi qu'il en soit, on peut faire sur la nature du rapport deux hypothèses entièrement opposées, à savoir : ou bien que le rapport que nous établissons entre deux termes existe déjà dans ces termes eux-mêmes et que l'esprit l'y perçoit en même temps qu'eux et de la même manière; ou bien, au contraire, que le rapport est inséparable de l'acte de l'esprit qui le pose, qu'il est identique à cet acte même et par conséquent qu'il n'existe dans les termes qu'au moment où l'esprit l'y introduit. De ces deux hypothèses, la première qui paraît être celle du réalisme vulgaire et du positivisme scientifique fait du rapport une réalité en soi, distincte et indépendante de la connaissance que nous en pouvons acquérir, de l'idée que nous en pouvons avoir : que nous le sachions ou non, les rapports sent dans les choses : nous les constatons, nous ne les faisons pas. Ils sont objectifs, au même titre que les phénomènes eux-mêmes. La seconde, qui est celle de l'idéalisme kantien (Criticisme), en fait une forme de la connaissance, une catégorie que l'esprit, en vertu de sa structure, applique spontanément aux phénomènes, une loi a priori de l'expérience et de la pensée. Les rapports ne sont dans les choses que parce que nous les y mettons; ils sont subjectifs au même titre que la pensée qui les y réalise. L'auteur de cet article a essayé ailleurs (l'Idée du Phénomène, paris, 1894) de montrer les difficultés inhérentes à l'une et à l'autre hypothèse et d'en donner la solution. 

Une question qui n'est pas moins importante que celle de la nature des rapports est celle de leur classification. Les anciens paraissent s'être contentés de la classification implicitement contenue dans la liste des catégories d'Aristote : substance, qualité, quantité, relation, temps, lieu, action, passion, situation et possession. Chez les modernes, Hume, qui confond d'ailleurs ce problème avec celui des divers modes d'associations d'idées (qui en est cependant tout à fait distinct), admet sept espèces de rapports ou relations : et ce sont la ressemblance, l'identité, la situation d'espace et de temps, le nombre ou quantité, la qualité, la contrariété et la causalité. Dans la même école, Stuart Mill distingue comme relations simples la succession, la simultanéité, la ressemblance et la dissemblance, auxquelles il semble voir ramener toutes les autres, ainsi que le fait expressément Herbert Spencer. Dans l'école rationaliste ou idéaliste, la relation est en général considérée non comme la catégorie universelle, mais comme l'une des catégories, à côté de la qualité, de la quantité et de la modalité, sans parler des autres formes a priori de la sensibilité ou de la raison pure, espace, temps, etc. 

Kant, qui prend la relation dans ce sens étroit, n'en énumère que trois espèces : substance et mode, cause et effet, réciprocité d'action. Cependant Ampère voit nettement que le rapport est l'objet propre de l'intelligence; mais il n'essaie pas de déterminer le système entier des rapports qui doit en quelque sorte constituer l'ossature de la connaissance humaine. Renouvier, dans ses Essais de critique générale, propose la liste suivante, mais a priori, et sans dire par quelle méthode il est parvenu à la dresser : relation, qualité, nombre, espace, temps, devenir, causalité, finalité, personnalité. Avec Kant, avec Hamilton, il affirme d'ailleurs la loi de la relativité universelle. Toute chose est relative, c.-à-d. qu'elle n'existe et ne se conçoit que dans son rapport avec une autre. Mais la notion du relatif appelle immédiatement et prise la notion contraire de l'absolu, c.-à-d. de ce qui existerait en soi et par soi, sans relation nécessaire avec un autre terme. On sait que, d'après Hamilton, cette notion de l'absolu n'est pas seulement indéterminée et vide, mais qu'elle est encore purement négative on plutôt contradictoire, puisque la négation de toutes les relations est elle-même une relation. 

Ainsi les plus délicats ou les plus grands problèmes de la psychologie et de la métaphysique sont impliqués dans la simple idée de rapport. Cette idée n'a pas une moins grande importance au point de vue de la philosophie des sciences, (Epistémologie), attendu que les lois de la nature, objets de la recherche scientifique, ne sont en définitive, selon la célèbre formule de Montesquieu, que les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. (E. Boirac).

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