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Pierre d'Ailly

Ailly (Pierre d'), Aliacensis, Petrus de Aliaco, prélat et théologien, né à Compiègne en 1350, mort à Avignon vers 1420 ou 1425. Il était fils de Colart d'Ailly, bourgeois de Compiègne; son bisaïeul, Thomas d'Ailly, avait fondé, en 1344, dans l'église Saint-Antoine de Compiègne, une chapelle dite de Saint-Léonard où se trouvait la sépulture de la famille. Pierre d'Ailly étudia d'abord à Paris en la faculté de théologie où il était déjà en 1366 et où il figure en 1372 comme boursier sur les registres du collège de Navarre; il prit le bonnet de docteur en 1380 et professa dans cette même université la philosophie et la théologie; il fut, à la même époque, pourvu d'un canonicat à Noyon. Les thèses qu'il avait brillamment soutenues pour les Nominaux (Nominalistes) contre les Réaux (Réalistes), lui avaient déjà fait une grande réputation que ses éloquentes prédications augmentèrent encore. Aussi, lorsque l'université de Paris se résolut, en 1381, à faire appel à l'opinion de la chrétienté pour mettre fin au grand schisme d'Occident, ce fut Pierre d'Ailly qu'elle chargea de proposer la réunion d'un concile général, pour mettre d'accord le pape de Rome et celui d'Avignon; c'est le 20 mai 1391 que l' « Aigle des Docteurs », comme on surnommait déjà Pierre d'Ailly, remplit cette mission devant une assemblée nombreuse, au premier rang de laquelle siégeait le duc d'Anjou, régent du royaume pendant la minorité de Charles VI.

Il est probable, cependant, que le rôle qu'il joua dans cette affaire lui attira quelque disgrâce ou que le dépit qu'il ressentit de voir échouer la tentative à laquelle il avait pris la part principale le détermina à une retraite momentanée, car Pierre d'Ailly se rendit alors à Noyon et y vécut tranquillement dans son canonicat. Néanmoins, son mérite reconnu ne permettait pas qu'on l'y oubliât longtemps, et, en 1384, il fut rappelé à Paris et nommé grand maître du collège de Navarre de la réforme duquel il s'occupa activement et où il eut, entre autres disciples, Jean Gerson, l'auteur présumé de l'Imitation, Nicolas de Clamenges, surnommé le Cicéron de son siècle, et Gilles des Champs, devenu l'un des plus célèbres théologiens de son temps.

Pierre d'Ailly venait d'être nommé, en 1386, grand chantre de la cathédrale de Noyon, quand l'université de Paris le chargea d'une importante mission auprès du pape d'Avignon, Clément VII, lors reconnu par la France. L'Université venait de censurer la thèse du dominicain Jean Monteson qui soutenait l'immaculée conception de la Vierge et, ce dernier ayant appelé au pape de cette condamnation, Pierre d'Ailly fut envoyé à la cour pontificale pour demander la confirmation du premier jugement de l'université de Paris. II plaida sa cause en plusieurs séances devant le pape et les cardinaux et appuya ses discours d'un ouvrage (Propositiones factae coram Papa et in consistorio contra fratrem Joannem de Montesono) qu'il composa et mit au jour à Avignon même, par l'ordre et au nom de toutes les facultés de l'université de Paris. Ses efforts réussirent et il obtint du pape un arrêt conforme à ses conclusions, et en vertu duquel, le 17 février 1389, le roi exigea la rétractation publique, en sa présence, des théologiens qui avaient adopté la doctrine de Monteson, parmi lesquels se trouvait en première ligne son propre confesseur, Guillaume, évêque d'Evreux. Pierre d'Ailly fut moins heureux quelque temps après lorsqu'il alla demander au même pape, Clément VII, la béatification du jeune prince Pierre de Luxembourg, cousin du roi Charles VI, mort à dix-huit ans, cardinal de l'Église romaine. Il échoua dans cette mission et ce ne fut qu'un siècle et demi plus tard que la bulle de béatification fut accordée.

Cette même année 1389, Pierre d'Ailly fut nommé chancelier de l'université et confesseur du roi, puis, en 1391, chancelier de l'église Notre-Dame de Paris et archidiacre de Cambrai, en 1392, aumônier du roi et, en 1394, trésorier de la Sainte-Chapelle. Le soin de toutes ces charges, dont plusieurs n'étaient, au reste, que d'honorables et lucratives sinécures, n'empêchaient pas le savant docteur de poursuivre l'idée qui fut la préoccupation de toute sa vie, c.-à-d. l'extinction du grand schisme qui dédoublait la papauté, au grand dommage de l'Église. Avec l'aide de son élève, le fameux théologien Gilles des Champs, il envoyait aux princes des lettres et des mémoires réclamant la réunion d'un concile et ne craignait pas de s'adresser à Clément VII pour lui demander son abdication. A la mort de ce pontife, il partit même pour Avignon à la tête d'une députation de l'université de Paris pour faire la même demande à son successeur Pierre de Lune, élu pape sous le nom de Benoît XIII. Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Pierre d'Ailly? Fut-il dupe des promesses fallacieuses de l'artificieux pontife? Ou céda-t-il, au milieu de l'anarchie qui régnait alors dans le monde théologique, à un de ces mouvements d'ambition qui, sous prétexte du bien public, font fléchir parfois les consciences les plus droites? Nous ne pouvons faire que des suppositions à cet égard. Toujours est-il que le chancelier de l'université de Paris, entré à Avignon pour obtenir l'abdication de Benoît XIII, en sortit partisan déclaré de ce pape, et nommé par lui évêque du Puy-en-Velay. Ce n'était là, du reste, qu'une étape vers un poste beaucoup plus important, l'évêché-comté de Cambrai, auquel il fut promu peu de temps après, pour succéder à l'évêque André de Luxembourg. Mais il était plus facile d'obtenir les bulles de ce siège épiscopal que d'en prendre possession effective. La suzeraineté du Cambrésis était, en effet, disputée entre la France et l'Empire; l'obédience religieuse était réclamée à la fois par le pape de Rome et par celui d'Avignon; enfin le puissant duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, maître réel du pays, voulait faire nommer l'évêque de Tournai, sa créature; mais Benoît XIII déclara énergiquement 

« qu'il souffrerait avant que on luy arrachat une des dens de sa bouce, que d'aller contre son ordonnance », 
et, malgré les menaces du duc de Bourgogne, Pierre d'Ailly se mit courageusement en mesure de prendre possession de son siège épiscopal. Au mois d'août 1397, s'étant démis de sa charge de chancelier de l'Université en faveur de son ancien disciple Jean Gerson, il alla à Soissons dont l'évêque était délégué par le pape pour recevoir son serment d'obédience; puis méprisant les sinistres avertissements des chanoines et bourgeois de Cambrai envoyés vers lui pour l'engager à différer son arrivée, et échappant aux hommes d'armes que le duc de Bourgogne avait apostés pour l'arrêter aux frontières de son diocèse, il arriva le 26 août à Cambrai et prit possession de son palais épiscopal et de son église cathédrale au milieu d'une foule agitée et quelque peu hostile, mais séduite malgré tout par son courage et la grande renommée qui le précédait. Les premiers temps qui suivirent cette tumultueuse intronisation furent difficiles; l'évêque de Cambrai ne parvint qu'à grand-peine à éviter les embûches du duc de Bourgogne et ce n'est qu'après qu'il eut reçu, à Reims, l'investiture de l'empereur Wenceslas, son légitime suzerain, qu'il put reprendre avec quelque tranquillité sa croisade contre le schisme. Cette fois, ce fut du pape de Rome, Boniface IX, qu'il sollicita, mais en vain, l'abdication nécessaire pour procéder à une élection normale. Il est même à croire qu'il alla personnellement en Italie pour faire cette tentative. Nous le voyons, en effet, prêcher à Gênes en 1405 et avec tant d'éloquence, un sermon sur la Trinité devant le pape Benoît XIII, que ce pontife institua une fête spéciale en l'honneur de ce mystère. Mais ce succès oratoire n'avançait pas l'oeuvre d'apaisement entreprise par l'évêque de Cambrai, et le pape de Rome, aussi bien que celui d'Avignon, restaient également sourds à ses objurgations.

Pierre d'Ailly se décida donc à en appeler de l'autorité des papes à celle d'un concile général. En 1409, au synode de Pise dont il fut l'âme et où fut brûlé Jean Huss, il parvint, à force d'éloquence, à gagner à la cause de la réunion la majorité des cardinaux et en obtint la déposition des deux papes dissidents et l'élection d'un nouveau pontife sous le nom d'Alexandre V; malheureusement, comme ni Benoît XIII, ni Boniface IX, ne consentirent à déposer la tiare, le seul résultat immédiat du synode de Pise fut qu'il y eut trois papes au lieu de deux...

Néanmoins, le principe de la réunion était enfin officiellement posé, et le concile de Constance, tenu en 1414, put enfin rendre la paix à l'Église. Pierre d'Ailly assista à ce concile en qualité de cardinal-prêtre du titre de Saint-Chrysogone et de légat a latere pour l'Allemagne et les Pays-Bas. Il avait reçu ces honneurs en 1411 de la reconnaissance de Jean XXIII, successeur d'Alexandre V. Montrer le rôle éclatant que joua le nouveau cardinal au concile de Constance dont il présida la troisième session serait raconter l'histoire même de ce concile; il nous suffira de dire qu'il y soutint énergiquement la supériorité des conciles sur le pape et la nécessité d'une réforme de la discipline de l'Église, à commencer par son chef; qu'il y fit condamner les doctrines de Jean Huss, et que, Jean XXIII et les cardinaux qui soutenaient sa politique s'étant retirés avec éclat dés séances, il fit décréter que leur retraite n'enlevait rien à la validité des délibérations. Enfin, il essaya de s'opposer à ce que les Anglais figurassent au concile comme une nation particulière, prétendant que leur origine normande et la vassalité de leur prince devait les faire rattacher à la nation française. Ces insulaires furent tellement exaspérés contre Pierre d'Ailly qu'ils essayèrent de l'assassiner.

Avant de se séparer, le concile éleva au pontificat Othon Colonna sous le nom de Martin V, lequel rétablit définitivement la Ville Éternelle en possession du Saint-Siège. La tâche de Pierre d'Ailly était alors terminée, et le séjour de la France lui étant devenu, à peu près impossible par suite de l'anarchie déchaînée par le déplorable gouvernement d'Isabeau de Bavière, il résigna l'évêché de Cambrai, se renferma à Avignon dont Martin V l'avait nommé légat et consacra ses dernières années au gouvernement de cette ville, alors la seconde de la catholicité. Par son testament, il faisait des legs ou des fondations pieuses en faveur du collège de Navarre, de la Sainte-Chapelle, et des églises de Compiègne, de Noyon, de Soissons et du Puy qui toutes lui rappelaient un souvenir de sa carrière ecclésiastique, et il ordonnait que son corps fut transféré dans la cathédrale de Cambrai : ce dernier voeu fut exaucé.

Pierre d'Ailly a beaucoup écrit, tant en latin qu'en français. Ses principales oeuvres latines sont le traité De anima, publié à Paris en 1494, le livre De reformatione ecclesiae Romanae, le Libellus de emendatione ecclesiae, imprimé en 1631 (in-8) et le Traité de la puissance ecclésiastique, qu'il écrivit à Constance, pendant les luttes du concile. Convaincu de la nécessité d'une réforme du calendrier julien, il proposa au pape Jean XXIII divers moyens pour faire concorder l'année solaire avec l'année civile et ecclésiastique, consignés dans un opuscule (publié sans date) De correctione calendarii (L'année et les saisons). Dans sa concordantia astronomiae cum theologia (Vienne 1490), il est moins question d'astronomie que d'astrologie.

Il est également l'auteur d'un traité cosmographique intitulé Imago Mundi, dédié à Gerson. Fondant ses raisonnements sur l'autorité d'Aristote, de Pline et de Sénèque, il y défend l'idée que les Indes peuvent être atteintes par l'Ouest en peu de jours. Christophe Colomb qui possédera un exemplaire du livre (aujourd'hui à Séville) sera fortement influencé par les arguments de Pierre d'AiIly, comme en témoignent les nombreuses notes qu'il ajoutera de sa main dans marges de plusieurs de ses pages.

On a conservé très peu de chose de ce que Pierre d'Ailly a écrit en français : quelques sermons et une pièce de vers satirique; mais cela suffit pour nous faire regretter la perte de ses autres ouvrages en langue vulgaire. Le catalogue bibliographique incomplet dressé par Dinaux, des oeuvres de Pierre d'Ailly, n'en compte pas moins de 42, tant imprimées que manuscrites; quelques-unes ont été publiées séparément, d'autres se trouvent réunies à celles de Jean Gerson ou de Hardouin.

Comme philosophe, Pierre d'Ailly tient une place notable parmi les derniers scolastique. Sa doctrine (qu'on trouve surtout dans les ouvrages suivants : Petri de Alliaco quaestiones super quatuor libros sententiarum, Argentor, 1490; Tractatus et sermones, ibid., 1490), se rattache au nominalisme rajeuni de Guillaume d'Ockam. C'est un dogmatisme fortement mêlé de scepticisme, ce qui n'étonne pas trop, comme on l'a fait remarquer, de la part d'un théologien plus attaché à la Bible qu'à la tradition, à l'autorité des conciles qu'à celle des papes. Dialecticien subtil, Pierre d'Ailly se pose d'abord la question de la possibilité de la connaissance. La connaissance de nous-mêmes est, selon lui, plus dire que la perception des objets extérieurs; proposition qui lui venait d'Ockam, mais qu'il justifie par les raisons mêmes que développera Descartes. Je ne saurais me tromper en affirmant que je suis, tandis que la croyance à l'existence des objets pourrait être une erreur; les sensations, en effet, sur lesquelles repose cette croyance pourraient être en moi, si Dieu le voulait, sans qu'il y mit d'objets extérieurs, et pourrait subsister en moi quand la toute-puissance divine anéantirait les objets. Pierre d'Ailly n'en croit pas moins à l'existence des choses; mais il ne trouve de certitude scientifique qu'aux conclusions logiques reposant sur le principe de contradiction, en somme, aux vérités mathématiques. Les vérités théologiques elles-mêmes (en tant que la raison s'y applique) n'atteignent pas à la certitude. Les preuves de l'existence de Dieu, par exemple, n'établissent qu'une vraisemblance. 

Tel que nous le montrent ses oeuvres et ses actes, Pierre d'Ailly, venu à une époque de trouble et de bouleversement général, aussi bien dans les esprits que dans les faits, eut le rare mérite de donner un but précis à son activité et de poursuivre ce but avec une persévérante énergie. Mais les moyens qu'il employa pour réussir ne pouvaient manquer de déplaire, aussi bien à ceux qu'il servait qu'à ceux à qui il demandait, dans un intérêt supérieur, le sacrifice de leurs ambitions. Ouvrier puissant, il fut brusquement mis de côté, une fois l'oeuvre accomplie, et il mourut, sa tâche achevée, dans une obscurité presque inconcevable après le rôle immense qu'il avait joué dans l'histoire de son siècle. (A. de Caix de  Saint-Aymour / H. M.).



En bibliothèque - Arthur Dinaux, Notice historique et littéraire sur le cardinal Pierre d'Ailly, Cambrai, 1824, in-8. - Pameyer (Georg.), Pierre d'Ailly, sa vie et ses ouvrages; Strasbourg, 1840, in-4. - Aubrelicque, le Cardinal Pierre d'Ailly: Étude biographique, Compiègne, 1869, in-8.
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Dictionnaire biographique
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