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Les
gens
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| Juvénal
(Decimus Junius), célèbre satirique latin, dont la biographie
n'est guère qu'une matière à conjectures, dont l'oeuvre
compte parmi les plus intéressantes et les plus remarquables que
nous ait léguées l'Antiquité. L'incertitude où
nous sommes relativement à sa personne tient à deux causes
: c'est qu'il a fort peu parlé de lui-même; c'est qu'ensuite
ses satires ne sont devenues populaires qu'au déclin de la latinité
et durant le Moyen âge, quand toute recherche sur sa personne était
à peu près impossible. Nous possédons, il est vrai,
un certain nombre de notices biographiques qui figurent en tête des
manuscrits; mais il n'en est aucune qui puisse être datée,
encore moins rapportée à un auteur digne de foi, avec quelque
certitude; plusieurs portent la trace de remaniements opérés
par les érudits du Moyen âge; d'autres sont tout simplement
l'oeuvre conjecturale de savants de la Renaissance. Outre les satires du
poète, nous pouvons exploiter, pour lui composer une biographie,
un monument épigraphique aujourd'hui perdu, mais autrefois exhumé
à Aquinum Juvénal est né à Aquinum,
au pays des Volsques, probablement l'année même ou naquit
Tacite
avec lequel il a de si profondes ressemblances littéraires, c.-à-d.
en 55 ap. J.-C., la première année du règne de Néron.
Les anciens biographes et, à leur suite, la plupart des modernes,
ont cru pouvoir tirer de quelques passages mal interprétés
de ses satires, qu'il était le fils tout au moins adoptif d'un affranchi.
Ni son cognomen de
Juvenalis, qui a appartenu, entre autres
personnages libres, à un consulaire de la fin de la République,
ni l'âpreté avec laquelle les satires parlent des affranchis
en général, ni le ton de ces satires toutes pénétrées
d'orgueil romain et de sentiments bourgeois, ne permettent de se ranger
à cette opinion. Juvénal fut un citoyen libre du municipe
d'Aquinum; il devint tribun, probablement honorifique, d'une cohorte de
Dalmates, duumvir quinquennal, c.-à-d. censeur municipal élu
par ses collègues, et flamine C'est en se réclamant de ces divers
titres qu'il éleva à ses frais, près d'Aquinum, un
sanctuaire en l'honneur d'une divinité locale, appelée Cérès La lecture des Satires ne permet pas de croire qu'aucune d'entre elles ait été publiée avant la mort de Domitien (96); ce n'est même qu'une hypothèse gratuite des critiques modernes qui rapporte la composition de quelques-unes au règne de ce prince, sauf à en différer la publication jusqu'aux règnes suivants. Parmi celles que l'on peut dater avec quelque certitude, la plus récente est de l'année 101, la première, et la plus tardive de l'année 127, la quinzième; c.-à-d. qu'il faut les répartir sur les règnes de Trajan, d'Hadrien et peut-être même d'Antonin le Pieux. Cependant un grand nombre d'entre elles supposent que Juvénal a assisté aux folies et aux cruautés du règne de Domitien dans Rome même, où elles se donnaient librement carrière. C'est là, devant le spectacle de tant de crimes, qu'il amassa des trésors d'indignation; de même que Tacite et tant d'autres, réduit au silence par la crainte, il exhala ce qu'il avait sur le coeur lorsque le tyran fut tombé et qu'il s'établit un régime où il était permis de penser ce que l'on voulait et de dire toute sa pensée. Seulement, par un procédé emprunté aux écoles de la déclamation, il fit de la satire rétrospective comme s'il avait fait de la satire actuelle; très souvent le tour qu'il donne à sa pensée abuse sur le temps et sur les circonstances où il lui est permis de l'exprimer, ce qui lui a valu, dans la postérité, une renommée d'indépendance et de courage imméritée. Une tradition qui paraît avoir eu cours déjà au VIe siècle de notre ère, puisqu'il y en a des traces chez un chronographe du nom de Malala, et qu'on peut à la rigueur faire remonter à Sidoine Apollinaire, veut que Juvénal ait été exilé par un empereur, à la sollicitation d'un acteur du nom de Paris, dont il aurait blessé la vanité par quelque allusion satirique. Biographes anciens et commentateurs modernes, généralement d'accord pour le fait de l'exil, varient lorsqu'il s'agit d'en conjecturer l'auteur et le lieu probables. Les uns tiennent pour Domitien; mais il est certain que Juvénal n'a pu quitter Rome durant ce règne, de même qu'il est probable qu'il n'a pas, avant l'année 101, écrit des satires. Un exil sous Trajan ou sous Adrien semble inconciliable avec ce que nous savons de la justice clémente de ces princes et ne semble avoir été imaginé que pour des raisons chronologiques. Quant au lien de l'exil, il en est qui tiennent pour l'Écosse, d'autres pour la Pentapole Libyque; Juvénal y aurait été envoyé, avec son titre de tribun, sous un prétexte honorifique et il y serait mort. L'argument le plus puissant, en faveur de la tradition de l'exil, peut être tiré de son ancienneté même; il y en a un autre qui n'a jamais été invoqué jusqu'ici. C'est que des fouilles archéologiques nous signalent l'importance de la région située à l'Ouest de l'Égypte comme lieu de transportation sous l'empire romain. Mais contre cette tradition de l'exil militent toutes sortes de raisons chronologiques et historiques; elle est suspecte surtout parce que le poète lui-même n'y a jamais fait aucune allusion dans ses ouvrages. Quoi qu'il en soit, la date extrême qu'il est possible de tirer des satires étant l'année 127 de notre ère, Juvénal a dû mourir presque octogénaire, comme le dit un de ses biographes, sous le règne d'Antonin le Pieux. Les satires que nous possédons sont au nombre de seize; la dernière, sur les travers des gens de guerre, est inachevée : il est certain que le Moyen âge n'en a pas connu davantage. A s'en rapporter aux manuscrits, elles ont dû être publiées successivement en cinq livres, de longueur sensiblement égale, mais de valeur fort diverse. Ribbeck a cru pouvoir démontrer que cinq d'entre elles (VIII, X, XIII, XIV et XV) sont, par la tonalité générale, par le style et les procédés de composition, tellement différentes des autres et tellement médiocres, qu'on ne saurait les attribuer à l'auteur des onze autres. Cette démonstration est manquée, non pas seulement en ce qu'elle a contre elle la tradition, mais parce que l'abîme que le critique allemand a cru pouvoir signaler entre les deux classes d'ouvrages est tout simplement un fossé. Ces satires sont en effet beaucoup moins des tableaux de mœurs pris sur le vif que des déclamations morales, dans le goût de l'école. Mais si elles n'ont pas, sans doute à raison de l'âge du poète, toutes les qualités des autres, celles-ci pèchent, quoique à un moindre degré, par les mêmes défauts. Quant aux mutilations et aux transpositions que le même critique a cru pouvoir introduire dans le texte des satires qu'il regarde comme authentiques, elles sont un monument de critique arbitraire et souvent absurde. Il s'en dégage cependant une appréciation assez équitable du talent de Juvénal qui est grand assurément, mais qui n'en est pas moins entaché de graves défauts. Pour le fond des choses, on peut reprocher aux satires d'être orientées vers un idéal systématiquement pessimiste et de nous donner une idée fausse de la société romaine à la fin du Ier siècle; de plus elles nous peignent l'auteur lui-même, ses moeurs, ses fréquentations et son caractère sous un jour peu avantageux. La forme, dans les trois premiers livres surtout, est des plus remarquables. Par la vigueur du coloris, Juvénal n'est comparable qu'à Tacite, justement appelé le plus grand peintre de L'Antiquité. Mais cette vigueur va trop souvent jusqu'à la crudité, et les exagérations de pensée entraînent une monotonie parfois fatigante dans l'emploi des teintes sombres et dans la recherche des effets violents. Le comique y est presque toujours amer, et l'emphase au service de la déclamation morale rebute par sa continuité. Les meilleures satires, je veux dire la IIIe, et la VIe, celle-là dépeignant les embarras de Rome et celle-ci les vices ou les travers des femmes, manquent de cohésion et d'unité. Ce sont plutôt des peintures détachées, assez péniblement réunies, que des oeuvres solidement construites et équilibrées dans leurs diverses parties. La popularité des Satires
de Juvénal a été grande au Moyen âge, ainsi
que l'atteste le nombre considérable des manuscrits qui du IXe
au XVe siècle se multiplient dans
tous les couvents et toutes les écoles du Moyen âge. Elles
ont été commentées, après la période
des grammairiens proprement dits, par les érudits de l'époque
carolingienne Quoique les manuscrits du poète se comptent par centaines, on n'en peut guère citer qu'un seul qui représente la tradition dans sa pureté et qui fournisse à l'établissement du texte une base scientifique. C'est le manuscrit (IXe, siècle) qui a servi à P. Pithou pour son excellente édition de 1583 et qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier. Presque tous les autres dérivent d'une ancienne récension dite de Nicaeus, interpolée et corrompue. (J.-A. Hild). |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.