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Le
Haut Moyen âge
Le Ve
siècle.
Les disputes religieuses au début
du Moyen Âge restent celles qu'elles étaient à la fin
de la période précédente. Nestorius,
qui refuse à la vierge Marie
le titre de mère de Dieu ,
est condamné dans le concile
général d'Éphèse ,
en 431. Celui de Chalcédoine
(451) censure Eutychès qui ne
reconnaît en Jésus
qu'une seule nature ( Monophysisme ).
Les prédestinatiens méconnaissent chez l'humain le libre
arbitre auquel, au contraire, les disciples de Pélage,
combattus par saint Augustin, et les semi-pélagiens
accordent trop de puissance. Quant à la littérature, elle
ne pouvait prospérer. Le goût des études se conservait
dans les monastères surtout en Gaule dans l'abbaye
de l'île de Lérins
dont les travaux ont été dépeints par saint Eucher
(ou Euchère), évêque de Lyon vers
435.
On n'a à citer pour la langue latine que les vers de saint Paulin
de Nole, de Sidoine Apollinaire, noble arverne
dont les panégyriques
et les lettres révèlent les actions des empereurs et les
moeurs des chefs barbares, de Prosper d'Aquitaine,
plus connu par sa Chronique que par sa lutte poétique contre
les semi-pélagiens; ou les ouvrages en prose de Vincent
de Lérins ,
de Salvien, prêtre de Marseille, qui a
rudement flagellé les vices des Romains et ne les trouve pas trop
expiés par le fléau de l'invasion barbare; d'Hilaire
d'Arles
et du pape saint Léon Ier. L'histoire
dogmatique de Paul Orose est empreinte de crédulité
et de ferveur catholique. Les annales de la latinité classique se
fermeront par le nom du poète
Claudien,
qui est aussi loin de Virgile qu'il imite que
Théodose
était loin d'Auguste.
Le VIe
Siècle.
Le pape Grégoire
le Grand, qu'un excès de fanatisme
a poussé à détruire plusieurs monuments de l'ancienne
littérature, réforme l'office divin, fonde une école
de chant ,
compose des ouvrages de théologie
et reprend énergiquement la tache de convertir les peuples barbares,
beaucoup plus rétifs à sa religion que ne le sont leurs rois.
Comme les peuples se transforment et se
mêlent, les langues évoluent. La poésie latine s'honore
cependant encore des faibles productions d'Avitus
et de Fortunatus. Les règles de la
grammaire,
qui seront bientôt oubliées, sont rappelées par Priscien.
Les écrits de Boèce resteront comme
de précieux éléments de philosophie
chrétienne pour le Moyen âge. Le latin
est toujours la langue du droit, de l'histoire,
de la théologie
: les collections qu'on doit aux jurisconsultes employés par Justinien;
les récits du Goth Jornandès sur
les peuples germaniques; la Chronique ecclésiastique et civile
des Francs, écrite avec une grande richesse de détails
jusqu'en 591 par Grégoire de Tours,
que continue sèchement
Frédégaire;
les travaux théologiques de Grégoire
le Grand et de saint
Césaire d'Arles ;
les compilations canoniques de Denys le Petit;
les lettres de Cassiodore, secrétaire
de Théodoric en Italie, et ses ouvrages
divers, sont les seuls monuments importants de l'activité des esprits
dans ce siècle.
Le VIIe
siècle.
Les peuples germaniques rédigent
ou modifient leurs lois qui dureront plus longtemps que leur puissance
militaire. L'Europe a vu surgir presque autant de codes qu'il y a eu de
déplacements de peuples barbares. Le droit
romain cependant ne périt pas. Avant que la dynastie mérovingienne
aille finir dans le cloître
où Pépin l'enfermera, le moine Marculfe
recueille les formules des actes ecclésiastiques et civils, et contribue
ainsi à nous faire connaître l'histoire, les lois, les mœurs
et la langue de cette époque. Le latin reste la langue de tous les
recueils de lois ou de jurisprudence.
Les moines de l'Irlande auront des émules
dans ceux de la Grande-Bretagne; et il ne sera pas rare que des rois germains
préfèrent le couvent au trône. Bède
le Vénérable va bientôt écrire l'histoire
ecclésiastique de l'Angleterre. A cette époque, l'hérésie
est le point de contact, non le lien, entre l'Occident et l'Orient.
Le VIIIe
siècle.
Les efforts de Charlemagne pour ranimer
la littérature sont plutôt marqués par la multiplication
des écoles que par d'importantes publications d'ouvrages. L'Anglo-Saxon
Alcuin,
qui dirigeait l'école du palais, et qui a ranimé le goût
des études dans la célèbre abbaye de Tours, laisse
quelques oeuvres médiocres en prose et en vers. La muse du Goth
Théodulfe
est un peu moins barbare.
Éginhard est
l'historien de ce règne; nous avons de lui des Annales et
la Vie de Charlemagne. La fameuse
chronique latine De vita et gestis Carolimagni n'a pas été
composée par le véritable Turpin,
archevêque de Reims, un des amis du roi franc. En Irlande, Irlandais,
Jean
Scot Érigène, cherche à mettre d'accord la théologie
chrétienne et le néoplatonisme
d'Alexandrie .
Des livres d'Aristote, mal traduits, sont la
base de l'enseignement scolastique : on y
cherche des méthodes, on y recueille
des subtilités.
Le IXe
siècle.
Hincmar est
associé, avec Raban Maur, aux discussions
théologiques contre Gothescalc au sujet de la prédestination
: il s'est rencontré à la cour de Charles le Chauve avec
le philosophe Scot Érigène qui achevait
alors sa carrière. Paschase Radbert présente
au même prince son traité de l'eucharistie ,
premier grand travail de philosophie chrétienne
où le dogme
de la présence réelle dans l'Eucharistie soit établi
tel que l'Église catholique l'enseignera ensuite.
La littérature latine nous offre
avec ces noms celui d'Anastase, bibliothécaire
et historien des papes, celui d'Éginhard,
écrivain dont nous avons déjà parlé, plus véridique,
mais moins brillant que le moine de Saint-Gall ,
romancier de cette épopée carolingienne ,
qui cependant écrit sous l'impression d'effroi causée par
l'ébranlement de l'empire. Le caractère de ce siècle
n'est donc pas l'inertie absolue, l'abandon général de tous
les genres d'études. C'est au contraire une ignorance laborieuse,
qui se nourrit assidûment de croyances obscures, d'épineuses
controverses, et qui ne repousse que les lumières et le bon goût.
On voit naître ou grandir toutes
les institutions qui plus ou moins développées, ou affaiblies,
ou tempérées, devaient régir si longtemps la plus
grande partie de l'Europe : les tournois, les épreuves judiciaires
par l'eau, par le feu, par la croix et par les combats, les duels, la scolastique,
les thèses, la rime, les jargons ou langues modernes, témoin
les deux fameux serments de Strasbourg , en langue tudesque et en
langue romane, l'an 842. La Chanson
de Roland ,
la plus ancienne des chansons de Geste ,
qui sont des épopées
historiques en langue romane, était peut-être déjà
composée au temps de Louis le Débonnaire.
Le Xe
siècle.
L'histoire littéraire, dans la
langue latine, offre bien peu de noms : les plus remarquables sont ceux
des chroniqueurs, Réginon, Flodoard,
Liutprand,
Aimoin.
L'ouvrage de Liutprand, évêque de Crémone, qui a eu
part aux affaires publiques qu'il raconte, qui a fait deux voyages à
Constantinople ,
comme ambassadeur du roi d'Italie et empereur d'Occident, est presque le
seul monument littéraire de l'Italie septentrionale : il est concis,
et énergique, il amuse le lecteur; sa latinité paraît
pure, en comparaison de celle des autres écrivains de son temps.
C'est l'époque où la langue des anciens Romains s'est le
plus altérée. Le tudesque est l'idiome vulgaire d'une grande
partie de l'Europe occidentale et septentrionale; on l'écrit déjà
en vers et en prose.
Au milieu de ces peuples, de ces seigneurs,
de ces rois qui ne savent ni écrire ni lire, l'instruction livre
au clergé l'administration des affaires civiles : la science est
appelée clergie, les clercs dictent les testaments, règlent
les mariages, les contrats, les actes publics; ils s'affranchissent de
la juridiction séculière, et s'efforcent d'assujettir toutes
les personnes et toutes les choses à leur propre juridiction. Les
legs et les donations affluent aux églises, et aux monastères,
surtout dans les dernières années de ce siècle.
Le
temps des Croisades
Le XIe
siècle.
Alors que sous l'impulsion de la papauté,
commencent les Croisades, ces folles
expéditions militaires destinées initialement à réouvrir
l'accès aux lieux saints de Palestine, entre les mains des musulmans ,
la vie intellectuelle dans l'Europe latine semble trouver un nouveau souffle.
La langue latine sert aux chroniqueurs et aux théologiens. Si l'on
excepte les idées du moine Bérenger
de Tours, qui nie la présence réelle du Christ, au temps
de Grégoire VII,
les questions de dogmes laissent un peu la place aux questions de
philosophie
: le débat des Réalistes et des
Nominalistes
commence a passionner l'École. C'est la querelle des universaux
: Roscelin de Compiègne est le premier
chef célèbre des Nominalistes; d'après eux, les idées
générales, c'est-à-dire les essences
de Platon, les formes-substantielles
d'Aristote, et généralement les
abstractions,
n'existant que dans le langage, il faut n'attribuer
d'existence réelle qu'aux individus,
et reconnaître que les idées particulières, éléments
de toutes les autres, naissent immédiatement des sensations;
Lanfranc
et Anselme, qui furent tour à tour abbés
du Bec
et archevêques-primats de Canterbury ,
réalistes déterminés, soutiennent, au contraire, l'existence
des idées générales ou universelles. Cette dispute,
qui est l'une des plus fondamentales de la philosophie,
s'est prolongée dans les siècles suivants, au sein des chapitres
et des monastères, où les études de l'Europe étaient
concentrées et dégradées souvent par une scolastique
barbare.
Entre les langues vulgaires, la langue
tudesque donne en prose des traductions du Psautier et du Cantique
des cantiques ;
en vers, une ode
en l'honneur d'un archevêque de Cologne mort en 1075.
En France la langue romane est assouplie par les troubadours et par les
trouvères. Guillaume, comte de Poitiers, duc
d'Aquitaine, rouvre la liste des troubadours; la galanterie et la
bravoure inspirent les poètes grands seigneurs, l'art n'est pas
alors une profession. Bien qu'on ne connaisse ni Homère
ni Virgile, quelque souvenir des sujets antiques
perce dans les épopées ;
une légende languedocienne
a pour héros un seigneur des environs de Toulouse auquel le poète
attribue les aventures d'Ulysse ,
La Chanson de Roland
prend sous la plume d'un trouvère inconnu (le normand Turold?)
la forme que nous lui connaissons. Dans ce siècle brillant de la
chevalerie, un moine compose la fameuse chronique latine attribuée
faussement â l'archevêque de Reims, Turpin,
contemporain de Charlemagne : c'est un véritable
poème.
Les éléments matériels
manquaient aux travaux de l'intelligence: le papier de chiffon n'était
pas inventé, la fabrication du papyrus d'Égypte avait presque
cessé par les ravages des Sarrasins, et le prix du parchemin était
devenu excessif. On s'avisa d'un triste expédient : on gratta d'anciens
manuscrits pour les rendre propres à recevoir une nouvelle écriture
(palimpsestes); des livres classiques se transformèrent en psautiers,
en missels, en traités de liturgie et de théologie. Que de
richesses de l'Antiquité ont dû être ainsi perdues pour
alimenter le travail quotidien des monastères et des écoles!
L'art gothique commence à élever les nefs hardies des cathédrales
que les siècles suivants décoreront de vitraux.
Le XIIe
siècle.
Ce siècle est riche en fondations
d'écoles sacrées et profanes; on compose beaucoup de livres.
La théologie
n'est plus, autant qu'autrefois, l'élément dominant dans
la littérature. Les hérésies de Gilbert
de la Porrée, qui enseigne que la divinité n'est pas
Dieu
mais la forme selon laquelle Dieu est Dieu; d'Abélard
et d'Arnaud de Brescia, qui attaquent la Trinité ;
des Vaudois, qui sont à la fois donatistes
et iconoclastes ;
des Albigeois qui y ajoutent le manichéisme ,
entretiennent l'ardeur des discussions scolastiques.
Abélard, le si savant introducteur de la doctrine conceptualiste
dans la querelle des universaux, est pourtant
bien plus célèbre encore par son amour pour Héloïse
et par ses infortunes, que par sa science. Pierre
Lombard, le maître des sentences, est l'auteur du premier traité
scolastique, de théologie : c'est lui qui a multiplié les
divisions et les sous-divisions, étendu l'usage de la synthèse,
et propagé l'art syllogistique. Les
universaux
font fureur dans l'école : la doctrine de Guillaume
de Champeaux, réaliste si violemment
combattu par Abélard, semble à ce moment sortir vainqueur.
Les entraves de la scolastique ont été secouées par
l'intolérant saint Bernard : sa véhémence
fanatique eût été à l'étroit dans les
formes subtiles du syllogisme.
La littérature profane en langue
latine donne les essais philosophiques de Jean
de Salisbury ,
et les livres historiques d'Otto de Freising,
parent des empereurs de la maison de Souabe .
Les langues modernes commencent à être employées en
vers et en prose. Le
XIIe
siècle fournit de très riches collections d'épîtres :
celles d'Abélard, de Suger,
de saint Bernard, de Jean
de Salisbury, de Pierre le Vénérable,
abbé de Cluny ,
sont utiles par les documents qu'elles renferment, et la forme littéraire
n'en est pas à dédaigner. Dans les pays occidentaux, l'idiome
roman, ou latin rustique, premier élément du français,
de l'italien, de l'espagnol et du portugais se perpétue par les
chants des troubadours.
Les trouvères essayent de former
la poésie française proprement dite; la même langue
sert aux poètes de la Normandie
et à ceux de la Bretagne
insulaire. Le plus célèbre est maître Robert
Wace, clerc de Caen ,
né dans l'île de Jersey
: il emprunta à une chronique en prose latine le sujet de son Roman
de Brut ,
chronique rimée en vers romans de huit syllabes, histoire chevaleresque
des rois de la Grande-Bretagne, depuis la guerre de Troie
jusqu'en 680 de notre ère; le
principal héros est le Cambrien Arthur
qui, assisté de l'enchanteur Merlin ,
a institué la Table ronde
où sont admis les chevaliers de tous les pays, Yvain, Lancelot ,
etc. Son autre poème, le Roman de Rou (Rollon) ,
donne l'histoire des ducs de Normandie depuis Rollon jusqu'à la
seizième année de Henri Il
Plantagenet. Chrétien de Troyes,
un des plus féconds trouvères, dans son poème du Chevalier
au Lion ,
consacré à la gloire d'Yvain ou Owen, imite un barde breton
du Clamorgan qui vivait au commencement du siècle; mais l'énergie
et la vérité native du conte gallois disparaissent sous les
idées plus raffinées et le langage descriptif du conteur.
A ce siècle appartient la première
version en prose française du roman de Lancelot du Lac ,
un des douze chevaliers de la Table ronde ,
qui avait été primitivement écrit en latin. Peu de
gens entendaient le latin, excepté dans les monastères :
"Y a plus laïz (laïques) que lettrés" dit un trouvère,
aussi les poètes pour avoir des auditeurs et des lecteurs écrivaient
en roman. Les moeurs féodales sont peintes avec une grande énergie
dans une Chanson de Geste
en langue romane, le Roman des Loherains ,
épopée en trois branches, qui représente la lutte
des Lorrains, c'est-à-dire des Teutons, contre les Artésiens,
c'est-à-dire les Français : dans le poème, les Français
sont vaincus. On aime à chanter, en les transformant, les temps
de Charlemagne ( Les
romans carolingiens )
le héros des Teutons partage la sympathie des poètes avec
le breton Arthur, et avec Alexandre le Grand ,
dont les romanciers feront aussi un chevalier entouré de douze pairs.
Les romans de Charlemagne reposent sur l'hypothèse d'une expédition
de ce prince en Palestine : les plus vieux manuscrits de la Chronique
de Turpin ,
qui leur sert de base commune, sont du temps de Philippe
Ier ou
de Louis le Gros. Dans les romans de chevalerie,
écrits en latin et en français, en vers et en prose, il est
difficile de distinguer les textes et les versions, les originaux et les
copies
.
Ces romans, si répandus et si multipliés
dans le XIIe siècle
et dans le XIIIe siècle,
ont aidé au mouvement des croisades,
expéditions où la réalité est souvent si voisine
du roman. Alors s'établissent des liens étroits entre la
dévotion, la galanterie et la bravoure, et, de ces trois éléments,
se composent les moeurs chevaleresques qui devinrent les moeurs de l'Europe.
Plusieurs pays ont eu, comme la France, une littérature à
l'usage de cette dévotion galante et guerrière.
Le XIIIe
siècle.
Deux nouveaux ordres monastiques, fondés
par saint Dominique, par saint
François d'Assise ,
pour lutter contre l'hérésie (Cathares, notamment) par la
parole, et pour ramener aux vertus par la mortification et la pauvreté,
appartiennent à la fois à l'histoire de la religion et à
celle des lettres. Les dominicains se rendent
bientôt redoutables en se faisant inquisiteurs et en persécutant
ceux qu'ils déclarent hérétiques; mais, malgré
cet obscurantisme qui les anime, ils exercent malgré tout au final,
comme les franciscains, une action bienfaisante sur les études.
On s'étonne peu du crédit et des faveurs qu'obtinrent ces
deux ordres, lorsque, dès leur naissance, on voit dans leur sein
un si grand nombre d'étudiants, de professeurs, de prédicateurs
et d'écrivains laborieux. Ils rendent de l'émulation aux
anciens cénobites ,
chez qui le goût des études commençait à s'affaiblir,
et au clergé séculier, qui, menacé dans ses droits
et troublé dans l'exercice de ses fonctions par les entreprises
de ces nouveaux auxiliaires, sentira le besoin de ne pas leur rester trop
inférieur en instruction et en mérite.
Ce siècle
vit encore naître d'autres ordres. Les carmes
et les augustins ,
un peu postérieurs aux dominicains
et aux franciscains, sont appelés, comme eux, ordres mendiants.
Les célestins
sont de la fin du siècle. L'ordre de la Merci a été
fondé au début du siècle par Pierre de Nolasque, en
vue de racheter les chrétiens esclaves chez les Maures. Le
temps des Croisades approche cependant
de son terme. D'un point de vue militaire et politique, ces entreprises
auront été pour les latins un complet désastre. Mais
pas du point de vue de la culture. Les nations occidentales ont été
mises en rapport, non seulement entre elles, mais avec les Grecs et les
Arabes, avec l'Asie et l'Afrique. Tant de voyages en Égypte, en
Syrie, à Constantinople ,
n'ont pas été perdus : ce contact universel a influé
sur les langues, sur les idées et sur les arts; il a rendu plus
prompte et plus rapide la communication de toutes les connaissances, et
a préparé de loin des progrès
qui attendront encore, il est vrai, quelques siècles pour qu'on
en récolte tous les fruits. On rapportait donc de l'Orient de la
misère et des maladies, mais, aussi les lumières qui allaient
agrandir la sphère des arts et de la littérature.
Au XIIIe
siècle, l'obscurantisme véhiculé par les
représentants de l'Église continue de se confronter, comme
aux siècles précédents, aux survivances pré-chrétiennes
qui s'expriment dans des débordements joyeux tels que la fête
des fous
ou la fête de l'âne
en France. Les moeurs des palais et des châteaux
ne sont ni plus pures ni plus nobles que celles des autres couches sociales.
Les écoles abondent cependant : il y en a auprès de presque
tous les monastères, alors si nombreux, et des églises cathédrales.
Dans les villes, où l'enseignement se divise en plusieurs branches,
et attire un grand concours d'étudiants, comme à Paris ,
à Angers ,
à Toulouse, à Montpellier, le nom d'université
est appliqué au corps entier des maîtres et des disciples.
Les statuts de l'université de Paris datent de 1215
: on distingue dans cette université quatre facultés, quatre
nations d'étudiants, avec leurs syndics et un recteur; les quatre
facultés sont la théologie, la jurisprudence, désignée
sous le nom de décrétales ,
la médecine et les arts, qu'on appelle aussi philosophie
et grammaire. La scolastique, avec ses formes
pédantesques et ses syllogismes, domine
les études et appauvrit l'intelligence
: la raison, le goût, l'imagination
et même la mémoire en sont altérées;
une dialectique puérile et pointilleuse
exempte souvent de penser.
Les quatre livres de Sentences,
de Pierre Lombard, sont commentés par
Albert
le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas
d'Aquin,
Duns Scot : ils ont composé,
sous le nom de Somme ,
d'imposants monuments de métaphysique,
de théologie et
de morale. Albert le Grand, qui est né
en Allemagne, joint l'astrologie
et l'étude des secrets de la nature à la politique. Saint
Bonaventure qui ne sait pas, même dans les effusions de son coeur,
s'affranchir toujours de la scolastique, entraîne les âmes
chrétiennes dans une voie pleine d'attraits et de périls,
le mysticisme .
Le dominicain Thomas d'Aquin, son ami, a l'esprit inventif et profond;
il propose une solution de la fameuse question des universaux.
Duns Scot, franciscain,
qui contredit saint Thomas, dispute beaucoup,
n'invente rien, n'éclaircit aucune doctrine.
La jurisprudence comprend le droit canon et le droit civil qui vient d'être
enseigné avec éclat en Italie par Azon
et par son disciple Accurse; en France, plusieurs
villes, mais non Paris
à cause de la défense expresse d'Honorius III, ont des cours
de jurisprudence civile. Le droit écrit est suivi au sud de la Loire;
le droit coutumier, au nord; mais le droit de Justinien,
à force d'être enseigné dans les écoles, acquiert
de l'autorité devant les tribunaux : les jugements par les pairs
ou jurés deviennent plus rares; des canonistes et des légistes
pénètrent dans le parlement, cour suprême de
justice royale. La médecine, la chirurgie, la pharmacie et la chimie
s'étendent des Arabes aux chrétiens les écoles d'Italie
commentent les travaux des musulmans .
Raymond
Lulle voudrait qu'on pût prêcher les infidèles dans
leur langue afin de les convertir. On cherche par quelles relations se
rattachent les divers genres de connaissances
humaines : de là le projet d'en former des systèmes
encyclopédiques ,
comme le Quadruple miroir, de Vincent
de Beauvais .
Les sciences
proprement dites font de précieuses découvertes ou appliquent
aux arts des découvertes déjà faites. L'algèbre
emprunté par Fibonacci (Léonard
de Pise) aux Arabes d'Afrique commence à se répandre dans
l'Europe latine. Le cordelier-Roger
Bacon décrit la poudre à canon, dont font déjà
usage les Orientaux. La boussole commence à être pratiquée
en Europe. L'invention des lunettes est peut-être de la fin du siècle.
La science des astres reste sujette à beaucoup de superstitions
: Roger Bacon admet des prédictions générales de l'astrologie ;
il ne rejette que les horoscopes personnels.
La géographie doit beaucoup au livre
arabe d'Ibn-Al-Ouardi; aux navigations des
Génois, des Pisans, des Vénitiens; aux relations d'Ascelin,
de Plan Carpin, de Rubruquis,
de Marco Polo, envoyés chez les Mongols;
aux cartes qu'on commence à dessiner.
L'histoire,
qu'on ne fait pas entrer dans le plan d'instruction des écoles,
ne produit pas beaucoup de monuments distingués dans la langue latine,
dont elle commence à s'affranchir. La chronique de Geoffroy
de Villehardouin, qui raconte la conquête de Constantinople
par les Français ( Les
Croisades), est écrite en prose vulgaire. Les ouvrages latins
de Rigord, de Guillaume
le Breton, de Guillaume de Nangis, religieux
de Saint-Denis ,
ont moins d'attrait que la Vie de saint Louis,
par
Joinville, et que les grandes
Chroniques
conservées à Saint-Denis, qui forment comme le premier fond
des histoires de France.
L'ancienne langue
française, ou langue d'oïl,
est préférée, même par des Italiens. Le Florentin
Brunetto
Latini, un des maîtres de Dante, écrit
ou traduit en français son manuel général d'études,
intitulé Trésor. La langue de l'Italie, dont les poètes
avaient écrit jusque-là en vers provençaux, commence
à se fixer : la Divine Comédie ,
de Dante, la plus étonnante production de cet âge, est en
même temps l'un des plus anciens, comme l'un des plus illustres monuments
de la littérature italienne. On n'enseigne dans les plus grandes
écoles ni les langues modernes, ni les langues orientales, ni même
la langue grecque, quoique le trône de Constantinople
soit pendant plus de cinquante ans à des Français.
La langue latine, écrite et parlée
d'une façon si incorrecte dans les écoles, règne encore
dans la chaire : mais les prédicateurs commencent à entremêler
dans leurs phrases latines des mots du langage vulgaire; en 1262,
on rencontre les premiers exemples de ces prédications macaroniques.
La vraie langue française se forme
par la poésie et par les romans. Les trouvères du nord sont
plus nombreux et plus féconds que les poètes du midi : leur
langue, moins élégante, moins douce, moins sonore, se développe
davantage, devient plus expressive, quelquefois plus pittoresque; elle
s'essaye dans vingt genres différents, ne brille encore dans aucun,
prend cependant possession de la plupart, et se destine à les enrichir
tous un jour. On compterait en ce siècle plus de deux cents poètes
où rimeurs français. Ce sont des romans de chevalerie mis
en rimes, des fabliaux ,
des lais .
Les riches et le peuple étaient amusés par les fabliaux du
trouvère Rutebeuf, souvent aux dépens
de l'Église; mais le poète y gagnait à peine sa vie.
On aimait beaucoup le Roman du Renard
qui, sous des noms d'animaux, faisait la satire de tout ce qui était
craint et vénéré dans la société féodale,
surtout la noblesse et le clergé. Le Roman de la Rose ,
commencé par Guillaume de Lorris, qui meurt
vers 1260 terminé par Jehan
de Meung avant 1305, est un pénible
tissu d'allégories froides et fastidieuses, en plus de vingt-deux
mille vers, sans mouvement poétique, le plus souvent sans images
ni pensées, avec beaucoup de descriptions et d'abstractions personnifiées.
Les chants de Thibaut IV,
comte de Champagne
et roi de Navarre ,
sont d'un esprit fin et sensible; il participe des qualités des
trouvères et de celles des troubadours. Les troubadours, au midi
de la Loire, donnent de la souplesse et de l'harmonie à une langue
sonore faite pour la poésie lyrique, pour l'amour, pour la satire,
même pour les chants de guerre, comme le prouvent leurs sirventes ;
mais ils manquent d'une inspiration profonde et soutenue; ils ne laisseront
aucune grande oeuvre et disparaîtront au milieu du choc terrible
de la guerre des Albigeois.
Les seigneurs, les rois et les papes encouragent
à l'envi les études publiques et tous les talents. Innocent
III, Philippe-Auguste, saint Louis
(Louis IX), Frédéric II, sont imités
par des princes italiens et par des seigneurs français qui s'environnent
de savants et de poètes : à Florence ,
le peintre Cimabué reçoit la visite
de Charles d'Anjou .
La lutte poétique de Wartbourg
à la cour d'Hermann de Thuringe ,1206-1207,
entre les plus fameux minnesinger, est contemporaine de l'épopée
des Niebelungen
attribuée à l'un de ces jouteurs, Henri
d'Ofterding. Les artistes semblaient moins jaloux que les poètes
de leur gloire personnelle : combien de statuaires et d'architectes, dont
les oeuvres vivent et font l'admiration des siècles, dont les noms
sont ignorés! L'auteur de la Sainte-Chapelle
de Paris ,
un des chefs-d'oeuvre de l'art gothique, Pierre
de Montereau (ou de Montreuil) est un architecte qui, a-t-on dit, fit
un voyage en Palestine à la suite de saint Louis, travailla aux
fortifications de Jaffa, et vit de près le système d'architecture
des Arabes qui put l'inspirer.
Vers
la Renaissance
Le XIVe
siècle.
Le XIVe
siècle
ne donne presque aucune invention importante,
excepté peut-être celle du papier de chiffe : il en a été
employé pour certains actes du procès des Templiers,
qui se conservent en France aux Archives; l'usage de ce papier, devenu
commun, contribuera à multiplier tous les genres de manuscrits.
Les cartes à jouer datent des premières années de
la démence de Charles VI, à la
fin du siècle. La gravure
en bois remonte au moins à la même époque. Quelques
relations de voyages, entre autres celle de Jean
Mandeville; étendent ou précisent les connaissances géographiques
des Européens : on s'essaye à dessiner des cartes qui résument
et fixent ces notions nouvelles. Parmi les sciences pratiques, la médecine
est arrêtée dans ses progrès, parce que l'étude
de l'anatomie n'est pas permise : une décrétale
de Boniface VIII interdit les dissections
et menace d'anathème ceux qui feront bouillir des cadavres pour
en faire des squelettes. La chirurgie a de singulières recettes
pour traiter les plaies; elle pratique les enchantements
et recommande l'intercession des saints.
Si la littérature produit de grands
noms, Abulféda, Dante,
Pétrarque,
Boccace,
Chaucer,
Froissart,
ou encore Wycliffe, beaucoup rappellent de ternes
et médiocres productions depuis longtemps flétries. Les controverses
théologiques battent leur plein. Les franciscains raniment les disputes
des écoles : il s'agit de savoir s'ils peuvent se dire propriétaires
de quelque chose, même de ce qu'ils emploient pour se nourrir; ils
se divisent sur la couleur, la forme et la matière de leurs habits.
Le saint-siège se mêle lui aussi à ces débats,
dont Guillaume d'Occam est un des grands acteurs;
les membres les plus rebelles à la volonté pontificale sont
brûlés. Occam renouvelle la secte des Nominalistes
à laquelle appartient Buridan, recteur
de l'université de Paris
: même si celui-ci n'est cité ordinairement que pour le fameux
argument de l'âne irrésolu, lorsqu'il raisonne sur le libre
arbitre et sur l'équilibre des motifs déterminants, Buridan
est, avec Occam, le penseur le plus intéressant de l'époque.
Le XIIIe siècle,
âge d'or de la scolastique, a fait
place à un siècle de fer.
La contestation des dogmes de l'Église
devient plus audacieuse à mesure que s'affaiblit l'autorité
morale des papes qui consentent à résider à Avignon ,
captifs pendant soixante et dix ans sous la main des rois de France. Wycliffe
(Wiclef) répand en Angleterre ses doctrines qui ébranlent
la croyance aux dogmes : il nie la présence réelle et l'efficacité
des sacrements; il conteste les vertus des papes et leur infaillibilité.
Comme il parle de liberté, d'égalité même, les
paysans des environs de Londres ,
excités par de fougueux sectaires, demandent en vain à l'insurrection
une charte d'affranchissement. Wycliffe qui vit assez pour voir pendant
huit ans l'Église déchirée par le grand schisme, est
le précurseur des réformateurs et des schismatiques des siècles
suivants. Au milieu des débats de l'Église, apparaît
le plus beau monument dû à l'inspiration de l'Évangile ,
c'est l'Imitation de Jésus-Christ, l'éternelle consolation
des âmes pieuses et tendres, oeuvre anonyme attribuée à
des moines mystiques, quelquefois à Gerson
le grand docteur de l'Église de France, ou à Thomas
de Kempen (Hemerken).
Cette cour d'Avignon ,
cette nouvelle Babylone
où l'or si souvent achètera les grâces et les indulgences,
ajoute aux recueils de lois pontificales les Clémentines,
de Clément V; les Extravagantes (décrétales
en dehors (extra) des recueils précédents) de Jean
XXII. En France, on réfute les maximes consignées dans ces
codes. Le Songe du Vergier, ou disputation du clerc et du chevalier,
est un monument de cette discussion.
L'histoire est
assez riche dans ce siècle. Le doge, Andrea
Dandolo, compose une histoire de Venise
jusqu'en 1342.
Malaspina
est regardé comme le plus ancien historien de Florence ,
mais il aime trop les fables : ses récits sont continués
par Dino Compagni, gibelin déguisé.
Les trois Villani font honneur à Florence;
Jean l'aîné est mort de la peste de 1348
( Les
pestes au Moyen âge).
Froissart,
né dans le Hainaut, est le meilleur écrivain en prose française
que le XIVe siècle ait produit :
on reconnaît, à ses fréquentes digressions, un historien
qui ne manque pas d'étude et d'expérience, et qui a cultivé
les lettres. Mais il plaît surtout comme conteur, il écrit
tout ce qu'il voit dans les diverses cours où il reçoit
l'hospitalité, sa Chronique est le reflet le plus brillant
de la société féodale : il a visité la France,
l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie. Comme beaucoup de clercs-chevaliers
qui vivaient auprès des princes, il a cultivé la poésie.
L'Orient a aussi un célèbre historien et géographe
dans l'Arabe Abulféda, prince d'Hamath
en Syrie.
En France, deux conseillers du savant Charles
V, Raoul de Presles et Nicolas
Oresme, traduisent en français, l'un la Cité de Dieu
de saint Augustin, l'autre divers traités
d'Aristote et de Pétrarque.
Un grand prédicateur espagnol, Vicente
Ferrer de l'ordre des dominicains,
est appelé par plusieurs princes étrangers.
L'exercice de la traduction sert peu à
former une langue nouvelle; les romanciers et les poètes lui sont
plus utiles, et lui donnent de la fécondité. Cependant, en
Italie, les plus grands noms appartiennent en même temps à
la littérature nationale et à la restauration de la littérature
classique. Dante, Pétrarque,
Boccace,
ont cultivé les muses latines. Boccace a beaucoup écrit :
outre son Décaméron ,
reflet des moeurs peu sévères de l'époque, il laisse
deux romans en prose italienne, et d'autres ouvrages où les vers
se mêlent à la prose. Pétrarque contribue à
rétablir en Europe la littérature classique, abandonnée
et presque ensevelie depuis plus de mille années. Après l'avoir
recherchée, et pour ainsi dire exhumée du fond des bibliothèques,
il l'a souvent imitée et quelquefois reproduite; dans sa jeunesse,
il composa un drame latin. Son amour idéal pour Laure, et ses sentiments
patriotiques, ont mieux inspiré ses stances et ses canzones. Ami
des arts comme un Grec, de la liberté comme un Romain, tendre en
un siècle galant, sensible chez des peuples chevaleresques, indépendant
et modeste au sein des cours, franc et loyal à travers les perfidies,
tout en représentant l'Antiquité il marche en avant de son
siècle. La France a aussi ses érudits qui s'essayent dans
la poésie ou le roman en langue vulgaire. On se contentera ici de
nommer l'attachante figure de Christine de Pisan,
fille de l'astrologue
du roi Charles V, dont elle-même a été
l'historienne, et qui compose en français le Trésor de
la cité des dames et le Chemin de longue estude, traités
de morale ornés de quelques fictions.
Dans le temps où s'éteint
la poésie provençale, un moine des îles d'Or ou d'Hyères
rédige dans la langue du midi des notices biographiques sur les
troubadours. Les trouvères de ce siècle sont effacés
par Chaucer : quelques-uns des sujets qu'il traite
seront imités par William Shakespeare
et par Pope, ses Contes
de Canterbury sont un recueil en vers assez semblable au Décaméron
de Boccace. Les Anglais le regardent comme l'inventeur
de leur vers héroïque.
Les contes galants et chevaleresques continuent
d'être un besoin des sociétés. Dans les cours, dans
les châteaux et dans les cloîtres, on veut à tout prix
des récits et des fictions. Il n'est pas rare que dans les entretiens
du foyer chacun soit invité ou même obligé à
débiter à son tour une histoire; les chevaliers ne dédaignent
pas de cultiver l'art de raconter : les romans, les nouvelles ,
et les récits merveilleux avaient comme un fonds inépuisable
dans les actions brillantes des preux, dans leurs hauts faits et dans leurs
aventures galantes de guerre ou de tournois. Des chevaliers qu'on appelait
sires clercs ont l'office de recueillir et de constater ces exploits. Le
goût des compositions poétiques, particulièrement des
chansons, des tensons
ou jeux-partis, est entretenu par l'usage des cours d'amour que la France
du nord a emprunté à la Provence ,
peut-être dès le XIIe
siècle : ces cours, présidées quelquefois
par des princes, plus souvent par des dames, singeaient, dans les procès
entre amants, les combats chevaleresques, les procédures des tribunaux,
les disputes et les arguties des écoles : on proposait, on traitait
en vers, on décidait souverainement d'érotiques et frivoles
problèmes.
Les concours de poésie, que les
rimeurs ouvrent entre eux , comme en Normandie ,
en Picardie ,
en Flandre ,
sont bien plus fréquents dans le midi : on rapporte à l'an1323,
à Toulouse ,
où se tient un collège de la gaie science, l'institution
des jeux Floraux, que la légende
attribuera à Clémence Isaure .
Les compagnies de troubadours et de trouvères,
souvent errantes, amusent le public de leurs déclamations, de leurs
chants et de leurs jongleries; longtemps ils ont tenu lieu de comédiens.
Jusque dans la seconde partie du XIVe
siècle, en France et en Italie, il n'y a pas de spectacles
proprement dits : on ne voit aucun vestige de compositions théâtrales.
Des drames hiératiques, des miracles
et des mystères
en l'honneur de Jésus ,
de la Vierge
et des Saints furent les premières productions de l'art; ces représentations
qui n'eurent d'abord pour acteurs que des clercs étaient souvent
précédées ou suivies du sermon en prose qui leur servait
de prologue ou d'épilogue : mais des épisodes mythologiques
s'alliaient à l'histoire des martyrs, même au tableau de la
passion de Jésus. Bientôt, en France, vont s'établir
des confréries laïques d'acteurs de la Passion.
Les arts du dessin ,
qui ont donné dans le XIIe
et le XIIIe siècle
tant de beaux travaux d'architecture gothique ,
brillent surtout en Italie. Les Visconti font
construire le pont et le palais de Pavie ,
commencent la cathédrale
de Milan ,
tandis que les princes d'Este emploient les talents
de l'architecte Bertolin, de Novare. Le Florentin
Giotto,
disciple de Cimabue, qui entreprend en 1334
la tour de Sainte-Marie del Fiore, est plus célèbre comme
peintre, il a eu pour élève
Taddeo Gaddi,
et dans une certaine mesure pour dernier continuateur Fra
Angelico, qui a déjà un pied dans la Renaissance;
Simon
de Sienne, autre émule de Giotto, fait un portrait de Laure
que
Pétrarque paye de deux sonnets;
Jean
de Pise (Pisano) est un habile sculpteur. En 1390
à Bologne est posée la première pierre de l'église
de Saint-Pétrone. On cite en France les sculptures
de l'église de Notre-Dame, auxquelles travaille encore Jean
Ravy; la magnifique église du monastère
de Saint-Ouen, à Rouen, depuis
1318;
la cathédrale de Bourges ,
achevée en 1324; les travaux
de défense ou d'embellissement, ordonnés par
Charles
V à Paris ;
le pont Saint-Michel, le Châtelet ,
la Bastille ,
et la résidence royale de l'hôtel Saint-Pol.
La première
partie du XVe.
Dans la langue latine, la théologie
peut revendiquer les noms de Pierre d'Ailly, qui
a écrit sur la réforme de l'Église, et de Gerson,
une des lumières de l'université de Paris et du concile de
Constance, défenseur des principes gallicans, l'un des auteurs présumés
de l'Imitation de Jésus; il s'est occupé d'astrologie
et a censuré le Roman de la Rose .
La littérature profane est cultivée surtout par Léonard
Arétin (Leonardo Bruni), Pogge
et Guarini de Vérone
: leur latinité a de la correction et de l'élégance,
et n'est pas indigne quelquefois de celle des Anciens; la recherche, l'interprétation,
ou la traduction des manuscrits perdus ou oubliés, des ouvrages
historiques, des mémoires sur les événements publics
du temps, des discours, des lettres, des satires prouvent leur goût
et la fécondité de leur esprit.
La poésie italienne crée
le genre fantasque et se plaît à la composition de sonnets .
En France, l'historien Enguerrand de Monstrelet,
moins habile et moins éclairé que Froissart,
pâlit devant Alain Chartier, orateur et
poète : cette bouche « de laquelle étaient issus
tant de mots dorés » reçut, dit la légende,
un baiser de la dauphine Marguerite, d'Écosse, belle-fille de Charles
VII. Les poésies légères de
Charles
d'Orléans ,
le prisonnier d'Azincourt
( Guerre
de Cent Ans), ont du naturel et de la grâce, et sont empreintes
d'un sentiment parfait de la mélodie; mais il paraît étranger
aux fortes émotions de l'âme. Les
compositions des mystères ,
jouées par les acteurs de la passion de Jésus ;
les moralités ,
les farces et les soties jouées
par les clercs du palais, qui forment le corps de là basoche, entretiennent
le goût du théâtre.
En Espagne, beaucoup de poètes de
cour, érudits et maniérés; le roi de Castille
Jean II; protecteur des lettres, son favori Alvaro de
Luna,
Iñigo de Santillana et le
fils de ce-dernier, Pedro de Mendoza, donnent
l'exemple. Déjà, au moyen de planches de bois solides, on
était parvenu à représenter des mots et des lignes
d'écriture sur les cartes à jouer; on avait imprimé
des recueils d'images avec de courtes inscriptions, et des livrets d'église
ou d'école. L'idée des types mobiles, premier germe de la
typographie proprement dite, est conçue avant 1440
par Gutemberg ; les caractères mobiles
de fonte, inventés enfin soit par Gutemberg soit par Fust,
perfectionnés par
Schoeffer, sont employés
pour la première fois par ces trois artistes à l'impression
d'une Bible ,
commencée à Mayence vers 1450.
Les premiers livres imprimés avec une date positive sont les psautiers
de Mayence de 1457 et 1459,
le traité de Durand sur les offices
divins en 1459, le Catholicon,
ou dictionnaire
latin de Jean Balbi
en 1460. En moins de vingt ans, Rome,
Venise ,
la France, l'Angleterre et l'Espagne ont des imprimeries; à la fin
du siècle, on imprimera dans deux cents villes de l'Europe. Cette
découverte trace dans l'histoire intellectuelle de l'Europe une
ligne de partage de choix entre le Moyen âge
et les Temps modernes ( La
Renaissance).
(A19). |
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