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Le Moyen Âge
La vie culturelle dans l'Europe Latine
Le naufrage de l'Empire romain, même dès avant le Ve siècle,  laisse ses ruines entre les mains d'une classe dirigeante préoccupée de recueillir l'héritage de l'antique puissance, mais qui en même temps ne se reconnaît pas dans sa tradition culturelle. Le savoir intéresse bien moins les nouveaux maîtres de l'Europe que le pouvoir. Or, le pôle de ce pouvoir, le passage obligé si l'on veut se prétendre dépositaire de cette toujours aussi convoitée puissance de l'ancienne Rome, c'est son ancienne religion d'État, le Christianisme. Le principe sur lequel va reposer pratiquement toute la vie intellectuelle  pendant ce millénaire (et même, si l'on veut, jusqu'au temps de la Réforme) où se forgent les nouvelles entités politiques  européennes pourrait se résumer ainsi : celui qui a raison commande, or la religion seule peut fournir un tel critère, d'où la nécessité de constituer une doctrine religieuse, un dogme, qui sera l'outil de la légitimation du pouvoir temporel. 

On comprend que tous les aspects de la culture que l'on ne juge pas utiles à cette entreprise sombrent rapidement. Il existe sans doute quelques tentatives pour « sauver les meubles », et c'est le sens, par exemple, des Étymologies, cette compilation tentée au début du VIe siècle par Isidore, l'évêque wisigoth de Séville. mais il est déjà trop tard.  La vie intellectuelle s'est désormais pour l'essentiel réfugiée dans les monastères, où seule l'exaltation religieuse est valorisée. Quand on se souvient de la science et de la philosophie antiques, ou quand du moins on en ressent la curiosité, c'est seulement quand , pour préciser un point de doctrine, on cherche à consolider son argumentaire. Si Denys le Petit, au VIe siècle, par exemple, et encore, au VIIIe siècle Bède, se soucient d'astronomie, c'est qu'ils veulent fixer la date de Pâques. Il se trouve alors qu'un clan penche pour une date, et un autre pour une deuxième. Derrière ces chois, toujours des enjeux de pouvoir.

Pendant la première partie du Moyen âge, la christianisation d'une grande partie de l'Europe est restée très superficielle (Clovis était devenu Chrétien, les Francs beaucoup moins...). Les choses vont changer progressivement. A partir du XIe siècle, Les Croisades, calamiteuse expression d'un fanatisme religieux qui désormais affecte toutes les populations de l'Europe latine, en donnent la démonstration. En favorisant les contacts avec d'autres cultures, avec les Grecs de Byzance, avec les Arabes qui, depuis le VIIe siècle, occupent tout le Sud du bassin méditerranéen, elles vont cependant l'aider à se tirer de son enlisement dogmatique.

La vie intellectuelle se laïcise. Passée des monastères aux écoles cathédrales, elle  se déploie à partir de 1150 dans les universités, qui, au début, sont des corporations autogérés, dont les fleurons, un siècle plus tard, seront  Bologne, Paris, Oxford. Dix-sept universités ont été fondées dans les cinquante premières années du XIIIe siècle. Elles comptèrent les étudiants par milliers.

La soif de connaissances se manifeste également par cette véritable industrie de la traduction (de livres arabes ou grecs) qui fleurit dans plusieurs grandes villes du Sud, à commencer par Salerne et Tolède, où se détache notamment la figure de Gérard de Crémone. La philosophie d'Aristote, est désormais connue. La force de la philosophie grecque en impose assez à la dogmatique chrétienne pour qu'on cherche à se la concilier. Bien sûr la philosophie aura une place subalterne, elle restera la servante de la théologie, mais un nouveau système va  être constituer autour de cette confrontation. Ce sera la scolastique (la philosophie de l'École) dont la figure centrale, au XIIIe siècle sera  Thomas d'Aquin. On s'y perd souvent en désespérantes arguties, mais le débat, apparu dès la fin du XIe siècle, qu'elle nourrit entre Nominalistes et Réalistes, reste un moment clé de l'histoire de la pensée. 

Le latin est la langue de la littérature pendant une grande partie du Moyen âge, mais  à partir du XIIe siècle, le latin cède de plus en plus la place aux langues nationales. On assiste alors à la floraison d'une littérature épique aux accomplissements multiples :  chansons de geste en France (La Chanson de Roland, Le Chevalier au Cygne, etc.), et épopées telles que les Niebelungen, en Allemagne, l'Edda, en Islande, ou encore la geste du Cid, en Espagne. Cette époque est aussi celle de la littérature féodale ou littérature courtoise, dont font notamment partie le cycle des romans arthuriens (romans de la Table ronde) ou la première partie du Roman de la Rose. Avec l'émancipation des villes, ce sera le tour de l'émergence de la littérature bourgeoise et satirique (Roman de Renart, fabliaux, etc.). Jusque-là, la littérature française excerce son influence sur le reste des littératures européennes. Mais, c'est de l'Italie, à partir du XVe siècle, que vient,  avec Dante, Pétrarque et Boccace, une nouvelle impulsion, qui prépare déjà la Renaissance

L'activité artistique, toute inféodée à la foi chrétienne, fut plus féconde encore. Les architectes édifièrent surtout en France, mais aussi par toute l'Europe et jusqu'en Asie, d'abord les belles églises de style roman, puis les merveilles de l'art ogival ou gothique, les grandes cathédrales où les Robert de Luzarches, les Jean d'Orbais, les Pierre de Montereau, les Jean de Chelles, au XIIIe siècle, surpassèrent les plus glorieux architectes de l'Antiquité.

Trois italiens, Giotto au début du XIVe siècle, Fra Angelico et Masaccio dans la première moitié du XVe, à la même époque le Flamand Jean Van Eyck donnèrent les premiers chefs-d'oeuvre de la peinture. Dans cette même moitié du XVe siècle, tandis que l'italien Brunellesco créait une architecture nouvelle, trois sculpteurs, trois italiens encore, Ghiberti, Donatello, Luca della Robbia, donnèrent les premiers chefs-d'oeuvre indiscutés de la sculpture moderne.

Le Moyen âge n'excella pas seulement dans les arts, il sut aussi inventer ou s'assimiler les inventions venues du dehors et ce sont les inventions du XIVe et du XVe siècle. boussole, poudre, papier, imprimerie, qui transformant les conditions matérielles de la vie, ont rendu possible la civilisation moderne. L'ouverture au monde qui caractérise la deuxième partie du Moyen âge se traduit aussi par l'inauguration de l'époque des grands voyages qui deviendra à partir du XVe siècle celle des grandes découvertes. Les voyages se font d'abord par terre. Au XIIIe siècle, Plan Carpin, Rubruquis, puis Marco Polo donnent à connaître l'Orient lointain, ce monde des steppes qui fait chaque jour sentir un peu plus sa pression sur l'Occident (Le Monde turco-mongol). Diego Cam, accoste au Congo, Barthélémy Diaz, puis Vasco de Gama ouvrent la route des Indes par le contournement de l'Afrique, Colomb atteint l'Amérique centrale, Cabot le Canada. 

Dates-clés :
ca. 500 - Boèce écrit la Consolation de la philosophie.

ca. 800 -  « Écoles » de Charlemagne, instituées par Alcuin.

1000 - Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), "pape de l'an mil". Premiers contacts avec la pensée arabe.

XIe s. - Roscelin et le Nominalisme.

XIIe siècle - Traductions de la Logique d'Aristote, de l'Algèbre de Kwarizmi, etc. Wace et Chrétien de Troyens auteurs de romans de chevalerie.

1215 - Statuts de l'université de Paris. 

1312 - Divine Comédie de Dante.

ca. 1450 - Invention de l'Imprimerie à caractères mobiles.

Les universités

Origine des universités.
Les hommes du Moyen Âge eurent de bonne heure le souci de l'instruction publique. Dès la fin du VIIIe siècle, Charlemagne ordonnait que chaque monastère eût son école, où les moines et les clercs apprendraient la grammaire, le chant, le calcul, la calligraphie qu'auprès de chaque église, dans les villes et dans les villages, il y eût une école gratuite dirigée par le prêtre et ouverte à tous. Ces prescriptions furent renouvelées dans les siècles suivants par les papes et les conciles. Elles étaient en général observées au XIe siècle, et l'on trouvait alors, jusque dans des paroisses de campagne, des écoles où l'enseignement était donné par plusieurs maîtres. Dans les villes, l'école la plus importante était l'école de la cathédrale, installée dans le cloître voisin, sous la surveillance immédiate de l'évêque et du « chapitre ». c'est-à-dire du groupe de prêtres ou « chanoines » qui formaient le conseil de l'évêque. L'un de ces chanoines, le chancelier, qu'on appelait encore l'écolâtre, était le directeur de l'enseignement. C'était lui qui délivrait au nom de l'évêque la licence ou permission d'enseigner, sans laquelle nul ne pouvait professer.

Certaines écoles étaient célèbres au loin par le mérite de leurs maîtres : telles au XIe siècle les écoles épiscopales de Reims, de Laon, de Chartres, d'Angers, d'Orléans, les écoles monastiques de Cluny, de Rouen, de Fécamp, du Bec près d'Evreux. Les étudiants s'y rendaient en foule, même de l'étranger. Mais à partir de la fin du XIe siècle, les plus renommées d'entre les écoles  furent celles de Paris : c'étaient l'école épiscopale du Cloître Notre-Dame établie dans l'île de la Cité; puis, sur la rive gauche de la Seine, les écoles des abbayes de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève. Leur renommée leur vint surtout de deux maîtres. Guillaume de Champeaux (1060-1121) et Pierre Abélard (1079-1142), qui tous deux enseignaient la philosophie, le premier au Cloître Notre-Dame, le second à l'abbaye de Sainte-Geneviève. 

Autour d'Abélard les étudiants se pressaient par milliers. accourus de toute l'Europe. Si l'on songe aux difficultés et à la longueur des voyages à cette époque, à l'absence de tous nos moyens d'information, journaux et correspondances régulières, pareille affluence dit éloquemment combien étaient grands le prestige du savoir et le désir de s'instruire. On en peut encore juger par ce fait qu'après Abélard, des maîtres isolés créèrent de leur seule initiative, à côté et en dehors des écoles officielles, des cours libres, et que cet enseignement privé eut un plein succès.

A partir de la fin du XIIe siècle, entre les maîtres et les étudiants d'une même ville, sans distinction d'écoles et pour la défense des intérêts communs, on vit se former des associations : universitates magistorum et scolarium. De ces associations sortirent les universités.

L'université de Paris.
La première université fut celle de Paris, et ce fut sur elle que se modelèrent la plupart des autres universités : la connaître c'est les connaître presque toutes.

L'Université de Paris ne fut pas constituée d'un seul coup. La série des actes qui consacrèrent les progrès de son organisation s'échelonne sur une période de plus de trente ans (1200-1231). Elle eut deux patrons : le roi et le pape. Ce fut le roi Philippe Auguste qui, en 1200, accorda aux maîtres et aux étudiants leur premier privilège, celui d'être jugés par les tribunaux d'Église à l'exclusion de tous juges du roi. Ce fut la papauté qui dégagea l'Université de la juridiction de l'évêque, et lui donna pouvoir de juger ses membres elle-même, d'établir elle-même ses règlements (1231). L'Université finit par être dans le royaume et dans l'Eglise une sorte d'État autonome, comme une république de l'enseignement.

Les études.
Quand l'Université de Paris eut atteint son plein développement, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, sous le règne de Saint-Louis, les traits essentiels de son organisation étaient les suivants.

Maîtres et étudiants étaient groupés d'après la nature des enseignements en quatre Facultés : c'étaient les Facultés de Théologie, de Droit Canon ou droit ecclésiastique, de Médecine. et des Arts libéraux. Dans cette dernière faculté, la plus originale des quatre, maîtres et étudiants étaient partagés en quatre Nations : Nations de France, de Normandie, de Picardie. d'Angleterre. Ces nations étaient divisées à leur tour en provinces. Ces divisions, au début, correspondaient à un groupement des « Artistes  » - les étudiants des Arts Libéraux - d'après leur pays d'origine; mais elles avaient vite perdu toute valeur géographique.

La Faculté des Arts Libéraux était numériquement la plus importante. C'est qu'elle seule permettait d'accéder aux autres facultés : elle était, ce que sont les lycées actuels avant les grandes écoles, une école de culture générale par où tout étudiant devait passer avant d'entreprendre des études spéciales. En même temps, elle correspondait aux facultés modernes des sciences et des lettres et préparait des maîtres pour l'enseignement.

Les études y étaient divisées en sept branches, ou, comme on disait, en sept « Arts » : trois branches littéraires, formant ce qu'on appelait le Trivium : grammaire, dialectique. rhétorique: - quatre branches scientifiques, formant le Quadrivium : musique, arithmétique, géométrie, astronomie (Trivium et quadrivium). L'enseignement était donné tout entier en latin, parce que le but principal des études était de préparer pour l'Eglise des prêtres instruits et que le latin était la langue de l'Eglise. La méthode était partout la même. On étudiait des livres : les Livres Saints, les Décrets des papes. quelques ouvrages de médecins de l'Antiquité, Hippocrate ou Galien; enfin un certain nombre de traités d'Aristote, tenu pour le maître de la science universelle, la Physique, la Logique, la Métaphysique, etc. Du reste ces traités étaient étudiés, non pas dans le texte original - presque personne ne savait alors le grec - mais sur des traductions latines de traductions arabes, apportées jadis en Espagne par les conquérants musulmans.

Les livres, alors manuscrits, étant chers et beaucoup d'étudiants très pauvres ne pouvant les acheter, le maître dictait le passage qu'il se proposait d'expliquer, puis il lisait son commentaire écrit à l'avance. Tout esprit de recherche, d'observation et d'expérience était banni des études. On considérait que les Anciens, s'ils n'avaient pas dit en tout le dernier mot de la science, avaient du moins établi les principes de toute science. De ces principes il ne restait qu'à tirer des conséquences, ce qui se faisait au moyen d'une méthode qu'on appela la scolastique, c'est-à-dire la méthode propre à l'école, et qui était le raisonnement. L'un des procédés de raisonnement, le syllogisme, qui du rapprochement de deux affirmations tenues pour vraies déduit une affirmation nouvelle, apparaissait comme le plus parfait instrument et le plus sûr du progrès scientifique. En fait la méthode scolastique n'était propre à former que de subtils raisonneurs, maîtres en l'art d'argumenter et de disputer, et tant qu'elle demeura en honneur, jusqu'au XVIe siècle, il ne fut pas fait une découverte importante : les progrès dans les sciences furent pour ainsi dire nuls.

L'étudiant pouvait conquérir trois grades : le baccalauréat, la licence, le doctorat. La licence était le grade essentiel parce qu'il donnait le droit d'enseigner et transformait l'étudiant en « maître », c'est-à-dire en professeur. Elle ne s'obtenait plus par une décision de l'évêque ou du chancelier du chapitre. mais après un certain temps d'études, - six années au moins pour les arts libéraux, dix années pour la théologie, - puis des examens qui consistaient en discussions longuement soutenues devant et contre les maîtres.

Organisation de l'Université de Paris.
L'Université était dirigée par un Recteur assisté de trois Doyens et de quatre Procureurs. Les Doyens étaient les chefs élus des Facultés de Théologie, de Droit canon et de Médecine; les Procureurs représentaient les Nations des Arts Libéraux. Primitivement le Recteur n'était lui aussi que le chef de la faculté des Arts, son Doyen. En raison de l'importance de cette Faculté, il était devenu le chef de tout le corps universitaire. Il était élu pour trois mois et ne pouvait étre choisi que parmi les maîtres de la Faculté des Arts. Il prenait rang parmi les plus grands personnages du royaume, placé dans les cérémonies publiques avant les cardinaux, princes de l'Eglise, â côté des princes de la famille royale. Il exerçait une véritable souveraineté, comportant même le pouvoir de juger, dans toute la partie de Paris établie sur la rive gauche de la peine, au versant de la montagne Sainte-Geneviève : c'était là son royaume, le pays latin - le quartier latin d'aujourd'hui - ainsi nommé parce que la langue qu'on y entendait parler le plus communément était le latin. Ses sujets n'étaient pas seulement les maîtres et les étudiants, mais aussi tous ceux qu'un lien quelconque, si ténu fût-il, rattachait à la vie de l'Université et qu'on appelait ses suppôts : c'étaient les papetiers, les relieurs, les copistes, les domestiques d'étudiants riches, jusqu'aux maîtres d'hôtel et aux taverniers, au total la population presque entière du pays latin.

Les Collèges.
Les étudiants, par suite des différences de nationalité et de condition sociale, formaient un peuple assez complexe. Il s'en trouvait de familles nobles et de bourgeoisie aisée : mais en majorité ils étaient fils de paysans et pauvres : beaucoup étaient misérables et réduits à se placer comme domestiques pour gagner leur pain; il en était qui mendiaient. La charité travailla de bonne heure à secourir ces misères. De là des créations de bourses et des fondations de Collèges.

Les Collèges à l'origine étaient simplement des pensions où quelques étudiants sans ressources trouvaient gratuitement un lit et du pain. Par la suite, ils se transformèrent en établissements d'enseignement, et les étudiants se trouvèrent en partie soumis au régime de l'internat, comme aujourd'hui dans certaines de nos grandes écoIes spéciales. Le premier collège, comprenant dix-huit lits, fut fondé au début du règne de Philippe-Auguste, en 1180, à l'Hôtel-Dieu par un bourgeois de Londres. Le plus célèbre fut établi en 1257, sous Saint-Louis, par son aumônier, Robert de Sorbon. Transformé, agrandi, il devint dans les Temps Modernes, sous le nom de Sorbonne, le centre de l'enseignement à l'Université de Paris. Longtemps les Facultés n'eurent elles-mêmes qu'une installation misérable, et leurs salles de cours n'avaient au début pour mobilier que la table d'où parlait le maître, et les bottes de paille où les élèves s'asseyaient.

L'université et les rois.
Élèves et maîtres au XIIe et au XIIIe siècle formaient une population turbulente, et l'étude n'adoucissait pas chez eux la rudesse des moeurs du temps.

Philippe-Auguste les disait hardis à jouer du couteau plus que de l'épée des chevaliers. Les rixes étaient fréquentes dans les ruelles du pays latin. L'une de ces rixes, où la police étant intervenue on compta de nombreux blessés et plusieurs morts, devint précisément l'occasion du privilège royal de 1200, qui soustrayait les étudiants à la juridiction laïque. Les rois en effet comptaient, et comptèrent pendant trois siècles, avec l'Université comme avec une puissance. Pour faire triompher ses revendications, pour assurer le respect de ses privilèges, elle n'avait qu'à menacer de suspendre les cours. La grève fut l'arme de l'Université contre les rois. Ils redoutaient en effet que la fermeture des cours ne provoquât l'exode des étudiants vers d'autres Universités. D'autre part, à raison de la célébrité de l'Université et du grand nombre de ses élèves étrangers, l'événement devenait un scandale international : l'Europe entière s'inquiétait et s'indignait, selon les expressions du pape Honorius III, « de voir arrêter le cours de ce fleuve de science qui arrose et féconde le terrain de l'Église universelle ».

L'Université conserva, jusqu'au milieu du XVe siècle, le bénéfice de son prestige. Au temps de la folie de Charles VI, de corps savant elle voulut se transformer en corps politique elle se mêla avec passion aux querelles des Armagnacs et des Bourguignons. Mais lorsque fut venue la fin de la guerre de Cent Ans, et parce qu'elle y avait pris parti avec les Bourguignons pour le roi Anglais contre le « roi de Bourges ». l'Université fut brisée par Charles VII victorieux. Il interdit aux maîtres toute suspension des cours : il abolit le privilège de 1200, et l'université ramenée au droit commun fut désormais soumise à la juridiction du Parlement, c'est-à-dire aux juges du roi.

Université françaises et étrangères.
L'Université de Paris assura plus particulièrement la formation intellectuelle de l'Europe, mais d'autres studia generalia dispensent l'enseignement avec succès. Plusieurs de ces grandes écoles n'ont pas de titre de fondation connu. D'autres sont créées par des souverains : telle l'Université de Naples, définitivement constituée par Frédéric II, mais qui par ses origines remonte au Normand Roger et où Thomas d'Aquin enseigna la théologie. D'autres enfin doivent leur existence à l'Église (Toulouse, Rome) ou au concours des deux pouvoirs (Lisbonne).

L'Université fondée à Rome par Innocent IV fait, à côté du droit et de la théologie, une place particulière aux langues orientales, et une pensée analogue inspire à Alphonse le Savant la fondation, à Séville, d'une université pour l'étude du latin et de l'arabe(1254). Pour la médecine, l'École de Salerne, si fréquentée au XIe et au XIIe siècle, est en décadence au XIIIe, tandis que l'université de Montpellier conquiert, dans cet ordre d'études, le premier rang.

A Bologne, sous l'influence d'Irnerius, le droit romain, considéré comme la « raison écrite », est l'objet d'une véritable renaissance, et c'est là que les légistes vont chercher des arguments pour défendre leur théorie du pouvoir monarchique. Le droit civil est professé en France, à Toulouse, à Orléans, à Angers, mais non à Paris où est seul enseigné, sur la base du célèbre décret de Gratien, le droit canon, qui se rattache à la théologie.

En Angleterre, au XIIIe siècle, Oxford est le grand centre des études. L'École de Cambridge, qui date de 1209, ne sera transformée en studium generale que sous le pontificat de Jean XXII, au XIVe siècle.

L'Allemagne a eu des écoles brillantes à Erfurt et à Cologne, mais c'est seulement au XIVe siècle que, sous l'influence des idées françaises, Charles IV fondera des universités. A ces centres de vie, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel accordent, à l'envi, faveurs et protection. Rois de France, rois d'Angleterre, souverains espagnols, républiques italiennes, tous semblent avoir à coeur le progrès des études.

Maîtres et étudiants, animés d'un fort esprit d'association, défendent jalousement les privilèges dont ils sont aussi orgueilleux que de leur supériorité; il n'est pas rare qu'ils aillent jusqu'à la rébellion ouverte. A Paris, en 1229, l'Université se disperse pour protester contre la violation de ses privilèges; en 1253, elle fait grève, si l'on peut dire, à la suite du meurtre d'un écolier par la police; en 1209, à la suite d'un incident analogue, les trois mille maîtres et étudiants d'Oxford se transportent à Cambridge : l'interdit jeté sur la ville n'est levé qu'en 1214.

Philosophie scolastique et théologie

Puisque la pensée philosophique se meut nécessairement à toute époque, dans un monde donné, ce monde, en un temps aussi profondément chrétien que le Moyen âge, ne peut être que celui de la foi. Ainsi que le faisait remarquer Etienne Gilson, la réflexion part du dogme et s'exerce sur lui, d'autant que ce sont presque exclusivement les clercs qui s'occupent de philosophie; celle-ci devient la servante de la théologie (ancilla theologiae), que Roger Bacon (ca. 1214-1294).d'ailleurs appelle la reine des sciences (dominatrix aliarum scientiarum); la philosophie éclaire l'esprit qui cherche l'intelligence des dogmes imposés à sa foi (fides quaerens intellectum de saint Anselme).

La philosophie médiévale a pour nourrice et éducatrice la philosophie grecque : Platon, Aristote, les néoplatoniciens, qu'elle découvre peu à peu et s'assimile. Jean Scot Érigène, mis par Charles le Chauve à la tête de l'école palatine, puis appelé par Alfred le Grand à Oxford, représente les idées platoniciennes et influe sur la théologie mystique en traduisant du grec les écrits du pseudo-Denys l'Aréopagite. C'est de Platon que s'inspirent les réalistes, qui, avec saint Anselme, le grand abbé du Bec, archevêque de Canterbury (1033-1109), attribuent aux universaux (c'est-à-dire aux idées de genre : humanité, animalité, etc.) une réalité indépendante de l'individu.

Mais aux réalistes s'opposent les nominalistes, qui ne reconnaissent de réalité qu'aux individus et regardent les universaux comme de simples noms, comme des mots qui servent à désigner un ensemble d'individus. Roscelin pousse cette doctrine à ses conclusions extrêmes et, l'appliquant à la Trinité, se fait condamner (1092) comme hérétique en paraissant faire trois dieux distincts des trois personnes divines affirmées par la dogmatique chrétienne et ses circonvolutions compliquées. Guillaume de de Champeaux, qui pousse le réalisme à l'extrême, aboutit à une conclusion opposée  et aboutit à une sorte de panthéisme

Abélard (1079-1142) cherche un moyen terme dans le conceptualisme, qui, en ne reconnaissant d'existence à l'universel que dans la réalité individuelle, lui attribue néanmoins une valeur propre comme conception de l'esprit. Abélard est d'ailleurs un esprit hardi qui, non seulement fait de la raison l'auxiliaire de la foi, mais dans les matières étrangères à la foi fait du doute le fondement de la connaissance. Au fond, le problème des rapports entre la raison et la foi, c'est toute l'histoire de la philosophie médiévale.

La dialectique aristotélicienne atteint un degré de subtilité qui finit par discréditer la scolastique. Mais, au XIIIe siècle, grâce à l'Espagne, à qui son contact avec les Arabes a permis de connaître leurs commentaires d'Aristote; grâce à l'archevêque de Tolède, Raimond, qui fait traduire l'Arabe Averroès et le Juif Moïse Maimonide, les grands traités d'Aristote pénètrent dans le monde occidental : le « Philosophe » exerce une action considérable sur la pensée philosophique et théologique; on le proclame «  le précurseur du Christ dans les choses naturelles ». Albert le Grand, dominicain de Cologne, évêque de Ratisbonne (1193-1250), commence aussi de distinguer la philosophie de la théologie. Thomas d'Aquin, son illustre disciple (1226-1274), commentant à son tour Aristote, établit le plus puissant système théologique et philosophique du Moyen âge; la Somme du « docteur angélique », comme on l'appelle, est la base fondamentale de l'enseignement catholique et a été reconnue telle encore au tournant du XXe siècle par Léon XIII (Thomisme).

« Les limitations qu'il oppose à l'usage de la raison en matière de théologie témoignent chez lui, dit encore Gilson, d'un progrès décisif vers la connaissance du pouvoir propre de la raison. »
Sous l'influence de l'averroïsme, Siger de Brabant (1235-1281), que combat Thomas d'Aquin, pousse l'aristotélisme à des conséquences extrêmes qui le font condamner en 1277. Dans l'école franciscaine, Alexandre de Hales, le « docteur irréfragable » (1180-1245); saint Bonaventure, le «  docteur séraphique » (1221-1274), sont les grands noms de la théologie et de la philosophie. Le dernier ne fait qu'une part restreinte à l'aristotélisme; il est, d'ailleurs, un des représentants les plus éminents de la théologie mystique qui, à l'école du pseudo-Denis l'Aréopagite et de saint Grégoire, prétend conduire l'âme à la connaissance pratique de Dieu par la contemplation. Avant lui, cette tendance avait eu des maîtres illustres dans Richard Hugues de Saint-Victor et surtout dans saint Bernard de Clairvaux.

A côté des grandes controverses philosophico-théologiques qui occupent la pensée médiévale et qui préparent la voie à la philosophie moderne, la littérature théologique nous offre toute une série d'oeuvres : commentaires de la Bible, dont on recherche, à la suite de saint Paul, de saint Grégoire et des Pères de l'Eglise, outre le sens obvie, les sens allégorique, mystique et moral ; commentaires des Pères; chaînes (catenae) de la Bible et des Pères (le fameux Livre des sentences de Pierre Lombard, évêque de Paris en 1158, en est un exemple) ; exposés doctrinaux, sermons, traités moraux, traités liturgiques (comme le Rational, de Guillaume Durand), etc.

La littérature médiévale

Littérature latine.
Le latin, dont la renaissance carolingienne arrêta la décadence, n'est pas seulement, au Moyen âge, la langue officielle de l'Église et de I'État, celle de la liturgie comme celle des chartes et des diplômes; il est aussi celle des lettrés, des penseurs, des savants, en même temps qu'un instrument de communications internationales. Langue bien vivante, il s'enrichit de mots nouveaux pour exprimer les idées nouvelles; il introduit dans la versification, à côté du mètre et de la quantité, un rythme fondé sur l'accentuation et sur la rime, qui jouera un si grand rôle dans beaucoup de langues jeunes. 
« Combien de trouvailles heureuses, a pu écrire Camille Jullian, qu'on a signalées chez nos auteurs français, devraient être restituées à leurs devanciers latins! » 
Italiens, Espagnols, Allemands, Anglais, Français concourent à ce mouvement intellectuel  (La littérature latine au Moyen âge). C'est à l'école du Bec, en Normandie, que les Italiens Lanfranc et Anselme, successivement archevêques de Canterbury, professent avec éclat, au XIIe siècle; c'est à l'Université de Paris, au XIIIe siècle, que les Anglais Alexandre de Hales et Jean Peckham, les Italiens saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, Pierre Lombard, conquièrent leur renommée; des femmes ont aussi une place dans ce mouvement avec Herrade de Landsberg (morte en 1195), dont le curieux Hortus deliciarum, avec les dessins qui l'illustrent, est une source si abondante de renseignements sur la vie de l'époque; avec l'abbesse de Disibodenberg, Hildegarde (morte en 1179), dont les écrits touchent aux matières les plus diverses; avec Héloïse, dont la correspondance avec Abélard est tenue pour un chef-d'oeuvre. L'histoire intellectuelle de I'Europe n'a pas le droit de dédaigner cette floraison d'oeuvres de tout genre qu'on voudrait pouvoir énumérer. Voici saint Bernard, Hugues de Saint-Victor, Vincent de Beauvais, Roger Bacon, Fulbert et Yves de Chartres. Voici les sermonnaires, et les vies de saints, et la Légende dorée de Jacques de Voragine. Voici les chroniqueurs Guillaume de Jumièges, Dudon de Saint-Quentin, Adémar de Chabannes, Orderic Vital, Guillaume de Malmesbury, Otton de Freisingen et les historiographes de l'abbaye de Saint-Denis-: Suger, Rigord (continué par Guillaume le Breton), Guillaume de Nangis. Voici les lapidaires et les bestiaires, les auteurs de mystères, les chantres de la vie des animaux qui préparent le Roman de Renart. Voici les innombrables poètes, dont plus d'un, comme Jean de Hauteville, servira de modèle aux écrivains s'exprimant dans les langues vernaculaires. Voici les traductions d'ouvrages grecs et d'ouvrages arabes, ces dernières dues surtout aux Espagnols, et les productions, variées des monastères allemands (Reichenau, Saint-Gall, etc.). Voici enfin la curieuse et satirique poésie des goliards, la poésie du vagabondage.

Littérature dans les langues nationales. 
L'emploi du latin comme langue liturgique, officielle et savante, lui valut une situation privilégiée, qui le rendit inintelligible pour les masses et hâta indirectement l'évolution des langues vernaculaires (c'est-à-dire parlées par les populations des divers pays). De ces langues, les unes, comme le basque, les langues celtiques, les langues germaniques, eurent une formation et une évolution indépendantes; les autres, issues de la déformation du latin, constituèrent les langues romanes.

Si le basque n'a produit, au Moyen âge, aucun texte littéraire qui soit arrivé jusqu'à nous, il n'en est pas de même des langues celtiques, qui ont produit des oeuvres dont quelques-unes remontent au VIIe siècle. Les Irlandais ont des martyrologes, des hymnes, des romans, comme le célèbre Tain-bo-Cualnge ( = l'Enlèvement des boeufs de Cualnge). Les Gallois ont des épopées, et la légende arturienne, qui forme la matière des Mabinogion, a exercé sur les littératures romane et germanique une action considérable. Quant aux langues de la famille germanique, leur apport original fut, pour cette période, peu important, et ce sont les langues romanes, dont le développement leur assura une place prépondérante dans l'histoire littéraire de l'Occident, qui eurent une influence considérable.

Les langues romanes comprennent en France : la langue d'oïl (groupe de langues qui comprend le français,  le picard,  le wallon, etc.) et la langue d'oc (groupe composé de l'occitan et du provençal, avec leurs divers dialectes; - les langues de la péninsule Ibérique (castillan, portugais-galicien, catalan, andalou); -, catalan; - ceux de I'ltalie (piémontais, milanais, vénitien, florentin; romain, napolitain, etc.);  - les dialectes rhéto-romanches; le roumain.

Le Serment de Strasbourg (842) marque déjà la différence entre les dialectes du Midi et ceux du Nord, qu'illustrèrent respectivement les troubadours et les trouvères. Le latin étant de moins en moins intelligible aux masses, le clergé, se conformant aux recommandations des conciles, prêcha en langue vernaculaire, et, en même temps que des traductions des livres bibliques, apparurent les premières œuvres littéraires en langues d'oïl (Cantilène de sainte Eulalie, Vie de saint Alexis). dues sans doute à des clercs.

Langue d'oc.
Dans le midi de la France, la féodalité est moins puissante, la distinction des classes moins tranchée, l'existence plus facile, les moeurs moins rudes et la société plus polie. La vie large et fastueuse des cours d'Aquitaine et de Toulouse, l'influence croissante des femmes (davantage perçues, en fait, comme une idée que dans leur réalité concrète), l'affinement du goût, la curiosité de l'esprit, la recherche de l'ingénieux et du piquant marquent d'une forte empreinte les productions des troubadours. Ces gracieux poètes chantent un amour idéalisé, respectueux, courtois, qui prétend plaire à « la » femme par l'exercice des plus nobles qualités. Mais, à force de vouloir faire de l'esprit, ils sont plus compliqués que délicats et ils deviennent trop souvent obscurs : c'est le cas de ce Marcabrun, qui inventa le trobar clus, l'art de fermer sa pensée, de la rendre obscure et de déconcerter le lecteur ou l'auditeur. A côté des professionnels (Pierre d'Auvergne, Folquet de Marseille, Pierre Vidal), leur phalange fait dans la noblesse de glorieuses recrues : Guillaume IX, duc d'Aquitaine; Jaufre Rudel, seigneur de Blaye; Bertram de Born, seigneur de Hautefort, dont les satires (sirventes) ont de la force ou même de la violence. Dans le genre épique, les troubadours ne firent guère que remanier ou adapter les épopées de langue d'oïl, mais ils furent originaux dans le roman d'aventures et dans la nouvelle : des oeuvres comme Flamenca, écrite, en 1234, par un clerc languedocien, permettent de revendiquer pour la France l'invention d'un genre qui fit la réputation de Boccace.

Après la guerre des Albigeois, dont Guillaume de Tudèle, du parti des croisés, nous a laissé une « chanson » en vers, la victoire du Nord contraignit à l'exil un grand nombre de troubadours, et la littérature en langue et oc ne fit plus que s'étioler, mais non sans avoir exercé à l'étranger une action dont nous indiquerons toute l'importance.

Langue d'oïl.
Plus encore que la langue d'oc, la langue d'oïl se développe avec un éclat extraordinaire.

La France féodale, la France chevaleresque a su s'exprimer magnifiquement dans ces chansons de geste dont on constate l'existence dès le XIe siècle, et dont le premier chef-d'oeuvre conservé, la Chanson de Roland, remonte aux premières années du XIIe siècle. On connaît plus de quatre-vingts chansons de geste, d'une étendue très variable, composées en strophes ou laisses d'un nombre indéfini de vers sur une même assonance. On les a classées en trois grandes gestes : geste du roi (à laquelle appartient la Chanson de Roland), geste de Garin de Monglane, geste de Doon de Mayence , que les jongleurs les déclamaient en s'accompagnant de la vielle sur une mélodie fort simple, qui semble avoir tenu le milieu entre la musique vocale et la récitation rythmée, et ils ne se gênaient pas pour les modifier ou y ajouter de leur cru. Elles n'ont pas de profondeur et leur simplicité est parfois quelque peu naïve, mais elles sont grandes par les sentiments qu'animent ces preux, voués à la défense de leur foi et de l'honneur du lignage.

Cette noble épopée qui, selon l'expression de Joseph Bédier, « n'a rien que de français », fut imitée ou traduite en Angleterre, chez les peuples scandinaves, en Allemagne, en Italie. L'art s'en inspira et l'on trouve l'effigie de Roland en plus d'une église, à Vérone par exemple.

Alors que les chansons de geste répondent au goût du public pour l'histoire dramatisée, les romans courtois sont des divertissements de haut goût, savamment composés à l'intention d'un public choisi. L'action, aussi merveilleuse et chimérique que le décor dans lequel elle se déroule, est empruntée à l'Antiquité, à la légende celtique ou à l'Orient. Qu'il s'agisse de Troie (L'Iliade) ou de Thèbes, d'Enée ou d'Alexandre, les romans antiques ne sont guère que l'imitation, sinon le travestissement des ouvrages anciens, et il n'y a d'originalité ni chez Benoît de Sainte-More ni chez Albéric de Briançon.

Les romans bretons, qui se rattachent à la lutte des Celtes contre les Anglo-Saxons, ont pour source commune l'histoire légendaire de l'évêque gallois Geoffroi de Monmouth, traduite au XIe siècle par Wace, de Jersey. Ils ont pour centre le roi fabuleux du pays de Galles, Arthur, dont la cour réunissait chaque année, autour d'une table ronde comme signe d'égalité, les douze compagnons du souverain. Lancelot ou Le Chevalier à la charrette, Perceval le Gallois, Tristan et Iseult, Merlin, la Quête du Graal sont les principaux des romans de la Table ronde. Chrétien de Troyes, le maître de la littérature arthurienne en France, les groupa en un seul récit, et les lais de Marie de France, qui vécut en Angleterre à la cour de Henri II, aidèrent à leur propagation. La matière amoureuse y est traitée sans brutalité, et dans la Quête du Graal, c'est par la pureté autant que par la bravoure que le chevalier s'efforce de conquérir le vase sacré.

Au grand profit de l'observation, on pourrait même dire de la psychologie, le merveilleux est à peu près banni de certains romans d'aventures tels que : l'Eracle, de Gautier d'Arras (XIIe siècle), Cléomadès, d'Adenès le Roi; Aucassin et Nicolelte; Flore et Blancheflore; Guillaume de Dole; La Châtelaine de Vergi, où se  remarque quelque originalité dans l'invention (XIIIe siècle).

En même temps que la poésie épique et romanesque, se développe la poésie lyrique, sous forme de chansons à danses, de romances, de jeux et surtout de chansons courtoises nées sous l'influence des troubadours, peut-être grâce à Aliénor d'Aquitaine. Ici, comme dans le Languedoc, les seigneurs ne dédaignent pas de faire concurrence aux professionnels (Chrétien de Troyes, Colin Muset d'Arras, Guiot de Dijon, Blondel de Nesle); c'est même parmi eux que sont les plus brillants chansonniers-: Huon d'Oisy, Conon de Béthune, Pierre Mauclerc, Thibaut de Champagne, Gace Brulé, Raoul de Coucy.

Dans le Nord comme dans le Midi, la recherche excessive de l'esprit gâte trop souvent ces jeux aimables, mais le XIIIe siècle compte un grand lyrique, Rutebeuf. Ce clerc manqué, jongleur et trouvère ambulant, nerveux, incisif, amer, a abordé à peu près tous les genres, à l'exception de l'épopée et du roman : débats, satire, chanson, drame même ; car il est, avec son Miracle de Théophile, l'un des représentants du théâtre au XIIIe siècle.

La littérature dramatique française, qui commence au XIIe siècle avec les Mystères, a un caractère essentiellement religieux dans le Jeu Adam (en langue d'oïl) anglo-normande), dans le Jeu de saint Nicolas, et au siècle suivant dans le Miracle de Théophile. Quant au théâtre comique, il n'est réellement inauguré que par Adam de la Halle, dit le Bossu d'Arras (1240-1287), dans le Jeu de la Feuillée et dans le Jeu de Robin et de Marion, où les scènes sont entrecoupées de chansons.

L'allégorie joue un certain rôle dans toute la littérature du Moyen âge; elle fut mise à la mode, dans le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris qui, entre 1225 et 1240, a donné, dans une forme élégante et souple, une sorte de traité de galanterie, un art d'aimer. Bien différente est la continuation du poème (1275-1280) par Jean Clopinel, dit Jean de Meung : par l'esprit satirique et mordant qui l' anime, cette seconde partie du Roman de la Rose appartient à la période suivante.

Les fabliaux ne sont pas non plus exempts d'intentions critiques, mais la satire y est plutôt tournée à la caricature, et les auteurs de ces contes veulent surtout amuser la classe moyenne en puisant leurs sujets dans les complications de la vie courante. On peut rattacher à ce genre littéraire les fables traduites ou imitées d'Ésope (Ysopets) et surtout le Roman de Renart, où pointe une satire plus malicieuse que méchante : le succès de rire en fut prodigieux non seulement en France, mais dans toute l'Europe occidentale, et le récit des aventures attribuées à ces animaux individualisés - Renart, Chantecler, Isengrin, etc., - donna lieu à un grand nombre de « branches  » entre 1174 et 1250 environ.

Moins considérable que la littérature d'imagination et de récréation, la littérature didactique est néanmoins abondante et présente un intérêt documentaire réel. Elle comprend des bestiaires, des lapidaires, des traductions des livres de la Bible, et ces encyclopédies (Image du monde, Livre de Sydrach ou Fontaine de toute science, Livre des secrets aux philosophes) auxquelles Brunetto Latini, l'un des maîtres de Dante, ajouta son Trésor de toutes choses (1265), écrit en  français « parce que la parlure de France est plus délectable et plus commune à toutes gens. » 

L'histoire, elle aussi, fait son apparition dans les littératures nationales : chroniques en vers, tirées de modèles latins, comme le Brut et le Rou, de Wace; chronique bretonne et chronique normande du troisième quart du XIIe siècle, ou comme la Chronique des ducs de Normandie, de Benoît de sainte-Maure; histoires contemporaines, soit en vers, telles que l'Histoire de la Guerre sainte (troisième Croisade), par Ambroise, et l'Histoire de Guillaume le Maréchal (mort en 1219), soit en prose, et il suffira de rappeler, parmi les dernières, les deux chefs-d'oeuvre que sont la Conquête de Constantinople, de Villehardouin, et le Livre des saintes paroles et bonnes actions de saint Louis, de Joinville : nous avons là, sans conteste, deux écrivains, celui-ci d'une douce et touchante naïveté, celui-là doué du sens de la composition et d'une vigoureuse puissance d'expression (Littérature française au Moyen-Âge : l'histoire, les chroniques).

Influence littéraire de la France au Moyen âge.
La gloire et la vogue de l'université de Paris eurent pour conséquence la diffusion de la langue et de la littérature françaises par toute l'Europe, en particulier au XIIIe et au XIVe siècle. A cette époque, le français fut une première fois ce qu'il devait -être de nouveau au XVIIIe siècle : la langue gens polis et cultivés en tous pays, et comme la langue de l'Europe. Le contact perpétuel des auteurs et de la bonne société, la part prise par les seigneurs eux-mêmes à cette oeuvre nationale ont contribué aux progrès de la littérature, comme la littérature a contribué à l'affinement de la société : société noble et société bourgeoise, car la classe moyenne, à mesure qu'elle se forme, prend, elle aussi, des goûts littéraires; ce sont des académies bourgeoises que ces puys, où l'on fait assaut de poésie, et ce sont des confréries bourgeoises qui fournissent les acteurs des mystères.

Aussi la littérature française a-t-elle, au XIIIe siècle, une maîtrise incontestée en Occident. Les autres littératures romanes se sont développées plus lentement qu'en France et n'ont pas su prendre la même extension. Quand elle n'a pas créé, elle a du moins propagé les grands thèmes qui ont alimenté, à l'origine, non seulement les littératures de l'Italie et de l'Espagne, mais aussi celles de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Les liens de l'Italie avec l'Antiquité étaient trop étroits et elle en était trop fière, la culture du latin y était conservée trop fidèlement pour que la langue vernaculaire pût y prendre son essor aussi vite qu'en France; c'est la langue d'oc et c'est le français qui y ont frayé le chemin à la littérature nationale. Dès la fin du XIIIe siècle, les troubadours français furent accueillis avec une chaleureuse sympathie dans les cours princières de l'Italie septentrionale, dont on a dit qu'elle fut pour eux comme une seconde patrie. Ils régnèrent d'abord seuls, puis on les imita, mais en langue d'oc; un de ces poètes transalpins, Sordello, a été immortalisé par Dante, qui, lui-même, avant d'avoir donné sa vitalité à l'italien populaire, composa en langue d'oc plusieurs de ses canzoni.

Moins rapide et moins éclatante, l'action de la littérature de langue d'oïl a été certainement plus profonde et plus durable. 

« Que quelques Italiens, remarque Antoine Thomas, aient composé des poésies provençales, cela ne constitue qu'un épisode de l'histoire de la littérature provençale [ = la littérature en langue d'oc]. Au contraire, l'importation des chansons dle geste françaises en Italie, à commencer par la Chanson de Roland, connue au delà des Alpes dès la première moitié du XIIe siècle, a été le point de départ d'une véritable littérature qu'on peut appeler franco-italienne; cette littérature éphémère a ses caractères particuliers, distincts de ceux de la littérature française propresa langue, qui est un français imprégné d'italianismes et ment dite : sa langue, qui est un français imprégné d'italianismes et de plus en plus corrompu; ses sujets de prédilection, empruntés à l'épopée carolingienne. »
C'est seulement dans le second tiers du XIIIe siècle que fleurit en Sicile une poésie lyrique originale, qui se répand en Toscane, puis en Romagne. La bataille de Montaperti inspire Guittone d'Arezzo, qui fonde, à Bologne, l'école du « dolce stil nuovo-» et écrit sa chanson Amor e cor gentile, où se reconnaît l'esprit de la philosophie thomiste. L'Italie a aussi ses jongleurs, ses guillori, jongleurs profanes et jongleurs de Dieu, et, parmi ces derniers, se distinguent les franciscains, à la suite de leur fondateur; car François d'Assise passe pour l'auteur du Canto del sole (1224) et l'initiateur de ces hymnes en langue commune, les laudi, dont fra Jacopone de Todi fut l'un des plus célèbres auteurs.

La prose comporte quelques oeuvres plus ou moins originales, comme l'Introduzione alle virtù, de Bono Giamboni, qui est plus qu'une simple traduction, et surtout des recueils de contes dont le premier est le Novellino; mais au seuil du « Trecento », du siècle de Dante, de Pétrarque et de Boccace, c'est de la littérature française que dérivent les oeuvres didactiques, satiriques et allégoriques : c'est en français qu'à été rédigé, on l'a dit, le Trésor, de Brunetto Latini, et trente ans plus tard, un autre ltalien, le grand voyageur vénitien Marco Polo, revenant d'Asie, dictait en francais aussi son  Livre des Merveilles, le récit plus ou moins enjolivé de ses vingt années de séjour en Extrême-Orient. 

Bien que la souveraineté du latin ne soit pas aussi accentuée dans la péninsule Ibérique, là aussi la langue du peuple ne devient que lentement un idiome littéraire. Au Portugal, la poésie est tributaire des troubadours français jusqu'au XIVe siècle. La Castille a, dès la seconde moitié du XIIIe siècle, un poème vraiment national, le Cid, dont la forme, sinon la métrique, rappelle les chansons de geste. A-t-il pour source principale les romances du pays que chantaient les juglares (jongleurs)? Le romance est-il né seulement au XVe siècle? On ne peut que signaler ici cette controverse. Les romances héroïques ont, dans leur simplicité, de la puissance et de la grandeur; les compositions amoureuses ou pastorales, d'époque plus récente, ne sont que des imitations de poésies provençales ou françaises. La langue castillane, épurée et fortifiée, remplaça le latin comme langue officielle sous le règne de Ferdinand III (1217-1252), et Alphonse X le Savant, fils de ce souverain (1252-1284), rédigea ou fit rédiger des chroniques et des recueils juridiques; son nom reste attaché à la Cronica general de España.

En Allemagne, les Niebelungen, combinaison de légendes scandinaves et de légendes germaniques, sont, ainsi que le poème de Gudrun, qui s'en inspire, des oeuvres proprement allemandes, où se reflète le temps des invasions. Quant aux poèmes chevaleresques, ils sont presque sans exception traduits du français : après Conrad, chapelain du duc de Bavière Henri le Lion, et le curé Lamprecht, viennent, animés d'un souffle moins rude, Heinrich von Veldeke, qui vécut à la cour de Clèves, Hartmann d'Aue, Gotfrit de Strasbourg, Herbert de Fritzlar, Conrad Fleck, Heinrich von dem Turlin, Wolfram d'Eschenbach. Le style seul est personnel à ces écrivains : pour le fond, ils se contentent, et ils ne s'en cachent pas, d'imiter l'auteur qu'ils ont choisi. Le lyrisme des Minnesinger (chantres de l'amour), dont le principal représentant est Walther von der Vogelweide (1170-1228), est, de son côté, tout imprégné de la littérature des troubadours. C'est seulement dans la dernière période du Moyen âge que l'Allemagne aura une littérature originale, lorsque prédominera l'influence bourgeoise et que déclinera l'épopée, malgré l'éclosion de nombreux poèmes consacrés à la gloire de Théodoric.

La littérature anglo-saxonne commence, à la fin du VIIe siècle, avec l'épopée de Beowulf, écrite par un certain Caedmon, attaché comme serviteur au monastère de Whitby (Yorskshire), sous l'abbesse Hild, et qui, par sa Paraphrase de la Bible, provoqua tout un mouvement poétique.

Alfred le Grand (849-901) est généralement considéré comme le fondateur de la prose anglaise, mais il eut un précurseur dans la personne de Bède le Vénérable, du monastère de Jarrow. Il traduisit Boèce, collabora peut-être à la Chronique anglo-saxonne, fonda des écoles et ne dédaigna pas d'enseigner personnellement. L'invasion normande interrompit le développement de l'anglais, dont Aelfric donna le glossaire sous le nom de « colloque ». Alors la langue nationale ne fut plus guère employée que pour la composition de poésies religieuses et morales, ou pour des traductions, comme celles du Roman de Brut, par Layamon. La littérature anglaise devint, tant pour la forme que pour le fond, de plus en plus française, et Chaucer lui-même n'échappera que sur le tard aux influences extérieures.

L'ancienne poésie scandinave est une des plus riches de l'Europe pendant le haut Moyen âge. C'est au XIIe siècle, lorsque l'on connut le parchemin, que furent recueillis d'une façon durable les mythes de l'époque des Vikings; Grégoire de Tours, Paul Diacre, Eginhard avaient déjà connu ces récits où l'histoire se mêlait à la légende; leurs chroniques latines nous en ont conservé des traductions partielles, mais qui semblent exactes, et, en 1200, Saxo Grammaticus composa ses Gesta Danorum, que l'érudition moderne considère comme une interprétation exacte des antiques Sagas. Ces poèmes, écrits en langue norroene (norsk, lingua dacisca), étaient chantés à la cour des Vikings; ils contiennent des récits d'aventures dus aux marchands et voyageurs scandinaves répandus dans toute l'Europe, d'anciennes légendes nordiques, enfin des incantations ayant pour but d'invoquer les puissances de la nature.

D'autres Sagas furent conservées en Islande, colonie norvégienne : c'est la poésie des Scaldes. Malgré l'établissement du christianisme, les habitants n'en restèrent pas moins fidèles à leurs traditions mythologiques et, dans la première moitié du XIIIe siècle, Are Frode, puis Snorri Sturluson recueillirent les Sagas de l'époque des anciens rois norvégiens. Mais, d'un style compliqué, obscures, encombrées d'allusions à des mythes déjà oubliés, elles étaient devenues inintelligibles. C'est pourquoi Snorri composa, en 1222, l'oeuvre célèbre intitulée l'Edda, destinée à éclaircir toutes ces difficultés; le grand nombre de citations que l'on y rencontre donnent à l'Edda une valeur incomparable pour la connaissance de la mythologie et de la poésie scandinaves. Sur ce modèle furent rédigés, depuis 1270, les poèmes Eddiques, remaniements en prose de chants remontant à l'époque des Vikings. Ces Sagas islandaises, dont la plus connue est la Voluspa (création et fin du monde), se répartissent en : mythologiques, morales, généalogiques. Les premières racontent les légendes des dieux; les secondes sont réunies sous la dénomination Havamal; les dernières contiennent l'histoire des héros et des familles illustres de l'époque des Vikings. Une de ces Sagas, reproduite par Saxo Grammaticus, est consacrée à la légende d'Hamlet que Shakespeare reprendra en la transformant.

De même que l'Islande était une colonie norvégienne, la Finlande fut une colonie suédoise. Là se développa l'épopée finnoise, le Kalevala. Il est intéressant de noter que, sous l'influence de l'immigration scandinave, plusieurs chansons populaires russes ont pour origine les plus vieux poèmes suédois en prose rythmée.

Débuts de la Renaissance en Italie.
A partir du XIVe siècle un pays commença à se dégager de l'influence française l'Italie. Il s'y produisit alors un mouvement artistique et littéraire original qui, dès le XIVe siècle, avec Dante, Pétrarque et Boccace valut aux Italiens les oeuvresmères de leur littérature et qui, dès la première moitié du XVe siècle, avec Ghiberti, Donatello, Luca della Robbia, Fra Angelico et Masaccio, mit hors de pair la sculpture et la peinture italiennes.

Le premier des grands écrivains de l'Italie, en même temps le plus illustre de ses poètes, son Homère. fut le florentin Dante Alighieri (1205-1321). Un moment l'un des chefs du gouvernement de Florence, puis banni à trente-sept ans à cause de ses opinions politiques - il était gibelin - il vécut encore prés de vingt ans d'une vie errante et douloureuse, sans pouvoir rentrer dans son pays, même pour mourir. Pendant son exil, il poursuivit et acheva la composition de sa «  Comédie » poème en trois parties, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, que plus tard, au XVIe siècle. on appela la Divine Comédie : oeuvre étrange et puissante, oeuvre unique, sans équivalent en aucune autre littérature, où Dante mêla à tout ce que les Universités de Bologne et de Paris lui avaient enseigné de théologie, de droit, de philosophie, de sciences, ses théories et ses passions politiques. ses affections et ses haines. ses douleurs et ses espérances. La Divine comédie eut cette importance spéciale, que, écrite en dialecte toscan, elle en a fait, par l'admiration qu'elle inspira, la langue littéraire de l'Italie.

Pétrarque (1304-1374) et Boccace étaient des enfants lorsque Dante acheva la Divine Comédie. Comme Dante ils étaient d'origine florentine. Venu très jeune en France avec son père que ses opinions gibelines avaient fait bannir de Florence. Pétrarque étudia à l'Université de Montpellier, puis s'attacha aux papes d'Avignon qui lui confièrent à Paris, à Rome, à Naples, maintes missions diplomatiques. Il vécut de longues années en Provence, surtout à Vaucluse, et ce fut aux troubadours qu'il emprunta la forme rythmique des plus populaires de ses poésies, les Sonnets, composés à la gloire de Laure de Noves, aimée d'un amour idéal. A la poésie italienne, à qui Dante avait donné la force épique et la majesté, Pétrarque apporta la douceur mélancolique et la grâce. Les Florentins, fiers de lui, le rappelèrent. Pourtant ce fut loin de Florence, à Venise et à Padoue qu'il vécut ses derniers jours, exilé volontaire.

L'ambassadeur que les Florentins députèrent à Pétrarque fut Boccace (1313-1375), le fils d'un commerçant né par rencontre à Paris - sa mère était française. Destiné par son père au négoce il était devenu littérateur par admiration pour Pétrarque et désir de l'égaler. A la fois poète et prosateur, il ne compta guère par ses vers; mais son Décaméron, un recueil de cent contes et nouvelles, fut le premier chef-d'oeuvre de la prose italienne.

Débuts de l'humanisme.
Pétrarque et Boccace n'écrivirent pas seulement en italien. Pétrarque de son vivant dut le meilleur de sa gloire, non pas à ses sonnets et à ses chansons, mais à une épopée latine, Africa, consacrée aux Guerres puniques. Ce poème lui valut à Rome, au Capitole, les honneurs d'un triomphe célébré selon le mode antique (1341).

C'est qu'il fut, et de même Boccace, l'admirateur fervent des lettres latines. L'un et l'autre recherchèrent avec passion les manuscrits des auteurs anciens. Ils fouillèrent, et l'on fouilla à leur exemple, les bibliothèques des couvents où souvent on ne songeait pas à protéger les manuscrits contre les rats, où souvent encore, en raison de la cherté du parchemin, on effaçait par des grattages les textes anciens pour copier des prières à la place, et fabriquer des livres d'heures que les moines vendaient aux fidèles. Les recherches furent fructueuses. Pour sa part Pétrarque retrouva l'Institution Oratoire de Quintilien. de nombreuses lettres et des discours de Cicéron.

La même curiosité s'étendit aux lettres grecques. La langue grecque était au Moyen Age ignorée dans l'Europe Occidentale au point qu'en beaucoup d'Universités maîtres et élèves ne connaissaient même pas les caractères grecs. Boccace, un des premiers, étudia et apprit le grec, rechercha et fit recopier des manuscrits grecs. Mais ce fut seulement au XVe siècle que se généralisa la connaissance de la littérature grecque. Les manuscrits furent apportés en grand nombre de l'Orient, surtout après la prise de Constantinople par les Turcs (1453). A lui seul le cardinal Bessarion (1393-1472), un Grec fixé en Italie au temps du concile de Florence, en réunit six cents, qu'il légua à Venise.

Oeuvres latines et oeuvres grecques enthousiasmèrent ceux qui les découvrirent. Ils s'en pénétrèrent. s'efforcèrent de les imiter et de faire partager leur admiration. Ils furent les initiateurs d'études nouvelles, poursuivies en dehors des Universités, et dont les lettres anciennes fournirent seules la matière. Du mot latin « humanus » qui signifie « poli » on appela ces études les Humanités, et l'on nomma Humanistes ceux qui les pratiquèrent. L'humanisme n'atteignit son plein développement qu'au XVIe siècle où il ruina la scolastique, c'est-à-dire l'enseignement grammatical, théologique et philosophique des Universités. Mais, dès le milieu du XIVe siècle et pendant tout le XVe, les travaux des premiers Humanistes rendirent familières au public les idées des écrivains grecs et latins. Ils préparèrent ainsi et provoquèrent une résurrection de l'esprit antique, qui fut proprement la Renaissance.

L'art roman et gothique

L'art au Moyen âge.
L'influence artistique, exercée par la France sur l'Europe, ne fut pas moins grande que l'influence littéraire :  elle fut sans rivale depuis le début du XIIIe siècle jusqu'à la seconde moitié du XIVe, et au merveilleux épanouissement des arts qui se produisit au XVe siècle en Italie.

L'art par excellence, au Moyen Âge fut l'architecture : les autres arts lui sont en ce temps tous subordonnés. Les peintres et les « imagiers  », c'est-à-dire les sculpteurs sont seulement les auxiliaires des architectes, ou comme on dit alors, des maîtres d'oeuvre. Ceux-ci, du Xe au XIIe siècle, ont imaginé deux séries de formes et de procédés de construction qui constituent ce qu'un appelle le style roman et le style ogival ou gothique.

D'autre part, l'art au Moyen âge est, avant tout, religieux : il se résume tout entier dans les cathédrales, et chacune d'elles est un musée complet. C'est que les hommes du Moyen Age étaient sous l'emprise totale de l'Eglise et de ses normes et injonctions. Chrétiens, quand ils édifient une église, ils ont la certitude qu'il, élèvent la maison de Dieu, et qu'en cette maison, une fois consacrée. Dieu demeure vraiment lui-même, invisible mais toujours présent au tabernacle. II faut donc que l'église soit la plus belle possible. Architectes. peintres, sculpteurs orfèvres, s'efforcent de se surpasser eux mêmes, et chacun tâche de mettre dans son oeuvre le meilleur de son talent, comme un hommage à la divinité. En sorte que les églises du Moyen Age sont bien réellement, comme l'a dit Michelet, « de splendides actes de foi  ».

Plans des églises.
Le plan de ces églises romanes et gothiques est à peu près partout le mêmee : elles sont construites en forme de croix. Primitivement elles n'étaient que des copies des halles ou « basiliques  » romaines : de longues galeries droites, à plafond, terminées à l'une de leurs extrémités par une partie en demi-cercle, l'abside ou le chevet. A une époque voisine du règne de Charlemagne, on imagina de couper l'unique galerie primitive, aux deux tiers environ de sa longueur, par une galerie transversale, le transept, qui forme les bras de la croix.

La tête de la croix, allant du transept à l'abside, forme le choeur, partie où s'élève l'autel, et qui est réservée au clergé. Le pied de la croix, partie où se réunissent les fidèles, reçut le nom de nef - le mot veut dire vaisseau - lorsque le plafond eut été remplacé par une voûte dont la forme rappelle la carène d'un navire renversé. La nef est généralement complétée a gauche et à droite par deux nefs moins élevées, les collatéraux ou  bas-côtés, dont la séparent les rangées de piliers qui soutiennent les voûtes.

Au-dessus des bas-côtés, court une galerie qui prend jour sur la nef par des baies à triple ouverture, d'où lui est venu son nom : le triforium. Aux extrémités des nefs et du transept s'ouvrent les portes, abritées sous des voussures qui, en avant de chacune d'elles, forment un abri, le portail. Le portail central ou grand portail est encadré de deux tours. Il existe, en outre, souvent un clocher - en italien le campanile - qui parfois est complètement détaché de l'église, comme on le voit au Dôme de Florence, à Saint-Marc à Venise, à Saint-Michel et à la cathédrale à Bordeaux.

L'architecture romane.
On a beaucoup disputé et l'on dispute toujours sur les origines de l'architecture romane. Les uns la tiennent pour dérivée de l'architecture romaine, et c'est de cette opinion même que lui est venu son nom. D'autres estiment que beaucoup de ses éléments sont venus d'Orient, surtout d'Antioche et d'Alexandrie, apportés soit par des moines revenant de pèlerinages en Palestine, soit par les colonies de Syriens, qui trafiquaient dans nombre de villes françaises et italiennes : Naples, Rome, Ravenne, Lyon, Bordeaux, Orléans, Paris, et jusqu'à Trèves, à la porte de l'Allemagne

Quoi qu'il en soit, il est certain que le style roman était constitué vers la fin du Xe siècle, et que les chefs-d'oeuvre de ce style ont été édifiés dans la seconde moitié du XIe siècle et la première moitié du XIIe, de 1060 à 1150. Il est caractérisé par l'emploi de voûtes et d'arcs ayant, les premières, la forme d'un demi-cylindre, ce qu'on appelle les voûtes en berceau, les seconds la forme de demi-circonférence, ce que l'on appelle le plein cintre. Les pieds des voûtes et des arcs s'appuient soit sur des colonnes trapues que terminent de larges chapiteaux aux formes ramassées, soit sur de massifs piliers. 

Dans certaines régions on a substitué aux voûtes un mode de couverture plus hardi et fait usage de coupoles, à l'imitation des architectes byzantins et de Sainte-Sophie à Constantinople. Voûtes et coupoles pesant lourdement sur les murailles et tendant à les faire s'écarter, celles-ci sont soutenues à l'extérieur par d'autres piliers, les contreforts, qui montent à peu près jusqu'à la naissance du toit. Pour diminuer le moins possible la force de résistance des murs, on n'y ouvre que de rares fenêtres et de médiocre dimension. Aussi l'église romane est en général assez sombre. Dans son ensemble elle laisse surtout une impression de force un peu lourde et de solidité.

Sculpture romane.
La décoration est déjà brillante. A l'intérieur les murs sont couverts de fresques représentant des épisodes de l'Evangile ou de la vie des saints : ces peintures ont été malheureusement détruites dans la plupart des églises françaises, et l'on n'en trouve plus guère de restes importants qu'à l'église de près de Poitiers. Les chapiteaux des colonnes offrent des sculptures maladroites mais originales, enlacements de feuillages, animaux imaginaires. scènes de la Bible. A l'extérieur, des arcades disposées en plusieurs étages, comme à Notre-Dame de Poitiers ou à Saint-Pierre d'Angoulême, s'élévent le long des façades. Sur les voussures des portails sont sculptés des damiers, des rosaces. des chevrons, des festons en dents de scie des entrelacs, primitivement rehaussés de couleurs vives etd'or. Cette décoration sculpturale devint de plus en plus riche, et dans nombre d'églises, les tympans au-dessus des portes sont entièrement couverts de bas-reliefs d'un art encore gauche, dont le Jugement Dernier fournit généralement le thème.

Les écoles et les oeuvres.
Tels sont les traits caractéristiques de l'architecture romane. Mais entre les multiples productions de l'art roman, il existe soit des dissemblances, soit des similitudes qui permettent de distinguer de nombreuses écoles. Pour la France seule on en peut compter au moins six : l'école d'Auvergne, la plus anciennement constituée. celle de Provence et Languedoc, les écoles du Poitou, de Normandie, de Bourgogne, enfin l'école du Nord. Une des originalités de l'école auvergnate, dont Notre-Dame-du-Port à Clermont donne le meilleur type, est la décoration extérieure faite en grande partie de mosaïques de pierres rouges, blanches, noires. L'école du Poitou, à Saint-Pierre d'Angoulême, à Saint-Front de Périgueux, remplaça les voûtes par des coupoles. employées aussi à Notre-Dame du Puy, magnifique église en partie de l'école auvergnate. L'école normande, la plus hardie par l'élévation des voûtes, a produit entre autres oeuvres remarquables l'église de Jumièges, aujourd'hui en ruines, l'Abbaye-aux-Hommes et l'Abbaye-aux-Dames de Caen. Saint-Lazare à Autun, Sainte-Madeleine à Vézelay; Saint-Trophime à Arles, Saint-Sernin à Toulouse sont les créations les plus importantes, les deux premières de l'école bourguignonne, les autres de l'école provençale et languedocienne.

L'architecture gothique.
De toutes les écoles romanes la moins brillante fut l'école du Nord de la France. C'est d'elle cependant qu'est sortie au XIIe siècle la plus savante et la plus religieuse des architectures, l'architecture ogivale. Au XVIe siècle, avec une intention de mépris, les Italiens - Raphael, dit-on, le premier - l'ont appelée gothique,entendant le mot dans le sens de barbare. Le mot est resté. Elle est née dans l'lle-de-France.

L'architecture gothique découle tout entière d'un mode nouveau de construction des voûtes. Dans la première moitié du XIIe siècle, un maître d'oeuvre inconnu imagina d'élever sur quatre piliers une véritable charpente de pierre, formée de deux arceaux croisés, et de bâtir la voûte en l'appuyant aux quatre membres de la charpente. Ces arceaux destinés à accroître la solidité de la voûte furent appelés d'un mot tiré du verbe latin «  augere », - accroître - arcs ogifs ou bien ogives. On nomma voûtes sur croisée d'ogives, les voûtes élevées selon ce nouveau système. Les arcs y sont non plus en plein cintre, mais brisés. Toutefois et contrairement à une croyance assez commune, ce ne sont pas les arcs brisés, employés déjà dans l'architecture romane, mais seulement les voûtes sur arcs croisés qui caractérisent l'architecture ogivale.

A la transformation de structure des voûtes correspondit une modification dans la disposition des contreforts. On les amincit et on les dégagea du mur, et ce fut par l'intermédiaire d'une série d'arches légères, les arcs-boutants, lancés des contreforts aux piliers, qu'ils étayèrent l'édifice.

Le système des croisées d'ogive et des arcs-boutants assurait une si parfaite solidité qu'il fut possible de donner aux nefs des dimensions énormes. La voûte s'élanca à 34 mètres de hauteur à Notre-Dame de Paris, à 43 mètres à la cathédrale d'Amiens, à 48 mètres à celle de Beauvais. Les piliers allégés, formés de faisceaux de colonnettes, montèrent d'un jet, comme de minces troncs d'arbres, jusqu'au faîte de l'église, épanouis sous la voûte en multiples nervures pareilles à des branches. Entre les piliers rien que le vide : comme ils suffisent à porter la voûte, les murailles ont été presque complètement supprimées. A leur place s'ouvrent, découpées en forme de pointe de lance, d'immenses baies entre lesquelles,- par exemple à la merveilleuse Sainte-Chapelle de Paris -, les piliers ne tiennent pas plus de place que les montants de fer aujourd'hui dans les serres. En fait l'emploi des fermes métalliques a seul permis aux architectes modernes de  d'égaler la hardiesse des monuments de l'art gothique. 
A l'extérieur les tours dressées de chaque côté du portail sont elles-mêmes percées à jour par de hautes fenêtres; elles encadrent une fenêtre ronde, la rose, pareille avec ses vitraux à un soleil de pierre et de verre. La lumière entre à flots dans l'intérieur de l'église, d'où se dégage en toutes ses parties une impression de force intelligente et d'audacieuse légèreté.

La sculpture. Les vitraux.
L'ornementation est d'une admirable richesse. La disparition presque totale des murs entraîne la transformation de la décoration picturale. Les fresques ont fait place aux vitraux. Ils entourent l'église d'une muraille transparente de verre peint. Chacun d'eux est un tableau lumineux, découpé en multiples médaillons, dont la suite retrace les principaux épisodes de la vie d'un saint, ou bien représente, comme à la cathédrale de Chartres ou à la cathédrale de Bourges, les travaux des divers corps de métiers.

Mais la décoration est surtout sculpturale. Les plantes du pays, arums, renoncules, fougères, trèfle, cresson, fraisier, lierre, vigne, chêne, chardon, chou, s'enlacent aux chapiteaux des colonnettes, déroulent leurs guirlandes feuillues autour des portes, dressent leurs crochets sur les arêtes des voussures et des clochetons. Les soubassements, les pieds-droits, les tympans des portes sont couverts de bas-reliefs : médaillons symbolisant, comme à la cathédrale d'Amiens, les douze mois de l'année, ou représentant, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, la Création, le déluge; grands bas-reliefs divisés en plusieurs étages et retraçant des épisodes de la vie de Jésus, de Marie, des Saints, par exemple, à la cathédrale de Reims, le Christ en croix, le couronnement de la Vierge; à Notre Dame de Paris, le Jugement dernier, le martyre de Saint-Étienne. On multiplie partout les statues; on en compte deux mille à la cathédrale de Reims, qui semble une immense dentelle de pierre. Tantôt disposées dans des galeries au milieu de la façade, tantôt rangées aux deux côtés du portail, elles sont dans les premières cathédrales assez gauchement sculptées, raides, allongées à l'excès, comme à la cathédrale de Chartres. Puis la science et l'habileté des statuaires s'accroissent. Ils observent la vie et s'appliquent à la rendre fidèlement, ils sont comme on dira plus tard, des « réalistes ». Leurs ouvres s'assouplissent: au XIIIe siècle, il en est d'admirables, tel le Christ dit le Beau Dieu d'Amiens, tel, à Reims, le groupe de la Visitation. Ici les draperies sont d'un art si parfait qu'elles ne seraient pas indignes des grands artistes grecs.

Il est à noter que sculptures et vitraux étaient là pour la propagande religieuse autant que pour l'ornementation. Toute, cette décoration formait, selon l'expression d'un concile du XIe siècle, le « livre des illettrés », un livre de religion, un livre d'art sans cesse ouvert devant les yeux des fidèles.

Les oeuvres et les architectes.
La première grande oeuvre de style gothique fut la basilique de Saint-Denis construite au milieu XIIe siècle (1143-1144) par l'abbé Suger, le ministre de Louis VII, et devenue la sépulture des rois de France. Mais c'est au XIIIe siècle, et particulièrement de Philippe-Auguste à Saint-Louis, que furent élevés les chefs-d'oeuvre de l'art gothique en France. Ce sont, en les énumérant dans l'ordre où les travaux furent commencés : Notre-Dame de Paris (1103, les cathédrales de Chartres (1194), de Rouen (1207), de Reims (1211), d'Amiens (1220), l'incomparable Sainte-Chapelle du Palais de Saint-Louis (1240), le choeur de la cathédrale de Beauvais (1247). la cathédrale de Bourges (1275). A côté de ces oeuvres, les plus célèbres, il existe par toute la France nombre d'églises soit de la même période, comme la cathédrale de Clermont-Ferrand (1253), soit construites ultérieurement comme Notre-Dame de l'Epine dans la Marne (1410), qui ne le cèdent guère aux précédentes.

Bien que de patientes recherches permettent constamment de découvrir de nouveaux noms d'architectes, les constructeurs de la plupart des églises gothiques demeurent encore inconnus. On sait pourtant, mais sans presque rien connaître de leur existence, qui furent les principaux créateurs des plus belles cathédrales : l'évêque Maurice de Sully et Jehan de Chelles pour Notre-Dame, Jean de Beauce pour Chartres, Jean d'Orbais et Robert de Coucy pour Reims, Robert de Luzarches pour Amiens, Pierre de Montereau pour la Sainte-Chapelle, Girauld pour Bourges, Jean des Champs pour Clermont-Ferrand. Ces noms, presque ignorés, méritent de devenir populaires autant que le peuvent être ceux des plus grands architectes de l'Antiquité grecque ou de la Renaissance, plus que ne le sont ceux des architectes du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Evolution et expansion de l'art gothique.
Le style gothique n'a pas été employé seulement dans la construction des églises : il fut appliqué aussi à la construction de grands monastères, par exemple au Mont Saint-Michel, l'un des joyaux de l'Europe; il fut appliqué aux édifices civils : grands palais, comme le Palais de Saint-Louis à Paris, le palais de justice à Rouen, le château de Louis XII à Blois; hôtels de villes, comme celui d'Ypres, - à l'architecture militaire : châteaux forts, comme Pierrefonds et le château des Papes, remparts de villes comme à Carcassonne, Avignon, Aigues-Mortes; - enfin aux habitations privées, depuis la simple maison à carcasse de bois comme à Lisieux, jusqu'aux hôtels de pierre, les uns d'aspect sévère, comme l'hôtel de Sens à Paris, les autres d'une exquise élégance, comme l'hôtel de Jacques Coeur à Bourges, l'hôtel de Cluny à Paris, l'hôtel Bourgtheroulde à Rouen.

Cette variété d'aspect des oeuvres du style gothique tient à deux causes principales. D'abord le style gothique a duré; puis il n'est pas demeuré confiné en France. Né vers le milieu du XIIe siècle, il a rogné sans partage en France jusqu'au XVIe siècle et à l'époque dite de la Renaissance, soit pendant près de quatre cents ans. Dans un si longtemps, il a évolué parce qu'il était vivant. Très sobre au début, il est devenu de plus en plus élancé et hardi dans ses formes, de plus en plus somptueux dans son ornementation. Ainsi l'on a eu successivement, au XIIe siècle, le style gothique primitif où, comme à la façade de Saint-Denis, les arcs et les voussures des fenêtres s'éloignent à peine du plein cintre; puis, au XIIIe siècle et pendant la majeure partie du XIVe, le style à lancettes, le style des grands chefs-d'oeuvre, où les arcs franchement brisés. comme à Notre-Dame de Paris, à la Sainte-Chapelle, etc., présentent la forme aiguë d'un fer de lance : enfin, au XVe siècle, riche d'ornements presque jusqu'à l'excès, comme au palais de justice de Rouen, le style fleuri ou flamboyant. ainsi nommé parce que, dans le vide supérieur des fenêtres, l'enlacement des nervures dessine des sortes de flammes ondulantes.

Le style flamboyant fut, dans une certaine mesure, une modification de l'architecture française sous une influence étrangère. une accommodation du style français au goût de l'Angleterre. L'architecture gothique en effet se répandit dans toute l'Europe. Elle conquit l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Bohème, l'Autriche, la Hongrie, la Pologne; avec les Croisades elle pénétra dans l'Europe orientale et jusqu'en Asie. Londres, Milan, Venise, Sienne, Burgos, Cologne, Nuremberg, Ulm, Munich, Prague, Vienne, Cracovie, des villes du Péloponnèse, l'île de Rhodes, Chypre, la Syrie montrent avec orgueil, pieusement conservés en Europe, presque en ruines en Orient, des cathédrales, des palais, des hôtels de villes, des châteaux-forts construits, trois siècles durant, dans le style gothique, et souvent par des maîtres d'oeuvre français.

L'influence antique dans les arts en Italie.
Dans le même temps où l'influence de l'Antiquité commençait à se faire sentir chez les penseurs, elle commenta à s'exercer sur les artistes. Le fait se produisit naturellement d'abord en Italie parce que, centre de la civilisation romaine, elle était plus riche qu'aucun autre pays en vestiges de l'art ancien. Les Italiens trouvaient là des modèles qu'ils devaient à bon droit préférer à ceux venus du dehors, parce qu'ils étaient comme des modèles nationaux. Les monuments montraient aux architectes, au lieu de l'arc brisé français, le plein cintre romain ou la ligne droite de l'architrave grecque; au lieu des piliers formés de faisceaux de colonnettes, des colonnes aux fûts réguliers ou cannelés, des pilastres terminés par les chapiteaux classiques, dorique, ionien, corinthien; des frontons triangulaires; une décoration pour ainsi dire géométrique faite de denticules, d'oves, de volutes; des palmettes et des feuilles d'acanthes, et non plus la variété charmante et riche des feuillages indigènes.

Aux sculpteurs et aux peintres quelques statues, bien que le plus souvent mutilées. des bas-reliefs sur des tombeaux ou sur des arcs de triomphe, tel l'arc de Titus à Rome, révélaient non plus la préoccupation, commune à tous les artistes du Moyen Age, de traduire des sentiments et de rendre avec fidélité ce que l'on voyait, fût-ce la laideur, mais le souci de la beauté et de la grâce. Ils y découvraient la recherche de la perfection des formes, de l'harmonie des attitudes, l'étude approfondie et la complète connaissance de la structure du corps, une sorte de culte pour la beauté de ce corps que la pudibonderie chrétienne voilait toujours et que l'Antiquité souvent présentait nu. Architectes, peintres, sculpteurs se mirent à l'école des Anciens et sans les copier, s'inspirant seulement de leurs leçons, produisirent une série d'oeuvres très personnelles dont beaucoup d'une parfaite beauté.

Les artistes.
Le premier des grands artistes italiens fut à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe un compatriote et un ami de Dante et de Pétrarque, à la fois architecte et peintre, le florentin Giotto (1266?-1336). Architecte, il donna le dessin et commenta la construction campanile de la cathédrale de Florence. Bien que dans son ensemble le campanile soit de style gothique, déjà l'influence antique y apparaît dans des détails de décoration. Mais ce fut surtout le peintre qui fut grand, et l'on a justement appelé Giotto « le fondateur de la peinture italienne, le premier peintre moderne ». Dans ses chefs-d'oeuvre, qui sont les fresques de la basilique d'Assise consacrées à la vie de saint François, puis les fresques de Sainte-Marie à Padoue consacrées à la vie de la  Vierge et du Christ, il montra, le premier, une véritable science de la composition; le premier il peignit des personnages dont les physionomies, les formes, les attitudes, les gestes exactement observés, et rendus avec une sincérité très simple, donnent au spectateur, malgré quelque gaucherie, l'impression et l'émotion de la vie. Florence, au dernier quart du XIVe siècle, vit naître l'architecte Brunellesco; les sculpteurs Ghiberti, Donatello, Luca della Robia; les peintres Fra Angelico et Masaccio. Parvenus à la pleine maîtrise de l'art dans la première moitié du XVe siècle. ils ont fait de cette dernière période du Moyen Age l'une des plus glorieuses dans l'histoire de la civilisation.

Architecture et sculpture.
Ce fut Brunellesco (1375-1441) qui dégagea franchement l'architecture italienne de l'influence française. Il la ramena aux traditions gréco-romaines, au plein cintre, aux colonnes, aux coupoles, et fut ainsi l'initiateur d'un nouveau style architectural qu'on appela plus tard le style de la Renaissance. Ses oeuvres les plus caractéristiques, la chapelle des Pazzi, l'hôpital des enfants trouvés, sont d'une simplicité un peu froide, mais harmonieuse et vraiment élégante. Il dut surtout sa gloire à une oeuvre plus audacieuse que belle, le Dôme gigantesque, le plus grand après celui de Saint-Pierre à Rome, dont il couvrit le choeur de l'énorme et triste cathédrale de Florence.

Avant de se donner à l'architecture, Brunellesco avait été sculpteur; il fut même un moment le concurrent de Ghiberti (1378-1455) lorsque les Florentins mirent au concours l'exécution de portes en bronze pour le Baptistère. Ghiberti l'emporta. La beauté de son oeuvre « faite, disait-il, avec amour », lui valut la commande de nouvelles portes. Il avait travaillé vingt et un ans aux premières; il employa vingt-huit ans à terminer les secondes. Devant la perfection des dix bas-reliefs bibliques qui les décorent, encadrés merveilleusement de feuillages, de fleurs et de fruits, le plus grand des sculpteurs italiens, Michel-Ange, traduisait plus tard son admiration en cette pittoresque formule: « qu'elles étaient dignes de servir de portes au Paradis ».
Donatello (1383-1466), l'ami de Brunellesco et de Ghiberti, fut le plus fécond et le plus vigoureux des sculpteurs du XVe siècle. Il fut aussi dans ses oeuvres les plus fameuses. un saint Georges, un saint Marc, surtout un David au campanile de Florence. celui qui demeura le plus près de la tradition réaliste des sculpteurs du Moyen Age.

Au contraire, Luca della Robia (1400-1482), de vingt ans plus jeune que Ghiberti et Donatello, leur collaborateur cependant dans la plupart des embellissements de Florence, fut d'eux tous le plus pénétré de l'art antique. Aucun sculpteur, en aucun temps, n'a rendu avec plus de perfection la grâce et la vie de l'enfance, et les groupes de petits chanteurs et de danseurs dont il orna la tribune des orgues à la cathédrale de Florence n'ont jamais été surpassés.

Les peintres.
Le peintre Guido di Pietro, illustre sous le surnom de Fra Angelico - le Frère Angélique - (1387 - 1455), était un moine. Sa peinture reflète comme son surnom toute la beauté et la simplicité de son art. Il est le plus grand des peintres chrétiens, et l'on a justement dit de ses chefs-d'oeuvre, les fresques dont il décora les pauvres cellules du couvent dominicain de Saint-Marc à Florence, qu'elles sont « l'un des plus purs enchantements qui puisse ravir l'âme humaine ».

Masaccio (1402-1428), parce qu'il mourut à vingt-six ans, ne put produire beaucoup : son ouvre tient presque toute dans une chapelle de Florence. Pourtant, il occupe une place éminente dans l'histoire de l'art, et les plus grands maîtres du XVIe siècle, Vinci, Raphaël, Michel Ange, l'étudièrent tous longuement. C'est qu'il ne sut pas seulement varier les attitudes de ses personnages, et les peindre de façon à donner l'illusion de la vie. Il sut aussi représenter dans leurs exactes proportions les objets dont il les entoure, les sites, paysage, rue, place publique, où il les fit agir. Il introduisit ainsi dans la peinture son dernier et son indispensable élément de perfection : la connaissance et l'exacte observation des lois de la perspective.

L'art au XVe siècle en France.
Tandis que se formait et se développait le nouvel art italien, en France et dans les pays du Nord se poursuivait l'évolution de l'art gothique. Le XVe siècle fut le temps des beaux édifices civils, - chateau de Poitiers, hôtel Jacques-Coeur, Palais de Rouen. etc. - l'époque du style flamboyant et de ses splendeurs ornementales. A la fin du XIVe siècle, à Dijon, un artiste puissant, Hollandais d'origine, Claus Sluter (1340-1405), sculptait pour le duc de Bourgogne Philippe le Hardi, un calvaire, plus tard improprement appelé le Puits de Moïse, qui, promptement fameux pour sa beauté, attirait les pèlerins de toute la France. L'oeuvre eut ainsi une grande influence, et Claus Sluter devint après sa mort le chef d'une école qu'on a appelée l'école bourguignonne. En maints endroits d'autres artistes restés anonymes tiraient de la pierre des oeuvres, parfois remplies d'une grâce exquise comme la Vierge de l'église de Marthuret à Riom, inspirées toujours d'une exacte observation de la nature.

Pendant tout le XVe siècle, le même souci réaliste guida les peintres, le Flamand Jean van Eyck (1390-1440), le Tourangeau Jean Fouquet (1415-1481), Enguerrand Charonton de Laon, Nicolas Froment d'Uzès. Aucun d'eux ne s'éleva du reste jusqu'aux vastes décorations murales telles que les exécutaient leurs contemporains d'Italie. Leurs oeuvres, pleines de minutie, de détails délicats scrupuleusement rendus, étaient ou des miniatures, avec Fouquet que les papes appelaient à Rome, tant il était célèbre, ou bien ressemblaient à des miniatures agrandies, comme la Vierge au Donateur de Jean van Eyck.

La peinture à l'huile.
Jean van Eyck fut le plus remarquable des peintres du Nord. Comme Claus Sluter, il travailla pour les ducs de Bourgogne, souverains de la Flandre et grands protecteurs des arts à la fin du XIVe siècle et au XVe. Il occupe une place à part dans l'histoire de la peinture parce qu'il imagina un perfectionnement technique d'importance capitale. Jusqu'à lui, on peignait surtout à la détrempe, c'est-à-dire avec des couleurs délayées dans l'eau, soit sur des panneaux de bois, soit sur des enduits de mortier frais, ce qui était proprement la peinture à fresque. Les couleurs à l'huile étaient cependant connues et Giotto parfois en avait fait usage. Mais l'emploi n'en devint pratique que quand Van Evck eut eu l'idée d'employer des huiles dites siccatives, parce qu'elles ont la propriété de sécher vite. Le procédé nouveau, donnant aux couleurs plus d'éclat et des transparences jusqu'alors inconnues, permettant les corrections, des touches plus délicates, transforma les conditions du travail pour le peintre et rendit possibles les chefs-d'oeuvre du XVIe siècle.

Les sciences et les techniques

Les sciences.
Par défaut des méthodes qui ont permis les grandes découvertes scientifiques et auxquelles ne pouvait suppléer l'ingéniosité du raisonnement, les savants du Moyen âge ne parvinrent qu'à des résultats de détail, mais qui établissent nettement la valeur de leur activité intellectuelle. Pour Hugues de Saint-Victor, un représentant de l'école mystique, chercher la science, c'est être saint.

La construction des grands édifices qui couvrirent l'Europe, du Xe au XIIIe siècle, suppose une remarquable précision dans les calculs des architectes. Or, une simplification précieuse avait été introduite dans les mathématiques par Gerbert, qui imagine les chiffres dits arabes, à l'exception du zéro, et à qui, d'autre part, on fait honneur, en horlogerie, de l'invention des roues et de la substitution des poids à l'eau.

Au XIIe siècle, les Arabes, fondateurs des universités de Grenade et de Cordoue, étudient les oeuvres scientifiques des anciens et font connaître les Éléments d'Euclide. Ils ont reçu des chrétiens de Syrie les trésors de la science grecque et indienne : ils les transmettent à l'Occident; grâce à des traductions entreprises notamment en Espagne, Hermann le Dalmate fait connaître le planisphère de Ptolémée (1183), Gérard de Crémone traduit l'Almageste (1173); de 1220 à 1228, Léonard Fibonacci, dit Léonard de Pise, expose, avec une rigoureuse clarté, la géométrie, l'arithmétique et l'algèbre (Histoire des mathématiques), et Jean de Sacrobosco (Holywood) donne, outre son Algorithme, un traité de la sphère. Sous le nom de Tables alphonsines, une commission d'astronomes, maures et chrétiens, élabora, sur l'ordre d'Alphonse X de Castille, la revision des tables de Ptolémée.

Au XIe et au XIIe siècle, les marins italiens appliquent à la navigation les propriétés de l'aimant et inventent la boussole. Les connaissances géographiques s'étendent et le zèle des missionnaires y contribue largement. Ce sont des moines irlandais qui abordent les premiers en Islande, où l'ardeur aventureuse des Vikings  a ouvert, au IVe siècle, l'ère de la colonisation, et d'où partent les navigateurs qui, au Xe siècle, découvrent le Groenland. Dès l'époque carolingienne, les pays du nord de l'Europe commencent à entrer dans l'orbite de la civilisation occidentale, et, au XIIe siècle, Adam de Brême en tente la première description géographique. Au XIIIe siècle, dominicains et franciscains s'élancent à la découverte de l'Asie centrale et orientale. Le dominicain Ascelin va jusqu'au Turkestan; un frère mineur, Jean de Plan Carpin, pénètre jusqu'à Karakorum, au centre de l'Asie (1244-1246), et c'est un autre franciscain, Guillaume de Rubrouck, que saint Louis envoie à Karakorum (1253-1255). Bientôt, Marco Polo pénètre en Chine et dans l'Asie méridionale (1271-1295), et, à la fin du XIIIe siècle, un évêché est fondé à Pékin par le franciscain Jean de Montcorvin.

Réserve laite des pratiques cabalistiques qui n'ont rien de commun avec la recherche scientifique, l'alchimie n'est pas sans conduire à des observations précieuses, sans aboutir à la connaissance de procédés utiles et de certaines réactions chimiques. On attribue à Roger Bacon l'invention de la poudre, à Albert le Grand la révélation de dérivés de l'acide azotique, et c'est Arnaud de Villeneuve (1240-1311) qui, le premier, mentionne l'alcool et l'acide sulfurique.

La médecine emploie et emploiera longtemps encore des recettes empiriques ou grossières; mais elle est étudiée avec éclat à Salerne, près de Naples, et au Mont-Cassin. Au XIIIe siècle, la dissection, abandonnée depuis Galien, est pratiquée de nouveau par Lanfranc de Milan et Guillaume de Salicate, et l'on insensibilise les malades dans les opérations chirurgicales. Le contact des Arabes contribue beaucoup à l'avancement des études, uniquement basées avant eux sur la thérapeutique gréco-romaine, et ce sont des juifs qui introduisent à Montpellier l'enseignement médical.

Il est digne de remarque que, au siècle même de leur institution, les deux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, avec Albert le Grand et Roger Bacon, sont au premier rang dans le travail scientifique, comme ils le sont, avec saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, dans le domaine théologique.

Albert le Grand, maître de saint Thomas, si savant que la tradition populaire en a fait, comme jadis de Gerbert, une sorte de magicien, marque surtout dans le domaine des sciences naturelles, n'acceptant pas les yeux fermés les assertions et les fables des savants de l'Antiquité. Le franciscain Roger Bacon (1214-1294) est plus profond encore et plus universel. Ce savant, qui connaît l'arabe, l'hébreu, le grec et songe à retrouver la langue primitive, fonde l'optique théorique, formule les lois de la réfraction et de la réflexion de la lumière, décrit le phénomène de l'arc-en-ciel et tente de l'expliquer; il envisage une refonte du système de Ptolémée; il demande la réforme du calendrier julien; et, s'il a réellement inventé la poudre, il a préparé une évolution dans l'art militaire.

Entre les livres encyclopédiques, où quelques savants voulurent résumer la substance des connaissances humaines, le plus remarquable sans doute est celui de Jean de Beauvais : le Speculum majus présente en trois « miroirs » (naturale, doctrinale, historiale) tout ce que pouvait savoir un contemporain de saint Louis.

Les « nouvelles technologies ».
Le XIVe et le XVe siècle, ont été en même temps que des siècles de civilisation brillante, les siècles des grandes inventions qui furent la condition même d'une civilisation nouvelle : la boussole, la poudre à canon, le papier de chiffons, l'imprimerie. A vrai dire, l'imprimerie seule - entendons l'imprimerie à caractères mobiles -  est une invention européenne du XVe siècle. La boussole, la poudre à canon, le papier de chiffons sont inventions de l'Orient et de beaucoup antérieures au XIVe siècle : l'Europe n'a fait que les perfectionner ou en répandre l'usage.

La boussole.
La boussole est essentiellement une aiguille frottée sur une pierre d'aimant et disposée de telle sorte qu'elle puisse se mouvoir librement autour un axe vertical. Elle a la propriété de diriger toujours sa pointe vers un point que l'on appelle le pôle magnétique, et qui est place au nord-ouest par rapport à l'Europe et à l'océan Atlantique. Elle permet donc de savoir toujours ou se trouve le nord et par suite de s'orienter et de se diriger.

Les Chinois, plus de deux mille ans avant l'ère chrétienne, connaissaient la propriété de l'aiguille aimantée et construisirent de primitives boussoles. Les Arabes leur empruntèrent cette invention et, dès le XIIe siècle, elle arriva par leur intermédiaire aux marins de la Méditerranée : on trouve la boussole mentionnée en 1180 sous le nom de marinette ou de calamite. Elle consistait alors en une aiguille placée sur un morceau de liège ou sur un fétu de paille flottant sur un peu d'huile ou d'eau. Vers 1300, un italien d'Amalfi, Flavio Gioja. eut l'idée de placer l'aiguille en équilibre sur un pivot fixe, et de l'enfermer dans une boîte - en italien bossolo - couverte d'un verre. On eut ainsi la boussole, ou compas, que nous connaissons.

La boussole transforma les conditions de la navigation : elle permit de s'éloigner des côtes et de se lancer en haute mer, puisqu'elle donnait la possibilité de connaître toujours la direction suivie. La découverte de l'Amérique était en germe dans cette invention.

La poudre à canon.
Comme la boussole, la poudre, mélange explosif de salpêtre, de soufre et de charbon, est une invention des Chinois. Mais ils ne l'employaient que pour la fabrication des fusées et des feux d'artifices. Les Arabes la perfectionnèrent en lui donnant plus de force explosive, et probablement les premiers essayèrent d'utiliser cette force pour lancer un projectile. Dès le XIIIe siècle, les musulmans d'Espagne eurent des canons. Au début du XIVe siècle, en 1325, il y en avait en Italie à Florence. On en trouve peu après en France et en Angleterre. Mais, contrairement à la tradition, il paraît certain qu'on n'employa pas de canons à la bataille de Crécy.

Les premiers canons, ou bombardes, étaient de grossières machines, aussi dangereuses pour celui qui les servait que pour l'ennemi, tant elles éclataient facilement. Ces canons n'étaient pas montés sur un affût et sur des roues. Pour tirer, on les suspendait près de terre entre deux poutres, ou bien on les plaçait dans un bâti de bois en forme de caisse allongée. On ne pouvait donc les transporter aisément : aussi, au XIVe siècle, ne les employait-on pas dans les batailles, mais seulement dans l'attaque ou la défense des places. Les boulets de pierre ou de plomb étaient le plus souvent de plus petit calibre que le canon et la poudre était encore mal préparée. Par suite la portée était très faible, inférieure même à celle des vieilles machines de jet héritées des Romains, trébuchets, balistes et catapultes. Aussi, jusque dans la première moitié du XVe siècle, au temps de Jeanne d'Arc, par exemple au siège d'Orléans, en 1429, Anglais et Français employaient-ils simultanément l'ancienne artillerie et la nouvelle, la bombarde et le trébuchet.

Sous Charles VII les frères Bureau perfectionnèrent l'artillerie. Ils l'allégèrent, fabriquèrent des canons très longs appelés couleuvrines et les placèrent sur des chariots, en sorte qu'on put les amener sur les champs de bataille. C'est ce qu'on appela les engins volants, la première artillerie de campagne : elle donna une supériorité aux armées du roi de France et leur assura en partie la victoire finale dans la guerre de Cent Ans.

Vers 1404 environ apparut la couleuvrine à main : ce fut la première arme à feu portative, une très lointaine ébauche du fusil.

L'importance de la découverte des armes à feu échappa aux contemporains. Au point de vue politique, la création de l'artillerie contribua peu, quoi qu'on en ait dit, à l'affermissement de l'autorité royale en France et à la ruine des forteresses féodales. Des villes, des seigneurs, eurent des canons aussi bien que le roi, et les châteaux forts subsistaient en grand nombre dans la première moitié du XVIIe siècle, au temps
de Richelieu. Au point de vue militaire, les armes à feu ne se perfectionnèrent que très lentement. Encore dans la seconde moitié du XVIe siècle on leur préférait presque l'arc et les vieilles armes de main : « Les armes à feu sont de si peu d'effet, écrivait Montaigne vers 1580, sauf l'étonnement des oreilles, qu'on en quittera l'usage ».  C'est seulement assez tard dans le cours du XVIIe siècle que leur emploi transforma réellement la tactique, c'est-à-dire la manière de combattre.

Le papier.
Au Moyen Age comme dans l'Antiquité, on écrivait en Europe soit sur du papyrus ou papier d'Égypte, fait des pellicules intérieures d'un roseau du Nil; soit sur du parchemin, c'est-à-dire sur des peaux d'animaux préparées pour cet usage.

Les Chinois depuis des siècles fabriquaient du papier avec des déchets de soie, de chanvre ou de coton. Ce papier de coton leur fut emprunté par les Arabes qui l'introduisirent en Espagne et en Sicile vers la fin du Xe siècle. Au XIIe siècle, en France, on commença à fabriquer du papier avec des débris d'étoffes de lin. Puis on employa les débris de vieille toile, ou chiffes, d'où notre mot chiffons. Au XIVe siècle, par suite du développement de la richesse, l'usage du linge de corps, de la chemise en particulier, jusque-là vêtement de luxe, devint général même chez les paysans. Un eut donc en abondance le vieux linge et l'on put fabriquer le papier de chiffons à bon marché. Ce fut cette possibilité d'avoir à Bas prix le papier, matière première du livre, qui donna toute son importance à la découverte de l'imprimerie.

L'imprimerie.
Les livres au Moyen Age comme dans l'Antiquité étaient copiés à la main. On ne les avait par suite qu'en petit nombre et à gros prix. A la fin du XIIIe siècle, une Bible copiée avec soin valait des fortunes. Aussi dans les bibliothèques de certains couvents attachait-on les livres à leur rayon avec des chaînes de fer.

La création et le développement des Universités, le grand nombre des étudiants, firent rechercher le moyen d'obtenir des livres plus rapidement. A la fin du XIVe siècle l'on imana d'en graver le texte sur du bois; cela s'appela la xylographie. Les lettres étant dessinées sur un bloc de bois, on creusait autour de chaque lettre, en sorte que le texte apparaissait en relief. Il suffisait d'encrer ce relief et d'y appliquer une feuille de papier pour avoir une page de livre.

Le procédé, qui d'ailleurs existait depuis longtemps en Orient, était encore cher et demandait toujours beaucoup de temps. Les lettres ou caractères étaient immobiles et ne pouvaient servir pour un autre livre. Au commencement du XVe siècle, un habitant de Harlem, ville des Pays-Bas. Laurent Coster, sépara les caractères, et les rendit mobiles, ce qui permettait, un livre étant achevé, d'en composer un autre avec le même jeu de caractères.

Mais les caractères de bois s'usaient vite. Un peu après 1440, un Allemand de Mayence, établi à Strasbourg, Jean Gutenberg, instruit du procédé de Coster, eut l'idée de graver les caractères en creux. Il obtint ainsi des moules ou matrices dans lesquels il suffisait de couler un alliage d'antimoine et de plomb pour obtenir des caractères mobiles. On en eut ainsi autant que l'on voulut. Le premier livre qu'imprima Gutenberg fut une bible, en 1457.

L'imprimerie se répandit rapidement. En 1500 on trouvait des imprimeurs dans toute l'Europe. Venise avait fait de l'imprimerie une fructueuse industrie, et des livres, surtout des livres grecs grâce à l'érudit Alde Manuce (1449-1515), une marchandise d'exportation. En France, la première imprimerie fut établie en 1470 à Paris. par le recteur de l'Université, Guillaume Fichet.

Il installa à la Sorbonne trois Allemands, Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Krantz et leur fit imprimer en deux ans, vingt et un ouvrages, classiques latins ou traités de grammaire et d'éloquence. Dans les trente dernières années du XVe siècle il fut fondé dans Paris près de soixante, imprimeries.

Peu inventions ont été plus importantes que celle de l'imprimerie. Les contemporains comprirent immédiatement que l'on en tirerait « proufit et utilité pour l'augmentation de la science ». Dès 1500, on se procurait les livres qui, cinquante ans plus tôt, valaient 100 fois plus. Ainsi l'instruction fut mise à la portée de tous. L'imprimerie a été le moyen rapide de communication des idées : elle a rendu possible leur diffusion universelle. Par là, elle a préparé les découvertes nouvelles, les transformations politiques. Du jour de l'invention de l'imprimerie, l'humanité a fait plus de progrès, en quatre cent cinquante ans qu'elle n'en avait fait dans les trois ou quatre mille ans antérieurs. L'imprimerie a été l'indispensable instrument du progrès et de la liberté. (A. Malet / G. Ledos).

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