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Naissance
d'une dynastie
Les historiens ne
sont pas d'accord sur les origines de la maison capétienne. Si l'on
écarte les généalogies légendaires ou inventées
à plaisir qui, dès le XIIe
siècle, ont attribué à
Hugues
Capet une illustre origine pour le rattacher aux Mérovingiens
et aux Carolingiens
et justifier ainsi l'usurpation de 987,
on se trouve en présence de deux versions entre lesquelles le critique
hésite à se prononcer. D'après l'une, qui s'appuie
sur les témoignages de deux chroniqueurs du Xe
siècle, Richer et Aimoin,
Robert
le Fort, le premier personnage historique de la famille, serait le
fils d'un Saxon établi en Gaule, nommé Witichin. Parmi les
historiens modernes qui ont adopté cette opinion, nous citerons
Ranke et Kalckstein, et la plupart des historiens allemands qui se sont
attachés à montrer partout la prédominance de l'élément
germanique. Au contraire, en se fondant sur le témoignage d'un contemporain,
Abbon,
qui, en 836,
appelle simplement le roi Eude un Neustrien ,
et sur quelques autres présomptions, la plupart des historiens français,
et ceux qui ont plus spécialement étudié la question,
Barthélemy, Gabriel Monod, Luchaire, etc., sont portés à
croire que les ancêtres des Capétiens devaient être
originaires du centre de la France. Ils ont expliqué la tradition
de l'origine germanique répandue au Xe
siècle par ce fait que la mère
de Hugues Capet était en effet saxonne et prétendait descendre
du héros de l'indépendance saxonne sous Charlemagne,
Witikind. Une opinion mixte, proposée par Michelet,
ferait bien descendre les Capétiens des Saxons, mais de cette population
saxonne déjà établie dans le Bessin
dès le
VIe
siècle au témoignage de
Grégoire
de Tours.
Quoi qu'il en soit,
ce fut dans la lutte contre l'ennemi national, les Vikings ,
que le premier des ancêtres connus, le vrai chef de la famille, Robert
le Fort, conquit avec une immense renommée, une puissance territoriale
et militaire qui en faisait du vassal dangereux pour le roi de France,
lorsqu'il mourut glorieusement à Brissarthe
en 866.
Son fils aîné, Eudes, fut le plus riche seigneur de France;
la vaillance qu'il déploya en défendant, en 866,
Paris assiégé par les Vikings, le désigna naturellement
aux grands et au clergé comme le seigneur le plus capable de les
protéger, après la défaillance de Charles
le Gros, suivie bientôt de sa déposition. Porté
au trône en 888,
il régna dix années, non sans avoir à lutter contre
des insurrections provoquées par les défiances et les jalousies
féodales, qui suscitèrent un retour offensif du représentant
de l'ancienne dynastie, Charles le Simple,
qu'il désigna lui-même comme son successeur. Mais celui-ci
ne devait pas faire oublier la popularité de la famille de Robert
le Fort; épris, comme tous les Carolingiens ,
de la chimère d'une reconstitution de l'empire, il s'épuisa
en vaines tentatives pour recouvrer les royaumes démembrés
de l'héritage de Charlemagne, et livra
la France aux incursions normandes et aux usurpations féodales,
si bien que le second fils de Robert le Fort, nommé aussi Robert,
put s'emparer de Laon et se faire couronner roi (922),
comme l'avait fait son frère. A sa mort, survenue prématurément
(923),
son fils Hugues laissa ou fit porter au trône son beau-frère,
Raoul, duc de Bourgogne ;
et pendant son règne s'occupa uniquement d'agrandir ses domaines
et d'accroître sa puissance violence, perfidie, trahisons, rien ne
lui coûta pour arriver à ses fins : tour à tour adversaire
ou allié des Carolingiens, il eut l'habileté de laisser set
rivaux s'épuiser en des luttes stériles. Avec lui, à
la période héroïque de l'histoire de la famille, succède
la période politique. Laissant le trône à Louis
IV d'outre-mer, y appelant ensuite
Lothaire,
il exerça le pouvoir sous le nom de ces monarques, fut, sous le
titre de duc des Francs, une espèce de vice-roi, et prépara
ainsi les voies à son fils Hugues Capet,
non moins habile que lui, qui fut porté ad trône avec l'appui
du clergé, après la mort de Louis V,
le 1er juillet 987.
Augustin
Thierry et les historiens de son école ont cru voir dans l'avènement
de la nouvelle dynastie la conséquence d'une révolution profonde,
à la fois nationale et féodale, une réaction contre
la domination germanique, représentée par la famille carolingienne .
Rien n'est moins juste que cette vue. Il y avait longtemps déjà
à cette époque que la fusion des divers peuples avait produit
sur le sol de la Gaule une nation nouvelle; la branche carolingienne, qui
régnait sur la France occidentale, n'y était pas considérée
comme une étrangère, et l'on a vu plus haut que, sinon par
son origine, du moins par ses alliances, la maison capétienne touchait
d'aussi près à l'héritage germanique. Cette question
ne fut certainement pour rien dans le changement de dynastie. La famille
capétienne dut sa fortune à la légende héroïque
qui s'était formée autour des noms de Robert
le Fort et d'Eudes, à l'habileté
politique de leurs successeurs, à sa puissance territoriale, à
l'appui du clergé et par-dessus tout, comme le remarquait Luchaire,
"à une coïncidence vraiment extraordinaire de circonstances
favorables". Ce qui est vrai seulement, c'est qu'à la mort de
Louis
V (21 mai 987),
la dynastie carolingienne, depuis longtemps appauvrie et déconsidérée,
n'avait plus de chef véritable, que le prétendant qui pouvait
revendiquer la succession, Charles, duc de Basse-Lorraine, était
plus Allemand que Français, et que, Pomme l'avait écrit Gerbert
dès 985,
"le roi de fait était Hugues".
La
succession des règnes
Quant au caractère
de la nouvelle royauté, il ne différa pas, comme on l'a dit,
de celui de la monarchie carolingienne .
Ce ne fut pas le triomphe du principe électif et féodal à
l'encontre du principe de l'hérédité et de l'unité.
Les circonstances avaient depuis longtemps rendu féodale la royauté
carolingienne et, d'autre part, en arrivant au trône, les princes
capétiens, bien qu'issus de la féodalité, y apportèrent
les traditions, la politique et les prétentions de leurs prédécesseurs.
«
Ce n'est, a dit fort bien Luchaire, ni comme rois féodaux, ni comme
rois nationaux, que les Robertiniens ont été élevés
à la dignité suprême par le clergé et les seigneurs
français du Xe siècle
et, d'autre part, la monarchie fut, sous la direction d'Eudes,
de Robert, de Raoul (et nous pouvons ajouter
d'Hugues Capet), ce qu'elle était quand
elle appartenait aux descendants de Charlemagne.
»
Il convient de remarquer
toutefois que depuis un siècle le principe de l'hérédité
de la monarchie avait été singulièrement affaibli,
tandis que l'idée d'une monarchie élective, qui n'avait jamais
totalement disparu, avait fait des progrès notables. L'avènement
de Hugues Capet n'assurait donc pas le trône
à sa descendance. Aussi les premiers rois capétiens, suivant
en cela encore du reste exemple des derniers carolingiens ,
assurèrent à leurs fils la survivance de la royauté
en les associant de leur vivant à la couronne. L'année même
de son avènement, Hugues Capet, alléguant la nécessité
de donner un second chef à la nation pour la défendre contre
ses ennemis, fit couronner son fils Robert; celui-ci, en 1016,
fit sacrer son fils aîné Hugues, âgé de dix ans,
et après la mort de ce jeuné prince, il associa à
la couronne, en 1027,
son fils Henri. Celui-ci devenu seul roi fit couronner, en 1059,
le prince Philippe. Le fils de ce dernier, Louis, fut roi désigné
en 1090.
Louis
VI, à son tour, fit sacrer à Reims, en 1129,
son fils aîné Philippe, et ce prince étant mort en
1131,
quelques jours après, le roi associa à la couronne son second
fils Louis, âgé seulement de onze ans. En 1179,
enfin, le prince qui fut Philippe-Auguste
fut couronné roi à Reims. C'est le dernier exemple d'association
au trône de l'histoire de la dynastie. Désormais le principe
d'hérédité était assez assuré pour que
la précaution fût superflue.
Pendant trois siècles
la maison capétienne eut la fortune singulière de se continuer
par des héritiers directs. A Philippe-Auguste
succéda, en 1223,
son fils Louis VIII, dont le fis aîné,
Louis
IX, arriva au trône par la mort de son père en 1226
et régna jusqu'en 1270.
Philippe III, son fils aîné, lui succéda et laissa
le trône en 1285
à son fils Philippe IV, qui mourut
en 1314,
laissant trois fils, dont l'aîné, Louis
X, lui succéda. Pendant cette longue période le droit
d'hérédité de mâle en mâle par ordre de
primogéniture avait eu le temps de prévaloir définitivement
sur le principe d'élection; de même que le principe de l'unité
de la monarchie avait prévalu sur le régime des partages.
Les fils puînés recevaient des apanages, mais ne partageaient
pas la souveraineté. Le principe de l'exclusion des femmes et de
la succession des collatéraux fut réglé à la
mort de Louis X, qui ne laissa que des filles. Par une prétendue
application de la loi salique ,
son frère Philippe V lui succéda
en 1316,
et comme il mourut également sans héritier mâle, le
troisième fils de Philippe lV, Charles
IV, fut appelé au trône en 1322.
Ce fut le dernier des Capétiens directs, mais le principe d'hérédité
avait désormais des règles fixes, le droit était sorti
du fait et avait produit le principe de la légitimité. Aussi,
à la mort de Charles IV, la couronne échut naturellement
à son cousin Philippe VI de Valois,
petit-fils de Philippe III. La branche aînée
des Capétiens avait donné à la France seize rois,
en comptant les fils de Robert le Fort (que les historiens appellent les
Robertiniens);
issue de la féodalité, elle réussit cependant à
garantir la France contre le morcellement féodal, reconstitua le
gouvernement, fit prévaloir dans tout le royaume l'autorité
royale, mais laissa la nation, qui avait déjà pris conscience
d'elle-même, dans la grande crise de la guerre
de Cent Ans. (Y). |