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Le Moyen Âge
L'Europe au XIIe siècle
L'histoire des croisades et des établissements chrétiens en Orient est liée à celle des chefs musulmans, califes, sultans et émirs, abbassides ou turcs; il en est de même des annales byzantines. Quoique les empereurs grecs, séparés de l'Église romaine, et jaloux ou inquiets des conquêtes tentées par les Occidentaux, qu'en Orient on désigne par le nom de Latins, ne prennent pas part directement à ces expéditions, ils se signalent encore par leur perfidie. Les princes catholiques, souverains féodaux d'Antioche, de Jérusalem, de Tripoli, d'Edesse, sont aux prises avec le sultan d'Alep : Édesse tombe en son pouvoir; Damas résiste aux efforts combinés d'une armée allemande et d'une armée française, conduites chacune par son roi. Le sultan de Damas et d'Alep charge son lieutenant Saladin de la conquête de l'Égypte sur la dynastie des Fatimides, qui a donné en cent soixante-deux ans quatorze califes. Saladin garde l'Égypte pour lui-même, et dépouille aussi la famille de son maître des cantons qu'elle possédait en Syrie.

La conquête de Jérusalem, la sagesse de son gouvernement et son humanité lui ont fait une réputation égale à celle des grands rois de l'Occident, Frédéric Barberousse et Philippe-Auguste, qui ont pris les armes pour le combattre. Richard Coeur de Lion, qui fut en Europe un tyran vulgaire, déploie dans sa lutte contre Saladin les qualités brillantes d'un chevalier. La mort de Saladin, signal du démembrement de son empire en trois monarchies, Alep, Damas, Égypte, n'est mise à profit ni par les califes abbassides, qui ont toujours tant de peine à se soutenir, ni par les princes latins, divisés entre eux, qui laissent tout le poids de la guerre aux chevaliers de Saint-Jean et aux nouveaux ordres religieux des Templiers et des Teutoniques, ni à l'Empire grec, incessamment troublé par les factions.

La guerre contre les Turcs seldjoukides de l'Asie Mineure, contre les Turcs petchenègues  (Les Turkmènes) au nord-est du Danube, contre les Serviens au nord-ouest, contre les Normands de Sicile dans l'Adriatique et dans la mer Égée, n'empêche pas les luttes sanglantes au sein de la maison impériale des Comnène, qui se perpétue cependant sur le trône de Constantinople.

Les grands États de l'Europe sont moins étrangers les uns aux autres. Les croisades leur créent des intérêts communs. La Querelle des investitures, qui se continue sous le nouveau roi d'Allemagne, le parricide Henri V, agite même l'Angleterre : le concile de Reims, tenu en France, prépare la solution que l'Allemagne reçoit de l'assemblée de Worms, que l'Église entière reçoit du premier concile général de Latran, convoqué aux portes de Rome. Le schisme qui naît de la double élection pontificale d'Innocent II et d'Anaclet Il partage toute l'Europe : il porte atteinte à la fois à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle du Saint-siège. Le Normand de Sicile Roger II devient un roi puissant, redoutable même pour son suzerain, l'évêque de Rome, par la réunion de la Pouille et de la Calabre à la Sicile. Arnaud de Brescia, moine austère et éloquent mais animé de l'esprit révolutionnaire, applique au gouvernement civil de Rome des maximes d'indépendance qu'il tenait peut-être d'Abélard, son maître en théologie et son ami. 

L'arbitre de la chrétienté, celui dont la sagesse et la fermeté sont invoquées dans toutes les questions religieuses et politiques, est un moine de France, saint Bernard, issu d'une noble famille de Bourgogne. Pacificateur de l'Italie et de l'Allemagne, défenseur des droits des papes légitimes, mais jamais au détriment des libertés particulières à chaque nation, docteur ardent contre les hérétiques, sermonaire savant et enthousiaste, habile à manier la langue vulgaire à l'aide de laquelle il fait descendre les assertions de la foi à l'oreille du peuple, prédicateur obtus et fanatique de la croisade, conseiller des papes et des rois, saint Bernard remplit de son nom trente années du XIIe siècle. Vers le moment où il meurt, les deux grands principes qui sont en rivalité dans le monde, la puissance des rois et celle de l'Église, viennent de se forger de nouvelles armes; mais ces armes pacifiques ne suffiront pas aux passions avides de combat. La renaissance du droit romain, enseigné par les jurisconsultes de Bologne, avant qu'un manuscrit du Digeste de Justinien fût trouvé dans le pillage d'Amalfi, favorisait l'extension de l'autorité des rois, surtout de celle des empereurs. L'Église opposera au droit romain le droit canonique : le recueil du moine Gratien « Concorde des canons discordants » devient le texte d'une jurisprudence ecclésiastique fondée sur les maximes de suprématie, que cherchait à appliquer la cour de Rome.

L'honnête et modeste royauté des Capétiens, Louis VI le Gros et Louis VII le Jeune, semble bien pâle à côté de la vie turbulente et passionnée des rois d'Angleterre et de Germanie, Henri II Plantagenet et Frédéric de Souabe.

Le pouvoir royal, sous Louis VI, s'est fait aimer en protégeant les faibles : cependant l'établissement des communes, prouvé par les chroniques et les chartes, n'est pas l'oeuvre directe du roi; son intervention, souvent acquise à prix d'argent, se borne à confirmer les privilèges que les transactions avec les seigneurs ou que l'insurrection a valus aux bourgeois. La piété de Louis le Jeune donne une nouvelle force morale à la royauté sans ajouter beaucoup à sa force matérielle.

En Angleterre, la maison de Guillaume le Conquérant se renouvelle : Henri Plantagenet, le fils de Mathilde, qui elle-même n'avait pu garder le trône, possède, au moment où il devient roi, la Normandie, le Maine, l'Anjou, le Poitou et la Guyenne; il réunit ainsi les droits de son père, de sa mère et de sa femme. La Bretagne, fief de France, et l'Irlande n'auraient sans doute pas été ses seules acquisitions, s'il n'avait entrepris de lutter contre l'Église, si sa force ne s'était brisée contre la résistance inébranlable de l'archevêque Thomas Becket. Becket, assassiné, devient un martyr : Henri II est réduit à s'humilier devant le tombeau du saint. Ses enfants se ré-
voltent, et il ne laisse en mourant, à l'Angleterre, qu'un fils féroce et un fils lâche : Richard Coeur de Lion et Jean sans Terre. Le jeune roi de France, Philippe Auguste, protège, par politique, les fils contre le père, comme Louis le Jeune a, par piété, protégé l'archevêque contre le roi.

En Allemagne, les commencements de Frédéric Barberousse promettent un heureux règne. Neveu et successeur de Conrad de Souabe, et par là chef des gibelins, il tient en même temps par les liens du sang à la famille guelfe qui a donné un empereur, Lothaire de Saxe; il semble destiné à éteindre ou à suspendre les fureurs des deux factions. Lorsqu'il tente de replacer l'Italie sous la domination impériale, il a contre lui le Saint-siège, qui n'a plus à craindre Arnaud de Brescia, et les villes lombardes confédérées; le pape soutient une cause nationale, en se mettant à la tête du parti de l'indépendance italienne. Le règne d'Alexandre III est le plus long et le plus célèbre pontificat du XIIe siècle. Cependant les antipapes, que l'empereur lui oppose pendant vingt-deux ans, affaiblissent l'autorité du chef de l'Église. Les Italiens auraient dû saisir cette occasion de se réunir en un seul corps de nation par les liens d'un gouvernement fédéral : avec une constitution réglée selon les voeux des peuples et l'importance politique de chacun, l'Italie serait demeurée libre. Lorsque Frédéric, après une défaite de ses armées, est forcé de consentir à la paix, la ligue lombarde se dissipe d'elle-même, et les discordes intestines recommencent.

Les papes, les Vénitiens, les Normands n'ont pas les mêmes vues que les autres Italiens. Venise, dont les armes sont victorieuses en Syrie, dans la mer Egée, en Calabre, dans le territoire de Padoue, et sur divers points de l'Italie, prétend rester maîtresse de l'Adriatique, au détriment du roi d'Allemagne et des Normands; elle reçoit dans ses murs Alexandre III, et offre sa médiation pour la paix. Le mariage symbolique de Venise avec la mer est déjà un fait accompli elle règne sur l'Adriatique et bientôt elle régnera dans les îles de la mer Egée; à l'intérieur, l'aristocratie se constitue, et presque tous les pouvoirs de l'assemblée générale sont donnés à un grand conseil. La dynastie normande, qui règne sur les Deux-Siciles, au milieu des sanglantes intrigues de cour, ne laisse pas convertir en domination réelle la suprématie nominale du Saint-siège; elle persévère dans les traditions chevaleresques qui entraînaient ses princes contre les Grecs d'Orient, aussi bien que contre les Sarrasins de l'Afrique.
Ce beau domaine féodal, peuplé de Normands, de Grecs et de Sarrasins, passe, par un mariage, à la maison de Souabe, qui prétend garder aussi la Toscane, portion de l'héritage de la comtesse Mathilde au nord des États de l'Église. Le nouveau roi des Deux-Siciles, Henri VI, succède comme empereur à Frédéric Barberousse qui a dépouillé la maison Welf de ses fiefs de Bavière et de Saxe. Ses sept années de règne sont horribles : peu de princes ont été plus durs; il est surtout le fléau de la Sicile où il fait abhorrer la maison, de Souabe. Richard Coeur de Lion, en regard d'un tel contemporain, paraît moins cupide et moins cruel : ses prouesses de Palestine et les lâchetés de son frère Jean sans Terre font ombre à ses vices. Philippe Auguste est le premier prince de l'Europe, à la fin du siècle, en attendant le pape Innocent III. Depuis Alexandre III, qui, pour soustraire l'Église au schisme, a réglé que l'élection d'un pape serait consommée par la réunion des deux tiers des suffrages des cardinaux, la succession de cinq papes en dix-huit ans affaiblit la puissance de la cour de Rome.

Le sud-ouest et le nord-est de l'Europe ne sont plus tout à fait en dehors des destinées communes de la chrétienté. La première partie du siècle est employée, par les chrétiens de l'Espagne, à se constituer à l'intérieur, tout en repoussant les Maures. Saragosse et Lisbonne, enlevées aux musulmans, cette dernière avec le concours d'une armée de croisés, deviennent les capitales des royaumes d'Aragon et de Portugal : ce sont des maisons d'origine bourguignonne qui occupent les trônes de Portugal et de Castille; les comtes de Barcelone deviennent rois d'Aragon. Le peuple des villes et des campagnes, appelé, comme le clergé et la noblesse, à la guerre sainte sous l'étendard de la foi et de l'indépendance, commence à participer, par ses députés, aux délibérations des cortès, qui forment l'assemblée nationale en Aragon et en Castille. Lorsque les Almohades, fondateurs d'un nouvel empire maure, se jettent sur la péninsule, la création des ordres religieux militaires entretient le zèle des chevaliers : les États chrétiens ne périront pas.

Les peuples du Nord ont de grands rois : la Norvège s'honore du roi Sven, qui a résisté aux entreprises du clergé, et a peut-être composé quelques écrits; Valdemar Ier, du Danemark, laisse deux codes et acquiert la gloire des combats. La puissance, dans le grand-duché de Russie, se déplace : elle passe de la ville de Kiev à celle de Vladimir, qui est plus loin à l'est, quoique les Russes aient à se défendre contre les Bulgares.

Ce siècle est riche en fondations d'écoles sacrées et profanes; on compose beaucoup de livres. La théologie n'est plus, autant qu'autrefois, l'élément dominant dans la littérature. Les hérésies de Gilbert de la Porrée, qui enseigne que la divinité n'est pas Dieu, mais la forme selon laquelle Dieu est Dieu; d'Abélard et d'Arnaud de
Brescia, qui attaquent la Trinité; des Vaudois, qui sont à la fois domatistes et iconoclastes; des Cathares qui y ajoutent le manichéisme, entretiennent l'ardeur des discussions scolastiques. Abélard, si savant, est pourtant bien plus célèbre encore par son amour pour Héloïse et par ses infortunes, que par sa science. Pierre Lombard, le maître des sentences, est l'auteur du premier traité scolastique de théologie : c'est lui qui a multiplié les divisions et les sous-divisions, étendu l'usage de la synthèse, et propagé l'art syllogistique. Les universaux font fureur dans l'école : la doctrine de Guillaume de Champeaux, réaliste si violemment combattu par Abélard, triomphe. Les entraves de la scolastique ont été secouées par saint Bernard : son énergie, la fécondité de son imagination, et l'ardente vivacité de son esprit, eussent été à l'étroit dans les formes du syllogisme.

La littérature profane en langue latine donne les essais philosophiques de Jean de Salisbury, et les livres historiques d'Othon de Freisingen, parent des empereurs de la maison de Souabe. Sous le roi Sven, le moine Théodrick compose, en latin, une histoire des premiers rois de Norvège, extraite de chroniques islandaises. Hermold et Arnold recueillent, en langue latine, les traditions relatives aux peuples slaves.

Les langues modernes commencent à être employées en vers et en prose : le Miroir des Rois, en langue scandinave, attribué au roi norvégien Sven, est un recueil de maximes et de conseils à l'usage des hommes d'État, des ecclésiastiques et des laboureurs. En Russie, on continue la chronique que le moine Nestor avait écrite en esclavon, peut-être au cours du siècle précédent.

Le XIIe siècle fournit de très riches collections d'épîtres : celles d'Abélard, de Suger, de saint Bernard, de Jean de Salisbury, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, sont utiles par les documents qu'elles renferment, et la forme littéraire n'en est pas à dédaigner.
Dans les pays occidentaux, l'idiome roman, ou latin rustique, premier élément du français, de l'italien, de l'espagnol et du portugais se perpétue par les chants des troubadours.

Les trouvères essayent de former la poésie française proprement dite; la même langue sert aux poètes de la Normandie et à ceux de la Bretagne insulaire. Le plus célèbre est maître Wace, clerc de Caen, né dans l'île de Jersey : il emprunta à une chronique en prose latine le sujet de son Roman du Brut ou Brutus, chronique rimée en vers romans de huit syllabes, histoire chevaleresque des rois de la Grande-Bretagne, depuis la guerre de Troie jusqu'en 680 de l'ère commune, le principal héros est le Cambrien Arthur qui a institué la Table ronde où sont admis les chevaliers de tous les pays, Ivain, Merlin, Lancelot, etc. Son autre poème, le Roman de Rou ou Rollon, donne l'histoire des ducs de Normandie depuis Rollon jusqu'à la seizième année de Henri II Plantagenet. Chrétien de Troyes, un des plus féconds trouvères, dans son poème du Chevalier au Lion, consacre à la gloire d'Ivain ou Owen, imite un barde breton du Clamorgan qui vivait au commencement du siècle; mais l'énergie et la vérité native du conte gallois disparaissent sous les idées plus raffinées et le langage descriptif du conteur français. A ce siècle appartient la première version en prose française du roman de Lancelot du Lac, un des douze chevaliers de la Table ronde, qui avait été primitivement écrit en latin. Peu de gens entendaient le latin, excepté dans les monastères : « Y a plus laïz (laïques) que lettrés » dit un trouvère; aussi les poètes pour avoir des auditeurs et des lecteurs écrivaient en roman. 

Les moeurs féodales sont peintes avec une grande énergie dans une Chanson de Geste en langue romane, le Roman des Loherains, épopée en trois branches, qui représente la lutte des Lorrains, c'est-à-dire des Germains, contre les Artésiens, c'est-à-dire des Français : dans le poème, les Français sont vaincus. On aime à chanter, en les transformant, les temps de Charlemagne; le héros des Teutons partage la sympathie des poètes avec le Breton Arthur, et avec Alexandre le Grand, dont les romanciers feront aussi un chevalier entouré de douze pairs. Les romans de Charlemagne reposent sur l'hypothèse d'une expédition de ce prince en Palestine : les plus vieux manuscrits de la chronique de Turpin, qui leur sert de base commune, sont du temps de Philippe Ier ou de Louis le Gros. Dans les romans de chevalerie, écrits en latin et en français, en vers et en prose, il est difficile de distinguer les textes et les versions, les originaux et les copies. 

Ces romans, si répandus et si multipliés au cours du XIIe siècle et du XIIIe siècle, ont aidé au mouvement des croisades, expéditions où la réalité est souvent si voisine du roman. Alors s'établissent des liens étroits entre la dévotion, la galanterie et la bravoure, et, de ces trois éléments, se composent les moeurs chevaleresques qui devinrent les moeurs de l'Europe. Plusieurs pays ont eu, comme la France, une littérature à l'usage de cette dévotion galante et guerrière.

La littérature grecque produit encore quelques ouvrages importants : Suidas compile un vocabulaire; l'archevêque Eustathe des scolies sur l'Iliade et l'Odyssée. Le plus célèbre des monuments d'histoire byzantine, qui finit le dernier siècle et ouvre celui-ci, est la vie d'Alexis Comnène, l'Alexiade, racontée par sa fille Anne Com-
nèpe. Ce livre, écrit avec soin, donne des croisés une opinion moins favorable que les récits des Occidentaux.

La littérature rabbinique se ranime par des travaux savants du juif Benjamin de Tudèle en Navarre donne une intéressante relation de voyages; dans ce genre, l'Arabe Edrisi (Idrisi), qui a vécu à la cour du Normand Roger Il de Sicile, est bien supérieur.

Le plus grand nom de la littérature arabe est alors Averroès, homme de bien, ami de la vérité, philosophe et médecin : il étudia beaucoup Aristote et Galien.

Les Scandinaves sont, avec les Arabes, le peuple qui a le plus aimé les récits historiques. Les rois et les héros du Nord se faisaient lire, par des savants islandais, les sagas, traditions poétiques d'histoire, de géographie et de mythologie : les sagas n'ont pas été composés avant le XIIe siècle. (Ch. Dreyss).

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