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Histoire politique et sociale > Le Moyen âge > [L'Europe latine / L'Empire byzantin]
Le Moyen Âge
L'Europe au XIVe siècle
Le XIVe siècle ne donne presque aucune invention importante, excepté peut-être celle du papier de chiffe : il en a été employé pour certains actes du procès des Templiers, qui se conservent en France aux Archives nationales; l'usage de ce papier, devenu commun, contribuera à multiplier tous les genres de manuscrits. Les cartes à jouer datent des premières années de la démence de Charles VI, à la fin du siècle. La gravure en bois remonte au moins à la même époque. Quelques relations de voyages, entre autres celle de l'Anglais Jean Mandeville, étendent ou précisent les connaissances géographiques des Européens : on s'essaye à dessiner des cartes qui résument et fixent ces notions nouvelles. Parmi les sciences pratiques, la médecine est arrêtée dans ses progrès, parce que l'étude de l'anatomie n'est pas permise : une décrétale de Boniface VIII interdit les dissections et menace d'anathème ceux qui feront bouillir des cadavres pour en faire des squelettes. La chirurgie a de singulières recettes pour traiter les plaies; elle pratique les enchantements et recommande l'intercession des saints.

Si la littérature produit de grands noms, Abulféda, Barthole; Dante, Pétrarque, Boccace,  Wiclef, Chaucer, Froissart, beaucoup rappellent de ternes et médiocres productions depuis longtemps flétries. Les controverses théologiques tombent dans l'extravagance. Des moines grecs, dans la ferveur de leurs contemplations, aperçoivent à leur nombril des rayons de la lumière béatifique : cinq conciles grecs, malgré l'opposition de Barlaam, décident que la lumière du nombril est celle qui environnait Jésus sur le Thabor, qu'elle est incréée. Pendant ces querelles, les Turcs ottomans enlèvent les provinces grecques de l'Asie, déjà même de l'Europe; ils arrivent jusqu'au Danube. Les franciscains raniment les disputes des écoles : il s'agit de savoir s'ils peuvent se dire propriétaires de quelque chose, même de ce qu'ils emploient pour se nourrir; ils se divisent sur la couleur, la forme et la matière de leurs habits. Le Saint-siège est mêlé à ces débats, dont l'Anglais Guillaume d'Occam est un des grands et des plus intéressants acteurs; les membres les plus rebelles à la volonté pontificale sont brûlés. Occam renouvelle l'école des nominalistes à laquelle appartient Buridan, recteur de l'université de Paris : celui-ci est connu pour le fameux argument de l'âne irrésolu, lorsqu'il raisonne sur le libre arbitre et sur l'équilibre des motifs déterminants. Le XIIIe siècle, âge d'or de la scolastique, a fait place à un siècle de fer.

L'hérésie devient plus audacieuse à mesure que s'affaiblit l'autorité morale des papes qui consentent à résider à Avignon, captifs pendant soixante et dix ans sous la main des rois de France : le petit-fils de saint Louis s'attire les foudres de l'Église. L'Anglais Wiclef répand ses doctrines qui ébranlent la croyance aux dogmes : il nie la présence réelle et l'efficacité des sacrements; il conteste les vertus des papes et leur infaillibilité. Comme il parle de liberté, d'égalité même, les paysans des environs de Londres, séduits, demandent en vain à l'insurrection une charte d'affranchissement. Wiclef qui vit assez pour voir pendant huit ans l'Église déchirée par le grand schisme, est le précurseur des réformateurs des siècles suivants. 

La cour d'Avignon, cette nouvelle Babylone où l'or si souvent achètera les grâces et les indulgences, ajoute aux recueils de lois pontificales les Clémentines, de Clément V; les Extravagantes (décrétales en dehors, extra, des recueils précédents) de Jean XXII. En France, on réfute les maximes consignées dans ces codes. Le Songe du Vergier, ou disputation du clerc et du chevalier, est un monument de cette discussion.

La jurisprudence civile a deux noms illustres. Harménopule, de Constantinople, qui a écrit en grec un traité de droit civil. On s'est abstenu d'imprimer une grande partie de ses ouvrages. L'Ombrien Barthole, professeur à Pise et à Pérouse, n'a pas été si heu reux : dix in-folio pèsent sur sa mémoire; ses leçons sur le Code le recommandent auprès des jurisconsultes. C'est lui qui a rédigé la fameuse Bulle d'or de l'empereur Charles IV.

L'histoire est assez riche au cours de ce siècle. Chez les Grecs, Nicéphore Grégoras a une précision chronologique qui n'empêche pas la partialité. Cantacuzène, qui a été empereur, fait le récit d'événements qu'il a vus, et auxquels il a pris part. Le doge, André Dandolo, compose une histoire de Venise jusqu'en 1312. Malaspina est regardé comme le plus ancien historien de Florence, mais il aime trop les fables : ses récits sont continués par Dino Compagni, gibelin déguisé. Les trois Villani font honneur à Florence; Jean l'aîné est mort de la peste de 1348. Froissart, né dans le Hainaut, est le meilleur écrivain en prose française que le XIVe siècle ait produit : on reconnaît, à ses fréquentes digressions, un historien qui ne manque pas d'étude et d'expérience, et qui a cultivé les lettres. Mais il plaît surtout comme conteur, il écrit tout ce qu'il voit dans les diverses cours où il reçoit l'hospitalité; sa Chronique est le reflet le plus brillant de la société féodale : il a visité la France, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie. Comme beaucoup de clercs-chevaliers qui vivaient auprès des princes, il a cultivé la poésie. L'Orient a aussi un célèbre historien et géographe dans l'Arabe Abulféda, prince d'Hamath en Syrie.

La grammaire et la rhétorique, et en général les travaux d'érudition, sont encore la gloire des Grecs. Maxime Planude est un compilateur laborieux : il traduit en grec les Métamorphoses d'Ovide, et recueille sous le titre d'Anthologie d'anciennes poésies grecques; il est plus connu par un recueil des fables d'Ésope. En France, deux conseillers du savant Charles V, Raoul de Presles et Nicolas Oresme, traduisent en français, l'un la Cité de Dieu de saint Augustin, l'autre divers traités d'Aristote et de Pétrarque. Un grand prédicateur espagnol, Vincent Ferrier, de l'ordre des dominicains, est appelé par plusieurs princes étrangers.

L'exercice de la traduction sert peu à former une langue nouvelle; les romanciers et les poètes lui sont plus utiles, et lui donnent de la fécondité. Cependant, en Italie, les plus grands noms appartiennent en même temps à la littérature nationale et à la restauration de la littérature classique. Dante, Pétrarque, Boccace, ont cultivé les muses latines. Boccace a beaucoup écrit : outre son Décaméron, il laisse deux romans en prose italienne, et d'autres ouvrages où les vers se mêlent à la prose. Pétrarque contribue à rétablir en Europe la littérature classique, abandonnée et presque ensevelie depuis plus de mille années. Après l'avoir recherchée, et pour ainsi dire exhumée du fond des bibliothèques, il l'a souvent imitée et quelquefois reproduite; dans sa jeunesse, il composa un drame latin. Son amour idéal pour Laure, et ses sentiments patriotiques, ont inspiré ses stances et ses canzones. Ami des arts comme un Grec, de la liberté comme un Romain, tendre en un siècle galant, sensible chez des peuples chevaleresques, indépendant et modeste au sein des cours, franc et loyal à travers les perfidies, tout en représentant l'Antiquité il marche en avant de son siècle. La France a aussi ses érudits qui s'essayent dans la poésie ou le roman en langue commune. L'Italienne Christine de Pisan, fille de l'astrologue du roi Charles V, dont elle-même elle a été l'historien, compose en français le Trésor de la cité des dames et le Chemin de longue estude, traités de morale ornés de quelques fictions.

Dans le temps où s'éteint la poésie provençale, un moine des îles d'Or ou d'Hyères rédige dans la langue du midi des notices biographiques sur les troubadours. Les trouvères de ce siècle sont effacés par l'Anglais Chaucer : quelques-uns des sujets qu'il traite seront imités par Shakespeare et par Pope, ses Contes de Canterbury sont un recueil en vers assez semblable au Décaméron de Boccace; dans sa Cour d'Amour, il y a des audaces à laquelle son époque s'ouvre enfin : il avait adopté la doctrine de Wiclef. Les Anglais le regardent comme l'inventeur de leur vers héroïque.

Les contes galants et chevaleresques continuent d'être un besoin des sociétés. Dans les cours, dans les châteaux et dans les cloîtres, on veut à tout prix des récits et des fictions. Il n'est pas rare que dans les entretiens du foyer chacun soit invité ou même obligé à débiter à son tour une histoire; les chevaliers ne dédaignent pas de cultiver l'art de raconter : les romans, les nouvelles, et les récits merveilleux avaient comme un fonds inépuisable dans les actions brillantes des preux, dans leurs hauts faits et dans leurs aventures galantes de guerre ou de tournois. Des chevaliers qu'on appelait sires clercs ont l'office de recueillir et de constater ces exploits. Le goût des compositions poétiques, particulièrement des chansons, des tensons ou jeux-partis, est entretenu par l'usage des cours d'amour que la France du nord a emprunté à la Provence, peutêtre dès le XIIe siècle : ces cours, présidées quelquefois par des princes, plus souvent par des dames, singeaient, dans les procès entre amants, les combats chevaleresques, les procédures des tribunaux, les disputes et les arguties des écoles : on proposait, on traitait en vers, on décidait souverainement d'érotiques et frivoles problèmes.

Les concours de poésie, que les rimeurs ouvrent entre eux, comme en Normandie, en Picardie, en Flandre, sont bien plus fréquents dans le midi : on rapporte à l'an 1323, à Toulouse, où se tient un collège de la gaie science, l'institution des jeux floraux par la légendaire Clémence Isaure. Les compagnies de troubadours et de trouvères, souvent errantes, amusent le public de leurs déclamations, de leurs chants et de leurs jongleries; longtemps ils ont tenu lieu de comédiens. Jusque dans la seconde partie du XIVe siècle, en France et en Italie, il n'y a pas de spectacles proprement dits : on ne voit aucun vestige de compositions théâtrales. Des drames hiératiques, des miracles et des mystères en l'honneur de Jésus, de la Vierge et des Saints furent les premières productions de l'art; ces représentations qui n'eurent d'abord pour acteurs que des clercs étaient souvent précédées ou suivies du sermon en prose qui leur servait de prologue ou d'épilogue : mais des épisodes mythologiques s'alliaient à l'histoire des martyrs , même au tableau de la passion de Jésus. Bientôt, en France, vont s'établir des confréries laïques d'acteurs de la Passion.

Les arts du dessin, qui ont donné dans le XIIe et le XIIIe siècle tant de beaux travaux d'architecture gothique, brillent surtout en Italie. Les Visconti font construire le pont et le palais de Pavie, commencent la cathédrale de Milan, tandis que les princes d'Este emploient les talents de l'architecte Bertolin, de Novare. Le Florentin Giotto, disciple de Cimabue, qui entreprend en 1334 la tour de Sainte-Marie del Fiore, est plus célèbre comme peintre, il a eu pour élève Taddeo Gaddi, qui le surpasse; Simon de Sienne, leur émule, fait un portrait de Laure que Pétrarque paye de deux sonnets; Jean de Pise est un habile sculpteur. En 1390 à Bologne est posée la première pierre de l'église de Saint-Pétrone. On cite en France les sculptures de l'église de Notre-Dame, auxquelles travaille encore Jean Ravy; la magnifique église du monastère de Saint-Ouen, à Rouen, depuis 1318; la cathédrale de Bourges, achevée en 1324; les travaux de défense ou d'embellissement, ordonnés par Charles V à Paris; le pont Saint-Michel, le Châtelet, la Bastille, et la résidence royale de l'hôtel Saint-Pol.

Ce siècle, qui sert comme de transition entre le Moyen âge et l'âge Moderne, voit se produire simultanément en Europe bien des révolutions fécondes, auxquelles les peuples devront leur indépendance on leur organisation intérieure. L'Écosse, la Flandre, et l'Helvétie combattent pour s'affranchir de leurs maîtres ou de leurs voisins : Rome a son tribun Rienzi, pendant que les papes s'obstinent à résider à Avignon. La grande peste, dite de Florence, suspend les affaires tumultueuses de l'Europe, car tous les États sont en même temps atteints par le fléau. Paris allume au coeur de la France, embrasée déjà par la guerre qui doit durer plus de cent ans avec l'Angleterre, les passions démagogiques : la Jacquerie menace de ruine les châteaux et ébranle la société dans ses fondements. 

L'empire d'Allemagne présente dans le même temps un frappant contraste : sous la main du rusé et cupide Charles IV, qui fait bon marché des droits sur l'Italie, parce qu'il ne veut pas essayer de les reconquérir par la guerre, l'anarchie féodale s'organise à force de diplômes et de cérémonies (bulle d'or). Le grand schisme met en question la puissance temporelle, et porte atteinte à la puissance spirituelle des papes. 

L'Angleterre, déjà remuée par l'audacieux Wiclef; la France, dont les discordes avaient été comprimées par Charles V le Sage; la Flandre, formidable par ses corps de métiers, sont le théâtre d'un mouvement révolutionnaire qui semble concerté entre les trois pays.

L'Italie a comme donné le signal par les troubles sanglants de Florence. La grande lutte entre Venise et Gênes, la dernière qui soit glorieuse pour les Génois, puisqu'ils n'ont pas su constituer un gouvernement qui les mette à l'abri de l'anarchie; les crimes de la maison Duras, vengeant la maison de Hongrie des forfaits de Jeanne de Naples; en Lombardie, la chute sanglante des maisons de podestats au profit des Visconti de Milan et des oligarques de Venise, couronnent le XIVe siècle pour l'Italie. 

La liberté et la vraie démocratie ne sont nulle part sur cette terre, dont les héros sont maintenant des condottieri. A l'est de l'Europe, les couronnes slaves sont données à des princes allemands, ou portées par mariage à des chefs de tribus païennes, qui entrent alors sous le giron du christianisme. Les États scandinaves du nord s'unissent, et, en se rapprochant les uns des autres, tiennent de plus près à l'Europe.

L'Angleterre, au XIVe siècle, renverse deux de ses rois, et retrouve un gouvernement plus ferme sous les princes que le parlement appelle au trône. Les Anglais ont chassé un roi despote, les Allemands un empereur ivrogne et débauché; la France garde un roi qui a sombré dans la folie. A l'une des extrémités de l'Europe, en Espagne, les libertés constitutionnelles des différents États chrétiens, et l'énergie guerrière des populations, arrêtent le despotisme de rois souvent cruels, et sauvent la péninsule des invasions africaines des Mérinides, mais les Maures garderont Grenade encore pendant près d'un siècle. En Orient, la décrépitude de l'empire byzantin et les progrès des Turcs animé, par le fanatisme religieux et militaire, annoncent une révolution prochaine : une croisade de chevaliers français et allemands ne peut que fournir aux janissaires l'occasion d'une grande victoire sur les bords du Danube. (Ch. Dreyss).

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