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L'époque
des raids
Depuis que Charlemagne
avait pacifié l'Allemagne ,
l'invasion qui, durant tant de siècles, s'était portée
vers le Rhin, avait été forcée de changer son cours.
Au lieu de se faire par terre, elle se fit par mer et prit le caractère
de la piraterie. Accumulés dans la péninsule cimbrique, les
Vikings en sortirent sur leurs barques et se lancèrent par petites
flottes sur la route des cygnes, comme disent les vieilles poésies
nationales.
Tantôt
ils côtoyaient la terre, et guettaient leurs ennemis dans les détroits,
les baies et les petits mouillages, ce qui leur fit donner le nom de Vikings
ou enfants des anses : tantôt ils se lançaient à leur
poursuite à travers l'Océan. Les violents orages des mers
du Nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires, tous ne rejoignaient
point le vaisseau du chef, au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient
à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance
ni plus de souci; ils se riaient des vents et des flots, qui n'avaient
pu leur nuire La force de la tempête, chantaient-ils, aide
le "bras de nos rameurs, l'ouragan est à notre service, il nous
jette où nous voulions aller". (Augustin
Thierry).
Les premières
invasions vikings que l'histoire signale sont des dernières années
du VIIIe
siècle et eurent pour théâtre
la Grande-Bretagne. En 791
et 793,
des pirates vikings tirent des incursions en Mercie, en Northumbrie
et s'établirent quelque temps dans l'île de Lindisfarne, où
ils saccagèrent le monastère
de Saint-Cuthbert. En 800,
ils apparurent sur les côtes septentrionales de France dont ils longèrent
le littoral jusqu'en Aquitaine .
Grâce aux mesures prises aussitôt par Charlemagne,
ils n'y firent que quelques descentes sans conséquence. Des flottilles
pour les poursuivre sur mer, des postes militaires pour surveiller les
côtes et surtout pour protéger l'embouchure des fleuves suffirent
pendant assez longtemps à les tenir en respect. Les côtes
de la Frise ,
entre le Rhin et le Weser, seules ne purent être efficacement protégées,
et, dès le règne de Charlemagne, les Vikings s'y établirent
à demeure.
Sous le règne
de Louis le Pieux, on les revit sur les côtes de Flandre, ils dévastèrent
à diverses reprises la ville alors florissante de Dorestad (auj.
Wijk-te-Duerstede) dans le Wahal, ils débarquèrent fréquemment
dans l'île de Noirmoutier, d'où les moines de l'abbaye de
Saint-Philibert, après avoir tenté de protéger leur
monastère en le fortifiant, durent se résoudre, à
émigrer sur le continent; enfin ils s'emparèrent de l'île
de Walcheren. Malgré ces tentatives, les précautions prises
sous le règne précédent suffirent encore à
leur interdire l'accès des fleuves et à empêcher toute
incursion sérieuse sur le continent. C'est sur l'Angleterre que
semble s'être alors porté tout l'effort des pirates. De 833
à 846,
ils ne cessèrent d'y combattre avec des alternatives de succès
et de revers. La guerre civile qui suivit la mort de Louis le Pieux leur
livra la Gaule; la surveillance des côtes de l'Océan négligée,
les garnisons des postes fortifiés retirées, ils eurent accès
dans tous les fleuves, et par là ils pénétrèrent
bientôt jusqu'au coeur même de l'empire.
Lothaire
leur céda dès l'abord l'île de Walcheren et dès
lors ils s'établirent à demeure à l'embouchure de
l'Escaut. Dès 840,
ils pénétrèrent dans la Seine, pillèrent et
brûlèrent Rouen le 14 mai, saccagèrent ou rançonnèrent
les abbayes de Saint-Ouen, de Jumièges et de Saint-Wandrille. Un
peut plus tard, à l'embouchure de la Canche, ils s'emparèrent
de Quentovie, l'un des principaux ports de la Gaule, et le ruinèrent
si complètement qu'on en cherchait naguère encore l'emplacement
exact. Un peu plus tard, de Noirmoutier, où ils étaient établis,
les Vikings partaient pour remonter la Loire, s'emparaient de Nantes, dont
ils massacraient l'évêque dans sa cathédrale, et remontaient
,jusqu'à Tours. Vers le même temps, ils entraient dans la
Gironde, atteignaient Toulouse et se répandaient dans le pays jusqu'au
pied des Pyrénées où ils se heurtaient à la
résistance des montagnards. Bientôt ils atteignaient les côtes
de Galice, d'où ils étaient repoussés par le roi des
Asturies ,
entraient dans le Tage, débarquaient à Cadix ,
et arrivaient en 844
à Séville, où ils essuyaient une défaite de
la part des Maures.
Une histoire en
pointillés.
Nous ne saurions
faire ici l'histoire de chacune des incursions des Normands. Aussi bien
manque-t-on de renseignements contemporains assez nombreux, assez sûr
et assez précis pour qu'ils puissent être coordonnés
en un récit d'ensemble. Les annales du temps ne contiennent guère
que de sèches mentions; les chroniques monastiques, les vies de
saints, les récits de miracles
donnent des détails locaux, très nombreux et pleins de saveur,
mais où déjà la légende se substitue sensiblement
à la réalité; les chartes fournissent çà
et là des faits précis et bien datés; les capitulaires ,
les décisions de conciles ,
les correspondances, les oeuvres littéraires ajoutent de nombreux
traits au tableau, font connaître les impressions, l'état
d'esprit des contemporains et montrent les conséquences des invasions;
mais tout cela est insuffisant pour qu'on en puisse tirer une histoire
complète; on ne peut suivre les principaux chefs; des incursions
certainement très importantes ne nous sont connues que par quelques
faits isolés, tandis que d'autres, tout a fait secondaires, sont
racontées dans le plus menu détail. Si l'un s'adresse aux
écrivains postérieurs, on se trouve, au contraire, en pleine
légende.
On sait du moins
comment se faisaient les expéditions des Vikings; des flottilles
de grandes barques en nombre variable, contenant chacune de 50 à
70 hommes, se groupaient sous le commandement d'un chef. Souvent plusieurs
flottilles se réunissaient pour une campagne. Ces flottilles pénétraient
par l'embouchure des fleuves, débarquaient des hommes dans une île
où ils se fortifiaient et qui devenait bientôt un établissement
permanent, point de départ pour les expéditions, lieu de
dépôt pour le butin, de garde pour les otages, de ravitaillement,
et éventuellement place de retraite et de défense. C'est
ainsi qu'ils occupèrent, entre autres, Walcheren et d'autres îles
des bouches de l'Escaut, les îles en face de Jeufosse, sur la Seine,
Noirmoutier aux approches de la Loire, puis l'île de Biesse, dans
le fleuve même, en face de Nantes, et la Camargue à l'embouchure
du Rhône. De là partaient de rapides incursions, soit sur
terre et par les routes, soit le plus souvent par eau, en remontant le
fleuve et ses affluents. On y employait des barques plus petites qu'on
remorquait à la cordelle ou même qu'on tirait à terre
et qu'on traînait sur des rouleaux lorsque le fond manquait ou que
la rivière présentait des obstacles.
Une remarque intéressante
est que, jusqu'au Xe
siècle du moins, les barques des
Vikings n'étaient, contrairement à l'opinion courante, que
des moyens de transport et nullement des navires de guerre. Aussi ne les
voit-on jamais engagées dans des combats, ni sur mer, ni sur les
fleuves. C'est pour cela que, sous Charlemagne
et sous Louis le Pieux, tant que l'empire franc conserva les restes d'une
marine militaire, elles furent aisément tenues à l'écart
des côtes. Plus tard, les marins de la Frise ,
les vaisseaux du roi Alfred et surtout ceux d'Abdérame II, les mirent
facilement en déroute. Les embarcations des pirates transportaient
des troupes de débarquement, recevaient le butin, servaient de campement
et de refuge, permettaient de se retrancher dans les îles ou de les
attaquer, mais n'étaient pas, à proprement parler, des instruments
de combat. Les guerriers combattaient à terre, le plus souvent à
pied, quelquefois montés sur des chevaux, habiles à se dissimuler,
très rapides dans leurs mouvements, prompts à battre en retraite,
féconds en ruses de tout genre, experts en attaque de vive force,
mais ne redoutant pas non plus les sièges. L'objet de leurs expéditions
était de se procurer du butin et des richesses : c'est pour cela
qu'ils s'attaquèrent surtout aux monastères et aux églises
dont les riches trésors étaient faits pour les tenter.
Tous ceux qui se
trouvèrent à proximité de leurs passages furent d'abord
rançonnés à diverses reprises, et, lorsque leurs ressources
eurent été épuisées, ou.bien lorsque les moines
épouvantés eurent pris la fuite, ils furent saccagés,
incendiés et détruits. Naturellement ils ne se faisaient
pas faute de piller les habitations des pays qu'ils traversaient, massacrant
les populations et dévastant à tel point que souvent, dit
un chroniqueur, « il ne restait pas un chien qui pût aboyer
après eux ». Pourtant, lorsqu'ils y trouvaient intérêt,
ils faisaient aussi des prisonniers; comme tous les pirates de tous les
temps et de tous les pays, ils s'emparaient d'otages qu'ils rendaient moyennant
rançon. C'est ainsi qu'en 858
ils réussirent à s'emparer de deux grands personnages du
royaume franc; Gozlin, le futur évêque de Paris ,
et son demi-frère, Louis, abbé de Saint-Denis
et grand chancelier de Charles le Chauve. Tous
deux ne furent relâchés que moyennant une énorme rançon,
payée pour le premier par l'église de Reims et pour le second
par son abbaye.
Acheter la tranquillité?
Les monastères,
les évêques, les populations payaient les Vikings pour éviter
le pillage; bientôt les monarques eux-mêmes, impuissants à
les repousser par la force, songèrent à traiter avec eux.
Tantôt ils essayèrent de les fixer au sol en leur concédant
le pays qu'ils occupaient; ce moyen, qui devait réussir à
Charles
le Simple, ne semble pas avoir tout d'abord produit de bons résultats.
Tantôt ils essayèrent de se servir de Vikings comme auxiliaires
contre d'autres armées normandes. Les pirates s'y prêtaient
volontiers; Erispoé, Pépin d'Aquitaine ,
Robert
le Fort,
Baudouin
de Flandre, Charles le Chauve prirent ainsi
les Vikings à leur solde. Mais le moyen était dangereux;
sans doute les pirates n'avaient aucun scrupule à combattre leurs
compatriotes, mais si ceux-ci enchérissaient sur les promesses qui
leur avaient été faites, ou leur offraient le butin en partage,
les auxiliaires s'empressaient de faire défection. En 853,
une flotte normande ayant remonté la Loire avait saccagé
Nantes et s'était établie en face de la ville, dans l'île
de Biesse, pour exploiter le fleuve. Survint une seconde flotte, sous le
commandement de Sydroc, qui, trouvant la place prise, loua ses services
au roi de Bretagne, Erispoë, pour déloger les premiers occupants
qu'elle attaqua dans leur île. Mais bientôt un accord intervint;
les assiégés offrirent à Sydroc une part des richesses
qu'ils avaient accumulées et celui-ci, faussant compagnie au roi
de Bretagne, repartit pour la Seine.
De même quelques
années plus tard, en 860,
Charles
le Chauve, désespérant de refouler la grande armée
normande de Björn, cantonnée à Jeufosse et maîtresse
de tout le cours de la Seine, traita, pour s'en débarrasser, avec
les bandes de Weland qui exploitaient alors le cours de la Somme. Pour
payer le prix énorme qu'elles fixaient à leur concours, Charles
le Chauve dut lever dans tout le royaume un impôt extraordinaire
sur les églises, les nobles, les marchands et jusqu'aux plus pauvres
gens à proportion de leur fortune, et, comme la perception prenait
du temps, les Vikings, impatients de leur, inaction, demandèrent
des otages et s'en allèrent faire une expédition en Angleterre.
De retour l'année suivante, ils reçurent, outre la somme
convenue, des bestiaux et des vivres qu'on leur livra pour éviter
la dévastation du pays et se mirent en devoir d'exécuter
la convention. Weland avec 200 barques remonta la Seine jusqu'à
Jeufosse, fit passer 60 barques par l'Epte pour prendre à revers
les Vikings retranchés dans l'île, qui se trouvèrent
ainsi bloqués et bientôt affamés. Mais alors ils traitèrent
avec leurs assiégeants, et bientôt, remontant la Seine de
conserve, ils allèrent hiverner les uns dans les îles situées
en face de Melun, les autres dans la boucle de la Marne, à l'abbaye
qui fut plus tard Saint-Maur-des-Fossés.
Le plus souvent,
pour payer tributs aux pirates, on ne demandait même bas leur coopération;
on achetait leur départ. Charles le Chauve
et ses successeurs ne se firent pas faute de traiter avec eux dans ces
conditions, mais ils éprouvèrent combien de pareilles négociations
étaient décevantes. D'abord parce que la paix qu'on obtenait
ainsi était de courte durée, de pareilles conventions devenant
fatalement une prime à la piraterie; mais aussi parce que l'exécution
même de la convention n'était rien moins qu'assurée
: par suite de l'organisation des armées normandes, il fallait traiter
en effet non seulement avec le chef de l'expédition; mais avec tous
les chefs, ceux d'entre eux avec lesquels il n'y avait pas eu entente ne
se considérant pas comme liés par ces engagements.
La
seconde vague viking
La seconde moitié
du IXe
siècle est l'époque où
les incursions des Vikings eurent la plus grande extension : depuis les
bouches de l'Elbe jusqu'à l'embouchure de la Gironde, les pirates
pénétrèrent dans tous les fleuves de la mer du Nord,
de la Manche et de l'Océan. Etablis dans la Frise ,
ils remontent le Rhin jusqu'à Worms, atteignent Trèves par
la Moselle, et de Cologne font une expédition sur Aix-la-Chapelle ;
par l'Escaut et ses affluents, ils dévastent la Flandre ;
en remontant la somme, ils attaquent Abbeville ,
Amiens
et l'abbaye de Saint-Riquier; maîtres du cours de la Seine, ils menacent
Troyes, s'engagent dans tous les affluents, l'Eure, l'Andelle, l'Oise,
la Marne, l'Yonne, et portent successivement le pillage dans la Picardie ,
le Beauvaisis ,
le pays chartrain ,
la Champagne
et la Bourgogne .
La Loire leur livre les riches abbayes riveraines de Saint-Florent, de
Saint-Maux, de Marmoutier, de Saint-Martin et les villes de Nantes ,
d'Angers ,
de Saumur, de Tours, de Blois
et d'Amboise ;
à Orléans seulement, ils trouvent la résistance organisée
par l'évêque et subissent un échec. En Aquitaine ,
ils saccagent Angoulême ,
Saintes, Poitiers, Bordeaux, Périgueux, Toulouse ,
Bourges
et Limoges .
Repoussés des côtes d'Espagne ,
ils passent le détroit de Gibraltar
et vont jusqu'à l'embouchure du Rhône s'établir dans
la Camargue, d'où ils remontent jusqu'à Valence. Puis ils
cinglent vers l'Italie
où, entre autres villes, ils s'emparent de Pise, qu'ils dévastent,
et de Luna, que, d'après une ancienne légende, ils auraient
prise pour Rome. Nulle part en Gaule ils n'éprouvèrent de
résistance sérieuse.
Alliances et mésalliances.
Les divisions intestines
qui déchiraient l'empire, le défaut de cohésion des
populations, l'égoïsme et la préoccupation exclusive
de l'intérêt personnel chez les grands, la faiblesse des princes,
rendirent vains les efforts que tentèrent çà et là
les habitants du pays pour repousser les envahisseurs. Devant eux les moines
épouvantés, emportant leurs trésors et leurs reliques,
se sauvaient à la hâte, et, allant à travers le royaume
de refuge en refuge, affolaient les populations en leur racontant les atrocités
commises par les pillards. Nombre d'hagiographes ont raconté ces
« translations » de reliques ,
et les miracles
extraordinaires qu'accomplissaient, au cours de ces pérégrinations,
ces pauvres saints dont les mérites avaient été impuissants
à protéger leurs monastères. Il est vrai que les invasions
étaient un fléau déchaîné par la Providence
pour punir les peuples de leurs péchés et en particulier
pour châtier les grands, coupables d'avoir usurpé les biens
des églises. Abandonnés à eux-mêmes, les habitants
fuyaient devant l'invasion, cherchaient un asile dans les villes fortifiées;
ceux qui restaient étaient massacrés ou bien passaient dans
les rangs des Vikings pour lesquels ils devenaient des auxiliaires précieux.
«
Le nombre est grand, disait en 886
un archevêque de Reims, de ceux qui ont abandonné la religion
chrétienne pour s'associer aux païens et se mettre sous leur
protection. »
Et cependant, chaque
fois qu'une résistance locale était organisée, elle
était suivie d'assez de succès pour montrer que, si l'on
coordonnait les efforts, et surtout que si on pouvait les rendre durables,
il ne serait pas impossible de refouler l'invasion. Mais toute action sérieuse
était entravée par l'anarchie où se trouvait l'empire.
En 858,
Charles le Chauve; qui témoigna parfois d'une volonté énergique,
résolut de faire un grand effort pour chasser les Vikings de la
Seine. Il réussit à déterminer son neveu Lothaire
à coopérer avec lui; tous deux rassemblèrent une armée
nombreuse et s'avancèrent sur les deux rives de la Loire, de manière
à isoler les Vikings cantonnés dans l'île de Jeufosse.
En même temps, Charles avait rassemblé les barques nécessaires
pour débarquer dans l'île et y donner l'assaut au camp viking.
Mais les grands du royaume mécontents choisirent ce moment pour
se révolter et appeler Louis le Germanique,
qui, profitant de l'absence de Lothaire pour
traverser la Lorraine, arriva en Champagne pour tendre la main aux rebelles
et déposséder son frère. Celui-ci dut abandonner les
Normands pour faire volteface et faillit y perdre sa couronne.
Quelques années
plus tard, il s'avisa de mesures qui, s'il avait pu les appuyer de forces
suffisantes, auraient pu réussir; elles consistaient à entraver
la navigation des cours d'eau en y établissant des ponts fortifiés.
Le premier fut établi en 862,
sur la Marne, à Trilbardou, à quelques kilomètres
en aval de Meaux, et eut aussitôt pour résultat de contraindre
à capituler les Vikings qui s'étaient aventurés jusqu'à
cette ville, et même de débarrasser complètement la
Seine des pirates. Charles se hâta de profiter de ce répit
pour entreprendre la construction d'un pont semblable près de Pitres,
un peu en aval du confluent de l'Eure et de l'Andelle, à l'endroit
où se trouve aujourd'hui le Pont de l'Arche. Achevé, il aurait
fermé aux Vikings l'accès de ces rivières et du fleuve;
mais les travaux conduits trop mollement n'étaient pas terminés
quatre ans plus tard,. et les Vikings, forçant le passage, remontaient
encore jusqu'à Saint-Denis
et à Melun et réduisaient le prince à acheter leur
départ en payant un nouveau tribut. En 868,
le pont de Pitres fut rétabli et achevé, et réussit,
en effet, à arrêter les Vikings. Un pont analogue fut construit
sur l'Oise et un autre plus important à Paris ,
probablement à la pointe de la cité, et non, comme on le
dit d'ordinaire, sur l'emplacement du Pont-au-Change.
Le siège
de Paris.
La construction
de ce pont fortifié de Paris
eut une conséquence singulière : jusqu'alors, lorsque les
Vikings remontaient la Seine, les habitants se retiraient dans l'enceinte
de la cité, tandis que les Vikings, peu soucieux de s'attarder à
un siège, se contentaient de piller les faubourgs et passaient.
L'existence d'un pont, au contraire, si elle suffisait à arrêter
de petites flottilles, obligeait à un siège une armée
qui voudrait forcer le passage pour remonter au delà de Paris. C'est
ce qui arriva en 885.
En cette année,
de nombreuses flottilles se réunirent en une grande armée
commandée par Siegfried. Aux Vikings de la Seine se joignirent des
bandes du Bessin ,
de la Loire, de l'Escaut et même d'Angleterre; elles s'emparèrent
de Rouen (25 juillet), forcèrent le passage de Pitres, enlevèrent
des fortifications élevées à la hâte à
Pontoise et se présentèrent le 25 novembre fortes de 40 000
hommes devant la cité de Paris ,
défendue par l'évêque Gozlin et le comte Eudes.
La flotte, composée de 700 barques, sans compter les embarcations
plus légères, couvrait la Seine jusqu'à une douzaine
de kilomètres en aval de Paris, au dire d'un contemporain. Le pont
fortifié, élevé à la pointe de la Cité,
défendu à ses extrémités et sur le terre-plein
sur lequel il s'appuyait par des tours, barrait le fleuve dans toute sa
largeur. L'effort des Vikings se porta d'abord sur la tour de la rive droite,
mais leurs attaques échouèrent; une crue du fleuve ayant
emporté le pont de la rive gauche, la tête en fut isolée
de la cité et la tour tomba au pouvoir des assiégeants. Mais
la cité continua à tenir bon dans l'attente des armées
de secours amenées par Henri de Saxe et l'empereur Charles
le Gros. Après dix mois d'un siège héroïque,
celui-ci campa sur les hauteurs de Montmartre; mais, au lieu d'attaquer
les Normands, il négocia et acheta leur retraite en leur laissant
la faculté de remonterr la Seine au delà de Paris jusqu'en
Bourgogne et en Champagne. Le royaume était de nouveau abandonné
à la dévastation et au pillage.
Les envahisseurs
et la naissance de la féodalité.
L'ordre social créé
par l'empire de Charlemagne acheva alors
de tomber en dissolution. Les Sarrasins au midi, les Magyars à l'Est,
les Vikings partout achevèrent l'oeuvre de destruction. Aucune région
ne fut épargnée et quelques unes devinrent de véritables
déserts. Çà et là cependant les populations
rurales trouvent un refuge à l'abri de fortifications qui, bien
défendues ou mal attaquées, résistent aux envahisseurs.
Tantôt ce sont de riches monastères qui, placés dans
une situation avantageuse, s'entourent de murailles, y ouvrent une place
de refuge et appellent les habitants du voisinage à leur défense;
tantôt ce sont les anciennes cités qui réparent à
la hâte leurs fortifications gallo-romaines et se repeuplent pour
résister aux Vikings comme elles avaient résisté aux
barbares du IVe
et du Ve
siècle; tantôt enfin des
seigneurs construisent des châteaux, et dans leurs enceintes palissadées
viennent aussi se réfugier les habitants des environs, formant des
groupements dont plusieurs devinrent plus tard des villes. Et c'est ainsi
que les invasions normandes eurent cette conséquence inattendue
de contribuer d'une part à substituer à la civilisation rurale,
qui durait depuis les invasions du IVe
siècle,
une civilisation urbaine, et d'autre part de commencer à faire sentir
aux populations qui se groupaient pour résister la puissance d'une
nouvelle force, celle de l'association.
Élever un
château
fut pour les seigneurs le moyen ordinaire de se mettre à l'abri
des invasions. Le pays tout entier se hérissa de donjons
de bois, construits sur des éminences naturelles ou artificielles,
auxquels on n'avait accès, par une porte placée au premier
étage, qu'au moyen d'une sorte d'échelle ou de pont mobile,
et qu'on entourait de fossés et de palissades. Ces constructions
n'étaient pas susceptibles d'arrêter les Vikings, mais lorsque
ceux-ci n'avaient pas intérêt à s'attarder pour les
enlever, elles pouvaient donner à leurs défenseurs une sécurité
provisoire. Loin du reste de protéger la contrée environnante,
elles favorisaient, une fois les Vikings partis, les guerres entre seigneurs,
le pillage et le brigandage. Si bien que les souverains, sans jamais du
reste être obéis, durent ordonner à maintes reprises
la destruction de toutes ces forteresses élevées sans leur
autorisation. Et ainsi, les invasions des Vikings devinrent les auxiliaires
du développement de la féodalité. Elles eurent aussi
une conséquence plus inattendue : depuis la chute de l'empire romain,
les richesses, mises à l'abris dans les monastères ne circulaient
plus; el les pillant et en les remettant ainsi en circulation, les Vikings
ont initié la relance de l'économie médiévale.
Pied à
terre.
A la fin du IXe
siècle, les Vikings avaient donc
parcouru les plus riches contrées du royaume franc de l'Ouest, et
ne se trouvaient plus arrêtés que par des résistances
locales dont ils finissaient presque toujours par triompher. Les Vikings,
enrichis par le butin, ne songeaient plus guère à retourner
en Scandinavie ,
et les invasions se transformaient peu à peu en émigration,
les expéditions en conquêtes. Déjà plusieurs
chefs célèbres, Weland, Hastings, Ketil, Hunedée,
avec de nombreux compagnons, avaient demandé le baptême, pour
se fixer en France à demeure et jouir paisiblement de leurs conquêtes.
Rollon s'était établi sur les bords de la Seine. Au lieu
de s'épuiser en efforts pour le déloger, Charles
le Simple accepta les faits accomplis et, par la convention de Saint-Clair-sur-Epte,
en 911,
lui concéda la partie de la Neustrie
qui est devenue la Normandie .
Depuis cette époque,
les invasions scandinaves diminuèrent progressivement. Les pirates
de la Loire continuèrent, quelque temps encore leurs expéditions
dans ce fleuve et dans la Gironde, mais ils subirent des échecs
décisifs sous le règne du roi Raoul après lequel ils
ne tardèrent pas à disparaître. En Normandie, le duc
Richard, en 962,
pour se défendre contre le roi de France, fit appel à ses
compatriotes qui s'établirent de nouveau à Jeufosse, d'où
ils dirigèrent des expéditions dans les vallées de
la Seine et de l'Eure; mais Richard lui-même, la paix faite, débarrassa
le royaume de ces pirates en leur fournissant des vaisseaux et des pilotes
pour les conduire en Espagne. Dans le Nord même, l'industrie de la
piraterie prenait fin peu à peu. Les Scandinaves devenaient agriculteurs,
artisans, marchands ou pécheurs. Au XIe
siècle, quelques expéditions
furent encore dirigées sur les îles du Nord de la Grande-Bretagne
où des colonies de pirates normands subsistèrent jusqu'au
XIIIe
siècle.
Les pèlerinages
d'outre-mer fournirent aux Normands convertis le moyen de satisfaire l'esprit
d'aventure qu'ils conservaient encore. En 1016,
an cours d'un de ces pèlerinages au Monte-Gargano, dans la Capitanate,
quarante pèlerins normands se mirent à la solde des Grecs
pour combattre les Maures de Sicile; ceux-ci vaincus, les Normands, appuyés
par des gens du pays, se retournèrent contre leurs alliés,
appelèrent à leur secours des compatriotes et, bientôt,
sur les débris des principautés qui s'étaient formées
dans l'Italie méridionale, ils fondèrent le royaume des Deux-Siciles.
(A.
G.). |