L.
Ménard
1863 |
Les
Grecs
désignaient sous le nom de Mystères,
du mot muein;
fermer la bouche, rester muet, certaines cérémonies
religieuses qui s'accomplissaient dans la nuit, et en silence. Un mystère
n'était pas, pour eux un dogme incompréhensible
pour la raison et imposé par l'autorité
ou accepté par la foi; cette idée
est tout à fait étrangère au polythéisme;
c'était seulement un secret qu'on ne devait pas révéler,
aporrhton,
une chose ineffable. On appelait teleth
accomplissement des cérémonies qui composaient les mystères.
Ce mot, qui signifie aussi perfectionnement, exprimait à la fois
la consécration des signes visibles du mystère; et la purification
de ceux qui y participaient; c'est ce que nous traduisons par Initiation.
Le nom d'Orgie était souvent confondu avec celui de mystères,
mais en général, on l'appliquait surtout aux fêtes
Dionysiaques, soit parce qu'elles se célébraient dans les
champs, en orgasin,
soit à cause de leur caractère enthousiaste et extatique,
orgh;
on finit par donner le nom d'orgies, à toutes les fêtes bruyantes
et désordonnées. Le nom de mystères, réservé
d'abord aux fêtes des déesses de l'agriculture, fut étendu
de bonne heure aux fêtes de Dionysos,
par suite de l'association des trois grandes divinités de la production
et de la mort. Le culte de Dionysos sert de passage entre l'ancienne religion
hellénique et les religions barbares qui l'altérèrent
progressivement. Tous les dogmes nouveaux empruntés à la
Phrygie, à la Perse ,
à la Syrie et à l'Égypte ,
s'introduisirent en Grèce sous la forme de mystères, et on
finit par chercher hors de la Grèce, et surtout en Égypte;
l'origine des initiations, comme on y avait cherché celle de toutes
les autres formes de la religion grecque.
On peut expliquer
le caractère, secret des mystères par des raisons théologiques
qui tiennent aux rapports intimes du dogme et du culte dans l'Antiquité .
Toutes les fois que l'homme cherche à traduire sa pensée,
soit par des gestes, soit par des mots, soit par des formes plastiques,
il faut que le signe qu'il emploie soit la représentation aussi
exacte que possible de la chose signifiée. Au début
de toutes les langues on trouve l'harmonie imitative; dans les religions,
que j'ai souvent comparées à des langues; les cérémonies
extérieures sont toujours l'expression sensible des croyances populaires,
et comme il faut un mot pour rendre, chaque idée, à chaque
symbole religieux correspond une forme particulière du culte.
Plus un peuple a d'idées, plus sa langue est riche; le polythéisme
est la synthèse la plus large de toutes les idées religieuses,
sa langue religieuse doit donc être la plus riche et la plus variée;
chacune de ses conceptions a une expression propre, une cérémonie
spéciale qui en est le signe extérieur.
Les dieux du ciel
sont invoqués à ciel ouvert; leur culte est public parce
que leur action est visible au grand jour, leurs temples sont ouverts par
en haut, et on ne les prend pas à témoin dans un endroit
fermé. Le dieu de la lumière et de l'harmonie, le dieu prophète,
n'a pas de mystères; son temple est toujours ouvert, et chacun peut
l'interroger. Le dieu des transitions et des échanges, le dieu commun
à tous, n'a pas de temples; mais sa statue
est dans tous les carrefours, et son culte est mêlé à
celui de tous les autres dieux, comme celui de la vierge Hestia,
la pierre du foyer. La déesse politique de la civilisation, la vierge
active, au génie pratique, règne sur les acropoles,
d'où elle protège les cités. Le dompteur des monstres,
le héros divin qui a conquis le ciel par
son courage, est honoré par les luttes viriles et les jeux sacrés.
Mais les déesses souterraines, dont l'action est cachée,
ne peuvent être invoquées que dans un endroit fermé,
megaron;
elles font germer les plantes et les font rentrer sous terre, elles tiennent
les clefs de la vie et de la mort, et comme elles gardent leur secret dans
un silence éternel, les cérémonies
symboliques qui représentent leur action mystérieuse doivent
s'envelopper aussi d'ombre et de silence.
Depuis que Prométhée
a ravi le feu du ciel, les dieux ont caché les sources de la vie:
«
L'homme est devenu semblable à l'un de nous, disent les Elohim
de Chaldée ,
prenons garde qu'il ne mange de l'arbre de vie et qu'il ne meure point.
»
La vie nous est prêtée,
mais en deçà comme au delà règne la nuit impénétrable;
les passages sont gardés; la naissance et la mort sont le secret
des dieux. Il y a certainement quelque chose de sacré dans les contradictions
qui planent autour des deux portes de la vie; on se découvre devant
un cercueil et on fait le contact d'un cadavre; mélange de respect
et de dégoût, représenté par le Styx,
redoutable témoin des serments des dieux. Si la mort est enveloppée
d'une horreur mystérieuse, l'acte non moins mystérieux de
la génération se couvre chez tous les peuples des voiles
instinctifs de la pudeur. Pourquoi ces rougeurs involontaires s'il y a
là une loi divine? Elle est la base de la famille, le chaîne
sainte de la communion des êtres et on n'ose pas en parler. C'est
que la pudeur est la couronne des chastes déesses, l'auréole
de
la vierge mère; il faut laisser à chaque dieu son empire
: la lumière souillerait ce qui appartient à la nuit.
Les mystères
semblent s'être développés plus tard que les autres
formes de la religion grecque. Déméter
et Perséphone sont quelquefois nommées
dans l'Iliade
et dans l'Odyssée ,
mais sans qu'il y soit question du caractère secret de leur culte.
Le silence d'Hésiode étonne encore
davantage, puisqu'un de ses poèmes a pour sujet l'agriculture, et
que le pays où il vivait, la Béotie
était le séjour de ces populations thraces d'où les
légendes font sortir
Eumolpe et Orphée.
Il est vrai, qu'il y a vers la fin des Travaux
un vers où on peut voir unes allusion aux mystères :
«
Si tu te trouves au milieu des sacrifices allumés, ne te moque pas
des choses secrètes, car le dieu s'offense de cela. »
Mais le sens de ce passage
dépend du mot aidhla,
dont les scholiastes donnent plusieurs explications différentes;
l'allusion est donc fort incertaine. L'hymne
à Déméter est le plus ancien
monument de la religion d'Eleusis ,
et quoiqu'il appartienne bien à l'école des Homérides,
on s'accorde à le regarder comme une des dernières productions
de cette école. On trouve le culte de Démèter sous
sa forme probablement Ia plus ancienne chez les Arcadiens ,
dont les traditions remontent aux premiers âges de la Grèce .
Ils adoraient la Terre sous le nom de Déméter
la noire. De son union avec Poséidon
naissaient le cheval Arion, qui semble comme Pégase
une personnification des sources, et une déesse dont Pausanias
n'ose pas dire le nom et qu'il appelle seulement Notre-Dame, Despoina.
Je suppose que ce devait être une déesse lunaire, Artémis
ou Hécate, car on a toujours attribué
à la Lune une action sur la végétation,
sur la vie et sur la mort, et de là ses rapports avec la Terre;
comme elle paraît sortir des flots, on peut lui donner pour père
Poséidon. On sait qu'Eschyle avait fait
Artémis fille de Déméter et non de Léto;
c'est peut-être pour cela qu'il fut accusé d'avoir vidé
le secret des mystères. Il paraît
qu'il n'était pas initié, mais il aimait à ressusciter
les traditions pélasgiques. Parmi les temples d'Eleusis, il y en
avait un consacré à Artémis qui garde l'entrée,
fonction qui la rapproche d'Hécate ou d'Eileithuia, et un autre
au père Poseidon. Peut être était-ce en souvenir
d'une religion antérieure à la colonie thrace des Eumolpides.
Mais cette vieille religion eut elle dès l'origine un caractère
secret? Il me semble qu'on pourrait, expliquer le silence d'Homère
à cet égard, en se rappelant qu'à cette époque,
primitive, où il n'y a pas encore de nations, mais seulement des
familles, à peine groupées en tribus, où la distinction
des cultes privés et des cultes publics n'existe pas encore, les
cérémonies
sont extrêmement simples et n'attirent pas d'étrangers; on
n'a donc pas à recommander le silence. Si dans ces fêtes champêtres
la génération des plantes et des fruits est exprimée
naïvement par des symboles empruntés à la génération
humaine, personne ne songe à s'en offenser, ni à en rire;
l'enfant ne sait pas qu'il est nu, son innocence lui tient lieu de pudeur;
c'est aux approches de la puberté de la Grèce qu'ont dû
commencer les mystères.
Pour conserver au
culte de Déméter son caractère
chaste et féminin; on n'employa pas partout les mêmes moyens.
A Hermione, personne ne pouvait voir ce qu'on gardait dans l'intérieur
du sanctuaire de Déméter Chtonia ( = la terrestre), excepté
les quatre vieilles femmes chargées d'offrir les sacrifices à
la déesse. Les Athéniens ,
qui plus que tous les autres Grecs
donnaient à la religion un caractère politique, et qui adoraient
Déméter comme principe du travail civilisateur, sous le nom
de Thesmophore ( = législatrice), réservaient cependant aux
femmes seules l'entrée du Thesmophorion. De même à
Mégalopolis, il n'était permis qu'aux femmes d'entrer dans
le temple et le bois sacré de Déméter.
Mais le plus souvent, comme à Éleusis ,
on admettait des personnes des deux sexes, en imposant seulement le secret
aux initiés.
La religion d'Eleusis.
J'ai rapporté
d'après Pausanias les traditions qui
faisait du sacerdoce d'Éleusis
une propriété des Eumolpides. Les Athéniens avaient
les Thesmophories, qui étaient
chez eux une fête nationale, mais les Éleusinies
étaient le patrimoine des Éleusiniens, le souvenir de leur
ancienne indépendance. Le culte de Déméter
était célébré par eux sous une forme spéciale
qui en faisait un culte privé; quiconque demandait à assister
à leurs cérémonies,
était dans la situation d'un étranger admis à une
fête de famille, sous la condition toute naturelle de respecter le
foyer de ses hôtes et de ne pas divulguer les secrets qu'ils lui
confient. Violer ces secrets, c'était attenter à une propriété
garantie par les lois, et c'était en même temps commettre
un parjure, car ceux qui demandaient l'initiation s'engageaient par serment
à un silence absolu. Toute profanation était poursuivie par
les Eumolpides devant les tribunaux d'Athènes .
L'histoire a gardé le souvenir de quelques procès de ce genre;
le plus célèbre est celui d'Alcibiade,
accusé, avec Andocide et quelques autres, d'avoir parodié
les mystères au milieu d'une orgie,
à la suite de laquelle ils auraient en outre mutilé les statues
d'Hermès. Les Eumolpides, secouant vers
le couchant leurs robes de pourpre, prononcèrent leurs terribles
imprécations. Seule, l'hiérophantide Théano, refusa
de s'y associer, disant quelle était chargée de faire des
voeux pour ses concitoyens, non de les maudire. Les accusations aussi graves
ne pouvaient être intentées légèrement; la loi
athénienne punissait très sévèrement les dénonciateurs
qui n'obtenaient pas le cinquième des suffrages. Mais en donnant
des garanties aux accusés, les Athéniens devaient aussi préserver
de toute atteinte cette religion des mystères, qui n'était
pas seulement une propriété privée, mais qui était
devenue, par l'admission des Éleusiniens dans la république
d'Athènes, une propriété nationale. L'initiation,
considérée comme un privilège des citoyens d'Athènes,
avait, pour eux toute l'importance d'un droit politique; elle devait être
entourée d'autant de restrictions que le droit de cité, et
protégée par autant de garanties. La violation du secret
des mystères était donc une sorte de crime d'État
ce qui d'ailleurs est conforme aux habitudes des Grecs ,
chez qui les institutions religieuses étaient en même temps
des institutions nationales.
Ainsi, aux raisons
théologiques qui partout enveloppaient de silence et d'ombre le
culte des puissances chthoniennes, se joignaient, à Eleusis
en particulier, des raisons historiques et politiques plus que suffisantes
pour expliquer le secret des mystères,
sans qu'il soit besoin d'imaginer une opposition quelconque entre les cultes
mystiques et les formes publiques de la religion. Le mystère Eleusinien
n'était qu'un des symboles de la religion populaire. Comme tous
les autres, il a sa source dans les traditions de l'époque pélasgique,
et il a reçu sa forme de l'épopée.
C'est ce qui résulte des diverses légendes rapportées
sur Eumolpe, l'ancêtre vrai ou supposé
des Eumolpides. Selon lstros, il était petit-fils de Triptolème;
selon Akésodore, il était chef d'une tribu de Thraces venue
au secours des Éleusiniens autochtones dans la guerre contre Erechtheus.
Androtion rapporte l'établissement des mystères, non pas
à cet ancien Eumolpe, mais à son cinquième descendant,
du même nom que lui, et fils de Musée. Les Eumolpides appartenaient
à cette famille à la fois poétique et religieuse a
laquelle les Grecs rapportaient le culte des Muses, et d'où étaient
sortis ces aèdes qui avaient civilisé la Grèce
par la poésie. Le nom même d'Eumolpide signifie habile chanteur,
comme Homéride signifie rassembleur, de chants. Après la
réunion des poèmes homérique et hésiodiques,
on fit circuler des poésies religieuses sous les noms d'Eumolpe,
d'Orphée, de Musée, de Pamphôs. Diodore
de Sicile parle d'un poème dionysiaque attribué à
Eumolpe; les hymnes orphiques avaient été composés,
selon Pausanias, pour les Lycomèdes, une autre famille sacerdotale
d'Eleusis, et Pomphôs, d'après le même auteur, aurait
fait le premier un hymne en l'honneur de Déméter. Enfin un
hymne
homérique, retrouvé en Russie
vers la fin du siècle dernier [XVIIIe
siècle]; expose en détail toute
la légende des grandes déesses d'Eleusis. Il n'y a
donc aucune distinction a faire sous le rapport du dogme entre la religion
d'Éleusis, et les autres mythes de l'hellénisme;
c'est toujours une tradition populaire développée par la
poésie.
Les phases de la
végétation, confondues dans un même symbole avec la
destinée humaine, les alternatives de la vie, de la mort et de la
renaissance sont exposées dans l'hymne
homérique à Déméter
sous les formes vives; précises et colorées qui sont propres
à la mythologie grecque. La nature
est représentée sous les traits d'une mère;
la vie, sous ceux d'une jeune plante, d'une jeune fille. Pendant qu'elle
cueillait, le narcisse, la plante narcotique et mortelle, dans les champs
de Nysa, au milieu des Océanides, le sol
s'entrouvre, et elle est enlevée par le roi des profondeurs souterraines,
Hadès.
Cependant, Hécate a entendu ses cris,
et le Soleil, qui voit tout, dénonce à
Déméter
le ravisseur de Coré. La déesse,
irritée contre Zeus qui a donné sa
fille pour épouse au roi des morts, s'éloigne de l'assemblée
des dieux. Vêtue de noir, cachée sous les traits d'une vieille
femme, elle est accueillie à Éleusis
par les filles de Céléos, qui la
conduisent à leur mère Métanire. Mais rien ne peut
distraire sa
douleur, elle refuse
toute nourriture jusqu'au moment où une vieille servante, lambé,
par ses propos joyeux parvient à la faire sourire. Alors la déesse
accepte le hykéon, le breuvage sacré des mystères,
dont elle-même enseigne la préparation. Cependant elle ne
découvre pas encore sa divinité, car elle est irritée
contre les dieux qui ont permis le rapt de sa fille. Elle dit qu'elle s'appelle
Dèô, qu'elle vient de Crète et qu'elle a été
enlevée par des pirates; elle demande à élever Démophon,
l'enfant de Métanire, qui lui a donné l'hospitalité,
et entre ses mains l'enfant grandit d'une manière merveilleuse.
La divine nourrice ne lui donnait pas de nourriture, mais elle le frottait
d'ambroisie, et, pour le rendre immortel,
elle le purifiait chaque nuit par le feu. Malheureusement Métanire,
qui la surprend, pousse un cri d'épouvante; alors la déesse,
troublée dans son opération magique, se fait connaître,
ordonne aux Éleusiniens de lui élever un temple et institue
les orgies. Cependant les champs étaient toujours frappés
de stérilité, la famine allait détruire l'humanité
et les dieux ne recevaient plus d'offrandes. Zeus
envoie Iris à Déméter; la
déesse refuse de se laisser fléchir et redemande sa fille.
Hermès
va chercher Coré et la ramène à la lumière;
mais elle a goûté de la grenade, son mariage est consommé,
elle doit passer un tiers de l'année auprès de son époux,
le reste avec sa mère et les autres immortels. Rhéa
vient de la part de Zeus chercher les deux déesses et les ramène
dans l'Olympe, les champs se couvrent de nouveau
de moissons abondantes, et les hommes célèbrent à
Éleusis les mystères des grandes déesses.
On voit par cette
analyse que l'institution des mystères
est directement rattachée à la légende religieuse
dont ils devaient perpétuer le souvenir. Le culte, qui n'était
là comme ailleurs que l'expression extérieure du dogme, reproduisait
toutes les phases de cette légende, dont les personnages divins
étaient représentés par des prêtres. L'enlèvement
de Coré, le grand deuil de la nature,
de la Mère des douleurs, puis l'allégresse du ciel et de
la terre à la résurrection du printemps, formaient un véritable
drame sacré, avec des alternatives de tristesse et de joie, de terreur
et d'espérance. Toute proportion gardée entre les spectacles
grossiers d'une époque barbare et les magnificences de l'art athénien ,
c'était quelque chose d'analogue aux mystères
du Moyen âge ,
qui représentaient aussi la mort et la résurrection d'un
dieu.
Il y avait comme
dans les drames ordinaires, qui en Grèce
se rattachaient aussi à la religion, des hymnes,
des chants, des processions symboliques figurant les courses de Déméter
et d'Hécate, et des effets de théâtre
auxquels la perfection de la scénographie grecque donnait un caractère
imposant et grandiose. Des clartés splendides succédant tout
à coup aux ténèbres faisaient passer les âmes
d'une religieuse horreur aux consolations du réveil. L'idée
de la vie éternelle jaillissait spontanément de cet enseignement
muet qui pénétrait dans l'âme par les sens et la persuadait
bien mieux qu'une démonstration métaphysique.
L'hellénisme
enveloppe toujours dans les mêmes symboles l'homme et la nature.
L'enlèvement de Coré et son
retour, ce n'est pas seulement la graine qu'on jette en terre et qui renaît
dans le plante, c'est le réveil de l'âme au delà du
tombeau. La destinée humaine n'est qu'une forme particulière
de ce dualisme éternel, de cette grande loi d'oscillations et d'alternatives
qui fait partout succéder la mort à la vie et la vie à
Ia mort. Au dernier acte de l'initiation, le grand, l'admirable, le plus
parfait objet de contemplation mystique était
l'épi de blé moissonné en silence, germe sacré
de la moisson nouvelle, gage certain des promesses divines, symbole rassurant
de renaissance et d'immortalité. Ces rapprochements qui se présentent
si naturellement à l'esprit, les Grecs
les retrouvaient dans les mots même de leur langue :
«
Mourir, dit Plutarque, c'est être
initié aux grands mystères, et
le rapport existe entre les mots comme entre les choses (Teleuth),
l'accomplissement de la vie, la mort, tel est le perfectionnement
de la vie, l'initiation). D'abord des circuits, des courses et des fatigues,
et dans les ténèbres, des marches incertaines et sans
issue; puis, en approchant du terme, le frisson et l'horreur, et la sueur
et l'épouvante. Mais après tout cela une merveilleuse lumière,
et dans de fraîches prairies la musique et les choeurs de danse,
et les discours sacrés et les visions saintes; parfait maintenant
et délivré, maître de lui-même et couronné
de myrte, l'initié célèbre les orgies en compagnie
des saints et des purs, et regarde d'en haut la foule non purifiée,
non initiée des vivants qui s'agite et se presse dans la fange et
le brouillard, attachée à ses maux par le crainte de la mort
et l'ignorance du bonheur qui est au delà. »
Ce passage, conservé
par Stobée, me semble un de ceux qui peuvent
le mieux donner une idée de l'ensemble des mystères.
Quant au sens de quelques formules, comme Konx Ompax, à la
nature des objets sacrés conservés dans la corbeille mystique,
et à tout le détail liturgique des cérémonies,
il faut nous résigner à l'ignorer; c'était en cela
principalement que consistait le secret de l'initiation. Il fallait que
ce secret fût bien peu de chose pour avoir été gardé
par tant de gens; les Éleusinies,
réservées d'abord aux citoyens d'Athènes ,
devinrent peu à peu accessibles à tout le monde; il suffisait
d'être présenté par un Athénien. Les esclaves,
exclus d'abord comme les bâtards et les étrangers, finiront
par y être admis. Dans une comédie de Théophile, un
domestique disait en parlant de son maître :
«
C'est lui qui m'a fait connaître les lois grecques, qui m'a enseigné
les lettres, qui m'a initié aux mystères divins. »
Les initiés ne
formaient pas une aristocratie intellectuelle; rien, absolument rien ne
justifie l'opinion qui les représente comme une classe de mandarins
lettrés, méprisant les croyances du peuple. S'il y a eu en
Grèce
des philosophes qui ont méconnu la profondeur et la haute portée
morale de la religion de leur patrie, cela tenait à la tournure
particulière de leur esprit, à leurs tendances théocratiques
et monarchiques, et nullement à l'enseignement des mystères.
Non seulement cet enseignement n'était pas en opposition avec le
reste de la mythologie, mais il était
lui-même entièrement symbolique, sans aucune espèce
de démonstration ni d'explications. Chacun le comprenait à
sa manière; dans les histoires de dieux morts et ressuscités
qui faisaient le fond de tous les cultes mystiques, les Evhéméristes
croyaient voir une preuve que les dieux n'étaient que des mortels
divinisés; pour d'autres, comme Cicéron,
ces symboles empruntés à la vie de la nature semblaient éclairer
plutôt la nature des choses que celle des dieux; mais la plupart
étaient surtout frappés, comme Plutarque,
des allusions à la vie morale de l'âme.
«
L'opinion d'Aristote, dit Synésios, est
que les initiés n'apprennent rien, mais qu'ils reçoivent
des impressions, qu'ils sont mis dans une certaine disposition à
laquelle ils ont été préparés. »
Telle est, en effet,
la nature de l'enseignement religieux; il ne s'adresse pas à Ia
raison
comme l'enseignement philosophique, mais
à toutes les facultés de l'homme à la fois; il agit
par les sens sur l'imagination, sur le coeur
et sur l'intelligence. Les grands mystères
de la nature, la lumière, le mouvement, la vie ne se prouvent pas,
ils s'affirment. De même les symboles, qui sont l'expression humaine
des lois divines, ne se démontrent pas, ils s'exposent, et la conviction
descend d'elle-même dans les âmes préparées à
la recevoir. Ce caractère se retrouve même dans les religions
modernes : Jésus-Christ ne parle qu'en
paraboles.
Les initiés
n'étaient pas seulement spectateurs dans le drame d'Eleusis ;
ils y jouaient un rôle comme le choeur dans les tragédies;
c'est du moins ce que semble indiquer le choeur des mystes dans les Grenouilles
d'Aristophane. C'est, ainsi que dans les
mystères
du Moyen âge
le peuple chantait des psaumes. De même
aussi, pendant la messe, les assistants mêlent leurs chants aux cérémonies
symboliques du drame de la Passion. Quelques usages qui se conservent dans
l'Église grecque, par exemple celui de fermer les portes pendant
certains actes du saints sacrifice rappellent le caractère secret
des mystères de l'Antiquité .
Ce n'est pas sans raison que les Grecs
donnent le nom de mystères aux sacrements, et en particulier à
l'Eucharistie; le Kykéon, ce pain
sacré de la communion primitive, était comme le saint sacrement
des chrétiens, un signe sensible
destiné à sanctifier l'homme. Les meurtriers et les impies
étaient exclus de l'initiation; on s'y préparait par le jeûne,
en souvenir du deuil de Déméter,
par une continence rigoureuse pendant la neuvaine sacrée, par une
sorte de baptême dans la mer, et par tout un ensemble de purifications,
que figuraient dans la légende ces charbons ardents sur lesquels
la déesse plaçait son nourrisson, le fils de Métanire.
Quand les mystes
avaient reçu la nourriture divine qui les unissait aux dieux, quand
ils avaient traversé toutes les épreuves, tous les degrés
de l'initiation, jusqu'à l'Epoptie, c'est-à-dire à
la contemplation des saints mystères,
leur bonheur était assuré même dans la mort, car ils
connaissaient les secrets de la vie éternelle.
«
Heureux, dit Pindare, celui qui, après
avoir vu ces choses, descend sous la terre! Il connaît la fin de
la vie, il connaît la loi divine. »
ll semblait que la sanctification
conférée par ce sacrement devait s'étendre jusque
sur l'autre vie :
«
Le sort des initiés et celui des profanes sont différents
même dans la mort », dit l'hymne homérique.
Cette différence
supposait implicitement que les mystes avaient rempli les conditions de
pureté qui leur étaient imposées, autrement on aurait
pu demander, comme Diogène, si
un brigand initié serait plus heureux qu'Epaminondas
qui ne l'était pas; les actes extérieurs de piété
ne suppléaient pas plus aux bonnes oeuvres dans l'Antiquité
qu'aujourd'hui. Mais l'influence, morale des mystères n'en était
pas moins généralement reconnue. Selon Diodore
de Sicile, ceux qui avaient participé aux mystères passaient
pour devenir plus pieux, plus justes et meilleurs en toute chose.
«
Vous avez été initiés, disait le rhéteur Andocide
aux Athéniens, et vous avez contemplé les rites sacrés
des deux déesses, afin de punir les criminels et de sauver ceux
qui sont purs d'injustice. »
Les symboles mystiques
se transformèrent comme tous les autres dans le cours des âges.
Triptolème,
qui est seulement nommé dans l'hymne
homérique parmi les rois d'Eleusis ,
paraît avoir joué plus tard un rôle plus important;
on le voit souvent représenté dans les monuments, et surtout
sur les vases ,
assis sur le char ailé de Déméter,
traîné par des serpents : les deux
déesses sont à ses côtés. Il fut même
substitué à Minos, comme juge des
morts, au moins dans les légendes athéniennes. Un autre personnage
dont l'importance devint encore bien plus considérable, Iacchos,
n'est pas nommé dans l'hymne homérique : son association
avec les grandes déesses est donc postérieure à la
rédaction de ce poème.
C'est probablement
à l'époque où le culte d'lacchos
s'introduisit dans la religion d'Eleusis
que furent établis les petits mystères,
ou mystères d'Agra, qui correspondaient aux Anthestéries,
ou fêtes de Dionysos, comme les grands
mystères étaient en rapport avec les Thesmophories.
Car lacchos, le médiateur, l'initiateur mystique, n'est, comme Zagreus,
qu'une forme de Dionysos. M. Alf. Maury le rapproche avec assez de vraisemblance,
de lasios ou lasion, personnage associé
à Déméter dans les légendes
épiques. Rien n'est plus naturel que d'unir dans un même culte
les principales divinités de l'agriculture, de la production et
de la mort. L'idée du grain de blé qui meurt pour ressusciter
en épi se représente sous une autre forme dans la pluie divine
tombant sur la terre pour renaître dans la liqueur sacrée
des libations. Le vin pouvait être pris comme le pain pour symbole
de la communion des êtres. Cependant il est très difficile
de savoir exactement quel était le rôle de Dionysos dans les
mystères. Remplaçait-il Démophon comme nourrisson
de Déméter? Était-il substitué à Hadès
comme époux de Perséphone,
où était-il le fils d'une des grandes déesses? Dès
qu'il est question de Dionysos, toute la mythologie devient obscure et
indécise; les distinctions des types disparaissent et s'effacent,
Rhéa
est identifiée avec Déméter, Coré (Perséphone),
sous le nom de Brimô, avec Hécate,
qui elle-même n'est pas distincte d'Artémis.
Bientôt Rhéa, Déméter et Coré semblent
se confondre, et toutes puissances multiples de la nature sont absorbées
dans la vague unité du panthéisme.
Si on possédait encore les anciens poèmes dionysiaques, on
pourrait suivre dans ses transformations ce culte étrange qui sert
de passage entre le polythéisme grec
et les religions unitaires de l'Orient; mais les poésies
orphiques que nous possédons appartiennent à une époque
où déjà la confusion est complète. Le dieu
qui frappe ses ennemis de vertige semble avoir traité de même
ses adorateurs; l'orphisme est le délire
de l'ivresse et de l'extase; la pensée humaine est entraînée
comme la nature entière dans la grande orgie.
L'orphisme.
L'orphisme,
qui fut le principal agent de la décomposition de l'Hellénisme,
n'était pas un sacerdoce, mais un thiase, c'est-à-dire une
congrégation religieuse qui s'était formée, ou du
moins recrutée avec les débris de l'institution pythagorique.
Les Orphiques avaient, comme les Pythagoriciens, une discipline ascétique
et des formules de purification qui s'alliaient
à un système de métempsycose
peut-être emprunté aux Égyptiens [ou
à l'Inde ].
De plus, ils composaient des poésies religieuses, et, sous prétexte
de réformer le culte national, ils embrouillaient toutes les légendes
et les compliquaient d'une foule de rêveries philosophiques et de
superstitions
étrangères qui en changeaient le caractère primitif.
Ils altérèrent surtout les cultes mystiques, dont ils rattachaient
l'origine à leur prétendu initiateur, Orphée,
et sur lesquels ils greffaient toujours le culte de leur patron Dionysos.
Il faut remonter
assez haut pour saisir le point de départ des idées orphiques.
Jusqu'à Onomacrite, par exemple, contemporain
de Pisistrate, qui fabriqua sous le nom d'Orphée
un poème dionysiaque sur la passion de Zagreus,
sa mort et sa résurrection. Quoique ce poème soit perdu,
on sait, par de nombreuses indications, quel était le sens général
de cette légende qui venait probablement de la Phrygie, et qui se
retrouve dans la plupart des religions de l'Asie et de l'Égypte .
Toujours le principe
actif de la vie est représenté par un jeune dieu qui meurt
à l'automne et qui ressuscite au printemps, et la nature, par une
déesse qui s'afflige de sa mort et se réjouit de son retour.
Tel est le sens des mythes de Zagreus déchirée
par les Titans, du troisième Cabire
tué par ses frères, d'Osiris mutilé
par son frère Typhon. La même idée
se reproduit dans la fable de le mutilation d'Attys
et dans celle de la mort d'Adonis; la seule différence
entre tous ces symboles, c'est que la nature est tantôt la mère,
tantôt la soeur ou l'épouse du dieu mort et ressuscité.
L'analogie de ces
légendes avec celle de Déméter
et de Coré est évidente, et
on comprend que des emprunts réciproques aient été
faciles. Les Orphiques se firent les colporteurs de ces échanges
que favorisait d'ailleurs le goût naturel des Grecs
pour les importations étrangères. Malheureusement, le caractère
chaste et sévère de la religion grecque eut souvent à
souffrir de ces emprunts. Les mythes phrygiens et syriens ont presque toujours
un caractère obscène. Les processions phalliques, le
culte de Priape, viennent de cette source. En
confondant toutes les déesses dans la nature, tous les dieux dans
un principe créateur, les Orphiques avaient conservé des
distinctions de rôles; c'était un dieu sous plusieurs noms,
un dieu en plusieurs personnes, qui s'engendrait lui-même en s'incarnant
dans le sein de sa mère. De là, dans la forme des mythes,
des accouplements monstrueux et bizarres dont l'expression, notamment dans
les mystères de Sabazios, peut expliquer
les accusations des Pères de l'Église.
Il est vrai que ces accusations étaient réciproques, car,
dans ce conflit de doctrines qui signale la décadence du vieux monde,
on voit poindre les querelles religieuses qui remplissent si tristement
l'histoire du monde moderne. Les coups les plus violents ne partent pas
toujours des camps opposés; les gnostiques
et les manichéens sont fort maltraités
par d'autres sectes chrétiennes. Apulée
ne ménage pas davantage les prêtres mendiants de la déesse
de Syrie. Il est difficile de prendre parti dans ces querelles, surtout
après que les derniers vainqueurs ont étouffé la voix
des vaincus. Mais on peut remarquer du moins que la plupart des attaques
des chrétiens contre l'immoralité des mystères s'adressent
à des dogmes orphiques. Et pourtant, l'orphisme
fut le véritable précurseur du christianisme;
il substitua au principe de la pluralité des causes celui de l'unité
divine, au culte de la vie le culte de la mort, à la morale active
et politique de la Grèce républicaine la morale passive et
ascétique
de l'Orient.
Les endormeurs
de remords.
La doctrine de la
métempsycose
et de la palingénésie tendait,
à représenter le corps comme une prison de l'âme, et
la vie terrestre comme l'expiation de quelque crime antérieur. Pour
éviter un sort pareil ou pire, encore dans une autre vie, il fallait
se purifier de toutes les souillures. Le dieu des mystères
était appelé le libérateur, le rédempteur des
âmes, le choeur des astres, conduit par
Dionysos,
représentait dans son évolution circulaire la descente et
l'ascension des âmes, tour à tour entraînées
vers la Terre par l'ivresse de la vie et ramenées
vers le ciel par l'ivresse de l'extase. Le
Soleil
de nuit, le chorège des étoiles, était le dieu de
la mort et de la résurrection; de là tant de représentations
de bacchanales sur les sarcophages. Depuis
que l'activité politique était morte, l'esprit cherchait
un aliment dans la vie religieuse; mais la religion républicaine,
le culte national des héros protecteurs,
avait disparu avec la liberté et la patrie. Dans les âmes
repliées sur elles-mêmes, il n'y avait place que pour la religion
de la crainte; chacun songeait à son salut, chacun tremblait à
l'idée de la mort prochaine et des expiations à venir, chacun
sacrifiait aux dieux de la mort.
On courait chez les
endormeurs de remords, on allait des Orphéotélestes aux Métragyrtes,
des mystères d'Isis
à ceux de Mithra, on demandait le baptême
par l'eau ou le baptême par le sang, appelé taurobole
ou criobole : le myste descendait dans une fosse au-dessus de laquelle
on immolait un taureau ou un bélier,
et le sang tombait sur lui goutte à goutte. Dans les mystères
de Samothrace ,
les purifications étant proportionnelles
aux fautes, il fallait se confesser au prêtre des Cabires,
appelé Koiès. On dit que Lysandre,
invité à déclarer quel était son plus grand
crime, avait répondu :
«
Est-ce toi ou les dieux qui l'exigent? - Ce sont les dieux, dit le prêtre.
- Eh bien retire-toi, reprit Lysandre; s'ils m'interrogent, je leur
répondrai. »
La même question
fut faite à Antalcidas, qui répondit
seulement :
«
Les dieux le savent. »
Il paraît d'ailleurs
qu'il y avait des crimes inexpiables, car on dit que Néron
n'osa pas s'approcher d'Athènes
à cause des imprécations qui éloignaient les parricides
des mystères d'Eleusis .
Selon Zosime, Constantin ayant voulu
se faire purifier du meurtre de son fils, les prêtres lui diront
qu'il n'y avait pas d'expiation pour un pareil crime; ce fut alors qu'il
embrassa le christianisme, sur l'assurance
qui lui fut donnée que les chrétiens savaient effacer toute
espèce de péché. Ces purifications n'étaient
pas nouvelles en Grèce ;
on en voit de nombreux exemples dans les légendes héroïques.
A la vérité, Homère n'en
parle pas, mais il en est déjà, question dans les Cycliques;
on se purifiait pour les meurtres involontaires. Ces cérémonies
n'étaient, dans l'origine, que le signe visible du repentir, qui
réconcilie l'âme avec les dieux et avec elle-même; mais,
comme il arrive souvent en pareil cas, on finit, quelquefois par attribuer
une vertu expiatoire aux formules elles-mêmes, et par s'imaginer
que les eaux lustrales suffisaient pour
laver les souillures.
Les cultes mystiques
furent la dernière forme de la pensée religieuse de la Grèce ;
la religion et la philosophie
se réconcilièrent dans l'orphisme.
On trouve la formule philosophique du panthéisme
dans quelques fragments dé l'école orphique qui nous sont
parvenus; en voici un que
Stobée cite sous
le nom de Linos :
«
L'univers règle toutes choses selon les différences. Tout
sort de l'univers, et l'univers sort de tout. L'unité est tout,
chaque être est une part de l'unité, tout est dans l'unité.
Car, de ce qui était un, sont sorties toutes choses, et de toutes
choses sortira de nouveau l'unité par la loi du temps. Toujours
un est multiple, l'illimité se limite sans cesse et persiste sous
tous les changements. La mort, immortelle et mortelle à la lois,
enveloppe tout l'univers se détruit et meurt, et sous les apparences
mobiles et les formes passagères qui voilent à tous les regards
ses métamorphoses, il demeure incorruptible dans son éternelle
immobilité. »
De ces dogmes devait
sortir une résignation austère qui convenait à la
fatigue universelle des âmes :
«
Ô univers, s'écrie Marc-Aurèle,
tout ce qui te convient me convient; rien n'est prématuré
ni tardif pour moi dans tout ce qu'amènent tes heures; tous tes
fruits me sont bons, ô nature! Tout sort de toi, tout est dans toi,
tout rentre en toi! »
A mesure que les ombres du soir s'étendaient
dans le ciel du vieux monde, la vue des choses divines devenait moins distincte.
Tous les types divins semblaient se confondre dans une puissance unique
et sans bornes, adorée sous mille noms.
«
J'ai entendu tes prières, dit-elle dans Apulée,
moi, la Nature, mère des choses, la maîtresse de tous les
éléments, née au commencement des siècles,
la somme de tous les Dieux, la reine des Mânes,
la première des vertus célestes, la face uniforme des dieux
et des déesses. J'équilibre par mes mouvements les hauteurs
lumineuses du ciel, les souffles salutaires de la mer, le silence lugubre
des enfers; divinité unique, qu'adore l'univers entier sous des
aspects multiples, par des rites variés, sous des noms divers. Les
Phrygiens premiers-nés m'appellent la Mère de Pessinonte,
les autochtones de l'Attique ,
Athéna
Cécropienne, les Chypriotes entourés par les flots, Aphrodite
de Paphos, les Crétois armés de flèches, Artémis
Dictynne, les Siciliens aux trois langages, Perséphone
Stygienne, les Éleusiniens, la nourrice Déméter.
Les uns me nomment Héra, les autres Enyo,
ceux-ci Hécate, ceux-là Rhamnusia.
Mais chez les Éthiopiens
qu'éclairaient les premiers rayons du dieu Soleil,
chez les Aryâs ,
chez les Égyptiens ,
instruits des sciences antiques, on m'honore par les rites qui me sont
propres et on me donne mon vrai nom, la reine Isis.
»
Aux approches de la nuit,
le monde tendait les bras vers cette mère
antique des choses, qui tire tout de son sein et y fait tout rentrer. Absorbé
comme un vieillard dans la pensée de la mort, il essayait de se
résigner à ce long sommeil et passait des terreurs superstitieuses
aux extases de l'espérance. Et revenant
pour mourir dans cette vieille Égypte
qui avait été son berceau et qui allait être sa nécropole,
il se coucha en silence dans le tombeau du passé, et sa dernière
adoration fut pour Sarapis, le dieu de la mort.
(Louis
Ménard,
Le polythéisme hellénique, 1863). |
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