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Qualité

Qualité, manière d'être des choses. La notion de qualité a été mise par Aristote (puis par les Stoïciens) au nombre des catégories. Il la définit comme ce qui fait qu'on dit des choses qu'elles sont de telle ou telle façon, et en distingue quatre, espèces (Traité des Catégories d'Aristote, et l'analyse de ce traité dans le livre De la Logique d'Aristote, par Barthélemy Saint-Hilaire) : 
1° la capacité et la disposition;

2° la puissance naturelle;

3° les qualités sensibles; 

4° la figure et la forme extérieure

La qualité est l'une des idées les plus générales de l'entendement humain. Il est vrai qu'on peut la comprendre de plusieurs façons. Au sens le plus large, la qualité s'oppose à la substance: c'est tout ce qui peut s'affirmer d'un être quelconque pris comme sujet: en ce sens, qualité est synonyme de mode ou, pour mieux dire, d'attribut, et l'on peut prétendre que toutes les idées rentrent nécessairement sous les deux idées maîtresses de la qualité et de la substance. Dans un sens plus étroit, la qualité est une espèce particulière de mode c'est ce qui fait qu'une substance appartient à un certain genre ou se trouve dans un certain état en ce sens, qualité s'oppose à relation et surtout à quantité. C'est bien d'ailleurs en ce second sens que l'entendent Aristote et Platon avant lui. Ainsi ce qui différencie principalement le platonisme du pythagorisme, c'est que l'un cherche l'explication des choses uniquement dans les nombres , c.-à-d. dans les quantités, au lieu que l'autre subordonne les nombres eux-mêmes aux idées, c.-à-d. en somme aux qualités considérées absolument et en elles-mêmes. Pareillement, Aristote voit dans les essences on formes substantielles les principes de tous les mouvements et phénomènes de l'univers. Or, qu'est-ce qu'une essence, sinon un système actif et vivant de qualités qui tend par lui-même à se conserver et à se reproduire indéfiniment dans une série d'êtres de même espèce?

Toute la philosophie antique est une philosophie de la qualité; et c'est seulement avec la philosophie moderne, à partir de Descartes, que la notion de quantité, s'opposant à la notion de qualité, prétend jouer à sa place le rôle de principe universel d'explication. Là ou la physique ancienne voyait avec Aristote un plus ou moins grand nombre de qualités ou d'essences différentes, spécifiquement irréductibles et mutuellement indépendantes, chaleur, lumière, couleur, son, odeur, saveurs, etc., etc., la physique moderne ne voit plus avec Descartes que des variations quantitatives et nécessairement convertibles entre elles d'une seule et même es sence, l'étendue, le mouvement ou la force, laquelle ne se conçoit elle-même que comme une pure quantité : de sorte qu'à vrai dire, c'est la quantité qui est l'essence des choses. De là l'importance grandissante de la mathématique, science de la quantité, base de la science universelle. Toutefois, en dehors et à côté de l'étendue, Descartes laisse subsister la pensée dans laquelle et par laquelle justement les modes quantitatifs de l'étendue et du mouvement se transforment en sensations ou qualités sensibles; d'où il suit que l'esprit semble être le monde de la qualité, opposé et irréductible au monde de la quantité qui est la matière

Leibniz essaie de concilier cette opposition en faisant de la qualité et de la quantité deux aspects inséparables de l'être, aspect interne ou subjectif et aspect externe ou objectif, selon que l'être s'envisage lui-même du dedans, dans son activité spontanée et originale, ou que, vu du dehors, il devient objet pour les autres êtres dans le déroulement mécanique de ce tissu de la nature où tous les phénomènes sont indissolublement enchevêtrés. Kant, qui se place au point de vue non plus de la métaphysique, mais de la critique, range la qualité parmi les grandes catégories au formes a priori du jugement, à côté de la quantité, de la relation et de la modalité, ou plutôt il distingue trois catégories de la qualité, à savoir la réalité, la négation, la limitation ou le degré, et il semble confondre la qualité avec l'intensité on d'autres ont voulu voir une espèce particulière de quantité, dite quantité intensive. Hegel, dans sa Logique, fait de la qualité une des premières déterminations de l'Être. On sait qu'il divise la logique en science de l'être, science de l'essence et science de la notion, trois parties qui se continuent l'une l'autre par voie de complication progressive. Le point de départ de la première, c'est l'idée la plus abstraite et la plus vide, idée de l'être pur, de l'être qui n'est que l'être, sans détermination d'aucune sorte, sans qualité, sans relation ; mais l'être ainsi compris est identique au néant. Cette identité de l'être et du néant, Hegel l'appelle le devenir ; et comme le devenir pur n'est pas moins inconcevable que l'être pur et le néant pur, la véritable unité de l'être et du néant, c'est l'être qui sort du devenir, l'être devenu, l'être déterminé (Dasein). Dans l'être déterminé, la détermination ne fait qu'un avec l'être. Elle ne s'y ajoute pas comme un prédicat à un sujet; leur rapport n'est pas celui de l'universel au particulier, du genre à l'espèce. La détermination ainsi conçue comme constitutive du déterminé est la qualité (G. Noël, la Logique de Hegel). La quantité est un moment ultérieur de l'évolution logique : elle sort d'ailleurs de la qualité elle-même, et l'une et l'autre se réunissent et se concilient dans la mesure où se fait le passage de la sphère de l'être à celle de l'essence. Chez beaucoup de philosophes ultérieurs, l'opposition de la quantité et de la qualité est devenue l'une des plus importantes antinomies que la philosophie ait à résoudre, et c'est en particulier sur cette opposition que roulent les plus intéressantes théories de Lâchelier, Liard, Boutroux et Bergson. (E. Boirac).

Qualité des propositions. Les logiciens appellent ainsi la propriété que possèdent les propositions d'être affirmatives au négatives. On rapporte à Alexandre d'Aphrodisie, commentateur d'Aristote, l'origine de cette désignation.
Qualités premières et qualités secondes.
Quoique l'opinion contraire ait été soutenue avec beaucoup de force et d'insistance, la nécessité de distinguer entre les qualités premières et les qualités secondes des corps a été défendue par les Cartésiens, par Locke, par Condillac, et précisée par les Ecossais et par Royer-Collard. Pour ces philosophes, les qualités premières sont l'objet d'une perception immédiate et directe, et produisant tout d'abord la notion de l'extérieur, du non-moi corporel, les qualités secondes n'étant que les causes inconnues de certaines sensations

Quand on touche ou que l'on voit, expliquent-ils, outre les modifications internes dont on se sent affecté, on est informé, par le seul fait du toucher et de la vision, de l'existence d'un objet extérieur, étendu, figuré, solide. Un son, une odeur apportent-ils le même enseignement? Sur ce point, les Écossais considèrent que tout se réduit d'abord à une sensation, c.-à-d. à une modification interne et par elle-même toute subjective. C'est seulement par une induction rapide, fondée sur l'expérience et sur l'association des idées, que nous passons de notre propre sensation à l'idée d'une cause extérieure, et que nous localisons cette cause dans les corps. Les qualités directement perçues sont les qualités premières; les autres sont les qualités secondes. Les qualités premières sont, selon Locke, la solidité, l'étendue, la figure, le mouvement, le repos, et le nombre; selon Reid (Essais sur les Facultés intellectuelles de l'homme, Essai II), l'étendue, la divisibilité, la figure, le mouvement, la solidité, la dureté, la mollesse, et la fluidité. Royer-Collard (dans les fragments de ses Leçons publiés par Jouffroy dans sa traduction des Oeuvres de Reid, t. II et III.) réduit à l'étendue et à la solidité la liste des qualités premières. 

Ce qui distingue les qualités premières des qualités secondes, c'est, selon Descartes, que la notion des unes est plus claire que celle des autres; selon Locke, c'est que les qualités premières sont tout à fait inséparables de la matière, tandis que les qualité secondes peuvent en être séparées, ce qui manque d'exactitude. Reid, Stewart, Royer-Collard adoptent la distinction de Descartes et la précisent; Reid, en disant que l'inégale clarté de nos idées des qualités vient de ce que la perception des unes est directe et celle des autres relative; Stewart, en montrant l'idée de l'étendue nécessairement renfermée dans toutes les qualités premières; Royer-Collard, en reproduisant l'opinion de Reid dans les termes suivants : 

" Ce qui sépare les qualités premières des qualités secondes, c'est que nous connaissons les unes, tandis que nous ne savons rien des autres, sinon qu'elles existent et qu'elles sont les causes inconnues de certaines sensations." 
Si cette distinction devait être acceptée, noteront les commentateurs, il resterait contre la vérité des faits d'assimiler les qualités secondes aux qualités premières, il serait encore bien plus dangereux de faire le contraire, d'assimiler les qualités premières aux qualités secondes, et de vouloir que la perception des unes soit tout aussi subjective que celle des autres; en d'autres termes, de confondre la perception avec la sensation. Par là, en effet, on ôterait encore une fois à l'intelligence tout point d'appui pour saisir hors d'elle-même l'existence des corps.
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