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| Lucien,
Loukianos,
Lucianus,
qui s'appelait peut-être aussi
Lycin, Lykinos,
Lucinus,
appartient au siècle dit des Antonins : sa vie est, à coup
sur, une des plus frappantes de cette époque. Contemporain de Trajan,
d'Hadrien et des Antonins,
très supérieur à tous les écrivains grecs de
son temps, il se révèle le premier des Modernes, comme Plutarque
semble le dernier des Anciens, et il incarne le Voltaire
ou, si l'on veut, le Paul-Louis Courier ou le
Swift
de l'Antiquité.
Aux alentours de l'an 125 de notre ère
(entre 120 et 130, pour être moins précis), il naquit, lui
futur hellène et atticiste enthousiaste, en plein pays barbare,
sur les bords de l'Euphrate Toutefois, il s'était tourné d'abord du côté de la statuaire; un peu de temps il étudia, sans goût, cette besogne demi-manuelle à laquelle le destinaient les siens. Comme, étant écolier, il avait montré quelque adresse à modeler des figurines de bois, il fut mis en apprentissage dans l'atelier d'un de ses oncles maternels, fabricant de statuettes. Or, il se peint - ces détails familiers sont empruntés au Songe - vertement rudoyé pour une simple maladresse : il avait brisé une tablette de marbre qu'il devait dégrossir; sur quoi lui fut infligée, à l'aide d'une courroie, une de ces leçons qui ne sont ni douces ni encourageantes. Donc, dès le premier jour, il se sauva tout en larmes, renonçant aux lauriers de Phidias, pour se réfugier au logis de ses parents. Son père se laissa toucher et, malgré les difficultés et la dépense, se résignant au sacrifice, envoya le déserteur en Ionie, afin d'y approfondir les secrets de la rhétorique : c'est ce qui résulte d'un passage de la Double Accusation. Lucien quitte donc son pays, encore peu
apprivoisé avec la langue hellénique
qu'on y pratiquait fort mal, et se rend en Ionie où les flatteries
des sophistes arrêtent vite sa vocation
littéraire. Il s'assimile les recettes de la rhétorique et
de la sophistique (ces deux termes sont quasiment synonymes), c.-à-d.
l'art de composer soit des plaidoyers en vue des débats judiciaires,
soit des harangues d'apparat que l'on débitait à prix d'argent
devant un public avide de périodes sonores et bien balancées.
Après avoir hanté les écoles d'Ionie, notamment celle
du fameux professeur Polémon, il se met
à voyager, selon la coutume de la plupart des sophistes grecs d'alors
qui, pareils à nos acteurs ou musiciens en renom d'aujourd'hui,
circulaient de ville en ville et donnaient des représentations oratoires.
Leur arrivée faisait sensation, et ils devenaient bientôt
riches à ce métier, pour peu qu'ils eussent de talent et
de chance. Lucien passe en Grèce Après avoir visité Rhodes Vers la fin de sa vie, il accomplit encore quelques excursions plus courtes, peut-être pour rétablir sa fortune épuisée, et cette nouvelle promenade diserte fut accueillie avec le même engouement que la première. Enfin - nous l'apprenons par ses derniers ouvrages - une haute charge de judicature installe ce frondeur en Egypte où l'empereur Marc-Aurèle, indulgent pour son irrévérencieuse licence de pensée, lui avait assigné de graves fonctions administratives de procureur ou d'intendant. Attaqué par ses subordonnés, il se justifia dans une Apologie que nous possédons. Peut-être espérait-il vivre assez pour devenir gouverneur de quelque province. Mais, parmi ces honneurs, malade et fatigué, il mourut parvenu à un âge avancé (quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans); on ignore la date exacte: ce fut sans doute à la fin du IIe siècle, vers 200 ap. J.-C. (c'est l'opinion de Voss), sous le principat d'un des successeurs immédiats de Commode, sous Septime Sévère Ier, peut-être, et probablement à Alexandrie. Certaine tradition prétend qu'il fut déchiré par des chiens; c'est une expression imagée que l'on a eu le tort de prendre à la lettre; lui-même inventa cette légende dans son Apologie; l'origine en est une bévue de son biographe Suidas, dont la brève et insuffisante notice (Lexique, art. Loukianos) est presque muette sur tout ce qui pourrait nous intéresser. Le caractère satirique sans scrupule de ses écrits créa de nombreux ennemis à Lucien, en particulier le rhéteur grammairien Julius Pollux et les philosophes cyniques, ces aboyeurs dépenaillés qu'en mainte page il avait cinglés. Scepticisme de
Lucien.
Esprit vif, alerte, gai, dispos, à la fois fin et fort, philosophant avec bonne grâce et belle humeur, prompt à rire de la sottise et de l'ignorance pour ne point être contraint d'en pleurer, Lucien invective les esprits dévoyés, épris de fadaises, de magie, de sorcellerie, de miracles; il daube l'extravagante crédulité répandue par le monde, blasonne en bloc puérils visionnaires, thaumaturges gourmés, faux prophètes, mystificateurs, charlatans de philosophie adulés, encensés, adorés de la multitude amorcée par la majesté de leurs longues barbes et le timbre métallique de leurs voix. Engeance odieuse qu'il a vue de près, en sa qualité de rhéteur et d'avocat. Moraliste sans pitié, au génie primesautier, à la dent cruelle, quand il se borne à combattre les travers, ridicules, préjugés, faiblesses, passions, vices, intrigues, méfaits, scandales de toute une séquelle de drôles, ses contemporains, ou encore quand il démasque et flétrit avec sa rude franchise, avec dégoût, les fourberies des imposteurs, gymnosophistes ou captateurs de testaments, les manèges d'aigrefins hypocrites ou l'indigence littéraire des bavards prisés par le vulgaire, partout et toujours il est admirable de verve et d'indignation sarcastiques. II affiche, du reste, plus de pétulance que d'urbanité dans la polémique. En un style lucide et souple il bafoue,
sans faire aucun quartier, le creux apparat du verbiage officiel de son
temps, les prétendus prodiges, les naïvetés de la mythologie,
les orgueilleux systèmes des pseudo-philosophes, les visées
fausses et chimériques des sectes discordantes. Il ne se targue
ni de science profonde, ni de méthode assurée, renverse plus
d'illusions qu'il n'édifie de vérités solides, se
révèle par accès mesquin, injuste, exclusif (comme
Voltaire),
encore qu'il conserve d'ordinaire ce sentiment exquis de la mesure, cette
judiciaire dûment tempérée d'imagination, ce goût
harmonieux qu'il hérita, en vrai fils de la Grèce, au commerce
des grands génies caustiques de l'âge classique. Par-dessus
la moquerie militante, exubérante et très suggestive, qui
anime les propos des interlocuteurs de l'Hadès,
se joue une délicieuse fantaisie aux allures bien modernes, fort
pittoresque, et comparable, par exemple, à l'humour d'un Swift.
L'Histoire véritable Au total, L'ensemble de cette oeuvre saisit et attache le lecteur par le tableau des moeurs que l'auteur y trace, peinture aussi vivante que peu flattée, par la guerre de pamphlets déclarée aux habitants du ciel et de la terre, par l'étalage des fredaines des uns, des jongleries ou de l'ineptie des autres (cf., comme preuves à l'appui, la Double Accusation, les Esclaves fugitifs, Hermotimos, les Sectes à l'encan, dialogue empreint d'une ironie vraiment secratique). Aperçu
général des oeuvres.
Dans la première période de sa vie, avant de s'installer à Athènes, au cours de ses lucratives tournées à travers l'Asie, l'Achaïe, la Macédoine, l'Italie, la Gaule, il compose, outre les amusettes de début (Hérodote ou Actéon, Zeuxis ou Antiochos, le Tyrannicide, le Fils déshérité et un Eloge de Phalaris), des volumes très variés : le Nigrinos, sorte de libelle où il peint au vif avec des soulèvements de coeur la corruption de la Ville éternelle, cette existence de tracas, d'expédients, de menées tumultueuses, de parasitisme et d'orgueil qu'il oppose à l'atmosphère relativement honnête et paisible d'Athènes; l'Hippias; l'Eloge de la mouche; le Jugement des voyelles, plaidoyer du sigma contre le tau qui l'a supplanté, étincelant d'esprit et pétillant de malice. Le Songe ou Vie de Lucien, et le Songe ou le Coq (distinguer ces deux opuscules qui ne se ressemblent que par le premier titre). Dans le Songe, il raconte avec entrain sa déconvenue chez l'oncle statuaire et les conjonctures qui l'amenèrent à quitter l'ébauchoir pour se consacrer à la science; le Coq est une délicieuse causerie où l'oiseau matinal du savetier Micylos inflige à son maître des leçons de sagesse et le contraint d'avouer combien peu sont enviables trésors et plaisirs; le Traité sur la manière d'écrire l'histoire (titre pompeux, fort impropre, car l'étude est incomplète), espèce de manifeste contre l'envahissement de l'histoire par la rhétorique : improvisation spirituelle, mordante, sensée, d'une démarche légère et d'une hardiesse parfois éloquente, aussi remarquable par la rectitude de la pensée que par la sincérité lumineuse de la diction. Domicilié à Athènes, Lucien renonce décidément à la rhétorique et à la composition des plaidoyers. Désormais, il a « payé sa dette à la sophistique et aux puérilités de l'école » (Egger). Il écrit l'Hermotimos, leste et chaleureux dialogue où il raille le dogmatisme, réfute les théories des sectes, et affirme ne vouloir pas plus être philosophe que rhéteur. Cette retentissante diatribe qui contribua beaucoup à sa réputation, mais exaspéra contre lui la haineuse emphase des stoïciens comme des épicuriens et la crasse ignorance des cyniques, fut suivie de plusieurs petites drôleries fort gaies : le Parasite, l'Ami du mensonge, le Banquet, le Ménippe ou la Nécyomancie (Ménippe, descendu dans le pays de l'Hadès, consulte Tirésias touchant les plus graves problèmes et assiste au supplice des grands de la terre); Les trente Dialogues des morts proclament
comme un refrain le Vanitas vanitatum païen. Nulle comédie,
nulle satire, prononce Erasme,
un des admirateurs convaincus de Lucien, n'égale le charme et l'utilité
morale de ces jolis morceaux où la saillie côtoie la réflexion
mélancolique. Dans de courtes scènes d'outre-tombe, une ironie
transcendante gourmande, pêle-mêle sur un ton âpre et
incisif superbes tyrans, magistrats hautains, citoyens opulents et voluptueux,
jeunes gens jadis vains de leur force, de leur santé, de leur beauté,
puis vite leurrés dans leurs espérances et désabusés,
pseudo-philosophes au cerveau déséquilibré, gonflé
de billevesées prétentieuses et impuissants à bien
vivre; les vingt-six Dialogues des dieux et les quinze
Dialogues
des dieux marins, réquisitoires fougueux et audacieux où
Lucien s'est plu à flageller - et cela jusqu'à son extrême
vieillesse - l'immoralité des traditions
mythologiques et le polythéisme
en décrépitude; l'Icaroménippe; le Zeus
confondu, où certain cynique embarrasse le souverain de l'Olympe
en lui prouvant que la fatalité ne se peut concilier avec son omnipotence;
l'Histoire véritable Enfin, parmi les derniers travaux que Lucien produisit - il nous l'apprend lui-même - étant sur le retour de son âge, nommons l'Héraclès et le Dionysos, dernière éclosion d'une intelligence toujours aimable et enjouée comme à l'époque de la jeunesse et de la maturité. Le style.
De ces qualités l'honneur revient en partie, sans doute, au langage des prosateurs de la belle période classique dont il usurpe avec dextérité et sans raideur les meilleurs procédés. Energie de Démosthène, naïveté coulante d'Hérodote, vigueur homérique, grâce platonicienne, réalisme distingué de Ménandre, verve jaillissante et copieuse d'Aristophane (déparée par quelques obscénités), sa plume ressuscite à souhait tous les secrets des maîtres; il emprunte à leur contact quelque chose de leur accent vigoureux, de leur verdeur, de leur clarté agréable, de leur élégance appropriée, de leur sel si fin. Point affecté avec cela, et d'un naturel parfait dans l'imitation où il reste original. Sa pensée et son langage sont éclairés par une lueur suprême de ce foyer immortel, le génie attique. Son chef-d'oeuvre parmi tant d'excellentes oeuvres est, sans contredit, ce recueil intitulé Dialogues des morts dont les situations dramatiques comme les tournures de conversation familière inspirèrent, entre autres émules, Fénelon et Fontenelle. (Ajoutons quinze Dialogues des courtisanes assez émerillonnés, et quelques poésies, dont quarante-deux Epigrammes.) Il s'attaque, en moraliste désabusé - le dernier grand moraliste de l'Antiquité finissante - à toutes les conditions de la vie humaine dégagée de ses illusions et de ses faux brillants, et toisée des bords de l'Achéron. Rien ne trouve grâce devant le ricanement plus insolent, plus agressif que joyeux, de Ménippe et de Diogène qui répètent à leur façon, pour que nul n'en ignore, le Et nunc erudimini. (Victor Glachant). « Tout compté, dit spirituellement Emile Burnouf (Littérature grecque, t. II, p. 377), l'écrivain de Samosate fut une de ces rares figures dont l'expression vive et saisissante reflète à elle seule une grande partie de l'opinion publique de leur temps; ses écrits, courts, nombreux et acérés, ont été comme autant de traits que le bon sens public lançait de toute part contre les mauvaises doctrines et les pratiques vicieuses qui venaient l'assaillir. S'il eût été dans Perdre des choses que Lucien de Samosate devint chrétien, aucun des Pères de l'Eglise grecque ne l'eût égalé en verve et en éloquence; il eût assuré le triomphe de sa religion, ou sa foi, unie a sa hardiesse, eût fait de lui un martyr. »
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