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Histoire de la France
La France au XIXe siècle

Le Consulat. L'Empire

La constitution de l'an VIII consacre la révolution civile, mais abolit la liberté politique et restaure la monarchie; non seulement elle concentre le pouvoir exécutif aux mains du premier consul, mais elle réorganise l'administration de telle manière que tout émane de lui; les électeurs n'ont qu'un rôle illusoire. Les cadres tracés par la Constituante furent conservés, mais aux administrations collectives on substitue des délégués du maître : le préfet, le sous-préfet, le maire. « La confiance doit venir d'en bas, l'autorité d'en haut; délibérer est le fait de plusieurs, agir le fait d'un seul » : telles sont les maximes fondamentales du régime établi alors et qui est resté celui de l'administration française. La magistrature est hiérarchisée par la création des cours d'appel; les juges sont nommés à vie par le monarque. Les finances sont réorganisées conformément au nouveau système; l'administration financière de l'an VIII, d'une grande efficacité, restera celle de la France; le grand-livre, la caisse d'amortissement, la Banque de France en faciliteront et assureront le jeu régulier. Les transformations sociales réalisées par la Révolution française sont inscrites dans les codes élaborés sous le Consulat . Bonaparte se procure l'appui de l'Église catholique en lui restituant sa situation officielle par le Concordat. Il essaye d'asservir l'enseignement par la créations des lycées, en attendant celle de l'Université. Il espère trouver une nouvelle noblesse dans sa Légion d'honneur (1802).

D'éclatantes victoires l'avaient consolidé au dehors. Les Autrichiens battus à Marengo et à Hohenlinden signent la paix de Lunéville (1801); l'Angleterre, celle d'Amiens qui rend à la France ses colonies. Les conquêtes territoriales de la Révolution étaient consacrées aussi bien que ses conquêtes sociales. « La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée; elle est finie », proclame le maître; et il rétablit la monarchie en se faisant donner le Consulat à vie (1802). La même année il rompt avec l'Angleterre et recommence une guerre qui ne devait finir qu'avec sa chute. Menacé par des conspirateurs, il les terrorise par l'assassinat du duc d'Enghien et de Pichegru et se fait donner le titre d'empereur. 

L'Empire héréditaire dans la famille des Bonaparte ne fut pas autre chose qu'une dictature militaire qui opprima et épuisa la France par une guerre de dix années poursuivie jusqu'au moment de son effondrement. Les grands dignitaires et les grands officiers qui entouraient le maître, la nouvelle noblesse qu'il créa, contribuèrent à l'extraordinaire éclat de ce régime fondé sur la victoire. L'épopée impériale a donné à la France une forme de gloire militaire , mais cette gloire lui a coûté cher : les frontières naturelles perdues; la liberté politique compromise. 

A l'intérieur, l'Empire fut bien administré; les contributions indirectes fournirent des ressources suffisantes, et le système d'impôts et la gestion financière établis par Mollien ont été conservés ensuite.

De grands travaux d'utilité générale furent entrepris à Paris et dans les départements : palais, routes, canaux, ports. Napoléon, qui prétendait relever l'Empire romain, l'égalait par ces immenses travaux. Mais seule la paix eût permis de consolider l'édifice de sa puissance, et il ne sut ou ne voulut jamais la conserver.

L'histoire de l'Empire est l'histoire d'une guerre ininterrompue : guerre contre l'Angleterre qu'il ne put jamais prendre corps à corps; guerre contre la coalition des nations continentales qui se relayent pour le combattre. Il finit par succomber; Napoléon, égaré par ses succès, ne veut plus s'arrêter devant aucun obstacle; il veut tout asservir à sa volonté, méconnaît les forces morales, brave les forces naturelles; il bâtit sur le sable une monarchie éphémère. Son principal vice, par où il demeure inférieur à tant d'autres fondateurs d'empire, fut le manque d'esprit de suite. Tout d'abord il rêve d'un empire colonial, reprend la Louisiane, veut reconquérir Haïti, réorganise sa flotte et forme en face de l'Angleterre le fameux camp de Boulogne. Mais il provoque l'Europe en se faisant couronner roi d'Italie. L'Autriche, la Russie, l'Espagne, la Suède, forment la troisième coalition. Il la brise à Ulm et à Austerlitz; le traité de Presbourg enlève à l'Autriche la Vénétie, l'Istrie, la Dalmatie, le Tyrol; mais la délaite navale de Trafalgar ruine sa marine et ses colonies. Il se dédommage en faisant ses frères rois de Hollande et de Naples, en remaniant à son caprice la carte de l'Allemagne; il met fin au Saint-Empire romain germanique, devient protecteur de la Confédération du Rhin.

Ces fantaisies le brouillent avec la Prusse; il l'écrase à Iéna (1806), bat les Russes à Friedland après la boucherie inutile d'Eylau. Le traité de Tilsit consacre un nouveau système, l'entente franco-russe, et marque l'apogée de la fortune de Napoléon. Il rêve de partager le monde avec Alexandre Ier, l'un empereur d'Orient, l'autre d'Occident. Il s'entoure d'Etats feudataires, conception absurde qui lui aliène les peuples morcelés et distribués comme des troupeaux de bétail. La reconstitution d'une petite Pologne (grand-duché de Varsovie), l'organisation des royaumes de Bavière, de Wurttemberg, de Saxe, de Westphalie, ne fournit aucun supplément de force.

L'empereur s'engage dans l'entreprise du blocus continental : maîtres de la mer, les Anglais violent les droits des neutres et déclarent bloqués les ports de Brest à Hambourg. Napoléon réplique en déclarant les îles Britanniques en état de blocus et mettant les Anglais hors le droit des gens. Fermer le continent à leur commerce, c'était les ruiner. Mais l'observation du blocus continental combiné avec le système des Etats feudataires entraîne une série de violences et de guerres où s'usent les ressources de l'Empire. Il a abandonné à la Russie la Suède, la Turquie et presque la Pologne. Il se brouille avec le pape Pie VII, annexe Rome, emprisonne le pape (1808-1809). 

Pour y imposer le blocus continental, il conquiert le Portugal; puis, par simple ambition, il envahit l'Espagne et y remplace les Bourbons par son frère Joseph. Le peuple s'insurge et commence une résistance acharnée que Napoléon ne put vaincre et qui lui coûta ses meilleurs soldats (1808). Cependant, une nouvelle prise d'armes de l'Autriche est conjurée par la pénible campagne du Danube et la victoire de Wagram; on lui prend Salzbourg, la Croatie, la Carniole, la Galicie. L'application du blocus continental motive l'annexion de la Hollande, des villes hanséatiques. 

En 1811, l'Empire français atteint sa plus grande extension. Voici quelles étaient alors ses limites : il allait de la Baltique à la Méditerranée et jusqu'aux frontières de Naples. A l'ancienne France, agrandie par la révolution de la Belgique et des provinces allemandes de la rive gauche du Rhin, il ajoute la Hollande, une partie du Hanovre, le duché d'Oldenbourg, les villes hanséatiques (Brême, Hambourg, Lubeck), le Valais, le tiers de l'Italie (Savoie, Piémont, Parme et Plaisance, Toscane, Etats pontificaux), les provinces illyriennes. Il formait cent trente départements. De plus, les six provinces illyriennes (Carinthie, Carniole, Croatie civile, Croatie militaire, Dalmatie, Raguse); le royaume d'Italie dont Napoléon était roi.

Les Etats feudataires s'étendaient sur le reste de l'Italie continentale (Naples), la péninsule ibérique, l'Europe centrale (Confédération helvétique, Confédération du Rhin, grand-duché de Varsovie); tous ces royaumes, duchés, principautés étaient presque des provinces françaises, le Danemark (avec la Norvège) était dévoué à l'empereur; un de ses lieutenants régnait en Suède.

Il se croyait en possession de la monarchie universelle; son mariage avec la fille de l'empereur d'Autriche paraissait la consolider; la naissance d'un fils, qu'il intitula roi de Rome, paraissait en assurer la durée. L'exagération du despotisme impérial et l'incohérence des ambitions napoléoniennes en précipita la ruine. Dans ce vaste Empire, où la France semblait absorbée, après les annexions paradoxales des rives du Tibre et de l'Elbe, elle seule fournissait la force matérielle; or elle s'épuisait dans ces luttes meurtrières renouvelées chaque année et dans l'effort excessif imposé par le blocus continental. Les peuples opprimés revendiquaient leur indépendance. Les Espagnols ne purent être domptés. Les Allemands se préparaiert à la guerre. C'est au nom des idées de la Révolution française que l'on allait combattre les armées françaises. L'écroulement de l'Empire fut rapide.

La campagne de Russie, entreprise pour achever l'hégémonie de Napoléon sur l'Europe, aboutit à la destruction totale de son armée (1812). L'Allemagne se souleva; après la Suède, la Prusse, puis l'Autriche entrèrent en ligne. Le génie militaire de Napoléon ne put éviter le désastre de Leipzig (1813). Il refusa pourtant de traiter. La campagne de 1814 eut lieu en France; il ne fallut que six semaines aux coalisés pour arriver à Paris. L'empereur abdiqua et fut relégué à l'île d'Elbe. Les étrangers rétablirent sur le trône Louis XVIII, frère de Louis XVI, et par le traité de Paris la France fut ramenée à ses limites de 1792. Toutes les autres nations conservèrent leurs acquisitions faites depuis ou en obtinrent de nouvelles au congrès de Vienne. Profitant de la rapide impopularité des Bourbons, Napoléon reparut en mars 1815. II tenta vainement de se poser en champion de la démocratie par les réformes inscrites dans l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire; au bout des Cent-Jours eut lieu sa chute nouvelle et définitive. L'Europe entière s'était armée; le premier choc eut lieu en Belgique; l'empereur fut vaincu à Waterloo. On le déporta à Sainte-Hélène, où il mourut après six années de tracasseries mesquines. Cette fin compléta sa légende. La France perdit quelques forteresses frontières, subit une occupation militaire, des pillages, le payement de lourdes indemnités. Tout avenir d'agrandissements territoriaux lui avait été fermé par la constitution sur ses frontières d'Etats homogènes. Après les magnifiques succès de la République, c'était une triste conclusion, d'autant que les abus de la tyrannie napoléonienne avaient fait oublier aux peuples les bienfaits de la Révolution.

La Monarchie parlementaire (1814-1848)

Rentrés avec les émigrés dans les fourgons de l'étranger, les Bourbons avaient peu appris et peu oublié. Pourtant Louis XVIII sentit la nécessité d'octroyer une charte constitutionnelle à ses sujets. Les principales libertés y furent inscrites; on conserva la machine administrative de l'Empire et ses grandes institutions. Une Chambre élue par des censitaires peu nombreux partagea le vote de l'impôt et des lois avec une Chambre des pairs nommée par le roi. 

Après les Cent-Jours, la seconde Restauration débuta par des violences qui lui aliénèrent à jamais les libéraux. Les conspirations nouées par eux, d'accord avec les bonapartistes, n'aboutirent pas; mais la monarchie resta faible, sans racines dans la nation. En haut se déroulait le jeu du parlementarisme, les élections renforçant les libéraux jusqu'à l'assassinat du duc de Berry (1820). Ce fut le signal d'une réaction qui s'aggrava à l'avènement de Charles X (1824). Le milliard donné aux émigrés, la loi contre le sacrilège, les faveurs accordées aux jésuites, les tentatives pour rétablir le droit d'aînesse, pour comprimer la presse, la dissolution de la garde nationale exaspérèrent la bourgeoisie; les élections libérales de 1827 préparèrent le conflit. Il éclata en 1830; le coup d'Etat essayé par Charles X dans les ordonnances du 25 juillet, après la réélection des 224 députés opposants, eut pour conséquence une révolution. Les Parisiens renversèrent le roi qui abdiqua et fut remplacé par le duc d'Orléans (Journées de juillet).

Malgré ses erreurs politiques, le gouvernement de la Restauration se montra bon gestionnaire; à l'abri du régime protecteur et nonobstant les inconvénients de l'échelle mobile, l'agriculture et l'industrie prospérèrent. L'armée et la marine furent solidement réorganisées; la loi sur le recrutement fut fondée sur le système de la conscription. Le baron Louis donna au budget la forme qu'il a gardée ensuite, et jamais, peut-être, la France n'eut de meilleures finances qu'à cette époque.

Au dehors, la politique fut réactionnaire, d'accord avec la Sainte-Alliance. La France intervint en Espagne pour rendre au féroce Ferdinand VII le pouvoir que lui enlevaient les Cortès libérales (1823). En Grèce, les Français intervinrent en faveur des Grecs, contribuèrent à la bataille de Navarin et chassèrent les Turco-Egyptiens de Morée. Le grand succès extérieur fut l'expédition d'Alger et l'occupation de cette ville (1830).

La monarchie de Juillet n'a pas les mêmes titres. Elle continua avec moins d'énergie et d'esprit de suite l'oeuvre de la Restauration. Ce fut un gouvernement parlementaire faussé par les combinaisons du roi Louis-Philippe, dont le souci principal fut d'éluder les promesses démocratiques de sa charte. Le pays légal, restreint à un petit nombre d'électeurs, est en désaccord avec l'opinion publique; les républicains s'agitent et tentent plusieurs insurrections, surtout à Paris. Les projets de réforme sociale des saint-simoniens ne gagnent qu'une minorité. Les légitimistes, appuyés par le clergé et la grande propriété rurale, se posent en adversaires irréconciliables d'une monarchie révolutionnaire, surtout après l'échauffourée de la duchesse de Berry. Au bout d'une année de ministères démocratiques, paralysés par le roi, et d'anarchie, Casimir Périer consolide le nouveau régime. Le ministère Soult (1832-1836) marque la plus brillante période du gouvernement orléaniste.  Après sa chute, les crises ministérielles se succèdent durant quatre années (ministères de Broglie, Thiers, Molé-Guizot, Molé, Soult, Thiers). 

Après que la question étrangère eût décidé la chute de Thiers, le pouvoir revint à Guizot dont la politique obstinément conservatrice entraîna la chute de la monarchie censitaire. Appuyé sur une Chambre à demi corrompue, il refuse toute réforme, élargissement de la base électorale, adjonction des capacités. La campagne des banquets provoque le conflit. Abandonné par la garde nationale, le régime orléaniste s'affaisse dans le vide de ses doctrines le 4 février 1848 la République est proclamée (La Révolution de Février).

A l'intérieur, ce gouvernement ploutocratique bénéficia du prodigieux essor de la fortune publique dû au progrès des sciences et des techniques qui inaugurait le règne des machines; il commença les chemins de fer, lentement, mais fit beaucoup pour l'enseignement. Sa politique douanière fut modérée; il abaissa les taxes douanières sans renoncer à la protection des industries nationales. La production du fer, la consommation de la houille, le nombre des machines triplèrent en vingt années; le commerce doubla. L'agriculture progressa également. L'influence officielle fut appréciable dans ces progrès. L'armée fut renforcée ainsi que la marine; les fortifications de Paris et des grandes places du Nord et de l'Est furent une garantie contre une invasion; les travaux publics furent poussés activement. 

Au dehors la politique de Louis-Philippe fut incertaine. La conquête de l'Algérie fut continuée à travers des fautes fréquentes : la prise de Constantine (1837), les traités successifs avec Abd-el-Kader, son écrasement (1843), la défaite du Maroc (1844) en furent les principaux épisodes. Bugeaud y exerça une influence décisive.

Le contre-coup de la révolution de 1830 se fit sentir dans toute l'Europe et décida l'insurrection de la Belgique. Louis-Philippe n'osa accepter cette couronne, même pour un prince de sa famille; ses troupes affranchirent la Belgique par la prise d'Anvers (1832). On s'occupa beaucoup de la Pologne, ce qui entretint l'hostilité de la Russie, et de l'Italie, ce qui entretint l'hostilité de l'Autriche. En Orient, on appuya le pacha d'Egypte, Mehemet-Ali, sans pouvoir le protéger contre la coalition des quatre grandes puissances qui mirent la France hors du concert européen (1840). Il fallut s'incliner. Des petites rivalités et querelles avec l'Angleterre occupèrent ensuite la diplomatie. Le grand mérite du gouvernement de Juillet fut la conservation de la paix à l'intérieur des frontières.

La Seconde République (1848-1851) 

Bien que la Seconde République ait peu duré, elle marque dans l'histoire de France une période importante. C'est dans ces années que les partis politiques cristallisèrent en des formes à peine modifiées ensuite. A première vue l'évolution politique et constitutionnelle reproduisit de 1814 à 1870 les mêmes phases que de 1789 à 1815. La monarchie de droit divin, incompatible avec une assemblée élective, fait place à une monarchie parlementaire; celle-ci n'endigue pas longtemps le flot populaire; la République est proclamée et réalise avec le gouvernement par une assemblée unique l'idéal démocratique; puis vient le reflux le conflit de la population parisienne et des députés; la République des conservateurs incapable de remédier à l'anarchie; le conflit des pouvoirs exécutif et législatif aboutit à un coup d'Etat qui soumet la France à une dictature militaire; l'Empire s'épuise en guerres stériles et tente vainement de se régénérer par des concessions aux libéraux. 

La seconde fois, le cycle parcouru fut le même que la première, l'évolution plus lente. Chacun des gouvernements tombés laissa derrière lui ses fidèles, un état-major et des électeurs qui en souhaitèrent le retour. La noblesse provinciale et le clergé ne dissimulent pas leurs préférences pour la royauté bourbonienne de droit divin et forment les cadres du parti légitimiste auquel ils amènent leur nombreuse clientèle. Les financiers et la bourgeoisie capitaliste sont acquis à la monarchie orléaniste qui leur avait donné le pouvoir et répond à leur double besoin de libéralisme et d'autorité. Les démocrates ralliant la petite bourgeoisie. les ouvriers des villes et une partie des paysans n'admettent que la République; mais, tandis que les bourgeois se contenteraient d'y voir un gouvernement plus populaire, les salariés veulent qu'elle soit l'instrument des améliorations sociales. 

Dans tous les groupes sociaux se recrute le parti bonapartiste, ralliant autour de la famille de Napoléon tous ceux qui préfèrent un gouvernement fort à la liberté, bourgeois apeurés, démocrates découragés, paysans détachés de la politique, soucieux avant tout du maintien de l'ordre et dociles à une direction officielle. Tous ces partis se constituent en 1848 et 1849. Alors aussi eut lieu la rupture entre les républicains et le clergé. Unis dans leur opposition contre l'orléanisme, ils marchèrent la main dans la main en 1848. Mais bientôt se manifesta l'incompatibilité entre leurs principes. Le catholicisme trahit ses alliés et s'en fit des ennemis irréconciliables. 

La lutte contre le cléricalisme, commencée sous la Restauration par la bourgeoisie, sera poursuivie désormais par la quasi-unanimité des républicains. C'est un article nouveau de leur programme que la laïcisation de l'Etat. En même temps, les théoriciens du socialisme appellent l'attention sur la situation créée par la grande industrie et le règne des machines; il faut adapter les idées de la Révolution française à ces besoins nouveaux. La seconde République succomba à la tâche et ne put résoudre ces multiples difficultés.

Le suffrage universel avait été proclamé, et simultanément le droit au travail. Dans l'Europe entière les peuples se soulevaient contre leurs oppresseurs étrangers ou aristocrates. Le gouvernement provisoire, où prévalait Lamartine, décida d'éviter toute guerre de propagande. Mais il ne put s'entendre avec les révolutionnaires parisiens. L'Assemblée constituante, très républicaine, mais inexpérimentée, suscita la formidable insurrection de Juin par la maladroite fermeture des ateliers nationaux. Cavaignac fut porté à la tête du pouvoir exécutif. Mais, dès la fin de l'année, la constitution ayant remis l'élection du président de la République au suffrage universel, une coalition des mécontents fit élire Louis-Napoléon Bonaparte. Celui-ci, qui avait à deux reprises tenté de renverser Louis-Philippe à main armée, retrouva chez les paysans le prestige de la légende impériale. Il employa son pouvoir officiel à préparer la restauration de l'Empire. L'Assemblée législative élue en mai 1849 était en majorité monarchique, ce qui compliqua la situation. 

L'attentat contre le suffrage universel, consommé par la loi du 31 mai, créa une situation révolutionnaire. La crainte d'une révolution en 1852 et la désaffection des ouvriers rendirent facile le coup d'Etat du 2 décembre 1851, par lequel le président prononça la dissolution de l'Assemblée et s'empara de la dictature. Conduits par les propriétaires et le clergé, les paysans adhérèrent en masse, d'autant que les démocrates étaient exilés ou proscrits. L'année suivante, l'Empire fut rétabli en nom.

Au dehors, la République de 1848 assista sans y intervenir aux révolutions européennes et au succès final de la réaction qui coïncida avec son triomphe en France. Elle y contribua par l'expédition de Rome; cette ville fut occupée par les Français en 1849. Défenseurs du pouvoir temporel du pape, ils le maintinrent jusqu'en 1870, où leur départ fut le signal de son abolition. La révolution de Février attestait donc à la fois l'influence immense des idées françaises en Europe et l'impuissance du gouvernement dans les affaires internationales. Son abstention fut apparemment prudente, car l'expérience a prouvé que tous les actes positifs du second Empire qui revint à la politique d'action, ont tourné contre la France et lui ont été préjudiciables.

Le Second Empire (1852-1870)

Comme le premier, le Second Empire fut avant tout un régime militaire et belliqueux. Il abattit l'influence de la Russie par la guerre de Crimée, mais sans réussir à relever la Turquie. L'Angleterre seule profita de ces victoires, de la destruction de Sébastopol (1854-1856) et de l'exclusion de la marine russe de la Méditerranée. Napoléon Ill y gagna un grand prestige accru encore par la guerre d'Italie qui enleva la Lombardie à l'Autriche (1859) et décida la réalisation de l'unité italienne. Du moins celle-ci eut-elle pour conséquence l'accession de Nice et de la Savoie à la France (1860). L'imprévoyante politique des nationalités, après avoir fait l'unité italienne, qui donna aux Français des rivaux jaloux dans la Méditerranée, laissa faire l'unité allemande qui s'acheva par le démembrement de la France. Rappelons, sans insister, la guerre de Chine (1860) et l'occupation de la Cochinchine (1862-1867). L'appui octroyé à des spéculateurs véreux engagea l'Empire dans la guerre du Mexique où il usa son armée (1862-1867), assistant en Europe à l'écrasement du Danemark par la Prusse et l'Autriche (1863-1865), puis à celui de l'Autriche par la Prusse démesurément agrandie après Sadowa (1866). 

Quand celle-ci lui en fournit l'occasion, il lui déclara la guerre, dans un intérêt dynastique, heurtant à des forces supérieures une armée mal préparée à une lutte sérieuse par les escarmouches africaines, dirigée par des chefs et des administrateurs peu capables, produits du favoritisme. Le désastre fut effroyable ; l'armée de première ligne fut détruite, l'empereur pris à Sedan, tandis que la trahison de Bazaine immobilisait dans Metz, puis livrait 180,000 hommes aux Allemands. Le souvenir de l'Empire et des Napoléon demeure associé à quelques-unes des plus douloureuses calamités de l'histoire française (La Guerre de 1870).

A l'intérieur, l'Empire fut un gouvernement fort; il débuta par la prescription de ses adversaires et la parodie judiciaire des commissions mixtes; il renouvela les proscriptions par la loi de sûreté générale après l'attentat d'Orsini (1858). Pendant les premières années, l'empereur exerça dans toute leur étendue les pouvoirs absolus que lui conférait la constitution de 1852 , se servant du conseil d'Etat et de ses préfets bien plus que de la Chambre des députés, pourtant très docile, les électeurs choisissant le plus souvent le candidat officiel que leur désignait le gouvernement. Puis il recula lentement devant l'opposition parlementaire commencée par les Cinq. Quand le événements d'Italie lui aliénèrent le clergé, il prêta l'oreille aux libéraux et, de concession en concession, finit par rétablir la monarchie parlementaire. Ce fut l'objet de la constitution de 1870, mais l'Empire ne pouvait se transformer; il avait été d'un bout à l'autre un gouvernement personnel; son affaiblissement intérieur et la mort prévue de Napoléon Ill firent entreprendre la guerre de 1870 dans l'espoir que des victoires affermiraient la dynastie.

La constitution de 1852 avait porté au comble la centralisation politique et administrative. Bien que démocratique dans son principe et fondé sur le plébiscite, l'Empire s'appuyait en fait sur le clergé catholique, sur ses fonctionnaires et sur l'armée. Il bénéficia aux yeux des paysans d'une ère de prospérité matérielle due à des causes économiques générales et surtout au grand développement des moyens de transport (chemins de fer, bateaux à vapeur) et, par suite, du commerce. Le changement de politique douanière, à la suite du traité libre-échangiste, conclu avec l'Angleterre en 1860, eut peu d'influence. Les finances publiques furent médiocrement gérées, très obérées par la guerre, sans parler d'une dette de 10 à 12 milliards qu'allait coûter la guerre de 1870.

Néanmoins, la France s'enrichissait rapidement; les expositions universelles de 1855 et de 1867 attestèrent sa splendeur; la dernière fut comme l'apothéose du régime impérial à un moment où Napoléon Ill semblait l'arbitre de l'Europe. Citons encore les grands travaux publics, la transformation de Paris sous l'impulsion d'Haussmann, l'essor donné à l'instruction par Duruy. Les deux principaux serviteurs de Napoléon III furent le sceptique Morny et l'autoritaire Rouher. D'une manière générale, aucun gouvernement n'a été plus la chose de ses amis et n'a conservé de partisans plus zélés et de plus implacables adversaires. Etabli par un crime, il garda jusqu'au bout la tare originelle et ne fut jamais regardé que comme provisoire. Quand on apprit la capitulation de Sedan, il fut supprimé sans résistance et la République proclamée.

La IIIe République, jusqu'en 1914

Dans un premier temps (1870-1875) la Troisième république (1870-1940) s'est occupée de réparer les catastrophes causées par l'Empire et de relève la France. L'Empire laissait le pays envahi et sans armée. Le gouvernement de la Défense nationale sauva du moins l'honneur. Quand Paris fut investi, Gambetta organisa la résistance en province; il fit des miracles, leva et arma un million d'hommes, improvisant tout comme dans la grande crise de 1793. Malheureusement, la trahison de Bazaine qui livra Metz et la mollesse des militaires enfermés à Paris ne laissèrent pas le temps à ces jeunes troupes de s'organiser solidement. Malgré le talent de Chanzy et de Faidherbe, elles furent vaincues : la capitulation de Paris finit la guerre. Par le traité de Francfort, l'empire d'Allemagne, constitué à Versailles dans le palais de Louis XIV en décembre 1870, arracha à la France l'Alsace-Lorraine, c.-à-d. les départements du Haut-Rhin (moins Belfort), du Bas-Rhin et de la Moselle (moins Briey); en outre, les arrondissements de Château-Salins et Sarrebourg, le canton de Schirmeck ; il fallut en outre payer une contribution de guerre de 5 milliards. L'exaspération de la population parisienne sentant la République menacée par la majorité monarchiste de l'Assemblée nationale « élue en un jour de malheur » déchaîna le 18 mars 1871 la formidable insurrection de la Commune. Thiers, nommé chef au pouvoir exécutif, la comprima : 30,000 insurgés périrent dans la capitale incendiée par eux. La France paraissait abattue pour longtemps. Le patriotisme de tous, l'activité méthodique de Thiers la relevèrent à la stupéfaction de l'Europe. Les 5 milliards furent payés, le territoire libéré, l'ordre maintenu dans l'administration et les finances, une armée nationale organisée à l'abri des forteresses nouvelles.

Dans l'Assemblée, les intrigues monarchistes ne purent aboutir. Thiers fut renversé le 24 mai 1873 et remplacé à la présidence de la République par un clérical, le maréchal de Mac-Mahon; la division des orléanistes et des légitimistes, l'intransigeance du comte de Chambord, plus encore les sentiments républicains de la majorité des électeurs affirmés à chaque élection partielle, contraignirent l'Assemblée nationale à accepter la République. Elle vota en 1875 une constitution qui était un compromis entre les orléanistes et les républicains, entre le parlementarisme monarchique et les principes démocratiques.

Après les élections républicaines de 1876 les bonapartistes se coalisèrent avec les orléanistes et les légitimistes pour tenter un dernier effort, s'appuyant sur le président de la République et une petite majorité du Sénat. Le ministère républicain (J. Simon) fut renvoyé le 10 mai 1877 et un ministère de combat formé; 363 députés contre 158 protestèrent; la Chambre fut dissoute et les réactionnaires de l'Union conservatrice en appelèrent au pays. Il donna aux républicains la même majorité (de 800,000 suffrages) qu'en 1876. 

Les élections sénatoriales de janvier 1879, qui donnèrent la majorité aux républicains, décidèrent le maréchal à la retraite; des décrets, préparés par le ministre de la Guerre, pour le remplacement de neuf commandants de corps qui exerçaient leurs fonctions depuis plus de trois ans, ce qui était contraire à la loi, lui fournirent l'occasion la plus honorable. Il refusa de frapper, même pour se conformer à la loi (mais la politique était bien aussi pour quelque chose dans les décrets), d'anciens compagnons d'armes. Il adressa aux présidents des Chambres sa démission : Grévy fut élu le jour même (30 janvier 1879).

Dufaure, invité à rester aux affaires, dit fort justement qu'« à une situation nouvelle, il fallait des hommes nouveaux  ». Grévy appela Waddington à la tête du Conseil (5 février 1879). L'opinion attendait Gambetta qui fut nommé président de la Chambre. Le Congrès se réunit de nouveau le 19 juin, et décida le retour à Paris du gouvernement et des Chambres. L'amnistie fut votée en juillet. 

C'était le commencement d'une période nouvelle : la République des républicains.

La République organisée. 
Freycinet, ministre des travaux publics, s'occupa, avec une grande activité, de mettre à exécution ses projets pour le rachat et l'achèvement des chemins de fer d'intérêt local, la constitution d'un réseau de l'État, l'amélioration des voies navigables et des ports de commerce. 

Président du conseil depuis le 27 décembre 1879 , il appuya les mesures proposées par Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, pour la transformation du conseil supérieur et des conseils académiques, et pour la revision de la loi de 1875 sur la liberté de l'enseignement supérieur. La suppression des jurys mixtes fut votée sans difficulté, mais l'article 7, qui interdisait l'enseignement aux membres des congrégations non autorisées, fut rejeté par le Sénat. Le gouvernement répondit par les décrets du 29 mars. En vertu des lois existantes, il dispersa les jésuites et ferma leurs collèges, juin-septembre 1880. Freycinet aurait voulu ne pas aller plus loin. Il négociait avec le Saint-siège, avec les évêques pour décider les autres ordres à faire acte de soumission. Mais ses projets de conciliation n'étant pas approuvés par ses collègues, il se retira le 23 septembre.

Jules Ferry lui succéda, et, en novembre 1880, toutes les congrégations d'hommes non reconnues par la loi furent dispersées au milieu d'une vive agitation. Cependant les élections législatives de janvier 1881 renforcèrent encore la majorité républicaine. La droite ne put faire entrer à la Chambre que 85 de ses membres. Le ministère obtint sans peine les crédits nécessaires pour l'expédition tunisienne, avril-mai 1881, malgré les violentes attaques des partis extrêmes et les critiques à peu près unanimes dirigées contre l'administration de la guerre. Mais l'opinion publique appelait depuis longtemps Gambetta à la tête des affaires. Ses amis et ses adversaires s'accordaient à reconnaître qu'il exerçait une influence prépondérante sur la marche du gouvernement, et, de toute part, on le pressait d'échanger ce pouvoir occulte contre la présidence du conseil. Il y fut appelé le 14 novembre 1881, et, se réservant le portefeuille des affaires étrangères, il prit pour collègues Waldeck-Rousseau à l'intérieur, Paul Bert à l'instruction publique, Allain-Targé aux finances, Cazot à la justice, le général Campenon à la guerre. Le nouveau cabinet ne trouva pas à la Chambre l'accueil auquel on pouvait s'attendre. La presse et le public ne lui furent pas plus favorables, et il eut bientôt à se défendre contre les accusations les plus diverses, souvent même les plus contradictoires. Les uns le pressaient d'agir et reprochaient ironiquement au grand ministere d'ajourner indéfiniment les réformes promises. 

D'autres, en plus grand nombre, s'élevant contre les tendances autoritaires de Gambetta, parlaient sans cesse de pouvoir personnel et même de dictature. Les journaux républicains critiquèrent vivement les nominations du général de Miribel comme chef de l'état-major général et de Weiss à la direction politique des affaires étrangères. Les négociations entamées avec l'Angleterre, en vue d'une intervention commune en Égypte, effrayèrent ceux qui craignaient par-dessus tout de voir la France entraînée dans de nouvelles complications européennes. La majorité de la Chambre s'était émue de toutes ces attaques. Elle était pourtant indécise, et défiante plutôt qu'hostile, lorsqu'en janvier 1882, quelques jours seulement après les élections sénatoriales, dans lesquelles les républicains avaient de nouveau triomphé, Gambetta déposa un projet pour la révision de la constitution. La commission chargée de l'examiner acceptait à l'unanimité le principe de la révision, mais elle repoussait deux articles importants du projet ministériel : la limitation des pouvoirs du Congrès et la substitution, pour l'élection des députés, du scrutin de liste au scrutin d'arrondissement. La Chambre fut du même avis. Elle donna tort au ministère, et Gambetta se retira, 26 janvier. Freycinet revint au pouvoir, avec Goblet à l'intérieur, Léon Say aux finances et Jules Ferry à l'instruction publique, 30 janvier. 

La révision fut ajournée d'un commun accord. La loi qui établit la gratuité et l'obligation de l'enseignement primaire et la neutralité religieuse dans les écoles publiques fut votée par le Sénat et promulguée le 28 mars. Mais l'existence même du cabinet ne tarda pas à être compromise par les vives discussions qui s'élevèrent à propos du budget de 1883 , des lois présentées par Goblet pour accroître l'autonomie des départements et des communes et de la réforme projetée de la magistrature. 

Les événements d'Égypte déterminèrent la crise. La Chambre, opposée à toute intervention, même restreinte, rejeta un crédit de 9 millions demandé par Freycinet pour la protection du canal de Suez. Duclerc fut alors nommé président du conseil, 7 août 1882. Les troubles de Montceau-les-Mines et les attentats des anarchistes de Saône-et-Loire surprirent l'opinion publique, sans l'effrayer, et les manifestations royalistes du Midi ne parurent pas menacer sérieusement le gouvernement de la république. Mais Duclerc crut devoir donner sa démission à la suite de l'agitation produite par le manifeste du prince Jérôme-Napoléon, 28 janvier 1883. Son successeur, Fallières, ne put faire accepter par le Sénat son projet de loi sur les prétendants, voté par la Chambre des députés. 

Le ministère du 21 février 1883, présidé par Jules Ferry, mit en non-activité par retrait d'emploi le duc d'Aumale, général de division, le duc de Chartres, colonel de chasseurs à cheval, et le duc d'Alençon, capitaine d'artillerie. Il réprima sans peine les manifestations tentées à Paris par les anarchistes, dans les journées des 9 et 18 mars. Tirard, ministre des finances, présenta le 19 avril une loi votée par les Chambres et promulguée le 27 pour la conversion de la rente 5% en 4 1/2, avec remboursement facultatif pour les créanciers de l'État qui n'accepteraient pas la conversion. Les manifestations hostiles qui accueillirent à Paris le roi d'Espagne, Alphonse XII, arrivant d'Allemagne, amenèrent une complication diplomatique, dont l'intervention personnelle du président de la république facilita l'apaisement, 29-30 septembre. Le ministère fut modifié par la retraite du général Thibaudin, remplacé à la guerre par le général Campenon, 5 octobre, et par celle de Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères, 20 novembre. Jules Ferry prit la direction de ce ministère, en conservant la présidence du conseil, et Fallières fut nommé ministre de l'instruction publique. 

En 1884, les Chambres votèrent la loi sur les syndicats professionnels (février), la nouvelle loi municipale (avril), et la loi sur le divorce (juillet). Elles se réunirent en Assemblée nationale à Versailles, du 4 au 13 août, pour réviser la constitution et adoptèrent : la suppression des prières publiques au début de chaque session et la déconstitutionnalisation de la loi électorale du Sénat. Les deux Chambres ensuite votèrent la suppression, par voie d'extinction, des sénateurs inamovibles et la répartition de leurs sièges entre les départements, 8-9 décembre.  Les élections sénatoriales du 25 janvier 1885 furent favorables aux républicains.

La politique coloniale.
Au printemps de 1881, Jules Ferry inaugurait la politique des « expéditions lointaines-», comme s'il voulait étourdir la France par le bruit des clairons et la distraire de la politique intérieure avec de faciles victoires remportées au loin sur des peuples moins coriaces que les Allemands de Bismarck. La politique coloniale de la France sous la IIIe République avait été entamée dès le Second Empire avec la colonisation de l'Algérie. Elle prenait désormais un nouvel élan. Le gouvernement français a pris part  à la conférence de Berlin, novembre 1884 - février 1885, au sujet des établissements européens dans les régions du Congo et du Niger. Il s'est efforcé, surtout depuis 1880, d'étendre les possessions coloniales françaises et d'ouvrir de nouveaux débouchés au commerce français. En Océanie, les Îles Tahïti, Mooréa, Tétiaroa et Méhétia (La Polynésie française) ont été annexées en 1880, les îles Tubuaï, Raivavaé, Rapa, Tuamotu et Gambier, en 1881. En Afrique, le traité de Kasr-el-Saïd ou du Bardo, signé, à la suite d'une courte campagne, le 12 mai 1881, a donné à la France le protectorat de la Tunisie, dont la réorganisation administrative, financière et militaire fut aussitôt entreprise. 

Des études ont été commencées pour mettre à exécution le projet du lieutenant-colonel Roudaire : percer l'isthme de Gabès et créer une mer intérieure africaine dans la région des chotts. Le projet d'un chemin de fer transsaharien, entre l'Algérie et le Soudan, a été  abandonné après la désastreuse issue de la seconde expédition Flatters, février 1881; mais, dans la région du haut Sénégal, l'influence française s'est étendue jusqu'au Niger et le colonel Borgnis-Desbordes a pris possession de Bamako sur ce dernier fleuve, 7 février 1883, en Afrique équatoriale, Savorgnan de Brazza a fondé le poste de Franceville, sur l'Ogooué et celui de Brazzaville, sur la rive droite du Congo, 1880-1883. 

A Madagascar, une expédition navale a rétabli le protectorat français sur la côte Nord-Ouest, habitée par les Sakalaves et occupé sur la côte Est Tamatave. Vohémar et plusieurs autres points, pour obliger les Hovas à se soumettre aux Français et à observer les traités, 1882-1885. Enfin, sur la côte orientale de l'Afrique, à l'entrée, du détroit de Bab-el-Mandeb, Soleillet a fondé, en 1882, un établissement à Obock, dont le territoire, acheté dès 1862 par H. Lambert, n'avait pas été occupé par les Français. 

En Asie, les explorations de Doudart de Lagrée, de Francis Garnier et de Dupuis, 1867-1873, avaient fait connaître la navigabilité du fleuve Rouge ou Song-Koï et l'importance commerciale du Tonkin. Le traité de 1871, qui donnait à la France le protectorat de ce pays, n'ayant pas été exécuté, le gouvernement français se décida à en prendre possession. La mort du commandant Rivière, tué à Hanoï, 19 mai 1883, fut suivie de représailles avec le bombardement des forts de la rivière de Hué, 18-20 août, et le 25, un traité signé à Hué par Harmand plaça l'empire d'Annam sous protectorat français. 

La Chine, qui entendait exercer sur cet empire des droits de suzeraineté tombés depuis longtemps en désuétude, protesta contre ce traité, et, pendant que les troupes françaises, successivement commandées par l'amiral Courbet et le général Millot, occupaient, l'une après l'autre, les citadelles du Tonkin et les repaires des Pavillons noirs, le gouvernement chinois cherchait à tromper la France par de feintes négociations et à exploiter contre la France la jalousie de l'Angleterre. Le traité de Tien-Tsin, signé par le commandant Fournier et le vice-roi Li-Hung-Chang, 11 mai 1884, fut presque aussitôt violé par les Chinois (combat de Bac-Lé, 23 juin). 

Les relations diplomatiques furent alors rompues entre la France et la Chine. La flotte française occupa Kelung, dans l'île de Formose (Taiwan), 5 août, et l'amiral Courbet bombarda l'arsenal de Fou-tchéou, 23 août. Les renforts envoyés de France et d'Algérie permirent aux généraux Brière de l'Isle et Négrier de chasser les Chinois du Tonkin, après une pénible campagne, par la victoire de Kep, 9 octobre 1881, et la prise de Lang-Son, 13 février 1885.

La disproportion des forces, dans les combats du 23 et du 24 mars, empêcha les troupes françaises de conserver leurs avantages. Le général Négrier fut blessé et les Français durent évacuer Lang-Son. La nouvelle de cet échec surexcita l'opinion et amena la chute du ministère Ferry, 30 mars. Un nouveau ministère se constitua le 6 avril, sous la présidence de Brisson, ministre de la justice, avec Freycinet comme ministre des affaires étrangères. Pendant ce temps, la flotte française avait maintenu le blocus partiel des côtes de Formose; l'amiral Courbet avait détruit, à l'aide de ses canots torpilleurs, 2 bâtiments chinois à Sheï-poo, 15 février, et occupé les îles Pescadores, 30 mars. Le riz avait été déclaré contrebande de guerre et l'amiral menaçait de fermer au commerce le golfe de Pe-tchi-li. Les Chinois, qui avaient entamé des négociations avant l'affaire de Lang-Son, les continuèrent par l'entremise de Hart, directeur anglais des douanes chinoises. Des préliminaires de paix ont été signés à Paris, 4 avril, et ratifiés par le gouvernement de Pékin. La Chine s'engageait à retirer ses garnisons du Tonkin, qui devait rester à la France.

Le boulangisme
Le boulangisme est un mouvement populiste, ainsi nommé d'après le général Georges Boulanger (né à Rennes en 1837), qui, à la tête du corps d'occupation de la Tunisie, fut appelé, en janvier 1886, à prendre le portefeuille de la guerre dans le cabinet Freycinet. Il fut maintenu à la guerre par le ministère Goblet (décembre 1866), et tomba avec lui en mai 1887. Dans cette haute situation, par des mesures techniques et politiques, diversement jugées, il s'acquit une grande popularité, que vint encore augmenter l'attitude patriotique qu'il prit, ou qu'on lui préta contre l'Allemagne, dans l'incident de frontière désigné sous le nom de « affaire Schnoebelé  » (24 avril 1887), et autour de lui se groupèrent une foule de mécontents de nuances diverses (bonapartistes, royalistes, républicains égarés ou fanatisés, aventuriers). Boulanger, amateur de complots et de gestes théâtraux, devint ainsi le champion du parti des nationalistes revanchards.

Après la chute du cabinet Goblet, le général Boulanger fut nommé commandant du 13e corps à Clermont-Ferrand. Son départ de Paris fut signalé par des scènes tumultueuses dans la gare de Lyon. Cependant. à la suite de manquements à la discipline, il se vit infliger, par son successeur, trente jours d'arrêts de rigueur : finalement, un nouveau ministre de la guerre, le général Logerot, le fit mettre en non-activité par retrait d'emploi. puis à la retraite d'office, sur l'avis d'un conseil d'enquête composé de cinq généraux. Eligible dès lors, le général se laissa porter candidat dans la Dordogne, puis dans le Nord. où il fut élu le 8-15 avril 1888. Son programme était la révision de la Constitution. Il ne s'agissait pas moins que de à renverser le régime afin d'instaurer une dictature présidentielle dont il aurait pris la tête. Le 4 juin, il déposa à la Chambre un projet en ce sens; mais, devant l'hostilité qu'il rencontra, il démissionna pour se faire élire de nouveau, le 19 août, dans trois départements à la fois : Nord, Somme, Charente-Inférieure (auj. Charente-Maritime), et, le 27 janvier 1889, il fut élu député de la Seine. 

Poussé à marcher vers l'Élysée par ses amis, il hésite. Mais, à partir de ce moment, le général Boulanger fut considéré comme un danger pour la République, et un mandat d'arrêt fut lancé contre lui. Le général s'enfuit à Bruxelles (1er avril 1889), puis à Londreset à Jersey, où le rejoignirent Rochefort et le comte Dillon, impliqués dans les poursuites. Le Sénat, constitué en Haute Cour de justice, le condamna par contumace, le 14 août, à la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée. Dès lors, le boulangisme ne fit que décroître. Ses candidats furent battus aux élections départementales, législatives de septembre 1889 : les boulangistes ne recueillent que 45 sièges (sur 576).  Leur score fut encore pire aux municipales, l'année suivante. Les révélations de Mermeix dans les Coulisses du boulangisme, sur le concours financier donné au général par les chefs du parti monarchiste, achevèrent la déroute. Abandonné de ses partisans, Boulanger se retira à Bruxelles, en cornpagnie de sa maîtresse. Celle-ci étant morte, il se suicida trois mois après, sur sa tombe, au cimetière d'Ixelles (30 septembre 1891).

De 1889 à 1894.
L'Exposition du Centenaire de 1789. 
Cette année du centenaire de 1789 qui avait commencé sous la menace d'une humiliante faillite, se poursuivit parmi des fêtes qui détendirent les esprits; elle donna au pays l'occasion de se rendre justice à lui-même après que les partis s'étaient donnés tant de mal pour l'amener à se mépriser.

Ministère Freycinet. 
Freycinet, que Floquet avait mis au ministère de la Guerre, y resta sous le cabinet de
Tirard, puis quand il redevint président du Conseil et, encore, quand il passa la direction des affaires à Emile Loubet. Ces cinq années (1888-1893) furent très pleines de réformes et d'initiatives heureuses.

Le premier ministre civil depuis la Défense nationale, son autorité ne fut à aucun moment contestée; les coteries eurent moins de chance de pousser leurs créatures. II rappela à l'état-major le général de Miribel dont la nomination avait suscité tant de clameurs contre Gambetta et fut acceptée, cette fois, sans protestation. Saussier, gouverneur de Paris et général en chef désigné des forces de l'Est, réunit plus de cent fois le Conseil supérieur de guerre, consulté sur toutes les questions importantes.

La réduction du service militaire à trois ans, en même temps qu'elle atténuait la charge du pays et supprimait les inégalités, prépara une armée plus forte que celle du service à long terme, avec ses séries de dispenses.

Un entretien avec un grand-duc sur le nouveau fusil fut le point de départ de l'alliance franco-russe, « le hasard n'étant que l'occasion déterminante de l'inévitable  ».

Guillaume II.
De grands changements s'étaient produits en Europe depuis quelques années.

La Russie, depuis le Congrès de Berlin, où elle avait été frustrée par Bismarck du fruit de ses victoires, s'était détachée de l'Allemagne. A la triple alliance des empereurs avait succédé la triplice de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie, avec sa pointe dirigée contre la France. Bismarck, à l'affaire Schnoebelé, avait tâté les nerfs des Français qui parurent solides.

L'empereur Guillaume et son fils, l'empereur Frédéric III, étaient morts à quelques semaines de distance. Le premier acte du jeune empereur Guillaume II, sitôt qu'il se sentit assez fort pour être ingrat, fut le renvoi de Bismarck; il trouva des chanceliers complaisants et gouverna lui-même.

Il se déclarait volontiers pacifique et peut-être l'était dans le fond, « n'aimant pas monter à cheval », disait le roi d'Angleterre Edouard VII; mais, épris du bruit qu'il prenait pour de la gloire, il hannetonnait dans toutes les affaires du monde et faisait traîner son sabre, comme un lieutenant tapageur.

De ses tournées de théâtre en Orient, il rapporta le dessein d'unir par une voie ferrée Hambourg à Bagdad. Rêvant pour l'Allemagne d'une politique mondiale, il décida de faire d'elle une grande puissance navale et, comme il disait, de la jeter à la mer.

Tout cela éloigna davantage de lui l'Angleterre et la Russie.

L'alliance russe. 
Le tsar Alexandre III, qui avait inauguré son règne en déchirant la Constitution libérale trouvée sur la table de son père assassiné, ne porta pas dans les choses du
dehors ses idées d'autocrate asiatique. Cherchant une assurance contre l'Allemagne, il ne s'effraya pas d'une alliance avec la République française. De son coté, la France commençait à trouver lourdes les conséquences de son isolement.

La visite de l'escadre française du Nord à Cronstadt dans l'été de 1891, la Marseillaise jouée par la musique de la marine impériale et écoutée debout par le tsar, préparèrent l'alliance. La convention, strictement défensive, fut signée, le 27 août 1891, entre l'ambassadeur Mohrenheim et le ministre des Affaires étrangères Ribot.

Au banquet de Vandoeuvre, à l'issue des grandes manoeuvres de l'Est, Freycinet annonça dans les termes qu'il fallait que la France n'était plus seule : 

« Personne ne doute aujourd'hui que nous soyons forts; nous prouverons que nous sommes sages. Nous saurons garder, dans une situation nouvelle, le calme, la dignité, la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement. »
La convention militaire fut signée l'année suivante.

Législature de 1889. 
Elue au scrutin d'arrondissement, que Floquet avait fait rétablir pour barrer la route aux récidives plébiscitaires, la Chambre de 1889 différa fort de la précédente; les questions d'ordre politique y cédèrent le pas aux questions économiques en attendant que les questions sociales se pressassent vers le premier plan.

Le retour à la protection douanière fut une révolution économique comme l'avait été l'établissement du libre échange, mais qui se fit par la loi et sans rencontrer beaucoup d'opposition, sauf des théoriciens.

La protection était également réclamée par l'agriculture et par l'industrie. Loin d'enrayer le commerce extérieur, elle l'activa. Comme les temps et les circonstances avaient changé, la protection vint à son heure, ainsi qu'avait fait en 1860 le libre échange.

Deux scissions se firent dans les partis extrêmes.

Le ralliement. 
A droite, un groupe de catholiques, dont faisait partie Albert de Mun, l'un des plus beaux orateurs de la Chambre, mélodieux héritier de Montalembert, se rallia à la République.

Le clergé ne s'était pas moins compromis dans l'aventure boulangiste que dans les tentatives de restauration : la religion et l'Eglise seraient défendues avec une autre efficacité sur le terrain solide de la Constitution que sur le sable mouvant des éternels complots.

Le pape Léon XIII, en même temps qu'il conseilla le ralliement, montra son sens aigu du monde moderne dans l'Encyclique sur les ouvriers et leurs « justes» salaires.

Le socialisme. 
A gauche, les socialistes commencèrent à se détacher du gros des jacobins et à s'entendre avec les groupements du dehors, rebelles jusqu'alors à l'action parlementaire.

Ils allaient avoir bientôt à leur service la puissante activité d'un jeune universitaire, Jean Jaurès. Son éloquence s'étiolait au centre gauche; elle s'épanouira dès qu'elle aura puisé aux sources profondes de vie du monde du travail.

Proudhon avait opposé à la toute-puissance du capital la mutualité, « la justice réalisée par l'égal échange »; l'Anglais Owen préconisé les coopératives de production et de consommation; l'Allemand Marx réclamé la propriété collective des moyens de production et d'échange. La plupart des chefs du socialisme français avaient récemment adhéré au marxisme.

Ils engagèrent la bataille parlementaire dans une atmosphère à nouveau empoisonnée par des scandales et troublée par des attentats.

Le scandale de Panama.
Ferdinand de Lesseps avait entrepris d'unir par un canal l'Atlantique au Pacifique comme il avait uni autrefois la Méditerranée et la mer Rouge. Celui qui avait triomphé à Suez, échoua à Panama. Embourbée dans les difficultés financières à cause du gaspillage des sommes réunies, la Compagnie de Panama fit appel à la Chambre des Députés qui vota une loi lui permettant d'émettre pour 600 millions de francs-or d'obligations à lots, remboursables par tirage au sort (1885). Cela n'emêcha pas la faillite (1888). L'entreprise passa entre les mains des Etats-Unis, déjà aux aguets, et qui la menèrent à son terme.

L'enquête judiciaire révéla « l'immixtion d'hommes politiques dans les opérations financières » de la société. Des banquiers, des journalistes, avaient aussi trempé dans l' « affaire ». Au lieu de laisser agir la justice, qui ne frappa qu'un seul coupable de corruption, un ancien ministre des Travaux publics, et acquitta en Cour d'assises tous les autres accusés, la presse et la Chambre s'érigèrent en « chambres ardentes». Il se trouva que ceux des républicains qui furent dénoncés avaient presque tous pris une part active à la bataille contre le boulangisme.

Tous les calomniés n'étaient pas également innocents; si leur probité personnelle sortit intacte des enquêtes et des instructions, ils convinrent eux-mêmes de compromissions qu'ils expliquèrent par des raisons politiques. Rouvier et Freycinet furent pour longtemps éloignés du pouvoir; Clemenceau, contre qui Déroulède s'était acharné, et Floquet succombèrent aux élections. Le scandale de Panama provoqua également une vague d'anti-sémitisme en raison du rôle joué par des financiers juifs (ou supposément tels) comme Cornelius Herz et le baron de Reinach.

Assassinat de Carnot.
Cette crise fut à peine close que les anarchistes entrèrent en scène. L'assassinat, dans leur langage, s'appelait « la propagande par le fait ».

Une bombe que l'anarchiste Vaillant lança d'une tribune sur la Chambre ne fit pas de victimes. Le président Dupuy dit simplement : « La séance continue. » Un ouvrier italien, Caserio, tua à Lyon, d'un coup de couteau, le président Carnot (24 juin 1894).

Présidence de Casimir-Périer. 
Pendant ces agitations, les crises ministérielles s'étaient succédé. Loubet, puis Ribot ne firent que passer. Ferry aurait été homme à faire un gouvernement qui gouvernât; le Sénat l'avait élu pour président; c'était le second poste de l'Etat. A peine s'y fut-il installé qu'il mourut subitement.

Un homme nouveau, universitaire madré et dru, Charles Dupuy, alterna pendant un an à la présidence de la Chambre et à la présidence du Conseil avec Casimir-Perier, fils du ministre de Thiers et petit-fils du ministre de Louis-Philippe, d'intelligence probe et claire, mais qui n'avait de la fermeté implacable de son aïeul que l'apparence.

A la mort de Carnot, Casimir-Périer fut nommé, presque malgré lui, à la présidence de la République (27 juin 1894).

Des lois d'intimidation que Dupuy fit bravement voter contre les menées anarchistes furent dénoncées par les socialistes et par nombre de radicaux comme un attentat contre la liberté.

Quand Dupuy fut renversé quelques mois plus tard, Casimir-Périer, qui l'avait péniblement supporté, eût pu former le ministère qu'il eût voulu; il ne respirait pas à l'Elysée; à l'étonnement de tous, il donna sa démisdion.

Présidence de Félix Faure. 
Sa succession fut disputée entre Brisson, candidat des radicaux, Waldeck-Rousseau, porté par les anciens amis de Gambetta et de Ferry, et le ministre de la Marine, Félix Faure, qui fut élu au second tour (17 janvier 1895). C'était un homme de belle prestance, d'une parfaite bonne grâce qui lui avait fait beaucoup d'amis, ancien négociant au Havre, connu seulement des parlementaires. Son ascension soudaine surprit l'opinion et, bientôt, le grisa. 

Il appela successivement aux affaires les modérés avec Ribot, les radicaux avec Bourgeois, puis Méline, vosgien comme Ferry, l'auteur priincipal de la contre-révolution économique qui avait établi le tarif douanier. Méline, contre les radicaux et les socialistes, gouverna avec le centre et s'appuya sur la droite.

L'instabilité des gouvernements, le désarroi des parlementaires et l'âpreté de leurs divisions, et l'invasion de l'administration par la politique, rendirent des forces aux partis de droite et favorisèrent le développeraient des idées socialistes.

L'affaire Dreyfus.
Cette période fut marquée par l'affaire Dreyfus. Alfred Dreyfus, né à Mulhouse en 1859 était capitaine d'artillerie, stagiaire d'état-major, lorsqu'il fut soupçonné d'être l'auteur d'une lettre non signée, non datée, parvenue au ministère de la guerre en septembre 1894, annonçant à un agent étranger l'envoi de quatre notes et, conditionnellement, du projet de manuel de tir de campagne du 14 mars 1894. Arrêté, il fut (19-22 décembre) jugé à huis clos par un conseil de guerre qui, à l'unanimité, le condamna à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire. Après rejet d'un recours en révision, il fut dégradé, envoyé aux îles du Salut et interné à l'île du Diable, où il ne cessa de protester contre sa condamnation et de réclamer la révision de son procès. 

L'intervention publique en sa faveur (1897) du sénateur Scheurer-Kestner, qui avait eu connaissance de la conviction acquise, par le lieutenant-colonel Picquart (alors chef du service des renseignements), que le traître était le commandant d'infanterie Walsin-Esterhazy, la dénonciation de ce dernier par Mathieu Dreyfus, frère du condamné, fut le point de départ d'une ardente campagne révisionniste et d'événements qui eurent, pendant deux ans (1898-1899), un profond retentissement sur la politique intérieure de la France. Le pays se divise en deux camps : les Dreyfusards (surtout les intellectuels, les antimilitaristes, la gauche en général, etc.) qui croient  à l'innocence de Dreyfus et forment une Ligue des droits de l'homme et du citoyen, et les antidreyfusards (les nationalistes, la majeure partie des officiers, la plupart des ecclésiastiques, les monarchistes, etc.), travaillés par l'antisémitisme alors en pleine recrudescence et persuadés de la culpabilité de Dreyfus, qui était juif.

Le commandant Esterhazy fut jugé pour des faits connexes, mais non sur le fait principal, par un conseil de guerre qui l'acquitta à l'unanimité (1898). Emile Zola, qui avait accusé le conseil d'avoir acquitté « par ordre » le commandant, comparut en cour d'assises et fut condamné  à un an de prison et 3000 francs d'amende; cet arrêt fut cassé le 2 avril 1898. Un important témoin à charge au procès de 1894, le lieutenant-colonel Henry, avoua qu'il avait fabriqué lui-même une pièce de novembre 1896, pièce que, le 7 juillet 1893. le ministre Cavaignac avait lue à la Chambre comme authentique, et qui tendait à prouver que Dreyfus était bien un traître. Arrêté et envoyé au Mont-Valérien, le colonel Henry s'y suicida. Le cabinet Brisson engagea la revision du procès Dreyfus. La chambre criminelle de la Cour de cassation déclara la révision recevable en la forme, puis poursuivit une enquête sur le fond. A la suite d'attaques dirigées contre quelques-uns de ses membres, elle fut dessaisie par une loi du 1er mars 1899, qui attribua aux chambres réunies de la cour le jugement au fond des pourvois en revision n'ayant pu être jugé de plano sur le vu du dossier par la chambre criminelle. 

La cour cassa le jugement de 1894; le rapporteur de l'affaire, le président de la chambre civile Ballot-Beaupré, et le procureur général Manau avaient estimé que le « bordereau  » (la lettre incriminée) était d'Esterhazy. Sur renvoi de la cour, Dreyfus comparut devant le conseil de guerre de Rennes (7 août-9 septembre 1899), qui, par cinq voix contre deux, le déclara coupable, mais lui accorda des circonstances atténuantes. Toujours par cinq voix contre deux, il le condamna à dix ans de détention.

Rien qui puisse calmer les passions, comme en témoigne la marche sur l'Elysée des extrémistes de droite, menés par Déroulède, le le jour même des funérailles du président Félix Faure. Le nouveau président de la République, Emile Loubet, fit cependant remise à Dreyfus de la peine qu'il aurait eu à subir, mais celui-ci ne ne fut totalement réhabilité et réintégré dans l'Armée qu'en 1906, par la Cour de cassation. 

Présidences de Loubet et de Fallières.
Le septennat de Loubet, puis celui d'Armand Fallières furent, à l'intérieur, des périodes d'une grande activité législative, et virent monter à l'horizon les nuages précurseurs de la guerre mondiale.

Les premiers ministres furent tantôt des vétérans de la politique : Combes après Waldeck-Rousseau, puis Rouvier, Sarrien, Clemenceau, Monis; tantôt des hommes plus jeunes, qui avaient marqué dans de précédentes combinaisons : Aristide Briand, socialiste; Caillaux, fils d'un ancien ministre de l'ordre moral, rallié depuis 1897; Raymond Poincaré, modéré.

Les congrégations. 
Waldeck-Rousseau, avec la tradition des grands législateurs et de tempérament gallican, essaya de limiter les conséquences de l'immixtion du clergé régulier et du clergé séculier dans les batailles politiques.

Résolument concordataire, comme l'avaient été Gambetta et Ferry, il se satisferait de ramener d'une main ferme le clergé séculier sous le contrôle de l'État. Il fallait, par contre, à la place d'une législation « illogique, arbitraire et inopérante », une nouvelle législation « rationnelle et efficace » pour arrêter les progrès des réguliers.

Depuis le XIIIe siècle, l'État, c'est-à-dire le Roi, s'était reconnu le droit de
ne tolérer de congrégations qu'autorisées par lui et de les dissoudre dès que ces communautés menaceraient de vivre en dehors des lois.

Waldeck-Rousseau n'entendait frapper que les moines d'affaires et les moines ligueurs; il s'efforça de créer pour toutes les associations laïques ou religieuses, un droit commun; le terme de congrégation n'est pas une seule fois dans son texte. Mais ici même, le droit commun lui venait en aide, car l'association convention relative aux personnes et non aux biens, ne se pouvait librement constituer qu'à condition de respecter la liberté individuelle, de ne pas autoriser l'abandon des droits de l'homme et du citoyen, de ne pas être perpétuelle et de ne rien permettre ni contre la morale publique, ni contre la conservation de l'Etat.

La loi sur les Associations. 
La discussion de la loi donna lieu à de grands débats passionnés. Le centre et la droite, Ribot et Mun, s'opposèrent à la loi jusque dans son principe. Le Bloc des gauches en altéra le principe par des dérogations, inefficaces ou brutales.
Aux élections générales de 1902, la majorité des gauches revint renforcée d'environ 40 voix. Toutefois, si au lieu de compter les sièges, on comptait les suffrages, l'écart était faible : à peine 200 000 sur 10 millions d'électeurs.

Waldeck-Rousseau, s'il était resté au pouvoir, eût essayé de faire succéder à une politique de combat une politique d'apaisement.

Le ministère Combes
Au contraire, Combes, qui le remplaça, n'éprouva aucun besoin de s'arrêter à l'étape et de reprendre haleine.

C'était alors un petit vieillard d'environ soixante-dix ans, batailleur en diable, qui avait été élevé dans un séminaire et avait fait de fortes études en théologie, et qui était devenu anti-clérical dans son âge mûr, comme il avait été catholique dans sa jeunesse, avec des oeillères et sans rien de cette grâce tolérante qui fait le charme des pensées vraiment libres.

Il accentua donc la politique anti-cléricale, et, toujours soutenu par le bloc, ferma les établissements religieux qui n'étaient pas pourvus d'autorisation, employa la troupe à l'application des décrets, repoussa presque toutes les demandes d'autorisation que les congrégations avaient formées et, enfin, fit interdire l'enseignement
à toutes les congrégations même autorisées. Waldeck-Rousseau, déjà atteint par un mal mortel, fit son dernier effort pour combattre devant le Sénat ces déformations de sa loi mais il trouva devant lui Clemenceau et fut battu.

Rupture avec Rome
Le pape Léon XIII avait fait à Waldeck-Rousseau une opposition surtout de principe; son successeur Pie X engagea contre Combes une lutte autrement vive, qui conduisit en peu de temps à la rupture diplomatique et à la séparation des Eglises et de l'Etat.
Quand des radicaux comme Goblet, des protestants comme l'historien Monod, et bien d'autres, libres penseurs ou juifs, protestaient contre une politique empreinte d'esprit sectaire, le silence du pape aurait surpris. Mais Pie X crut pouvoir intervenir par des notes diplomatiques, ce qui donna à Combes l'avantage du terrain; texte en mains, il se refusa à admettre une conversation sur des matières non visées par le Concordat.
Le Saint-Siège ayant répondu qu'il n'avait jamais reconnu les « articles organiques  », Combes, jusqu'alors concordataire, devint favorable aux motions, émanées des socialistes, sur la séparation.

La vieille querelle, tout à coup renouvelée, sur la formule d'investiture des évêques, et surtout la protestation du Saint-Siège, adressée aux chancelleries des pays catholiques, contre le voyage du président Loubet à Rome, rendant au roi d'Italie sa visite à Paris, déterminèrent la rupture.

L'ambassadeur de la République au Vatican fut rappelé après ce dernier incident, et, cette fois, avec l'approbation des modérés, notamment de Ribot. Puis, l'avertissement n'ayant pas été compris, Combes déposa lui-même un projet de séparation des Églises et de l'État (novembre 1904).

Chute de Combes. 
Le gouvernement de Combes fut renversé peu après. Son ministre de la Guerre, le général André, s'était rendu populaire par la réduction du service militaire à deux ans. Il croula quand on découvrit qu'il avait organisé un système d'espionnage et de délation pour se renseigner sur les opinions des officiers.

Il ne parut pas admissible que « la République empruntât les procédés de la
congregation et s'appropriat la maxime que la fin justifie les moyens » (discours de Millerand).

Séparation des Églises et de l'État.
Le nouveau régime des Eglises fut établi sous le ministère suivant, que présidait Rouvier, après de longs débats (9 décembre 1905); il fut surtout l'oeuvre du rapporteur de la commission, Briand, libéral par tempérament et par politique, esprit ingénieux et souple, à la parole profonde et rythmée. Il assura ensuite l'exécution de la loi comme ministre, dans les cabinets que présidèrent successivement Sarrien et Clemenceau.

Les républicains les plus modérés (Ribot, Deschanel) reconnurent que la séparation était l'aboutissement inévitable de la vieille lutte qui, sous l'Ancien régime comme depuis la Révolution, s'était poursuivie entre le pouvoir civil, l'esprit laïque et l'esprit théocratique, d'ailleurs une solution plus logique que le régime du Concordat. Ç'avait été, sous la monarchie de Juillet, la solution préconisée par les catholiques libéraux (Montalembert, Lacordaire); récemment encore, Pie X avait été invité par des députés de droite « à dénoncer lui-même le Concordat ».

La troisième République, assez fortement imbue d'idées napoléoniennes, n'avait pas inscrit la séparation dans son programme initial; mais elle s'était avancée, presque à son insu, par étapes vers la sécularisation complète de l'Etat.

Quand elle eut successivement laïcisé l'enseignement, rétabli le divorce, astreint les séminaristes au service militaire, établi la liberté des funérailles, retiré aux fabriques le monopole des inhumations, dissous celles des congrégations qu'elle ne soumettait pas à un régime spécial, l'abrogation de la loi du 18 germinal an X parut une conséquence.

Loi de Séparation. 
La loi, par ses dispositions principales, garantit le libre exercice de tous les cultes, catholique, protestant, israélite, mais n'en reconnut, n'en salaria et n'en subventionna aucun. Se désintéressant de la nomination des ministres du culte, à la seule condition qu'ils fussent Français, elle leur enleva leur qualité, un peu humiliante, de fonctionnaires. Les églises et les temples, avec leur mobilier, furent laissés à la disposition des fidèles. Le pape ayant refusé aux évêques, qui en avaient exprimé le désir, l'autorisation de former des associations cultuelles, les biens des anciens établissements publics du culte furent attribués à l'Etat, aux départements, aux communes et à des établissements de bienfaisance.

Lois sociales. 
Parallèlement à l'évolution politique se continua l'évolution sociale, pourtant plus lente : d'une part les intérêts offrent souvent plus de résistance que les principes; d'autre part, le socialisme révolutionnaire dédaigne les réformes, provoque à la guerre des classes, dénonce la propriété individuelle comme la cause de tous les maux et poursuit le remplacement de la société capitaliste par le « collectivisme », qui est le communisme selon la doctrine de Marx.

Sur ce terrain encore des réformes sociales, on retrouve Waldeck-Rousseau qui, dans le second ministère Ferry, avait remis aux mains des ouvriers l'instrument le plus efficace pour la défense de leurs intérêts : la loi sur les syndicats professionnels.

D'autres lois, en grand nombre, datèrent du rapprochement qui s'était opéré pendant l'Affaire entre la bourgeoisie libérale et la classe ouvrière, et, plus tard, de celui qui associa les efforts des républicains réformistes, pénétrés de l'esprit de solidarité, qu'ils fussent ou non socialistes, à ceux des socialistes chrétiens.

Ce furent, notamment, pendant les législatures de 1906 et de 1910, les lois sur les conditions et les accidents du travail, les caisses d'assurances-ouvrières, l'assistance obligatoire aux vieillards, les retraites ouvrières et paysannes, les maisons ouvrières, le repos hebdomadaire.

L'impôt sur le revenu, qui venait de Vauban et avait été préconisé par Gambetta, fut proposé par Caillaux, ministre des finances sous Waldeck-Rousseau et sous Clemenceau. L'impôt frappa davantage la richesse acquise, déchargea d'autant le travail, le capital en formation.

Fallières cèdera la place, comme de la République, en 1913, à Raymond Poincaré, président jusqu'en 1913, et dont l'histoire du septennat s'inscrira toute entière dans  celle de la Première Guerre mondiale. (J. Reinach / A.-M. B.).

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