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Histoire de la France
La IIIe République
Le Boulangisme
1885-1889
Depuis que la IIIe République était aux républicains, les grandes et les bonnes choses qu'ils firent avaient été nécessairement mêlées de fautes. Ces fautes créèrent d'autant plus vite du mécontentement qu'elles se produisirent dans le même temps où le pays faisait son premier apprentissage de la liberté complète de la presse.

Rien qui restât dans l'ombre et rien qui ne fût exagéré par la polémique. Les républicains, à peine vainqueurs, ne s'étaient pas impunément divisés, et ce n'était pas impunément que les partis « avancés » avaient, avec l'appui des partis de droite, renversé les deux hommes les plus représentatifs de la démocratie, jeté ou laissé jeter les pires soupçons sur leur oeuvre.

La campagne anticléricale fut loin d'être indemne, surtout en province, de maladresses ou de brutalités; l'expulsion des ordres religieux et la fermeture de leurs maisons par la police n'offensèrent pas seulement les catholiques. Nombre de républicains n'avaient pas oublié que Voltaire avait été surtout l'apôtre de la liberté.

Enfin, les finances se ressentirent de trop d'entreprises commencées à la fois: les grands travaux de Freycinet, plus de 5 000 kilomètres nouveaux construits en quelques années; les lois d'enseignement de Jules Ferry, 6000 écoles de plus qui, bien que modestes et souvent insuffisantes pour 700 000 écoliers de plus, furent qualifiées de palais scolaires; les expéditions coloniales qui ne coûtèrent pas loin d'un milliard.

L'accroissement de la dette coïncida avec des années maigres et avec des crises industrielles et financières. Les conventions que le gouvernement de Ferry conclut avec les compagnies de chemins de fer en leur cédant les lignes nouvelles, furent traitées, par les radicaux, de « scélérats ».

Elections de 1885. 
La défaveur qui résulta de ces fautes et de ces fatalités pour le parti se traduisit par des bulletins de vote aux élections de 1885, qui se firent au scrutin de liste. Le Sénat l'avait refusé à Gambetta; il l'accorda à Brisson qui laissa les républicains sans direction et, bien plus, en bataille les uns contre les autres. Les «opportunistes » furent écrasés sous l'épithète, qui semblait une flétrissure, de «Tonkinois ».

Les conservateurs firent bloc et emportèrent 200 sièges; encore, fallut-il que les républicains, battus au premier, s'unissent au second tour de scrutin.

Cette tardive sagesse fut, en outre, éphémère. Dès la rentrée de la Chambre, l'extrême gauche et la droite se coalisèrent pour refuser les crédits nécessaires aux dépenses courantes du Tonkin, dont Clemenceau demanda l'évacuation graduelle, et de Madagascar.

Grévy, dont le septennat s'achevait, fut réélu, sans concurrent (décembre 1885). Il était dans sa soixante-dix-neuvième année. Sa fille aînée avait épousé un député, Daniel Wilson, adversaire très âpre de Gambetta et de Ferry.

Boulanger à la Guerre. 
Brisson s'étant retiré, Freycinet forma un ministère de « concentration », et, cédant à la pression de Clemenceau, donna au général Boulanger le portefeuille de la Guerre (janvier 1886).
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Boulanger.
Le général Georges Boulanger (1837-1891).

C'était un officier, jeune encore, de belle allure, infatué, d'une intelligence à peine moyenne, habile à se pousser. Il devait son grade de général à l'amitié du duc d'Aumale. Il avait fait sa cour à Ferry qui l'envoya à Tunis où il eut des démêlés avec le résident civil. Depuis quelques mois, il se disait radical.

Alors que, monarchistes et républicains, ses prédécesseurs au ministère de la Guerre s'étaient enfermés dans leur devoir militaire, Boulanger travailla à sa popularité. Il y parvint dans l'armée par des mesures qui accroissaient le bien-être de la troupe, et dans le peuple par une propagande qui toucha la fibre sensible d'un patriotisme depuis longtemps douloureux. Il profita ainsi d'un, sorte de fièvre, en réaction contre « l'état d'âme de vaincus » qui était apparu trop souvent depuis la guerre de 1870.

L'un des premiers, il sut intéresser à son ambition des syndicats d'hommes d'affaires et de directeurs de journaux. On le célébra comme un nouveau Hoche pour avoir changé le nom de la caserne Napoléon et fait peindre les guérites en tricolore. Il fut dans les cafés-concerts le « général Revanche ». Toute une imagerie fut répandue jusque dans les derniers villages.

Beaucoup de coeurs simples, nombre d' Alsaciens-Lorrains, crurent en lui. Rochefort s'attacha à sa fortune. A la revue du 14 juillet il n'y eut d'acclamations dans la foule que pour le beau général, paradant sur un cheval noir.

Les lois d'exil.
Le gros du parti républicain s'inquiéta davantage d'un renouveau d'agitation chez les royalistes que des signes avant-coureurs de l'entreprise boulangiste.

Le comte de Paris, depuis que la mort du comte de Chambord l'avait fait chef de la Maison de France, s'était repris à l'espérance d'une Restauration. A l'occasion du mariage de sa fille avec l'héritier du Portugal, il passa dans son hôtel une revue du personnel monarchique. Cela parut un défi.

Freycinet ne put s'empêcher de le relever. Il fit voter une loi qui interdisait « le territoire de la République aux chefs des familles avant régné sur la France »; les autres membres de ces familles seraient privés désormais du droit d'entrer dans les armées de terre et de mer, d'exercer aucune fonction publique, ni aucun mandat électif.

On ne pouvait reprocher aux républicains que d'appliquer aux anciennes dynasties les lois qu'elles avaient édictées autrefois les unes contre les autres.

Le duc d'Aumale. 
Il eût fallu en rester là. Boulanger, sans prévenir les autres ministres et toujours désireux de se signaler, prit et notifia des arrêtés qui enlevaient aux princes leurs grades, alors que le grade est légalement distinct de l'emploi.

Le duc d'Aumale écrivit au président de la République que les décrets étaient arbitraires et qu'il restait « le général Henri d'Orléans ». Aussitôt frappé d'un ordre d'expulsion, il fit paraître dans les journaux les protestations de dévouement qu'il avait eues, six années avant, de Boulanger : 

« C'est vous qui m'avez proposé pour général, c'est à vous que je dois ma nomination.... Béni serait le jour qui me rappellerait sons vos ordres. »
Boulanger commença par contester l'authenticité des lettres; il fallut en publier les fac-similés.

Vers la fin de l'année. Freycinet, mis en minorité dans la Chambre sur le budget, se retira ; Goblet, l'un des chefs du parti radical, éloquent et âpre, lui succéda et garda Boulanger (décembre 1886).

L'affaire Schnoebelé. 
Au printemps suivant un incident à la frontière lorraine parut, pendant quelques jours, gros de menaces. Schnoebelé, commissaire spécial à Pagny, fut attiré dans un guet-apens par son collègue allemand d'Ars-sur-Moselle, sous le prétexte d'un entretien d'affaires, arrêté par des agents embusqués et conduit à Metz.

L'incident semble bien n'avoir pas été prémédité par Bismarck, mais il escomptait que la nervosité française lui donnerait l'occasion d'en tirer parti. Le président Grévy, juriste accompli, ne tomba pas au piège. Dirigeant lui-même les négociations, il fit ressortir qu'il importait peu que Schnoebelé eût été assailli de l'un ou de l'autre côté du poteau frontière; c'était le commissaire allemand qui l'avait convoqué au rendez-vous; on avait sa lettre : il y avait donc violation du droit, sinon du territoire. Le vieil empereur allemand en convint et Bismarck dut rendre Schnœbelé (avril 1887).

Boulanger, bien qu'il fût inquiet dans le fond, avait pris des attitudes qui lui valurent cette apostrophe de Grévy  :

« On dirait que vous voulez amener la guerre. »
Au témoignage de grands chefs (Saussier, Galliffet, Jamont), l'armée traversait une crise et la France était sans alliances.

Ministère Bouvier. 
Le ministère de Goblet ayant été renversé, comme l'avait été celui de Freycinet, à l'occasion du budget, un ancien collaborateur de Gambetta et de Ferry, Rouvier, eut seul le courage de former un gouvernement à l'exclusion de Boulanger qui s'agitait pour rester.

La droite, alors hostile à Boulanger, promit son concours à Rouvier et tint d'abord parole. Sans les voix des monarchistes, il eût été mis en minorité, du premier jour, par les radicaux et l'extrême gauche.

Le départ de Boulanger, nommé au commandement d'un corps d'armée (à Clermont-Ferrand), provoqua,  à la gare de Lyon, des manifestations d'une foule, très mêlée du pire, qui prétendait l'empêcher de rejoindre son poste (juin 1887).

La fronde boulangiste. 
Boulanger, parce qu'il se targua d'avoir été sacrifié à l'Allemagne, grandit beaucoup. L'auteur populaire des Chants du soldat, Déroulède, lui amena la Ligue des patriotes. Les monarchistes commencèrent à se rapprocher d'une force qui sur servirait à mettre bas la République; on verrait après.

Par contre, le petit groupe des clairvoyants, Ferry et ses amis qui l'avaient démasqué du premier jour, ne fut plus seul à lui barrer la route. - Ferry le traita de « Saint-Arnaud de café-concert  ». - Tout ce qu'il y avait de républicains de principe (Brisson, Floquet, Clemenceau) se sépara de lui.

Pendant les années qui suivirent, il fut au fond de toutes les querelles et ce fut sur lui qu'on se battit.

Crise présidentielle. 
Moins de quatre mois après le remplacement de Boulanger, le président Grévy se trouva tout à coup découvert par la révélation d'un trafic de décorations où son gendre Wilson était compromis avec deux généraux, Caffarel et d'Andlau, et une aventurière du dernier ordre. Les poursuites avaient été intentées par le général Ferron, le nouveau ministre de la Guerre. Il n'y avait pas de doute sur la réalité des faits.

Les haines politiques et des animosités personnelles, et, encore, l'intérêt que des gens douteux ont à faire étalage de vertu dans ces sortes d'affaires, grossirent le scandale.

Comme Grévy, lui-même étranger aux pratiques de son gendre, se refusait pourtant à l'exiler de l'Elysée, il fut bientôt acculé à la démission (2-3 décembre 1887).

Le ministère Rouvier avait été renversé pour avoir essayé d'obtenir de la Chambre qu'elle laissât faire la justice; les hommes politiques, appelés par le vieux président, avaient tous décliné de former un cabinet.

Présidence de Carnot. 
Les modérés posèrent la candidature de Ferry, les radicaux celles de Floquet et de Freycinet à la succession de Grévy. Le conseil municipal de Paris ayant pris la direction d'un mouvement d'allure révolutionnaire contre Ferry, nombre de républicains s'inquiétèrent. Ils firent choix d'un candidat de conciliation, Sadi Carnot, peu connu du grand public, sauf par son nom, homme de résolution et de bon sens, qui siégeait depuis longtemps dans les assemblées et avait été plusieurs fois ministre.

Les radicaux, avant abandonné leurs candidats, portèrent leurs voix sur Carnot qui fut élu au second tour, après le désistement de Ferry en sa faveur. Quelques jours plus tard, un demi-fou tira sur Ferry dans les couloirs de la Chambre.

Mise en réforme de Boulanger.
Au cours de la crise présidentielle, Boulanger, tout inéligible qu'il fût, laissa commencer sur son nom une campagne plébiscitaire. Il fut porté à des élections complémentaires dans six départements. Précédemment, il avait quitté à trois reprises son commandement, sans autorisation et sous un déguisement, pour tenir des conciliabules à Paris.

Le ministère Tirard, le premier que forma Carnot avec des modérés, mit aussitôt Boulanger en non-activité, puis le traduisit devant un conseil d'enquête, présidé par le général Février. A l'unanimité, le conseil prononça sa mise à la réforme pour fautes graves contre la discipline (mars 1888).

N'ayant plus rien à perdre du côté de l'armée, Boulanger se jeta ouvertement dans la politique. Son plan, à peine dissimulé sous des phrases, fut de déchaîner un mouvement populaire qui le porterait à la présidence de la République où il serait, selon les circonstances, Cromwell, ou Monk.

Campagne plébliscitaire.
Un comité « national » dont firent partie Rochefort, Déroulède, le sénateur Naquet, quelques députés d'extrême gauche et un financier audacieux, le comte Dillon, décida de poser désormais la candidature du « général » à toutes les élections partielles, et prit pour programme la dissolution de la Chambre et la révision.

Bien que les radicaux eussent rompu avec Boulanger, ils crurent habile d'adopter la seconde partie de son programme ; Clemenceau renversa le ministère Tirard qui s'opposait à la révision, et Floquet, qui l'acceptait, passa de la présidence de la Chambre à la présidence du Conseil.

Boulanger tira parti d'une telle erreur, au moins de tactique. Pourvu abondamment de subsides, il se fit élire coup sur coup dans la Dordogne, la Somme, la Charente-Inférieure et le Nord. La constitution, dont ses amis publièrent l'ébauche, eût fait reculer la France en deçà de 1852.

Le boulangisme de droite. 
Le baron de Mackau, l'homme fort de la droite, ayant déclaré que « la situation du parti républicain était désormais perdue », toute une brillante société, qui évoquait par son agitation et sa frivolité « la Fronde des princes », s'engagea ouvertement avec Boulanger. On y retrouva les noms de quelques descendants des compagnons du « roi des Halles » et un escadron de femmes non moins échauffées que les amies de la Grande Mademoiselle.

Boulanger s'accorda à la fois avec le comte de Paris et le prince Napoléon, promettant à chacun d'eux. Seuls quelques vieux légitimistes et les doyens de l'ancien parti orléaniste (Cazenove de Pradines, Lareinty, le duc de Broglie, Bocher, Buffet) refusèrent de suivre l'aventurier.

Boulanger porta à la Chambre son projet de revision et une motion de dissolution : 

« Le pays est las jusqu'au dégoût d'un régime de corruption et de mensonge; la Chambre est en fragments, en poussières... »
Floquet lui rappela son passé : 
« Vous qui avez passé des sacristies dans les antichambres des princes... »
Ils se battirent en duel et Floquet le blessa à la gorge. Le prestige de l'idole n'en fut pas atteint.

L'élection de Paris. 
L'entreprise fut à son apogée en janvier 1889. Boulanger avait donné sa démission pour être candidat à une élection partielle à Paris; il fut nommé comme en triomphe avec plus de 80 000 voix de majorité (27 janvier).

Quelle résistance eût-il rencontrée, s'il s'était porté ce soir-là, avec le flot de ses partisans, sur l'Elysée?

Cette fois les républicains comprirent l'avertissement; le temps des phrases était passé, on se souvint du 2 décembre. Moins d'un mois après, la Chambre refusa de discuter le projet de revision qu'avait rédigé Floquet. Carnot rappela Tirard qui s'entoura d'hommes résolus à l'action (Rouvier, Thévenet, Constans, Fallières, Spuller). Ils prirent tout de suite l'offensive.

Fuite de Boulanger. 
La dissolution de la Ligue des patriotes, les poursuites contre ceux de ses membres qui faisaient partie des Chambres, le bruit répandu que le gouvernement allait procéder à l'application, réclamée par celui qui écrit ce livre, des « justes lois », d'habiles manoeuvres du ministre de l'Intérieur Constans, eurent vite fait d'affoler Boulanger.

Il n'y eut jamais de parti à ce point trahi par son chef. Sa pensée ne s'arrêta ni sur les hommes qui s'étaient engagés à sa suite, ni sur les masses qui s'étaient mises en mouvement pour en faire un autre César. Il avait des habitudes de luxe et redoutait la prison. Il ne prévint personne que sa maîtresse et s'enfuit sous un déguisement à Bruxelles, où il fut bientôt rejoint par deux de ses principaux complices, le comte Dillon et Rochefort (avril 1889).

Il y avait eu de plus vastes effondrements; on n'en avait pas encore vu d'aussi rapide. En quelques heures tout croula.

Le Sénat constitué en Haute-Cour pour juger Boulanger, Rochefort et Dillon, les condamna par contumace à la déportation perpétuelle; le complot contre la République fut formellement établi.

Mort de Boulanger. 
Deux ans après, celui que des foules avaient acclamé et dont les courtisans, s'il avait réussi, se fussent appelés légion, se tua sur la tombe de sa maîtresse, au petit cimetière d'Icelles (30 septembre 1891).  (J. Reinach).

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