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Clemenceau

Georges Benjamin Clemenceau est un homme politique français, né à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) le 28 septembre 1841,et  mort le 24 novembre 1929 à Paris. Après avoir été élève au lycée de Nantes, et étudiant à l'école de médecine de cette ville, il vient à Paris pour terminer ses études médicales. Privé pendant quelque temps de ses inscriptions pour s'être mêlé activement, avec la jeunesse des écoles, au mouvement républicain d'opposition à l'Empire, il voyage aux Etats-Unis, s'y marie, et revient en 1869 se faire recevoir docteur en médecine. Il s'établit dans le XVIIIe arrondissement (Butte Montmartre) pour exercer sa profession. Au 4 septembre 1870, le gouvernement de la Défense nationale le nomme maire de Montmartre et membre de la commission d'enseignement communal. En ce temps les attributions administratives n'étaient pas très nettement définies, aussi Clémenceau peut, dans une circulaire du 28 octobre, prescrire l'enseignement laïque dans son arrondissement. Du reste, il donne sa démission trois jours après, pour ne pas paraître s'associer à l'acte du gouvernement provisoire qui, après avoir consenti aux élections municipales, voulut d'abord se faire plébisciter. 

Débuts en politique.
Aux élections du 5 novembre, il est élu maire du XVIIIe arrondissement par 9400 voix, et aux élections générales du 8 février 1871, il est élu représentant du peuple à l'Assemblée nationale pour le département de la Seine par 95,188 voix, le 27e sur 43. Il fait partie de l'extrême gauche de cette assemblée. Il ne prend pas part à l'insurrection du 18 mars, et cherche à éviter l'effusion du sang. Le 20 mars il signe, avec la plupart des députés, des maires et des adjoints de Paris, une déclaration promettant aux Parisiens de demander pour eux deux choses à l'Assemblée nationale : l'élection d'un conseil municipal par le suffrage universel et la nomination par la garde nationale des officiers de tous grades. En même temps, il dépose sur le bureau de l'Assemblée nationale un projet tendant à l'élection d'un conseil municipal composé de quatre-vingts membres, choisissant l'un d'eux pour exercer la fonction de maire. Cette proposition est repoussée par le vote de l'ordre du jour pur et simple. 

Le 28 mars il signe avec le comité central et un certain nombre de députés et maires de Paris une proclamation invitant les électeurs à élire un conseil commanal. Non élu, il cède la place aux membres de la Commune, et le 27 envoie à J. Grévy, président de l'Assemblée nationale, sa démission de représentant :

« dans la conviction profonde où je suis, disait-il, de ne pouvoir même plus essayer d'être utile au pays en continuant à siéger au sein de l'Assemblée nationale ». 
Pendant la durée de l'insurrection, il est membre de la ligue des « Droits de Paris ». Au mois de juillet 1871, il est élu conseiller municipal pour le quartier Clignancourt (XVIIIe arrondissement). On vote peu à ce moment, on est au lendemain de la répression de l'insurrection, il n'a que 1659 voix, mais aux élections de 1874, il recueille 5980 voix. Successivement secrétaire du conseil, vice-président en mai 1875, et président le 29 novembre de la même année. Dans l'assemblée communale, il siège à l'extrême gauche, signe l'appel en faveur de la candidature Barodet et les protestations contre les tentatives de restauration monarchique.
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Clemenceau.
Georges Clemenceau (1841-1929).

Aux élections du 20 février 1876, pour l'organisation de la Chambre des députés prévue par la constitution de 1875, il est élu député du XVIIIe arrondissement, après avoir accepté un programme qui comprenait entre autres : l'amnistie pour les insurgés vaincus, l'abolition de la peine de mort, la suppression de l'état de siège, la rentrée des pouvoirs publics à Paris, l'instruction primaire gratuite, obligatoire et laïque, la séparation des Eglises et de l'Etat, la réforme de l'impôt, le service militaire obligatoire pour tous. Il avait comme concurrent Arrault qu'il battit avec 115,204 voix.

Membre de l'extrême gauche, il est un des 50 qui, les premiers, à la Chambre, votent l'amnistie. Il est plusieurs fois membre du bureau, en qualité de secrétaire. Non seulement il est un des 363 députés qui, par leur vote, protestèrent contre le coup d'Etat du 16 mai 1877, mais il organise avec Gambetta et d'autres amis la résistance éventuelle à main armée contre toute tentative tendant à détruire la République. Aux élections du 14 octobre, qui suivirent la dissolution de la Chambre, il est réélu par 18,620 voix sur 18,820 votants, Il demande la mise en accusation des ministres du 16 Mai, puis se sépare de Gambetta et devient le leader du parti radical. 

Après l'élection de Grévy à la présidence de la République, en 1879, il demande de nouveau l'amnistie générale. Au mois de janvier 1880, il fonde le journal la Justice, dont il est encore directeur, et où il a eu comme collaborateurs Camille Pelletan, Stephen Pichon, Millerand, Georges Laguerre, Gerville Réache, Jules Roche, Charles Longuet, pour ne parler que de ceux qui ont eu des fonctions électives. La même année, au mois d'octobre, il prononce à Marseille un grand discours politique dans lequel il explique que la question sociale que semble nier Gambetta s'impose à l'étude des pouvoirs publics. Aux élections du 21 août 1881, Clémenceau est élu député dans la première circonscription du XVIIIe arrondissement par 11,436 voix, et dans la deuxième comprenant la Chapelle et la Goutte d'Or par 5958 voix. Il est aussi élu à Arles (Bouches-du-Rhône) par 7977 voix, et il opte pour la deuxième circonscription du XVIIIe arrondissement. Gambetta ayant pris la direction du ministère, le 15 novembre 1881, il rencontre parmi ses adversaires Clémenceau, qui aide vigoureusement à le renverser, le 26 janvier 1882. Au mois de juillet, à propos des affaires de l'Egypte, il obtient de la Chambre un vote qui oblige Freycinet à se retirer avec ses collègues du nouveau ministère. Au mois de mars 1883, le leader de l'extrême gauche interpelle le cabinet Ferry sur la révision de la Constitution, et répondant au président du conseil, qui réclamait le repos pour le pas, il dit :

« Il n'y a pas de repos pour les peuples libres, le repos c'est une idée monarchique. »
Le 30 mars 1885, à la nouvelle de l'évacuation de Lang-Son, il attaque de nouveau Jules Ferry qui, abandonné par la majorité qui lui était fidèle depuis vingt-six mois, donne sa démission. Les élections de 1885 ont lieu au scrutin de liste par département. Clémenceau est élu au deuxième tour, dans la Seine, par 284,844 voix et dans le Var par 34,060 voix; il opte pour ce dernier département. Dès l'ouverture de la session, il se prononce contre la demande faite par le ministère Brisson de crédits pour le Tonkin et Madagascar, et le cabinet n'ayant eu qu'une majorité insuffisante se retire et est remplacé par le ministère Freycinet (7 janvier 1886), dont fait partie le général Boulanger. Le ministère Freycinet cède bientôt la place au ministère Goblet, qui est lui-même renversé le 18 mai 1887 par une coalition dont Clémenceau fut l'un des chefs.

Il contribua également au renversement de Jules Grévy; au moment de l'élection présidentielle, il combattit vivement Ferry et détermina la gauche avancée à abandonner la candidature de Floquet pour celle de Freycinet, puis à se rallier à celle de Sadi Carnot dont il décida le succès. Il se prononça ensuite contre le général Boulanger dès que celui-ci commença ses menées plébiscitaires, et rallia à ses vues le parti radical; il concerta avec les progressistes et les possibilistes, une action commune qui contribua beaucoup à l'échec des boulangistes. Aux élections législatives de 1889, la loi interdisant les candidatures multiples, Clémenceau n'est candidat que dans le Var; il est élu au deuxième tour de scrutin par 9363 voix contre 4772 obtenues par Balière, candidat désigné par le général Boulanger. 

L'affaire de Panama et l'affaire Dreyfus.
En 1892, Clemenceau est éclaboussé dans l'affaire de Panama. Rien ne tient, mais il perd les élections suivantes et il est contraint de se mettre quelque temps à l'écart de la vie parlementaire, mais non de la vie politique. Il écrit dans la presse, à la fois des textes politiques et des textes culturels. En 1898, il publie même un roman peu convaincant, Les Plus forts. Il fonde aussi un autre journal, Le Bloc, où il dénonce le colonialisme, et est également à l'origine de la création de la Société des droits de l'homme et du citoyen. Mais ce qui marque surtout cette période, c'est son implication dans l'affaire Dreyfus. Antidreyfusard dans un premier temps, il finit pas se convaincre de l'innocende du condamné et devient l'un des acteurs les plus actifs de sa réhabilitation. Editorialiste au journal l'Aurore, c'est même lui, qui sera le promoteur de la publication du célèbre « J'accuse!», par Emile Zola (janvier 1898).
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Clemenceau sur un bateau.
Clémenceau, le voyageur.

Longtemps critique envers le Sénat, en tant qu'institution, il accepte cependant en 1902 de briguer un poste de sénateur dans le Var. Il est élu en avril, avec 344 voix contre 122. Dans les semaines qui suivent, le Bloc des gauches remporte les législatives, ce qui porte à la présidence du Conseil Emile Combes. La séparation de l'Eglise et de l'Etat devient un des grands thèmes du moment. Clemenceau montre alors quelques divergences avec Aristide Briand et Jean Jaurès, mais c'est surtout à propos de la politique coloniale (crise du Maroc) du gouvernement, et notamment du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, qu'il marque sa différence.

Les législatives de mars 1906, donnent la victoire aux radicaux. Ferdinand Sarrien devient président du Conseil et confie le ministère de l'Intérieur à Clémenceau. On allait avoir la surprise de le trouver au pouvoir, très différent de ce qu'il avait été jusque-là. Presque aussitôt se trouve confronté à des grèves, il réaffirme d'abord son attachement au droit de grève, mais se montre ferme ensuite quant au maintien de l'ordre public, et envoie même la troupe contre les grévistes. 

Il était évident que le ministère Sarrien ne répondait pas aux nécessités de la situation et qu'il ne pouvait pas durer. Dans ce ministère, l'homme politique qu'on attendait à l'oeuvre était le ministre de l'Intérieur, Clemenceau. On prévoyait qu'il prendrait la direction du Gouvernement. Cela ne tarda guère. Le 25 octobre 1906, après la démission de Sarrien, il était chargé de former un Cabinet nouveau. 

Clemenceau, président du Conseil. 
Clémenceau eut une lutte violente à soutenir contre le parti clérical, lutte assez extraordinaire. La législation nouvelle ordonnait de faire les inventaires des biens de l'Eglise, notamment des objets de toutes sortes qui se trouvaient dans les édifices consacrés aux cultes. Le clergé et les cléricaux les plus violents s'insurgèrent contre ces formalités.

Il y eut des scènes de désordre et de lutte furieuse, dans un grand nombres d'églises, même à Paris. Les monuments qui semblaient les asiles de la foi devinrent les théâtres tumultueux de combats livrés par les dévots aux représentants de la loi. Il fallut défoncer les portes, prendre de vive force des barricades de chaises. En province, la résistance fut plus acharnée encore dans nombre de villes, et surtout dans les villages cléricaux de l'Ouest. Elle se compliqua de l'insubordination de bon nombre d'officiers, qui, chargés de rétablir l'ordre et d'assurer l'exécution des lois, refusèrent avec éclat, obéissant plutôt à leurs opinions religieuses qu'à l'autorité régulière. De là, une sorte de petite guerre civile qui dura longtemps, et dont on ne vint à bout qu'avec beaucoup de peine.

Deux réformes républicaines furent, l'une accomplie, l'autre commencée sous ce ministère. La France avait repris, contre les grandes compagnies de chemin de fer, la politique traditionnelle de la démocratie, et avait résolu de racheter le réseau de l'Ouest pour l'adjoindre au réseau d'État. Ce ne fut pas sans peine qu'on rallia le Sénat à l'idée du rachat, qui fut, d'ailleurs, par la suite, beaucoup plus coûteux qu'on ne l'avait cru.

Le contrôle de l'État, toujours fort complaisant pour les hautes puissances financières qui détenaient en France les voies ferrées, avait permis à la Compagnie, qui s'attendait à être dépossédée, de ne plus entretenir ses lignes de façon satisfaisante. On livra à l'Etat des voies et un matériel dans une situation si lamentablement déplorable, qu'il fallut les refaire à grands frais pour arriver à une bonne exploitation. On traversa une période de retards et d'accidents continuels, et il fallut dépenser un chiffre considérable de millions. On annonçait, en même temps, une très grande réforme républicaine : celle des vieux impôts directs, si injustes, si inégaux, si surannés, auxquels la démocratie demandait depuis longtemps de substituer l'impôt sur le revenu.

Caillaux, ministre des Finances dans le Cabinet Clemenceau après l'avoir été avec Waldeck-Rousseau proposa le premier impôt sur le revenu, dont les dispositions répondissent à son nom. Il s'attira les colères très âpres de tous les privilégiés de la richesse, qui lui pardonnaient d'autant moins qu'il était un des leurs, par sa situation, par ses origines et par son passé. La Commission de la Chambre, saisie de son projet, le modifia considérablement et le compléta d'accord avec lui. La discussion au Palais-Bourbon fut longue et passionnée. La réforme fut combattue avec acharnement. Presque toute la presse l'attaqua violemment comme cela arrive souvent aux réformes qui exaspèrent le monde de la richesse. Des caisses, dotées de gros capitaux, furent créées pour payer la campagne furieuse organisée contre la réforme. Le projet présenté à la Chambre n'en fut pas moins voté le 9 mars 1909. Il passa du Palais-Bourbon au Luxembourg, où il allait dormir pendant de longues années, accident auquel sont exposés les projets que le Sénat n'aime pas.

Clemenceau, partisan de l'abolition de la peine de mort, trouva des soutiens dans le parti de gauche, où la même revendication étaiet défendue nortamment par Jaurès et Briand. Mais il ne parvint pas à obtenir la majorité nécessaire pour faire passer cette réforme. Deux autres mesures avaient abouti dans des conditions que les partis de gauche trouvaient encore fort incomplètes. Après l'affaire Dreyfus, il semblait impossible de défendre la sorte de justice rendue par les conseils de guerre. On avait proposé ou de les supprimer ou tout au moins d'y introduire de profondes réformes. Le projet déposé à cet effet fut voté le 11 juin 1909. On ne tarda pas à voir qu'il était loin de rendre impossibles les abus qu'on avait voulu supprimer.

Une des principales revendications de la démocratie était la création des retraites ouvrières et paysannes qui devait compléter les dispositions votées en 1898 au sujet des accidents du travail. Nulle loi sociale, bien faite, ne pouvait avoir plus d'efficacité contre les iniques fatalités de la misère. La France, ici encore, se laissa devancer par l'Angleterre. Le projet voté par la Chambre dès le 2 février 1906 était déjà imparfait. Il revint du Sénat en 1910, déplorablement mutilé. Les élus du suffrage universel, pour ne point revenir les mains vides devant leurs électeurs, l'acceptèrent tel que le Sénat l'avait fait ou plutôt défait. Ils n'allaient pas tarder à s'en repentir.

Il se déroulaient alors en France les incidents qui allaient rendre le ministère tout à fait antipathique aux masses populaires. Des grèves, des troubles se succédaient; et autant Clemenceau avait autrefois soutenu les mouvements populaires, autant il semblait mettre d'amour-propre à les réprimer avec une ostentation de rigueur.

Ce fut d'abord la grève de Draveil, dans Seine-et-Oise (auj. dans l'Essonne), près de Corbeil (juin 1907). Dès le début, la gendarmerie avait envahi une salle de réunion avec une brutalité difficile à justifier dix ouvriers avaient été blessés avec quatre gendarmes. La grève avait été plus tard l'occasion d'une grande et violente manifestation, où il y eut trois morts et quatre blessés.

Aussitôt après éclatait dans quatre départements du Midi (Aude, Hérault, Gard, Pyrénées-Orientales) une révolte d'un genre nouveau, exclusivement viticole. C'était dans la région où la culture intensive de la vigne était la vie de tous. Les Chambres avaient tardé à voter les lois qui devaient préserver les vignerons de fraudes ruineuses pour eux (contre le mouillage et le sucrage des vins). La détresse les jeta dans un mouvement de protestation à peu près unanime. On résolut de briser toute relation avec le Gouvernement. Toutes les municipalités donnèrent leur démission. Les partis ennemis de la République poussaient naturellement au soulèvement; mais il avait tout le monde pour lui : un de ses chefs était le socialiste Ferroul, maire et longtemps député de Narbonne. Le plus influent peut-être était un inconnu, Marcelin Albert, qui avait pris, sur les foules exaspérées, une autorité inexplicable, poussée en un jour, oubliée le lendemain.

La Chambre votait à la hâte les lois réclamées, et les élus des quatre départements se préparaient à partir pour apaiser les choses, quand le gouvernement de Clémenceau mit le feu aux poudres en faisant arrêter Ferroul et trois autres meneurs : Albert avait échappé. Ce fut l'explosion : elle fut déplorablement meurtrière. A Narbonne, la troupe fut sans pitié et le sang coula abondamment.

Puis survenait la grève des Postes. Les agents de l'État avaient-ils le droit de se mettre en grève? En théorie, on a plaidé le pour et le contre. On finit par décider qu'il y a dans une nation un certain nombre de services nécessaires à sa vie quotidienne, dont l'interruption est désastreuse et inacceptable pour elle. Le service des Postes était de ce nombre. Le Gouvernement fut d'abord très conciliant, et obtint assez rapidement une reprise du service. On lui reprocha de n'avoir pas été assez sévère. Est-ce ce qui le poussa à des actes de représailles? Toujours est-il que la grève une fois apaisée, il prit des mesures de rigueur qui la firent recommencer. Cette fois, la répression fut très dure; des centaines de postiers furent chassés et condamnés à la misère. Le Gouvernement refusa de les faire bénéficier d'une amnistie qui fut votée.

Les répressions sanglantes de Draveil et du Midi, la répression très dure de la grève des Postes, avaient fait détester Clemenceau par les partis avancés qui avaient si longtemps eu pour lui les plus ardentes sympathies. Les socialistes étaient devenus ses ennemis passionnés. Presque tous les radicaux de la Chambre avaient continué à lui obéir, bien qu'il les menât fort rudement, et ne ménageât guère leurs doctrines. Mais tels n'étaient pas, dans le pays, les sentiments des masses radicales, dont il blessait les idées et les sympathies. L'armée radicale se désaffectionnait de ses élus et se dispersait. Un bon nombre passait aux candidats socialistes. Les quelques élections partielles qui se firent à la fin du ministère Clemenceau révélèrent une effrayante débandade des forces radicales et firent entrer au Palais-Bourbon huit socialistes de plus.

Clemenceau fut renversé le 20 juillet 1909. On peut dire qu'il se renversa lui-même par une violence de langage inacceptable chez un président du Conseil. Prenant à partie Delcassé, il lui reprocha d'avoir jeté la France dans l'aventure marocaine, au moment où n'ayant pas de forces de défense suffisantes, elle avait dû subir une humiliation. La Chambre fut exaspérée, et de la brutalité de cette attaque personnelle, et du spectacle d'un chef de pouvoir proclamant et dénonçant l'humiliation de son pays. Clemenceau fut immédiatement mis en minorité, ce fut Briand qui le remplaça.

En 1910, Clémenceau part visiter l'Amérique du Sud, au Brésil, en Uruguay, en Argentine. De retour en France, il fonde encore un journal, L'Homme Libre, dont le titre devient L'Homme enchaîné, après le déclenchement de la Grande Guerre. Dès 1915, il est nommé président de la Commission sénatoriale de l'Armée. Un poste qui l'ui donne l'occasion de se rendre régulièrement au contact des troupes, y compris en première ligne. 

Clemenceau chef de guerre.
Lorsque, pour la première fois depuis la guerre, le Parlement français refuse sa confiance à un ministère, celui de Painlevé, le 14 novembre 1917, c'est vers Clemenceau que se tourne l'opinion publique. Et ce mouvement spontané est déjà un symp tôme : Clemenceau, dans ses âpres critiques, n'a guère ménagé les gouvernements successifs mais ce qu'il leur a reproché, c'est leur faiblesse, leur timidité, alors que la situation exige des résolutions énergiques.

Le ministère que forme Clemenceau est donc porté par l'opinion publique. Il a pour programme la concentration des forces du pays en vue de la victoire : mais cette concentration n'a plus les caractères que présentait l'« union nationale» de 1915 et 1916. Les socialistes, bien que certains d'entre eux accordent leur concours au ministère à titre de Hauts-Commissaires, ne lui sont pas favorables. Le gouvernement n'est plus obligé de garder tous les ménagements que suppose l'existence d'une coalition étendue. D'autre part, le temps est passé, où pour ne pas ébranler l'unité morale du pays, le silence paraissait être la meilleure tactique, en face des tendances de certains milieux pacifistes : le gouvernement veut agir avec fermeté contre ces tendances. La composition même du Cabinet, où le président du Conseil appelle des amis ou des hommes de second plan, indique la volonté de Clemenceau d'exercer un pouvoir personnel.
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Affiche publicitaire : Clemenceau.
Clemenceau, réquisitionné involontaire
pour un publicité au goût détestable (ca. 1917).

Pour soutenir son action, le chef du gouvernement ne prétend pas modifier le moins du monde l'organisation constitutionnelle; il ne cherche pas à restreindre les droits du Parlement pour s'assurer une liberté de mouvements plus grandes; il accepte même les formes nouvelles du contrôle parlementaire qui ont été instituées pendant l'été de 1916. Le seul pouvoir exceptionnel qu'il demande, c'est la faculté de légiférer par décrets dans tout le domaine de la vie économique la loi du 10 février 1918 le lui accorde. Il y a bien longtemps que les autres États belligérants ont pris à cet égard des mesures plus larges. Mais, si les formes du régime politique ne sont pas modifiées, c'est l'esprit qui en est transformé. Le gouvernement réussit à tenir à distance les critiques du Parlement. Le mouvement de confiance qui a sa source dans l'âme même du pays, ouvre la voie au gouvernement et balaie les velléités de l'opposition parlementaire ou les hésitations de l'esprit critique.

Les premiers actes du Cabinet se rattachent à son programme de politique intérieure. II s'agit, après la crise morale que le pays a traversée, d'éliminer les forces dissolvantes, qui peuvent entretenir dans l'esprit public des doutes sur l'utilité d'une guerre « totale ». L'instruction des affaires de trahison est poussée avec rapidité. Le 22 novembre, Malvy demande lui-même à être traduit en Haute-Cour, pour pouvoir se disculper des accusations portées contre lui. Mais surtout, le 11 décembre, le gouvernement dépose une demande en autorisation de poursuites contre Joseph Caillaux, en se fondant sur les rapports qu'il a entretenus avec le traître Bolo et l'anarchiste Almereyyda, sur les propos qu'il a tenus au cours d'un voyage en Italie, pendant l'hiver 1916-1917, enfin sur les indications contenues dans certains télégrammes d'un agent allemand en Amérique du Sud. Caillaux est l'homme qui incarne la politique de la paix de compromis. L'arrestation de l'ancien président du Conseil provoque la formation, à la Chambre, d'une opposition sociale et radicale-socialiste, qui ne groupe guère que 120 voix.

Les événements militaires du printemps 1918, - les premiers succès de l'offensive allemande et la menace qui pèse sur Paris, - suspendent les polémiques. Les Chambres espacent leurs séances; la Confédération Générale du Travail s'emploie à apaiser le grand mouvement gréviste, de caractère nettement politique, qui s'était produit à Saint-Étienne au mois de janvier. Le 4 juin, pourtant, la défaite du Chemin des Dames, provoque une interpellation sur la conduite des opérations militaires; la Chambre s'énerve demande des « sanctions » contre le haut commandement. Mais le président du Conseil fait décider l'ajournement du débat. Le renversement de la situation militaire, à partir du 15 juillet, écarte définitivement les velléités d'opposition. Pendant les semaines qui mènent à la victoire l'opinion publique ne se soucie plus des querelles de politique intérieure. L'unité morale du pays est restaurée. 

Après la guerre.
Une fois le conflit terminé, celui qu'on avait surnommé le Tigre pendant la guerre devient le Père la Victoire. Et c'est lui tout naturellement qui se trouve désigné pour présider la Conférence de la Paix. Clemenceau conduisit ainsi, d'une main de fer, les négociations qui menèrent à l'élaboration des traités de paix - ceux-ci, marqués par son intransigeance revancharde, qui même modérée par les Américains et les Britanniques, imposent des conditions humilantes aux vaincus. 

En janvier 1920, il brigue sans succès la présidence de la République. Il a contre lui aussi bien la droite catholique, qui ne voit en lui qu'un « Bouffeur de curés», que la gauche : pour les socialistes de la SFIO, il reste la « Bête rouge », le briseur des grèves de 1908. C'est son vieil ennemi personnel Deschanel qui est élu. Blessé dans son amour-propre, Clémenceau abandonne ses fonctions de président du Conseil le jour même. Il voyage un peu : en Egypte, en Inde et en Asie du Sud-Est (1920),  en Angleterre (1921), aux Etats-Unis (1922), où il donne quelques conférences; puis se retire en Vendée, où il continue d'écrire, et ne revient à Paris que pour y mourir à l'âge de 88 ans. (Louis Lucipia).

Camille Pelletan avait dit en parlant de Clémenceau :

« Si vous voulez connaître l'homme, entendez-le à la tribune. Aucune parole ne ressemble à celle-là. Nul ornement sinon, de temps à autre, un trait mordant, un mot frappé à l'emporte-pièce. Nul souci d'arrondir la parole ni de faire chanter la phrase. C'est de la dialectique toute crue. [...] On connaît cette figure énergique, à grosses moustaches, aux cheveux ras, le front bombé, les yeux noirs. Les mouvements trahissent une brusquerie nerveuse, mais maîtrisée par une volonté de fer, par un sang-froid toujours en éveil. La voix claire, vive, décidée, impose la parole. » 
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Dictionnaire biographique
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