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Histoire de la France
La Seconde République
24 février 1848- 2 décembre 1852
La révolution de Février 1848, semblable à celle qui avait élevé au trône la branche cadette de la maison de Bourbon-Orléans (Révolution de Juillet), l'en avait précipité en février 1848, et la bourgeoisie fut dépossédée du pouvoir par la démocratie. La Seconde république (ou Deuxième République), proclamée le 24 février 1848. Pour son malheur, sa présidence en fut confiée à Louis-Napoléon Bonaparte, qui en sera le fossoyeur en 1852.

Les contre-coups de la révolution de Février

La chute de Louis-Philippe surprit la France sans l'affliger; la République étonna, mais sans effrayer. La province prenait l'habitude de recevoir de Paris les gouvernements.

Au dehors, la Révolution de février fut accueillie comme un signal par les peuples qui aspiraient à la liberté et, ce qui était nouveau, par les nations en mal d'unité. Elle ne les arracha pas, comme on a dit, à la léthargie. Elle accéléra les révoltes et les guerres qui fermentaient.

Metternich tomba le premier à Vienne, le 13 mars, après un règne de quarante ans. Avant la fin du mois, la Hongrie, la Bohème, la Posnanie, presque toute l'Italie, une partie de l'Allemagne étaient en feu; le prince héritier de Prusse fut chassé de Berlin, la république proclamée à Venise; le Piémont partit en guerre contre l'Autriche.

Politique extérieure.
Toutes ces mines qui sautaient l'une après l'autre, dont la mèche n'avait pas été posée, mais, certainement, avait été allumée par la Révolution de février, serait-ce le prélude d'une guerre générale?

Nombre de républicains, et, parmi eux, plusieurs membres du gouvernement provisoire, allaient être mis en demeure par les événements d'appliquer leurs théories sur les traités de 1815 et sur l'obligation pour la démocratie de s'armer pour la défense des révolutions. Leur politique extérieure avait été surtout dictée par la politique intérieure, faute qui se renouvellera avec de graves conséquences.

Comme le peuple n'avait pas encore appris à lire sous les phrases, ces idées, développées à satiété contre le gouvernement de juillet, avaient pénétré avant dans la jeunesse des écoles et dans les masses ouvrières. On s'émut surtout pour l'Italie et pour la Pologne.

Le manifeste de Lamartine.
Le gouvernement provisoire avait, par bonheur, nommé au ministère des Affaires étrangères celui de ses membres qui, par son passé politique où il avait toujours combattu l'esprit napoléonien, était le plus propre à rassurer l'Europe et, par son génie harmonieux, à donner un caractère nouveau, démocratique et idéaliste, à la politique de la paix.

Le « manifeste » de Lamartine, comme on a appelé sa circulaire aux agents diplomatiques, déclara que la République, « volonté d'un grand peuple qui ne demande son titre qu'à lui-même », entrait dans la famille des gouvernements institués, « comme une puissance régulière et non comme un phénomène perturbateur de l'ordre européen-».

Si les traités de 1815 n'existent plus en droit, en fait la République admet « leurs circonscriptions territoriales comme base et comme point de départ dans les rapports avec les autres nations ». Son principe, c'est la paix et la fraternité des peuples. Enfin elle fait sienne la doctrine de non-intervention, également décidée à ne pas provoquer des soulèvements et à protéger, contre toutes les agressions, « les mouvements légitimes de croissance et de nationalité ».

C'était, dans un langage moins précis et plus sonore, la politique de Casimir Périer.
Le gouvernement, ayant eu la clairvoyance de l'intérêt français, eut le courage de n'en pas démordre. A s'engager dans une guerre où les grands mots de liberté et d'indépendance couvraient le plus souvent des ambitions ethniques, la République aurait coalisé l'Europe contre elle sans trouver un seul allié. Elle n'intervint, d'accord avec l'Angleterre, en Italie que pour arrêter les armées autrichiennes partout victorieuses. Aussi bien l'Italie, en avril, avait-elle décidé de « faire par elle-même », fara da se. Le roi de Sardaigne alla jusqu'à s'inquiéter d'un corps d'observation qui avait été envoyé aux Alpes.

Le suffrage universel.
Cette prudente politique s'imposait d'autant plus que, passé les premières heures de la Révolution qui furent vraiment illuminées d'un rêve éblouissant de fraternité, les difficultés intérieures étaient devenues redoutables.

Déjà, les esprits réfléchis prévoyaient que « les arbres de la liberté qu'on plantait avec une joie naïve ne verdiraient jamais » (Renan).

La Révolution s'était faite à l'occasion de la réforme électorale. Le gouvernement la réalisa par le décret qui convoquait une Assemblée nationale constituante de 900 membres, élue, au scrutin de liste départemental, par tous les Français âgés de vingt et un ans et domiciliés depuis six mois. Tout Français âgé de vingt-cinq ans était éligible. Les représentants recevraient une indemnité de 25 francs par jour.

Le pays n'avait pas demandé le suffrage universel, c'était seulement le parti républicain. Il n'échappa pas à Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur, qu'il appelait brusquement à la vie publique 5 millions de paysans, de beaucoup plus conservateurs que libéraux. Les socialistes, Blanqui, Raspail, Proudhon, hésitaient à embarquer la République sur cette mer sans rivages, sur cet océan inconnu.

Mais comment, ici encore, se désavouer? Aussi bien le gouvernement de Février avait-il foi dans la démocratie et, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, foi au nombre et aux assemblées. Le nombre ne possède pas une vertu mystique; une assemblée nombreuse et sans contrepoids, avec une formation exécutive réduite à un pouvoir de décor et de signature, n'a d'un gouvernement que l'apparence. La Convention, modèle mal compris par les républicains de 48, n'eût été qu'une cohue impuissante sans la dictature du Comité de salut public.

Les décrets de réforme.
Les membres du gouvernement étaient. pour la plupart, des hommes de beaucoup de talent et d'une grande élévation morale; ils n'avaient qu'une notion obscure de l'Etat.

Après avoir fondé le principe de l'égalité politique, ils opérèrent, toujours par décret, quelques très belles et quelques téméraires réformes : l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies, celles du serment politique, de la peine de mort en matière politique, de la peine du pilori, l'entière liberté de la presse, le droit complet de réunion qui fit surgir aussitôt des clubs en grand nombre.

Les ateliers nationaux.
Le saut dans l'inconnu qu'était le suffrage universel n'était pas le seul danger qui menaçât la République. Il y en avait un autre, plus pressant : la question sociale posée tout à coup.

Dès le lendemain de son installation, le gouvernement provisoire fut assailli par une foule qui réclama la substitution symbolique du drapeau rouge au drapeau tricolore. Lamartine put encore calmer l'émeute par la musique de son éloquence, qui le fit comparer à Orphée

« Le drapeau rouge n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, le drapeau tricolore a fait le tour du monde. »
Les jours suivants, il fallut céder sur des réalités : la proclamation du droit au travail, qui parut une nouveauté, bien que renouvelée des constituants; l'ouverture d'ateliers nationaux de terrassiers, très vieux moyen de lutte contre la misère, qui avait été employé par la Ligue, par Louis XIV, par la Commune de Paris; un ministère du Travail, avec Louis Blanc, sous le nom de Commission pour les travailleurs; la réduction à dix des heures de travail; la création de la garde nationale mobile pour les faubouriens sans ouvrage, avec une solde de 1 franc et demi par jour. Tout de suite, un mortel malentendu surgit.

La crise du travail. 
Les ouvriers qui avaient d'abord « fait crédit de trois mois de leur misère à la République », prirent les ateliers nationaux pour une institution définitive, alors que ce n'était qu'un expédient, d'un caractère essentiellement transitoire. Le nombre des « sans travail » s'accrut de mois en mois, à cause du chômage des industries, de 8000 en mars à 50 000 en avril et à plus de 100 000 en juin, « mourant de faim, mais l'esprit repu de théories vaines et d'espérances chimériques ».

Comme le gouvernement n'avait aucun ouvrage sérieux à leur donner, il leur fit remuer de la terre au Champ de Mars. Loin de se calmer, l'agitation des faubourgs devint plus intense et la propagande des chefs révolutionnaires plus violente.

La bourgeoisie était déjà mécontente des 45 centimes par franc que le ministre des Finances, Garnier Pagès, avait, ajoutés aux contributions directes, pour alimenter le trésor à sec. Elle s'effraya de la rhétorique démagogique qui sévissait dans les clubs, dans les journaux « rouges ».

Cependant les anciens royalistes et les bonapartistes, très actifs, continuèrent à se dire républicains. Le gouvernement républicain était devenu tout à coup le seul qu'on pût imaginer pour la France.

L'Assemblée constituante

L'expérience du suffrage universel et direct se fit sans difficulté. Toutes les illustrations du pays, sauf Guizot en fuite, firent partie de l'Assemblée; le gros des députés était très ignorant de la politique.

A cause des périls de la propriété, la province avait nommé beaucoup plus de grands propriétaires que dans les assemblées de la monarchie. Le parti religieux y était plus nombreux et plus puissant qu'il ne l'avait été même sous la Restauration. «  L'utilité sociale des croyances » était apparue à la bourgeoisie après février, comme après 1789 à la noblesse. Le clergé s'était détaché des partis de monarchie pour n'appartenir qu'à l'Eglise. « L'assemblée avait été élue pour affronter la guerre civile » (Tocqueville).

Les débuts del'Assemblée. 
A pleine fut-elle réunie (7 mai) et eut-elle nommé, en guise de gouvernement , un directoire de cinq membres (Arago, Dupont (de l'Eure), Lamartine, Ledru-Rollin et Marie), que la catastrophe sociale éclata, comme à la rencontre de deux électricités contraires.

L'acclamation unanime de la République, sur les marches du Palais législatif, par une belle après-midi de printemps, devant une foule immense, ne donna qu'une heure d'illusion et de joie. Louis Blanc, quand il proposa, dès la première séance, la création d'un ministère du Progrès, dit un mot terrible : 

« C'est à nous de rendre impossible la révolution de la faim. »
Fermeture des ateliers nationaux.
L'Assemblée, déjà inquiète, le fut bien davantage après la journée du 15 mai, où elle fut envahie pendant quelques heures par des bandes armées qui réclamèrent la guerre pour la Pologne et, n'ayant rien obtenu, tentèrent de faire un nouveau gouvernement avec Blanqui et Barbès. Elle invita le Comité du travail à lui proposer des résolutions sur la question des ateliers nationaux, foyer actif de fermentation politique où
les deniers publics étaient dilapidés au profit d'une grève permanente.

Après de longs débats, où ne manquèrent ni les avertissements ni les propos provocateurs, il fut décidé sur le rapport de Falloux, gentilhomme angevin, catholique et royaliste, orateur impérieux, qui avait des parties d'homme d'Etat, de fermer les ateliers, les jeunes ouvriers devant s'enrôler dans l'armée et les plus anciens se tenir prêts pour aller faire en province des terrassements.

Le général Cavaignac. 
Ce fut la guerre sociale. De longues processions d'hommes sans armes et de femmes parcoururent les rues de Paris en criant :

« Du pain ou du plomb, du plomb ou du travail! » 
Puis tout l'Est de la ville se hérissa de barricades.

L'Assemblée se déclara en permanence, décréta l'état de siège et, devant le désarroi du Directoire, mit tous les pouvoirs aux mains du général Cavaignac, ministre de la Guerre.

Il était le frère de Godefroy Cavaignac, lui-même profondément dévoué à
l'idée républicaine, soldat dans l'âme, l'un des chefs de l'armée d'Afrique et qui, en juin, de son propre témoignage, « pensa à sauvegarder avant tout l'honneur du drapeau », d'une probité impeccable, de moeurs simples, mais esprit faible et indécis autant qu'ambitieux. C'est une calomnie qu'il aurait laissé grandir l'insurrection afin de la mieux écraser.

Journées de Juin. 
L'affreuse bataille dura quatre jours (22-26 juin) entre 40 000 soldats de ligne, gardes nationaux et gardes mobiles, et 50 000 ouvriers qui occupaient les faubourgs Saint-Antoine et du Temple.

La révolte fut anonyme et improvisée, sans chefs ni programme.

Arago, voulant se faire médiateur, reçut d'un ouvrier cette réponse :

« Ah! vous n'avez jamais eu faim ! » 
Les témoignages de Tocqueville, de Lamartine, de Victor Hugo concordent : avant tout, une insurrection de la misère et du désespoir. Le dernier mot du général Duvivier, tué dans le combat, fut qu' « il fallait faire quelque chose pour ces pauvres ouvriers ».

Il y eut des épisodes héroïques et d'atroces. Le général Bréa, s'étant aventuré parmi les insurgés pour parlementer, fut assassiné. L'archevêque de Paris, Affre, essayant de s'interposer, le crucifix à la main, fut tué par une balle venant (selon un certificat porté à l'Assemblée par l'évêque Parisis) du côté de la troupe. La Moricière, Bedeau, Négrier, les commissaires de l'Assemblée, se prodiguèrent sous les balles.

L'âpreté de la lutte fut extrême. Lorsque Cavaignac annonça, le 26, que «l'ordre avait triomphé de l'anarchie », plusieurs milliers de cadavres jonchaient les rues.

Près de 5000 prisonniers furent ensuite condamnés à la transportation. Louis Blanc et l'ancien préfet de police Caussidière, inculpés, fort injustement, de complicité dans l'affaire de mai, se réfugièrent en Angleterre.

Gouvernement de Cavaignac. 
« La République est morte », dit Lamennais au lendemain des journées de juin.
En effet, les ouvriers se désintéressèrent du régime, les paysans lui devinrent hostiles, crainte des « partageux » et des « rouges », les bourgeois réclamèrent un gouvernement fort, et Cavaignac, à qui l'Assemblée avait confié le pouvoir exécutif après avoir décrété qu'il avait bien mérité de la patrie, gouverna avec l'état de siège et des lois, renouvelées de la Restauration, sur la presse et les réunions publiques.

Constitution de 1848. 
Le projet de constitution avait été préparé, avant les journées de juin, par une Commission que présidait Cormenin, pamphlétaire alors fameux, sous le nom de Timon, et qui fut, par la suite, du Conseil d'Etat de l'Empire.

Le système des deux Chambres fut proposé par Tocqueville, qui invoqua l'exemple des Etats-Unis et dit prophétiquement :

« La République se perdra, ou arrivera au système des deux Chambres. »
Combattu par « les républicains de la veille » et par d'anciens ministres de juillet (Dufaure, Dupin), il fut écarté, et l'élection du président de la République par le peuple adoptée pour faire contrepoids à l'Assemblée unique. On décida que le président ne serait pas rééligible.

L'élection du président par l'Assemblée, conseillée par un brillant écrivain du parti radical, Armand Marrast, fut à peine soutenue.

Le prince Louis-Napoléon, connu pour ses aventures de Strasbourg et de Boulogne, venait d'être élu à l'Assemblée pour Paris et trois départements, bien qu'inéligible de par les lois d'exil. On commença à redouter sa candidature à la présidence.

L'Assemblée ratifia le projet de sa Commission après de longs débats.

L'amendement Grévy. 
Un représentant du Jura, Grévy, avait proposé que le pouvoir exécutif fût délégué par l'Assemblée à un président du conseil des ministres, toujours révocable : 

« Etes-vous très sûrs, demanda-t-il, qu'un ambitieux élevé au trône de la présidence ne soit pas tenté de s'y perpétuer? Si cet ambitieux est le rejeton d'une de ces familles qui ont régné sur la France, répondrez-vous qu'il ne parviendra pas à renverser la République?-»
Lamartine avait, en quelques jours, perdu la popularité qui lui était venue si vite; peut-être pensa-t-il la regagner : 
« Quand même le peuple choisirait celui que ma pensée redouterait de lui voir choisir, n'importe : alea jacta est! Que Dieu et le peuple prononcent! Il faut laisser quelque chose à la Providence. »
Cavaignac et Thiers votèrent pour l'élection par le peuple. Le prince Louis combattit la proposition de déclarer inéligibles les membres des anciennes familles régnantes. Il protesta de sa loyauté républicaine. L'amendement fut retiré par son auteur : 
« J'avais cru cet homme dangereux, je reviens de mon erreur après l'avoir entendu. »
Lamartine fit encore écarter le système des deux Chambres proposé par Thiers. Montalembert fit inscrire, dans le préambule de la Constitution, le principe de la liberté d'enseignement; Thiers en fit exclure le droit au travail. Cavaignac et La Moricière ne réussirent pas à faire admettre le principe du service militaire universel et obligatoire pour une durée de deux ans.

La Constitution fut promulguée le 12 novembre.

Election de Louis-Napoléon Bonaparte. 
L'élection du président de la République fut fixée à la date la plus rapprochée 10 décembre.

Célébrée par les poètes et par les artistes, vulgarisée par l'imagerie populaire, la gloire de l'empereur avait effacé ses désastres; l'Empire avait été un régime d'autorité et d'ordre; la médiocrité présumée de Louis-Napoléon, n'ayant pour lui, semblait-il, que son nom, ferait de lui un instrument aux mains des anciens chef, parlementaires; pendant sa captivité de Ham, il avait écrit quelques ouvrages socialistes; enfin, il était l'inconnu, alors qu'aux yeux des partis avancés, la répression de Juin pesait sur Cavaignac et, aux yeux des conservateurs, les fautes du gouvernement de février sur Lamartine et sur Ledru-Rollin.

Les campagnes votèrent en masse pour Louis-Napoléon, ainsi que la majorité des ouvriers, du clergé, de l'armée, le « parti de l'ordre », grands et petits bourgeois, Thiers et Victor Hugo.

Cette coalition spontanée des contradictoires, servie par une active propagande, lui donna plus de 5 millions de suffrages contre moins de 2 à Cavaignac
(1 400 000), à Ledru-Rollin (370 000), à Raspail (36 000) et à Lamartine (20 000).

Prestation de serment. 
Il fut installé, le 20 décembre, dans une séance de l'Assemblée. Le président Marrast lut la formule du serment : 

« En présence de Dieu et devant les hommes, je jure de rester fidèle à la République démocratique et de défendre la Constitution. » 
Louis-Napoléon, à la tribune, dit d'une voix forte : 
« Je le jure. »
Son ancien précepteur, Vieillard, s'écria : 
« je le connais, c'est un honnête homme; il tiendra son serment. »
Louis-Napoléon ajouta : 
« Je regarderai comme ennemis de la patrie tous ceux qui tenteraient par des voies illégales de changer la forme du gouvernement. »
En descendant de la tribune, il se dirigea vers Cavaignac et lui serra la main.

Présidence de Louis-Napoléon Bonaparte

La reine Hortense avait dit de son fils qu'il était un « doux obstiné», ce qui fut, en effet, sa plus grande force et explique presque tout de son aventure. Il n'avait rien de l'Empereur, ni au moral, ni au physique, mais il n'eut pas d'autre modèle et, si changés que fussent les temps, il s'appliqua constamment à le recommencer.

Dès qu'il eut l'âge d'homme, il se proposa deux objets principaux : le rétablissement des institutions impériales, dictature à base de démocratie, et l'abrogation des traités de 1815 en même temps que la constitution des grandes nationalités annoncées à Sainte-Hélène.

Une volonté, d'un acier très fin et qu'il dissimulait sous de la bonne grâce et un air de rêve, lui tint lieu de génie tant qu'il ne l'eut pas usée par l'abus de la vie.

Il avait de la bonté et de la chevalerie charmeur et, surtout, impulsif. Sûr de son étoile, ce qui ne l'empêchait pas de vaciller devant l'action, il ne vit dans la présidence de la République qu'un autre Consulat en attendant l'Empire. Il s'y achemina d'abord en souterrain, n'ayant jamais admis qu'il ne fût au pouvoir que pour la durée légale de son mandat et qu'il pût, après quatre années, rentrer dans la vie privée.

Les républicains de principe eurent de bonne heure le soupçon que son ambition était d'hériter, dès que l'occasion serait favorable, de la République, et lui furent aussitôt hostiles : les monarchistes, qui se croyaient assurés de se servir de lui, ne lurent dans son jeu que beaucoup plus tard, et trop tard.

Il passa en Europe pour un grand homme tant que la fortune lui fut favorable; dès qu'elle tourna contre lui, il ne fut plus, selon le mot de Bismarck, qu' « une incapacité méconnue ». L'observateur de beaucoup le plus sûr qui l'ait approché, Tocqueville, lui reconnaît du jugement et de la finesse d'esprit. Mais il faussait tout par cette obsédante réminiscence de Napoléon, jusqu'à se croire un grand général, et, s'il fut hanté de grandes pensées, ce fut comme un cimetière l'est de revenants.

Assemblée législative.
L'Assemblée constituante se sépara au printemps de 1849. Aux élections pour la Législative, les conservateurs revinrent 500 contre environ 200 radicaux et socialistes. Entre les deux, les républicains modérés furent écrasés.

Les beaux talents oratoires ne furent pas moins abondants à la Législative qu'à la Constituante : avec les anciens de la monarchie de juillet, Falloux, Billault. Montalembert (à droite), Hugo, Michel (de Bourges), Jules Favre (à gauche); mais l'esprit politique lui fit le plus souvent, et cruellement, défaut.

L'histoire de l'Assemblée législative se divise en deux parties :

• Dans la première, elle engage, sans que le prince-président y fasse obstacle, quand il n'y pousse pas, la lutte contre les idées qui font de la République autre chose qu'une étiquette.

• Dans la seconde, Louis-Napoléon, qui s'est fortifié pendant que l'Assemblée s'est affaiblie, s'arme contre elle des mécontentements qu'elle a soulevés et tranche par le coup d'Etat de décembre le conflit qui les divise.

Expédition de Rome. 
La première de ces deux périodes s'ouvrit par une entreprise dont les dernières conséquences ne furent pas étrangères, vingt ans plus tard, à la chute du second Empire.

Le gouvernement de Cavaignac, continuant la politique du manifeste de Lamartine, était resté en dehors de la mêlée des princes et des peuples qui finit en 1849 par la défaite générale des révolutions. L'effort de la France et de l'Angle terre contribua surtout à protéger l'Italie contre l'établissement de l'hégémonie autrichienne dans la péninsule.

Il parut nécessaire à Cavaignac d'envoyer une brigade à Civita-Vecchia pour protéger le pape Pie IX qu'une insurrection avait chassé de Rome et pour empêcher l'Autriche de l'y rétablir sous sa seule garde.

Engagée contre la main mise de l'Autriche sur l'Italie, la démonstration fut transformée par le nouveau gouvernement en une expédition contre la République romaine et pour le rétablissement du pouvoir temporel.

Ledru-Rollin invoqua le texte de la Constitution : 

« La République française n'entreprend aucune guerre dans une vue de conquête et n'emploie jamais ses forces contre les libertés d'un peuple. » 
En conséquence, il demanda la mise en accusation de Louis-Napoléon, puis appela le peuple à descendre dans la rue. Quelques gardes nationaux seulement lui répondirent. Changarnier, qui commandait l'armée de Paris, n'eut aucune peine à disperser la manifestation; Ledru se réfugia en Angleterre (juin 1849).

Rome fut occupée après une courte résistance, la République renversée et le pape restauré. L'armée française fut maintenue à Rome pour la protection du Saint-Siège.

Expédition de Rome à l'intérieur.
Ce ne furent pas les républicains, ce fut le plus illustre des orateurs catholiques, Montalembert, qui donna le nom « d'expédition de Rome à l'intérieur » à l'ensemble des mesures dont il définit ainsi l'objet « Ne pas souffrir que les lois servent d'arsenal et de repaire au monstre du socialisme. »

L'insurrection de juin avait laissé un sentiment de terreur. Il n'y a point de pire conseillère que la peur. Elle réunit des hommes qu'on avait connus, en d'autres temps, épris de liberté, Berryer, Victor de Broglie, Thiers lui-même qui avait dit qu'il serait toujours « du parti de la Révolution ».

L'Eglise avait béni, après Février, beaucoup d'arbres de la liberté; elle prit la tête du mouvement; il fallait choisir entre le catholicisme et le socialisme. Les ministères successifs de Louis-Napoléon, composés tantôt d'anciens serviteurs de Louis-Philippe, tantôt d'hommes nouveaux, mais tous du « parti de l'ordre », prirent l'initiative des mesures que réclamait l'Assemblée.

Lois de réaction. 
Falloux faisait partie du premier ministère de Louis-Napoléon quand il présenta la loi qui ne se bornait pas à autoriser l' « ouverture d'écoles libres et à rouvrir les écoles secondaires aux jésuites », mais qui plaçait tout l'enseignement sous le contrôle de conseils où dominaient « toutes les grandes influences sociales », et, d'abord, les évêques.

La loi sur la presse qui rétablit le cautionnement et justifia le cri fameux de Lamennais : « Silence aux pauvres! », fut proposée par les ministres Baroche et Rouher.

Enfin Baroche encore revendiqua à la tribune « la responsabilité » de la loi électorale du 31 mai 1850 qui, sur 9 millions d'électeurs, en supprima 3, « la vile multitude » selon un mot déplorable de Thiers. Le cens fut hypocritement rétabli : nul ne peut être électeur s'il n'est domicilié depuis trois ans dans la commune et ne le prouve par l'inscription sur le registre de l'impôt.

Impopularité de l'Assemblée.
Ces lois furent votées malgré l'opposition acharnée des républicains. Le régime même des assemblées fut atteint aux yeux de la classe ouvrière par la loi qui mutila le suffrage universel.

Quand les élus du peuple apparaissent comme incapables de satisfaire aux espérances qu'ils ont suscitées, alors les peuples se lassent d'eux-mêmes, et la porte s'ouvre, comme sous un violent coup de vent, aux aventures.

Le conflit. 
Louis-Napoléon reconnut vite le profit qu'il y avait à tirer de l'impopularité de l'Assemblée. Le conflit éclata à l'automne de 1850.

Louis-Philippe étant mort (25 août), les royalistes avaient entamé des pourparlers pour la fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon, divisées depuis 1830. Les bonapartistes saisirent l'occasion attendue d'opposer ouvertement restauration à restauration : au rétablissement de la monarchie celui de l'empire.

La revue de Satory. 
Louis-Napoléon ne se contenta pas de laisser faire. A une revue qu'il passa au camp de Satory, la cavalerie l'acclama par ordre, aux cris de « Vive Napoléon, vive l'empereur! »; l'infanterie resta silencieuse parce que son général, Neumayer, avait rappelé que les soldats ne doivent pas crier sous les armes; il fut relevé de son commandement.

Changarnier était à la fois membre de l'Assemblée et commandant de la première division militaire et des gardes nationales de la Seine. Il désapprouva les manifestations des troupes en faveur du président, « non seulement encouragées, dit-il, mais provoquées». Il fut destitué. Thiers dit alors à l'Assemblée que, si elle reculait devant de pareils défis, « l'Empire était fait ».

La majorité ayant rendu un vote de blâme contre les ministres, le président se borna à former un nouveau cabinet avec les principaux membres de l'ancien (Rouher, Baroche, Parieu, Fould) et quelques hommes nouveaux qui ne lui étaient pas moins dévoués (Drouyn de Lhuys, Magne), tous futurs dignitaires du Second Empire.

La révision.
Maintenant, le coup d'Etat était l'objet de toutes les conversations : les amis du prince et lui-même protestaient qu'il en était incapable, ses adversaires que l'armée ne se laisserait pas entraîner à marcher contre l'Assemblée. « Pas une compagnie, pas une escouade », affirma Changarnier, qui termina son discours par une phrase de rhétorique : « Mandataires de la France, délibérez en paix. »

La Constitution avait limité à quatre années le mandat présidentiel et décidé que le président ne serait pas rééligible.

Comme les pouvoirs de Louis-Napoléon venaient à expiration en 1852, en même temps que ceux de l'Assemblée, plus d'un million de pétitionnaires demandèrent à l'Assemblée de réviser la Constitution et de rendre le président rééligible.

La révision ne pouvait être votée qu'à la majorité des trois quarts; la révision eut 446 voix contre 278, alors qu'il en eût fallu 543. Les chefs de la Montagne, les généraux d'Afrique, Thiers votèrent contre, les uns parce qu'ils se refusaient à remettre en discussion le principe de la République, les autres parce qu'ils voyaient dans le « Consulat » le vestibule de l'Empire.

La proposition des questeurs.
Louis-Napoléon se serait-il contenté d'un nouveau bail? La révision rejetée ne lui laissa d'autre alternative que de rentrer dans la vie privée ou de tenter un coup de force, de tenir ou de violer son serment du 20 décembre.

Il se décida pour le second parti et commença ses préparatifs. Une brillante campagne contre les Kabyles mit en relief le général de Saint-Arnaud qu'il avait choisi pour être le ministre de la Guerre de l'opération. Il était assuré d'un ministre de l'Intérieur sans scrupule : un fils naturel de sa mère, Morny, qui avait été de la majorité de Guizot, homme d'affaires et de plaisir. Pour paraître le champion du suffrage universel, il proposa l'abrogation de la loi du 31 mai.

L'Assemblée se prononça contre l'abrogation, à 7 voix de majorité. Elle n'aurait pas voté autrement si elle avait voulu, de propos délibéré, mettre le pays contre elle. Puis, comme si elle avait voulu s'offrir la poitrine nue à l'ennemi, elle fut sourde aux conseils pressants de Thiers, la conjurant d'adopter une motion des questeurs qui donnait au président de l'Assemblée le droit de requérir la force armée.

La gauche avait voté pour l'abrogation de la loi de mai; elle vota contre la proposition des questeurs, confiante « dans la sentinelle invisible (le peuple) » qu'avait évoquée Michel de Bourges et dupe, une fois de plus, des phrases. Michel croyait aussi à la loyauté du président; il dit de lui, quelques jours avant le coup d'Etat : « C'est mon homme. »

Il n'y avait pas de républicain plus fermé que le colonel Charras : 

« Le 1er décembre 1851, raconte Hugo, Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets. Croire à un coup d'Etat possible, cela devenait humiliant. »

Le coup d'Etat du Deux-décembre

Le même soir, Louis-Napoléon reçut, comme de coutume, au palais de l'Elysée, sans que son impassible visage trahit d'émotion; Morny parut à l'Opéra avant de s'installer au ministère de l'Intérieur. Les ordres furent donnés dans la nuit au gouverneur de Paris, le général Magnan, et au préfet de police, Maupas.

La Constitution contenait cet article :

« Toute mesure par laquelle le président de la République dissout l'Assemblée nationale, la provoque, ou met obstacle à son mandat, est un crime de haute trahison. »
Dissolution de l'Assemblée. 
L'attentat fut vivement exécuté dans la matinée du 2 décembre, entre 6 et 8 heures.

Pendant que les troupes, qui avaient reçu des distributions de vivres et d'argent, sortaient de leurs casernes et occupaient les abords du palais de l'Assemblée, le colonel Espinasse y pénétra et se saisit des questeurs, le général Le Flô et Baze. Le président Dupin se terra. Des agents de police arrêtèrent en même temps, à leurs domiciles, les représentants du peuple qui auraient pu organiser la résistance, Thiers, Greppo, Roger (du Nord), Valentin, le colonel Charras et les généraux d'Afrique : Cavaignac, Bedeau, Changarnier, La Moricière, et les conduisirent à la prison de Mazas.

Les proclamations. 
Vers 7 heures, les affiches du coup d'Etat furent collées sur les murs. C'était un décret signé de Louis-Napoléon et de Morny, et deux appels, au peuple et à l'armée.

Le décret prononçait la dissolution de l'Assemblée, le rétablissement du suffrage universel et la convocation « du peuple dans ses comices ».

L'appel expliquait que l'Assemblée était devenue « un foyer de complot » et que des hommes, « qui avaient déjà perdu deux monarchies », « voulaient renverser la République ». Le peuple était « le seul souverain » que reconnût Louis-Napoléon; il lui soumettait le plébiciste suivant : « Le peuple français veut le maintien de l'autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une Constitution. »

Ce serait, à peu près, la Constitution de l'an VIII : un chef responsable, nommé pour dix ans; des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul; un Conseil d'Etat préparant et soutenant les lois; le Corps législatif les discutant et votant; une seconde Assemblée formée de toutes les illustrations du pays, « pouvoir pondérateur ». L'adresse à l'armée disait : 

« Je compte sur vous, non pour violer la loi, mais pour faire respecter la première loi du pays : la souveraineté nationale. » 
On trouva plus tard une formule plus nerveuse :
 « Sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. »
La résistance. 
L'Assemblée était si impopulaire que le premier mouvement des ouvriers qui lurent les affiches, fut de trouver que « c'était bon » (Victor Hugo). Cependant il se produisit assez de résistance, dans les deux jours qui suivirent, pour que fût sauf l'honneur des défenseurs de la légalité et de la République.

Les députés de droite se bornèrent à protester à la mairie du Xe arrondissement et à voter, sur la motion de Berryer, la déchéance de Louis-Napoléon; la Haute-Cour manda le président à sa barre. La troupe arrêta les députés et la police dispersa les juges.

Mort de Baudin.
Les représentants républicains essayèrent de soulever les faubourgs. Le peuple resta indiffèrent comme à un conflit qui ne le concernait pas.

Le 3, quelques représentants élevèrent une barricade à la rue Sainte-Marguerite; Baudin tendit son fusil à un ouvrier : 

« Plus souvent que nous nous ferons tuer pour vous conserver vos vingt-cinq francs! - Citoyen, tu vas voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ». 
Les représentants montèrent sur la barricade; les soldats tirèrent; Baudin tomba, la tête fracassée.

Le 4, seulement, la lutte s'organisa, surtout dans les quartiers du centre; mais l'armée était conduite avec décision; aucune fraternisation comme en février et en juillet; la résistance fut brisée avant le soir. Au boulevard Montmartre, une fusillade, dont la cause est restée obscure, tourna au massacre.

Le coup d'Etat en province. 
Le coup d'État fut accepté avec moins de résignation en province qu'à Paris; des soulèvements éclatèrent dans une quinzaine de départements. La répression fut très dure. Des commissions mixtes, composées du préfet, du procureur de la République et d'un officier, jugèrent à huis clos, prononcèrent plus de 10 000 condamnations la déportation en Afrique et en Guyane.

Une longue liste de proscriptions comprit quatre-vingts représentants (Hugo, Thiers, Cavaignac, La Moricière, Bedeau) et plusieurs centaines de républicains, expulsés « pour cause de sûreté générale ».

Par la suite, les uns acceptèrent de rentrer en France quand l'amnistie leur en rouvrit les portes, les autres restèrent en exil plutôt que de reconnaître un gouvernement « issu d'un crime ». Hugo, du rocher de Guernesey où il s'était fixé, en face des côtes de France, flétrit l'attentat dans un brûlant pamphlet Napoléon le Petit, et dans les satires lyriques et tragiques des Châtiments.

Le plébiscite.
« Opération de police un peu rude », a-t-on dit. Lasse des révolutions et du bruit des assemblées et mal remise de la peur qu'elle avait eue en juin, la masse de la nation entra, en effet, dans le régime de décembre comme au port. Entreprise dans l'intérêt d'un homme et d'un entourage, l' «opération de police » s'est encadrée dans l'histoire entre le serment du 20 décembre 1848 et la capitulation de Sedan

Le coup d'Etat fut ratifié par 7,839,216 suffrages. Il y eut 650 000 non (20 décembre 1851). Louis-Napoléon fut déclaré président décennal. Il promulgua une nouvelle constitution, empruntée en partie à la constitution consulaire. Le 7 novembre 1852, un sénatus-consulte proposa le rétablissement de l'empire héréditaire, et, sur la réponse affirmative de 7,824,129 citoyens, le Second Empire fut proclamé le 2 décembre suivant. (J. Reinach).

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