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L'histoire du Canal de Panama
La pensée de percer par un canal l'isthme qui relie les deux Amériques, et de créer ainsi une route considérablement abrégée entre l'Europe occidentale et les régions orientales de l'Asie, Indochine, Chine et Japon, est à peu près contemporaine de la découverte de ces régions. Dès 1528, un navigateur portugais, Antonio Galvao, proposait à l'empereur Charles-Quint de faire ouvrir une communication interocéanique. En 1780, Nelson préconisa l'idée de percer un canal par le Nicaragua. En 1804, Alexandre de Humboldt étudia sur les lieux la même question, et établit cinq projets de tracé, dont le principal coupait l'isthme de Panama dans sa partie la plus étroite, de Chagres à Panama. En 1826, le prince Guillaume de Nassau fit entreprendre de nouvelles recherches. Par contre, quelques années plus tard, des Français, Gavella et de Courtines, envoyés par Guizot, se prononcèrent contre la possibilité de l'entreprise. En 1844, le roi de France Louis-Philippe refusa d'accueillir les ouvertures des délégués des Etats de Guatemala, Salvador, Honduras, tendant à la réalisation de la même entreprise; mais, dès l'année suivante, le gouvernement du Nicaragua, qui cherchait un nom retentissant pour mettre à la tête de la tentative et pour attirer les capitaux européens, faisait appel à Louis Bonaparte, alors prisonnier à Ham. L'affaire avorta encore. De 1845 à 1870, de nouvelles tentatives en sens divers et sur des tracés furent faites, mais toujours sans succès. Pourtant, une commission de savants américains, instituée en 1870 par le Congrès des Etats-Unis, allait pendant trois ans explorer l'isthme tout entier pour arriver à cette conclusion que le tracé par la dépression du Nicaragua, bien que plus long que celui par Panama-Colon, était néanmoins préférable pour l'exécution du canal. Telle était la question, au moment où l'idée fut reprise par Ferdinand de Lesseps, en 1875.

Après quatre années d'études préliminaires, poursuivies notamment par Bonaparte Wyse, un congrès d'ingénieurs se réunit, à I'instigation du « grand Français ». Il approuva le projet d'un canal à niveau et à ciel ouvert, allant de la baie de Limon à la rade de Panama. Le canal, à niveau, devait avoir un parcours de 74 kilomètres, une largeur de 22 mètres et 8 à 9 mètres de profondeur. L'exécution, d'abord confiée à un grand nombre de petits entrepreneurs, fut bientôt partagée en cinq grandes sections, dont les deux premières, établies sur le versant de l'Atlantique, se développaient dans les parties basses de la vallée du rio Chagres; la troisième et la quatrième étaient établies sur le massif central des Cordillères, traversant la Culebra: la cinquième, enfin, sur le versant du Pacifique, descendait jusqu'à la mer par la vallée du rio Grande.
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Canal de Panama : franchissement des écluses.
Canal de Panama : bateaux divers.
Une partie du canal de Panama, avec deux remorqueurs et les portes d'une d'écluse.
Des bateaux de toutes dimensions dans le
canal de Panama. Images : The World Factbook.

La Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama était constituée en mars 1881 au capital nominal de 300 millions, divisé en actions de 500 francs, sur lesquelles il ne fut appelé, en deux fois, que 250 francs. Mais, en dépit des émissions successives d'obligations que fit la Compagnie, sa situation financière ne tarda pas à péricliter. Il fallut abandonner le projet d'un canal à niveau, pour en venir à un canal à écluses, d'exécution plus facile. Une dernière émission de 720 millions d'obligations à lots, difficilement autorisée par la Chambre, ne fut pas couverte. En mars 1889, le tribunal prononçait la dissolution de la Compagnie. C'était la mort de l'entreprise française. 

L'Affaire du Panama.
Au moment de l'émission des 720 millions d'obligations à lots, autorisée par la loi du 8 juin 1888 pour la construction du canal de Panama, des bruits fâcheux avaient couru sur la difficulté des travaux, les gaspillages des entrepreneurs; les fonctionnaires que l'Etat avait envoyés juger sur place de l'état de l'entreprise avaient rapporté une impression défavorable (rapport Rousseau). En décembre 1888, la Compagnie sollicitait de la Chambre une prorogation de trois mois pour le payement de ses dettes. Cette prorogation ayant été refusée, Ferdinand de Lesseps devait demander au tribunal civil la nomination d'administrateurs, dont les efforts furent vains.

Dès janvier 1889, et surtout au moment de la dissolution de la compagnie, des plaintes arrivaient au parquet général de Paris. Le 11 juin 1891, le procureur général Quesnay de Beaurepaire faisait ouvrir une instruction, qui dura dix-sept mois. Le 21 novembre 1892, Ferdinand de Lesseps, directeur, trois administrateurs de la Compagnie dissoute et l'ingénieur-entrepreneur Eiffel, étaient cités devant la Cour d'appel (F. de Lesseps, dont le grand âge avait affaibli l'intelligence, était grand officier de la Légion d'honneur) pour faits remontant à 1888. L'arrêt du 8 février 1893 les condamna : Ferdinand de Lesseps, par défaut, et Ch. de Lesseps, son fils, à cinq ans de prison et 3000 francs d'amende, Cottu et Marius Fontane à deux ans et 3000 francs d'amende, pour escroquerie et tentative d'escroquerie envers le public, relativement à l'émission de juin et décembre 1888, et abus de confiance envers la Compagnie, par dépenses injustifiées; Eiffel, pour abus de confiance envers la Compagnie de Panama, à deux ans de prison et 20000 francs d'amende.

Mais, sur pourvoi des condamnés, la Cour de cassation, estimant que la procédure de l'instruction aurait dû être ouverte par citation directe devant la cour d'appel, annula cet arrêt et fit bénéficier les demandeurs de la prescription (15 juin). Le 20 novembre 1892, un des organisateurs de la publicité du Panama, le baron Jacques de Reinach, était mort subitement, sur le point d'être arrêté; Cornélius Herz, arrêté à Bournemouth en 1893, et qui, pour raisons de santé, ne put être extradé, bénéficia aussi de la prescription, mais fut plus tard condamné par défaut, puis définitivement (1895-1896). pour chantage envers Reinach et la Compagnie de Panama, à cinq ans de prison et 3000 francs d'amende.

En novembre 1892, une crise éclatait dans le monde politique. Certains parlementaires ou anciens parlementaires (104, au témoignage du député conservateur Delahaye, qui porta la question à la tribune), se seraient laissé corrompre au sujet du Panama, du temps de l'ancienne Compagnie, la plupart en 1888, lors de la préparation de la loi du 8 juin. Le 20 décembre, des poursuites furent autorisées contre Emmanuel Arène, Dugué de La Fauconnerie, A. Proust, J. Roche, Rouvier, députés; Béral, A. Grévy, Thévenet, Renault, Devès, sénateurs. Sept d'entre eux bénéficièrent d'une ordonnance de non-lieu, ainsi que l'administrateur Cottu; les trois autres - Béral, D. de La Fauconnerie, Proust - comparurent aux assises de la Seine (8-21 mars 1893), avec Ch. de Lesseps, Fontane, Blondin, l'ancien ministre des travaux publics Baïhaut,les anciens députés Sans-Leroy et Gobron. Ch. de Lesseps fut condamné à un an de prison, Blondin à deux ans; Baïhaut, qui avoua avoir touché 300 000 francs en juin 1886, alors qu'il était ministre, à la dégradation civique, cinq ans de prison et 750 000 francs d'amende; les autres furent acquittés. Les condamnés devaient restituer 375 000 francs à la Compagnie de Panama.

Le courtier de banque Aron, dit Arton, avait été condamné par contumace à la dégradation civique, cinq ans de prison et 400 000 francs d'amende, le 23 mai 1893, pour corruption de l'acquitté Sans-Leroy. Arrêté à Londres (1895) après une poursuite épique, extradé et condamné pour faits de droit commun, il fut acquitté sur le chef Sans-Leroy (25 février 1897). Une nouvelle instruction s'ouvrit sur ses indications (mars 1897), au cours de laquelle des poursuites furent autorisées contre les députés Naquet, H. Maret, Antide Boyer et le sénateur Levrey (29 mars1er avril). Mais la cour d'assises de la Seine (30 décembre) acquitta tous les inculpés. Le ministère public avait dû abandonner l'accusation à l'égard de Saint-Martin, Rigaut, Boyer et Laisant. Le député Naquet, de retour de Londres, fut à son tour acquitté (2-3 mars 1898).

L'affaire pénale que nous venons de résumer avait produit dans le public et dans la presse, surtout en 1892-1893, une émotion considérable. Deux commissions de la Chambre enquêtèrent sur les affaires du Panama (novembre 1892-juin 1893, juin 1897-janvier 1898); seules, les conclusions de la seconde furent discutées en séance publique et adoptées (30 mars 1898). Elles blâmaient les défaillances de la police et de l'autorité judiciaire, qui avait engagé trop tardivement les poursuites : mais un arrêt de la Cour de cassation, constituée sur la demande de l'ancien procureur général Quesnay de Beaurepaire, en Conseil supérieur de la magistrature, mis hors de cause ce magistrat.

La reprise en main par les États-Unis.
Les États-Unis ont pris le relais, bien décidés à mener à son terme un projet vital pour leur économie. Les travaux ont été conservés depuis 1895 dans un état convenable d'entretien.  En 1902, une résolution du Congrès des États-Unis relançait la machine en préparant une reprise de l'affaire par l'achat de ses droits à la Compagnie française, dont les obligataires et actionnaires seraient partiellement indemnisés de leurs pertes. Déjà l'année précédente, une Compagnie américaine s'était constituée et, après entente avec l'Angleterre (convention du 18 novembre 1901, par laquelle les États-Unis s'engagent à internationaliser le canal), avec la Colombie (1903), puis avec la république de Panama (18 novembre 1904), elle allait reprendre à son compte les travaux encadrés par le corps d'ingénieurs de l'Armée américaine et qui furent terminés en 1914.

Le premier navire à franchir le canal de Panama, long de 79 kilomètres, fut le croiseur américain U.S.S. Missouri. Les États-Unis bénéficièrent pour son exploitation d'une zone territoriale de part et d'autre du canal, qu'ils ont conservée jusqu'en 1999. La ville de Colon devint le siège de puissantes Compagnies de navigation, et se mua en l'un des grands ports de l'Atlantique. Les États-Unis conservèrent la souveraineté sur une bande de terre bordant de part et d'autre le canal. Plusieurs bases militaires y furent implantées. 

En 1977, des accords furent signés entre le caudillo du Panama Omar Torrijos, et le président américain Jimmy Carter, pour que cette bande fût restituée au Panama le 31 décembre 1999. A cette date, les États-Unis quittèrent complètement la zone du Canal, après un transfert progressif de souveraineté qui aura duré une décennie. En 2006, le Panama a décidé, à l'issue d'un référendum, de doubler la capacité du canal. Il est prévu que les travaux qui devaient commencer dès 2007 soient terminés vers 2014 ou 2015. (NLI).

Percée du Canal de Panama, par Jonas Lie.
La percée du canal de Panama.
Tableau de Jonas Lie, 1913.
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