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L'âge d'or
de la littérature espagnole,
s'étend du règne de Charles-Quint
à l'avènement de la maison de Bourbon.
On traitera dans cette page la partie de cette période qui se situe
au XVIe siècle; ce qui concerne
la littérature espagnole au
XVIIesiècle
est abordé dans une autre page.
Poésie.
Toute poésie
en Espagne ,
pendant le XVIe siècle, subit l'influence
italienne, excepté la poésie populaire et le genre
dramatique, qui eurent une originalité véritable et puissante.
La conquête de Naples
et du Milanais
initia les Espagnols à la connaissance des arts et de la littérature
de l'Italie ,
dont ils imitèrent même les défauts. Dans le siècle
précédent, Dante et Pétrarque
n'avaient été connus que de loin en Castille ,
et par un petit nombre de grands seigneurs: sous Charles-Quint et pendant
les règnes suivants, l'Espagne entière vint en quelque sorte
les admirer sur les lieux mêmes.
Poésie
lyrique.
L'auteur de
la révolution qui engagea si étroitement la poésie
castillane dans les voies de l'Italie, Boscan,
s'était d'abord exercé à écrire en castillan,
dans le style et dans les formes usitées au XVe
siècle; mais, ayant rencontré à Grenade
André Navagiero, ambassadeur de Venise ,
celui-ci le persuada d'essayer en castillan le sonnet
et les autres formes lyriques employées
par les Italiens.
La tentative eut
un succès inespéré, bien que les vers de Boscan, remarquables
par la correction et l'harmonie, manquent de coloris, et se ressentent
de l'affectation italienne. Garcilaso de la Véga
(1503-1536), sans études classiques, aidé seulement de son
talent et de son goût , tire tout à coup la poésie
espagnole de l'enfance, la fait marcher sur les traces des Anciens et des
Modernes les plus célèbres, et, l'ornant de grâces
et de sentiments pris de son propre fonds, lui donne un langage doux, pur,
élégant et harmonieux. Cependant il y a plus de véritable
poésie dans telle de ses romances
que dans ses vers italianisés, et l'on doit regretter qu'un homme
si bien doué se soit borné à des imitations de Pétrarque
et de Sannazar, mêlées à
quelques souvenirs de Virgile, au lieu de puiser
aux sources du génie national. Garcilaso fut l'exécuteur
de la révolution poétique méditée par Boscan;
il a fixé la langue de la poésie, et son tact exquis l'a
si bien fait choisir dans le castillan, que les siècles n'ont pas
vieilli son langage.
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La versification
espagnole
La
versification espagnole est fondée sur la rime, et l'accent tonique
appliqué à un nombre déterminé de syllabes.
Les imitations des mètres antiques; essayés par quelques
poètes comme Villegas, sont des fantaisies sans valeur, qui rappellent
en français les tentatives de Baif. La sonorité
des vers espagnols est particulièrement remarquable, elle tient
à la force de l'accentuation et à l'éclat particulier
aux voyelles de cette langue, qui ne connaît pas de muettes.
On
compte neuf espèces de vers : le vers de 4 syllabes, d'un emploi
assez rare; l'accent porte sur la première et sur la troisième;
- de 5 syllabes, qui termine heureusement la strophe saphique et s'emploie
dans les letrillas; la première syllabe doit être longue
et accentuée; - de 6 syllabes, également employé dans
les letrillas; l'accent porte sur la deuxième et sur la cinquième;
- de 7 syllabes ou anacréontique,
de mesure asssez libre; il n'a sa véritable harmonie que lorsque
l'accent porte sur les syllabes paires; - de 8 syllabes, usité dans
les romances, et le plus agréable
à l'oreille espagnole; la mesure en est libre, et n'a d'autre règle
que le sentiment de l'harmonie; - de 10 syllabes, qui ne s'emploie que
pour le chant; - de 11 syllabes ou endécasylIabe, qui est le vers
par excellence, celui qui se plie à tous les tons; l'accentuation
en est libre comme la césure, ce qui le rend susceptible d'une extrême
variété; - de 12 syllabes ou d'arte mayor ; - de 14 syllabes
ou alexandrin. Ces deux dernières espèces de vers sont devenues
d'un emploi assez rare; la monotonie de leur rythme les rend peu agréables
à l'oreille espagnole. Toute césure doit terminer le sens,
et ne peut porter sur une syllabe brève. La poésie espagnole
admet trois licences, la synalèphe, la synérèse et
la diérèse.
On
appelle agudo tout mot dont l'accent porte sur la dernière
syllabe; esdrujulo, tout mot dont l'accent est sur l'antépénultième,
de manière que les deux dernières soient brèves. Tout
vers terminé par un agudo renferme une syllabe de moins, parce que
la dernière, étant nécessairement longue, compte pour
deux. Tout vers terminé par un esdrujulo renferme une syllabe de
plus, parce que la dernière ne compte pas. La première espèce
de vers se nomme par extension agudos, la deuxième esdrujulos. Tous
les autres s'appellent llanos.
La
sévérité du mètre endécasyllabe n'admet
que cette dernière catégorie de vers. II n'y a rien de particulier
à dire sur la rime ou consonante, sinon qu'elle demande au poète
de tenir compte non seulement de l'identité du son, mais de l'accent
tonique, qui porte, selon les mots, sur la dernière, la pénultième
et quelquefois l'antépénultième. Mais la langue espagnole
possède une rime d'une espèce particulière qui ne
réclame que l'identité des voyelles en négligeant
les consonnes; c'est ce qu'on appelle asonante. Elle ne s'applique qu'aux
vers pairs et reste la même jusqu'à la fin de la pièce;
les autres vers sont blancs. Ce rythme est celui des vieilles romances.
La poésie espagnole connaît aussi l'usage, du vers suelto
ou libre, mais exclusivement limité au vers endécasyllabe
et dans des compositions de peu d'étendue.
Les
diverses espèces de mètres combinées avec la variété
de la rime ont produit un grand nombre de formes lyriques, dont les principales
sont ; la silva, mélange de vers endécasyllabes et de vers
de 7 syllabes, à rimes croisées, avec admission du vers blanc;
la octava real, composée de 8 vers endécasyllabes; c'est
la forme particulière an poème épique et en général
aux compositions du genre héroïque; le tercet, composé
de vers endecasyllabes en rimes croisées; le sonnet;
la decima ou espinela (du nom de Vicente
Espinel, son inventeur), strophe de 10 vers de 8 syllabes, à
rimes déterminées; le sens doit être achevé
avec le 4e vers; la quintilla, strophe de 5 vers octosyllabiques,
à rimes croisées; la redondilla ne se compose que
de 4, le 1er rimant avec le 4e, le 2e avec le 3e; la seguidilla,
petite composition de 7 vers de 7 et de 5 syllabes, divisée en 2
strophes rimant en assonances. |
La réforme
de la versification ne s'accomplit pas sans opposition : l'ancien système
conserva des partisans, parmi lesquels on distingue Cristobal del Castillejo,
remarquable par la grâce et le naturel avec lesquels il mania les
anciens rythmes, mais dénué des fortes qualités nécessaires
pour lutter heureusement contre les novateurs, qu'il flétrissait
du nom de Pétrarquistes. Castillejo est de l'école de Santillana,
avec un degré de correction de plus.
Au premier rang des
poètes lyriques est Luis Ponce de Léon
(1527/1528 - 1591), en religion frère Luis, âme pure, élevée,
énergique, raison forte, imagination inspirée, nourrie de
la Bible ,
à laquelle il emprunte, sans le vouloir, les plus grands effets.
Unissant à la pratique des livres saints l'étude de l'Antiquité ,
il se proposa Horace pour modèle, et mêla
avec originalité aux mouvements lyriques du poète païen
le caractère du Christianisme .
Luis de Léon est le premier poète castillan qui se soit abstenu
d'imiter la Provence
et l'Italie .
Quand il n'est pas soutenu par l'inspiration , il devient inégal,
tombe au-dessous de lui-même, ne conservant qu'une certaine suavité
de langage. Ses plus belles odes sont la Prophétie du Tage
et la Vie des Champs. II traduisit les Eglogues de Virgile,
les deux premiers livres des Géorgiques ,
la plupart des Odes d'Horace, et environ
40 Psaumes.
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La poésie
sacrée
L'ardeur
de la foi suscita de nombreux élans chez quelques poètes
espagnols. Par cela même qu'ils étaient plus étrangers
aux modes et aux entraînements littéraires, les ecclésiastiques
se sont trouvés les interprètes les plus éloquents
de la poésie lyrique. Luis
de Léon a composé un morceau fameux sur l'Ascension
du Christ, et la Vida del Cielo, où il dépeint
sous la forme allégorique le séjour des bienheureux. L'énergie,
la vivacité des couleurs rappellent la divine extase de Dante
et les chants du Paradis. Nous rangeons dans le même genre
les admirables odes à Felipe Ruiz, et
Noche
serena, dans lesquelles domine la plus pure expression du sentiment
religieux.
A côté
de Luis de Léon se place Saint Jean de la Croix, son contemporain,
le digne associé de Sainte-Thérèse dans la réforme
des Carmélites. Il a laissé
un petit nombre de poésies, dont la pièce la plus remarquable
est un Dialogue entre l'âme et le Christ son époux,
imité du Cantique des Cantiques .
On
retrouve le même élan dans quelques pièces lyriques
où Ste Thérèse a exhalé les ardeurs de l'amour
divin qui dévoraient son âme. Fray Pedro Malon de Chaide et
Fray José de Siguenza occupent aussi un rang distingué parmi
les auteurs de poésies sacrées. Au reste, il n'est pas un
auteur en renom; dans ce siècle et dans le suivant, qui ne se soit
exercé dans ce genre. II a été publié, vers
la fin du XVIe siècle, une collection de romances,
sous le titre d'Avisos para la muerte : environ 40 poètes
ont contribué à la formation de ce recueil, où se
trouvent les noms les plus célèbres de l'époque, Lope
de Vega, Calderon, Jauregui, Montalvan,
Velez
de Guevara, Rojas. etc. |
Le rival de Luis
de Léon, Ferdinand de Herrera, surnommé
le Divin, reçut, comme lui, les ordres sacrés. sujets,
sentiments, pensées, images, tout en lui a de la grandeur : on voit
que tel était le but où tendaient ses efforts, et la poésie,
à son avis, devait se montrer toujours extraordinaire. Avec ce système,
un génie vigoureux et beaucoup d'art, il semble qu'Herrera dût
tenir le sceptre parmi les lyriques espagnols; mais, en visant sans cesse
à la grandeur, il touche quelquefois à l'emphase. Herrera
commença par payer le tribut d'admiration à Garcilaso,
et composa des sonnets qu'une vive passion
pour la princesse de Gelves lui inspira, mais qui ont quelque chose de
la mollesse italienne. Son vrai génie brille dans l'ode à
Don
Juan d'Autriche, dans la cancion sur la bataille de Lépante
et dans l'élégie sur la mort du roi Sébastien de Portugal .
L'exemple de ces
poètes lyriques, joint à l'extrême facilité
d'aligner des vers en langue espagnole,
a fait éclore une foule de rimeurs, qui ne méritent pas d'être
cités. Nous en excepterons Lupercio Argensola, qui a joué
le rôle de modérateur : il manqua de mouvement et de chaleur,
mais fut homme de goût, et donna l'exemple de la perfection dans
un rang secondaire. On a de lui de bons sonnets, et des épîtres
morales qui lui ont valu le titre d'Horace espagnol.
Poésie
dramatique.
La première
période du théâtre espagnol comprend quatre auteurs
principaux, Juan de la Encina, Gil
Vicente, Torres de Naharro et Lope de Rueda.
Juan
de la Encina, né en 1468, commença par traduire ou plutôt
paraphraser les Églogues de
Virgile.
Puis il composa de petites pièces dialoguées en stances lyriques,
intitulées Eglogas pastorales et Autos pastoriles,
dont quelques-unes indiquent l'intention de représenter, ou plutôt
de chanter les peines de l'amour. La plupart, religieuses par la couleur
(l'auteur était prêtre), traitent de sujets relatifs à
la mort et à la résurrection de Jésus. Dans deux pièces
seulement, on remarque un commencement d'intention dramatique; ce sont
: l'Ecuyer devenu berger, et les Bergers qui se firent courtisans.
Quoique les pièces de Juan de la Encina ne soient, en général,
que des essais informes, il mérite d'être regardé comme
un grand poète, à cause de l'harmonie de sa versification,
de la pureté et de l'élégance de son langage. On trouve
dans ses Pastorales des morceaux dont les littératures les
plus heureuses et les plus avancées pourraient s'enorgueillir.
Le Portugais Gil
Vicente, disciple de Juan de la Encina , cultiva le théâtre
naissant avec un talent véritable. Ses pièces, quant à
la forme et à l'intention dramatiques, ne sont guère plus
avancées que celles de son prédécesseur; mais elles
présentent plus de détails, une intention plus poétique,
et surtout plus de variété dans la condition des personnages.
Sa comédie d'El Viudo, et la
Rubena,
histoire d'une jeune fille séduite et abandonnée, méritent
d'être citées; il y a des effets dramatiques d'une grande
puissance. Gil Vicente a, le premier, consacré le nom d'Auto
pour désigner particulièrement le drame religieux.
Torres de Naharro
était prêtre, et fut esclave à Alger
pendant quelques années. C'est dans cette condition qu'il composa
tous ses ouvrages. Sous le titre de Propaladia, il forma un recueil
de pièces sacrées et profanes, ou l'on remarque un véritable
progrès dramatique; telles sont : Soldadesca, Tinelaria,
Aquilana,
Calamita,
Trofea,
Himenea,
Serafina,
titres imités des
comédies
de Plaute. L'action régulière n'est
pas créée encore, mais le poète la cherche, et il
essaye de grouper ses inventions et ses caractères autour d'un sujet
principal : il a une tendance manifeste à transporter dans le drame
les personnages et les événements de la vie réelle.
On doit une mention,
dans le tableau des progrès du genre dramatique en Espagne ,
à la Célestine ,
bien que cette oeuvre n'ait pas été destinée à
la scène.
Lope de Rueda,
né à Séville
vers le commencement du XVIe siècle,
comédien,
directeur d'une troupe et auteur dramatique, passe pour le père
du théâtre espagnol. Ses oeuvres
sont de trois sortes : des dialogues entre bergers et bergères,
à la manière de Juan de la Encina;
de courtes scènes appelées pasos,
coloquios,
qui se passent entre laquais, rufiens, matrones, etc., tous personnages
dépeints avec une rare perfection, et qui étaient représentées
entre les actes ou journées des comédies, pour tromper l'impatience,
toujours fort grande d'un public espagnol; enfin des comédies véritables
sur un sujet donné.
Lope de Rueda dut
les progrès qu'il fit faire à l'art dramatique à l'étude
de la Celestine
et des comédies Torrès de Naharro
: ses comédies tiennent de la Nouvelle,
et sont, en partie, écrites en prose. Il perfectionna sensiblement
la manière de développer les caractères. Les Espagnols
admirent surtout le sel de sa plaisanterie, la vivacité de son dialogue,
le tour châtié de sa phrase, l'harmonie de son style. C'est
un des pères de la langue castillane, et nul écrivain, si
ce n'est Cervantès, n'a possédé
ces qualités au même degré.
Le développement
du théâtre national espagnol se trouva brusquement interrompu
par une révolution littéraire qui menaça d'en changer
pour toujours la forme et les destinées-:
les Espagnols avaient rapporté d'Italie
la connaissance et le goût de la littérature classique; ils
reprirent avec passion l'étude des anciens modèles, et de
nombreux érudits, Francisco de Villalobos,
Simon Abril, Juan de Timonada, Juan Boscan,
Fernand
Perez de Oliva, s'exercèrent à les traduire ou à
les imiter. C'est entre 1560 et 1580 que s'éleva ce théâtre
rival, à côté de celui que Lope
de Rueda avait légué à ses
disciples.
Les pièces
qui se rapportent à cette époque appartiennent plus ou moins
à l'imitation des formes antiques; les unes reproduisent les sujets
de la littérature ancienne; les autres, en continuant de puiser
leurs fables ou dans l'histoire ou dans les
moeurs modernes, essayent de se rapprocher le plus possible des règles
du drame classique. Nous avons, à partir
de cette époque, un grand nombre de traductions et d'imitations
des pièces les plus célèbres du théâtre
grec
et latin : Villalobos traduit l'Amphitryon
de Plaute; Abril, le Plutus d'Aristophane,
la
Médée d'Euripide, et
les six comédies de Térence;
Juan de Timoneda imite les Ménechmes de Plaute, avec le
Soldat fanfaron. On voit aussi des essais de tragédies
par Vasco Diaz Tanco de Fregenal, Juan Boscan
et Fernand Perez de Oliva. Ce dernier composa la
Venganza
de Agamemnon (Electre) et
Hecuba triste. La plus régulière
de ces pièces est la
Didon de Cristobal de Viruès.
Toutes celles qui ne sont pas de pures traductions ne peuvent être
regardées que comme des drames informes où le faux goût
domine : on y voit les images et les lieux communs classiques maladroitement
associés aux allures romanesques du théâtre espagnol.
Les deux ouvrages
les plus célèbres de cette école sont les tragédies
de Nise lastimosa (Inès infortunée) et Nise
laureada (Inès couronnée), de Geronimo
Bermudez. Quelques-uns des ouvrages dramatiques de Cervantès
peuvent aussi se rapporter à cette période. Ce grand et clairvoyant
génie sentait les défauts du drame populaire, que Lope
de Véga allait faire définitivement prévaloir
parmi les essais de tragédies qu'il écrivit pour donner à
l'Espagne un genre qui lui manquait, nous citerons la Numantia ,
bel ouvrage qui a pour sujet la prise de Numance
par les Romains. Cervantès lui préférait
cependant Confusa, aujourd'hui perdue.
Lupercio Argensola
s'exerça aussi dans la genre classique. Ses tragédies,
Isabela, Filis, Alejandra ne répondent pas au jugement favorable
qu'en a porté Cervantès : malgré leur intention classique,
elles renferment toutes les extravagances du drame
populaire.
Les essais de restauration
classique ayant échoué, le théâtre
national s'éleva rapidement à la hauteur qu'il devait atteindre.
On fixe vers l'année 1590 ce retour à l'ancien théâtre,
dont les plus notables progrès doivent être attribués
à une école littéraire qui s'était formée
à Valence .
Les pièces du chanoine Francisco Tarrega, moins régulières
que celles de ses compatriotes, présentent plus de beautés.
Trois d'entre elles méritent une attention spéciale :
la Fondation de l'ordre de la Merci, dont le sujet est à peu
près le même que celui de la Zaïre de Voltaire;
le Sang loyal des montagnards de Navarre, pièce fondée
sur le même sentiment qui a inspiré les romances;
l'Ennemie
favorable, qui a un mérite égal.
Guilhem
de Castro est le plus fécond des poètes valenciens. Talent
sérieux et grave, il s'étudie plus à émouvoir
qu'à divertir. De tous les auteurs dramatiques de l'Espagne, il
reste aussi celui qui a montré le plus de respect pour les traditions
du pays. Son nom s'est répandu en France
et partout où la gloire de Corneille
a pénétré; mais ses ouvrages n'en sont pas plus connus,
et la pièce même de la Jeunesse du Cid, qui a prêté
à Corneille son chef-d'oeuvre, n'a été guère
étudiée hors de l'Espagne. Guilhem de Castro a composé,
sur la suite des événements de la vie du Cid,
une seconde comédie, les Hauts faits du Cid, qui est peut-être
plus belle que la première. Elle est surtout curieuse par l'emploi
qu'a fait le poète des traditions et des romances populaires.
Le sujet est le siège et la délivrance de Zamora ,
l'Ilion espagnol. Le Cid n'est plus ici un impétueux héros;
c'est un sage qui dirige de ses conseils des actions des rois, et le plus
parfait modèle de l'honneur espagnol.
Citons encore, parmi
les poètes dramatiques valenciens, Gaspardo Aguilar et Mira de Mescua,
ce dernier, ami de Lope de Véga, qui composait
avec lui des intrigues dramatiques.
Lope
de Véga, né en 1502, constitua le théâtre
castillan d'une manière définitive : génie extraordinaire,
les autres renommées s'effacent devant la sienne. Ses études
ne furent jamais achevées; de là cette connaissance superficielle
de l'Antiquité
qui le dirigea sans doute vers la culture du drame national. Ses meilleures
productions ne sont que des improvisations : pas une année sans
poème, pas une semaine sans comédie. Lope gémissait
de cette fécondité; mais l'horreur de la misère et
le souvenir des difficiles années de sa jeunesse le poussèrent
à travailler moins pour l'art que pour s'enrichir. Dans le genre
dramatique seulement, il a laissé 2200 ouvrages authentiques, sans
distinction de dates, ni de genres, et qui portent tous le nom de comédies
: si l'on met de côté les Autos
sacramentales (comédies sacrées), on distingue les pièces
de Lope en comédies héroïques et en comédies
de moeurs, quelquefois appelées de cape et d'épée,
par allusion au costume de l'époque. Les premières roulent
en grande partie sur l'histoire des temps héroïques de
l'Espagne
que Lope manie entièrement à sa fantaisie, en s'attachant
de préférence aux traditions populaires consignées
dans les romances. Cette catégorie
de pièces répond en grande partie au genre appelé
drame
en France. Les pièces de la seconde catégorie sont des esquisses
de moeurs analogues aux meilleures comédies-vaudevilles. L'imbroglio
y tient une grande place; le Menteur
de Corneille peut en donner une idée.
Quelques-unes des pièces de cette espèce, imitation du drame
pastoral italien, sont une copie de l'Aminta
du Tasse et du Pastor fido
de Guarini.
Prose.
A dater du règne
de Philippe II, une révolution
s'est opérée dans la littérature
espagnole : on y aperçoit comme une éclipse de la raison.
On rencontrait, dans les siècles précédents, des esprits
calmes, vigoureux, raisonnant en liberté dans la plénitude
de leur bon sens : point de chaleur factice, nulle déclamation.
A partir de Philippe II; malgré Cervantès
et l'éclat jeté par le théâtre,
l'imagination semble remplacer la raison; les écrivains travaillent
sur des mots parce que les grands sujets leur sont interdits; un
goût détestable leur fait prendre une métaphore
pour une pensée, et confondre l'élocution et l'éloquence.
Ecrivains
moralistes, politiques et critiques.
Parmi les écrivains
qui ont disserté sur la morale et la politique, il en est trois
bien supérieurs aux autres, deux au XVIe
siècle, Antonio de Guevara, Antonio
Perez et, le troisième au XVIIe,
don Francisco de Quevedo.
Guevara
fut historiographe de Charles-Quint; son
ouvrage le plus célèbre, Marc-Aurèle ou l'horloge
des princes, est une espèce de roman
politique et moral, où il se propose de tracer une image de Marc-Aurèle
pour servir de modèle à Charles-Quint; mais il n'a produit
qu'un portrait de fantaisie. Ce n'en est pas moins l'oeuvre d'un homme
de bien et d'un esprit élevé : on trouve dans son livre quelque
chose de la gravité imposante, particulière aux auteurs de
l'Antiquité ,
des maximes et des sentences telles qu'on peut en attendre d'un homme distingué
qui vécut toujours au milieu des plus grandes affaires. De là
le succès de ce roman, qui fut traduit en latin,
en italien, en français
et en anglais. La traduction française,
par Herberray des Essarts, était une des lectures favorites de La
Fontaine, qui en a tiré sa belle fable le Paysan
du Danube. Guevara noie trop souvent ses pensées dans un
flot de paroles inutiles; il a de la redondance et de l'emphase. On cite
encore de lui le Mépris de la cour, l'Éloge de la vie
des champs, des Discours moraux imités du Cortigiano
de Castiglione, et des Epîtres familières,
traduites dans les principales langues de l'Europe ,
sous le nom d'Épîtres d'or.
Antonio
Perez, secrétaire de Philippe
II, fut compromis dans le meurtre d'Escovedo, secrétaire de
don Juan d'Autriche, se réfugia en
France ,
et passa le reste de sa vie à Paris ,
occupé à rédiger des Mémoires justificatifs.
Ses oeuvres politiques se composent des mémoires
de sa vie (Relaciones), et des Commentaires sur ces Mémoires;
il n a pas voulu écrire une histoire, son but unique est de se justifier.
Mais le double sentiment de l'intérêt personnel et de la vengeance
communique à son style une verité pleine de force. Ses Lettres,
adressées pour la plupart au comte d'Essex, sont considérées
comme des modèles du genre épistolaire.
Perez, dont les Mémoires furent traduites dès leur
apparition, a donné à la littérature
française l'impulsion castillane, que la régence d'Anne
d'Autriche fit, dominer jusqu'en 1650. Balzac
en a tiré plus un aphorisme pompeux, ont allure n'est pas sans rapport
avec l'éloquence de Corneille; et comment
ne pas apercevoir dans les Lettres le modèle des Épîtres
de Voiture?
Nouvellistes
ou romanciers.
Dans cette classe
d'ouvrages, les Espagnols se sont montrés véritablement supérieurs,
en vertu de l'imagination et d'un degré particulier de sensibilité
qui caractérisent leurs écrivains. Ils comprennent sous le
nom de romans ou novelas toutes les
productions du genre romanesque, quelle que soit leur étendue.
Le roman de chevalerie,
qui avait pris naissance en France ,
semblait épuisé, lorsqu'il reparut en Espagne ,
vers la fin du XVe siècle, et opéra,
en quelque sorte, une nouvelle floraison. L'Espagne avait conservé
dans toute sa force l'enthousiasme militaire et religieux : ainsi s'explique
comment naquit en ce pays un roman où des sentiments ailleurs effacés
revivaient dans leur fraîcheur et leur énergie primitives,
avec un air nouveau emprunté au climat et du sol natal. Ce roman
est l'Amadis de Gaule ,
qui enfanta un type de chevaliers chantés à leur tour par
d'autres écrivains. Une autre dynastie de chevaliers non moins féconde
est celle des Palmerin.
Les romans de chevalerie
primitifs offraient la peinture des moeurs, des sentiments et des idées
particuliers au Moyen âge .
Les maladroits imitateurs de ces épopées
romanesques tombèrent dans des écarts d'imagination inconcevables,
et véritablement dangereux pour la raison et pour le goût.
On se fatigua des grands coups d'épée, des géants
vaincus et des monstres immolés. Alors le roman, exilé des
camps, se réfugia au village, et la manie pastorale ne tarda pas
à devenir à peu près aussi extravagante que la manie
chevaleresque.
Sannazar,
Napolitain
d'origine espagnole, imagina un récit en prose mêlée
de vers, dizains et sonnets, où figurent
des bergers imaginaires; il raconta sous leur nom l'histoire d'un amour
malheureux qui absorba toute sa vie. Ce fut le premier exemple moderne
du roman pastoral, le modèle que suivirent en Espagne Jorge de Montemayor,
et en France Honoré d'Urfé. Montemayor ne s'inspire point
de l'Antiquité ,
qu'il ignore : son talent est le fruit de sa veine. Il vécut sous
l'empire d'une passion malheureuse, et dut à cette circonstance
la langueur touchante qui caractérise le style de sa Diana.
Les bergers qui y figurent cachent tous des personnages réels :
l'auteur s'y est déguisé lui-même sous le nom de Sireno.
C'est là une des causes du grand succès de cet ouvrage; l'autre
tient à la perfection du style, à l'élégance
des vers semés dans le récit. Montemayor laissa son oeuvre
incomplète, et chargea du soin de l'achever un médecin de
Salamanque ,
Alonzo Pérez, qui publia, en 1564, une seconde partie de la Diane,
fort indigne de la première. Gil Polo
a fait aussi une suite de la Diane, beaucoup mieux réussie.
L'engouement pour
le genre pastoral égala la passion pour les romans
de chevalerie; Cervantès lui-même
céda à cette nouvelle mode littéraire dans le roman
de Galathée .
Ses bergers expriment leur amour d'une manière trop souvent raffinée.
Mais il avait l'esprit trop juste pour ne pas discerner les défauts
d'un genre voué presque nécessairement à l'affectation.
Il a consigné son jugement sur la pastorale en divers lieux du Don
Quichote ,
et surtout dans son Dialogue de Scipion et Berganza, chiens de l'hôpital
de Tolède .
Lope de Vega a laissé
aussi une
Arcadie, où figure le géant Alastre, espèce
de Polyphème
amoureux de la jeune Chrysale; l'histoire est des plus bizarres; il y a
quelques traits que Swift paraît avoir employés
dans Gulliver .
Citons enfin parmi les auteurs de pastorales romanesques : Antonio de Lofrasso,
auteur de Los diez libros de Fortuna d'Amor; Luiz
Galvez de Montalvo, qui publia, en 1582, El paslor de Filida;
Bernardo Gonzalès de Bovadilla, à qui l'on doit les Nymfas
y pastores de Henares.
Les écrivains espagnols ont déployé
beaucoup d'originalité dans celles de leurs nouvelles
dites del gusto picaresco. D'où est liée la pensée
d'appeler l'intérêt du public espagnol sur des mendiants,
voleurs, caballeros de los caminos reales, étudiants, bohémiens,
spadassins, etc.? De la nécessité qui avait créé
la pastorale romanesque, c.-à-d. l'intérêt épuisé
des romans de chevalerie; alors on tomba de
l'idéal exagéré dans un réalisme des plus ignobles,
inévitable effet de la réaction. La fantaisie d'un étudiant
grand seigneur ouvrit la carrière : Hurtado
de Mendoza, le futur historien de la Guerre de Grenade, composa
les joyeux devis du valet de mendiant Lazarillo de Tormes. Quoi
de plus mince qu'un tel sujet? L'auteur en a tiré un chef-d'oeuvre
d'esprit et de style. Les aventures de Lazarillo chez les divers maîtres
où le conduit sa famélique étoile, fournissent à
l'auteur l'occasion de peindre une foule d'originaux, et d'esquisser les
moeurs d'une partie de la société de son temps. Mateo
Aleman et Vicente Espinel suivirent les traces
d'Hurtado, en complétant sa manière un peu nue : leurs récits,
plus développés, abondent en réflexions quelquefois
diffuses. Le premier est auteur du Guzman d'Alfarache; le second,
de l'histoire moins connue, mais non moins intéressante, de l'Ecuyer
don Marcos de Obregon, dont certains on dit avoir servi de modèle
au Gil Blas de Lesage.
Les Espagnols, avons-nous dit, appellent
Novelas
toutes les productions du genre romanesque indistinctement le Don Quichotte
de Cervantès n'est donc pas moins une
nouvelle que les histoires courtes publiées par cet auteur sous
le titre de Novelas ejemplares (Contes moraux). Le mérite
principal de Mendoza et de ses successeurs serait
donc d'avoir ouvert la voie qui conduisit Cervantès à la
création de son chef-d'oeuvre : car Cervantès s'exerça
d'abord dans les genres divers de la nouvelle,
et le conte charmant des picaros Rinconete
y Cortadillo a certainement précédé l'Histoire
de Don Quichotte, puisqu'il y est fait allusion dans, la préface
de cet ouvrage.
Historiens.
C'est surtout dans
le genre historique que la prose espagnole a produit ses plus belles oeuvres.
Les principaux historiens furent des hommes d'État, des capitaines,
d'un esprit assez littéraire pour comprendre la beauté artistique
des chefs-d'oeuvre de l'Antiquité ,
assez épris de l'art pour tendre à les égaler. Mais
si l'Espagne compte plusieurs historiens artistes, elle a aussi un grand
nombre de compilateurs. Les provinces, les villes, les corporations, les
couvents ont eu leurs annales.
Après Fernand
del Pulgar, on remarque parmi les chroniqueurs Florian de Ocampo, historiographe
de Charles-Quint, et auteur d'une Chronique
générale d'Espagne, dont il n'acheva que cinq livres,
qui traitent des temps les plus reculés de la monarchie,
ouvrage qui fut continué par Ambrosio de Moralès jusqu'à
la réunion des royaumes de Castille
et de Léon .
Ces deux chroniqueurs ont peu de critique, de méthode et de style.
Vers le même temps, Esteban de Garibay composa, en 40 livres, une
histoire générale d'Espagne ,
sous le titre de Compendio historial; elle s'étend depuis
les temps anciens jusqu'à la prise de Grenade ;
c'est un recueil fort savant et très bon à consulter. Nous
en dirons autant des Anales de la corona de Aragon par Geronimo
Zurita, et des Anales historicos de los reyes de Aragon par le P.
Pedro Abarca. Zurita s'est principalement attaché à donner
une idée exacte de la constitution d'Aragon ,
et à la décrire dans son origine et ses développements,
mais l'art fait totalement défaut à ses vastes compilations.
Tous ces essais d'histoire
générale furent de beaucoup surpassés par l'oeuvre
du P. Juan de Mariana, composition remarquable
par la beauté de l'ordonnance et celle du style. II l'écrivit
d'abord en latin, et la mit ensuite lui-même en castillan. L'Histoire
générale d'Espagne parut en 1592, en 20 livres que l'auteur
porta plus tard jusqu'à 30. II prit pour modèles Tite-Live
dans le récit, Tacite dans les réflexions,
et peignit de couleurs trop sombres certains personnages. On reproche à
Mariana des inexactitudes, trop peu d'indépendance d'esprit, pour
les préjugés de son temps, une incrédulité
fâcheuse sur des faits certains, enfin des erreurs de chronologie.
Malgré tout cela, on ne peut lui refuser une franche admiration,
et il passe encore aujourd'hui pour le modèle du castillan classique.
La renommée
de Mariana a longtemps éclipsé d'autres historiens, qui,
dans des sujets plus circonscrits, ont donné à leurs oeuvres
plus de perfection. Au XVIe siècle,
deux surtout méritent d'être connus : Hurtado
de Mendoza et Diego Perez de Hita.( Ils seront
suivis au XVIIe
siècle par Francisco de Moncada et
Francisco
Manuel de Mello.
D.
Diego Hurtado de Mendoza (1503-1575), auteur d'une Histoire de la
guerre de Philippe Il contre les Morisques de Grenade. La Guerre
de Grenade est la dernière que les Maures
soutinrent dans les montagnes des Alpujarras, de 1568 à 1570. Mendoza,
prenant le sujet par son côté le plus sérieux, a voulu
reproduire la manière des grands historiens de l'Antiquité;
son modèle est visiblement Salluste.
Favorisé par l'origine latine de
l'espagnol, il en imite heureusement
les tours et les sentences, quelquefois la concision et jusqu'à
l'obscurité. Son style a un relief puissant, une force admirable
mêlée quelquefois d'une pompe pardonnable à l'ancien
ambassadeur de Charles-Quint. On sent que
Mendoza n'aime pas les rigueurs exercées contre les Maures : tout
son livre est un blâme indirect de la politique suivie par Philippe
II. l'Histoire de l'expédition des Aragonais et des Catalans
est un parfait modèle de narration historique.
Nommons encore Diego
Perez de Hita, auteur d'une Histoire des guerres civiles de Grenade,
publiée en 1590, agréable mélange de l'histoire et
de la poésie des romances.
Florian
l'a imitée dans son Gonzalve de Cordoue. (E.
Baret). |
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