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Littérature espagnole
L'âge d'or de la littérature espagnole
II - Le XVIIe siècle
Aperçu
Le Moyen Âge
L'âge d'or : XVIe s.; XVIIe s. Le XVIIIe s. Le XIXe s.
Au XVIIe siècle, l'activité de la pensée est suspendue tout à coup : la poésie lyrique, genre qui témoigne le mieux d'une originalité forte, semble frappée de mort; ce ne sont plus que batteries de mots, flots de rimes sonores, le vide, le néant. 

Poésie.
La poésie s'est perdue dans les subtilités des conceptistes et des cultistes. Les conceptistes faisaient profession de s'écarter de l'expression naturelle de la pensée, pour adopter l'acception détournée des mots. Il est vrai que la plupart d'entre eux traitèrent des sujets mystiques, favorables par conséquent aux écarts de la pensée. Leur chef fut Alonzo de Ledesma, auteur des Conceptos spirituales, bientôt suivis du Monstiero imaginado, ramas d'allégories obscures en jeux de mots et en calembours. Le succès de Ledesma et de ses imitateurs amena les cultistes, dont l'influence fut bien autrement désastreuse. Le fondateur de cette école fut D. Louis de Gongora y Argote. II avait débuté dans une meilleure voie, car on a de lui des romances pleines de naturel et de simplicité; une ode ou cantate, empreinte d'une dignité remarquable, sur l'Invincible Armada; des vers pleins de la ferveur d'un ardent catholicisme sur la résistance opposée par Saint Hermenegild à l'arianisme. Mais dans les Solitudes, le Polyphème, les Aventures de Pyrame et Thisbé, dans presque tous ses sonnets et canciones, il semble avoir pris à tâche de s'exprimer en logogriphes. Gongora est le Lycophron de la poésie espagnole. Trouvant que le langage poétique s'énervait, et tenant le naturel pour de la pauvreté, la pureté pour de la minutie, la facilité pour de la négligence, il s'appliqua à inventer un nouveau dialecte, qui retira l'art de la simplicité rampante où, suivant lui, il s'était traîné jusqu'alors. La nouveauté des mots ou de leur acception, l'étrangeté et la dislocation de la phrase, la hardiesse et la profusion des figures, tel fut le caractère de cette langue. Lope de Vega, Quevedo, Calderon, tout en se moquant du cultisme, finirent trop souvent par sacrifier à la vogue qu'il ne tarda pas à obtenir.

Parmi les cultos (esprits cultivés) de l'école de Gongora, il faut placer le comte de Villamarina et Paravicino, prédicateur de la cour, qui introduisit le cultisme dans l'éloquence sacrée.

Poésie Lyrique.
Don Francisco de Rioja est de l'école d'Herrera et puisa aux mêmes inspirations. II fut bibliothécaire et historiographe de Philippe IV. Bien qu'il ait débuté au milieu de la dépravation du goût, il sut rester toujours pur. Aussi savant qu'Herrera, il contint mieux son érudition, et, conservant les beautés de son modèle, le surpassa en perfection. L'incurie de ses contemporains a laissé périr la plus grande partie de ses ouvrages; mais le peu qui en a survécu est le meilleur modèle qui puisse être proposé à l'étude de la jeunesse. Sa Silva à la rose peut donner une idée de la souveraine élégance de ses vers. On admire aussi beaucoup son Epître morale à Fabien. Mais sa composition la plus célèbre est la Cancion sur les ruines d'Italica, où il se montre dignement inspiré par les souvenirs de la grandeur romaine.

Poésie didactique. 
Le genre didactique est un des plus pauvres dans la poésie espagnole. Sans parler des Poétiques en prose précédemment publiées par le marquis de Villena, Juan de la Encina et Torrés de Naharro dans ses Propaladia, nous mentionnerons l'Ejemplar poetico (Code poétique) de Juan de la Cueva, ouvrage qui s'annonce avec la prétention de dicter les règles de la poésie, mais qui pèche par le plan, le style, le goût et la sûreté de la critique, et qui d'ailleurs n'est pas complet; car, entre autres omissions, le poète ne parle pas du genre épique. Son Code a cependant quelques bonnes parties, surtout celle touchant l'art dramatique. On devrait peut-être lui préférer el Arte nuevo de hacer comedias de Lope de Vega, où il essaye de justifier, contre l'exemple des Anciens, le système dramatique adopté par lui; mais ce n'est qu'un badinage spirituel, mêlé de conseils judicieux, la plupart imités d'Horace

Plusieurs critiques croient que l'Espagne aurait possédé un poème didactique dans toutes les règles, si Luis de Cespédés, peintre, sculpteur et archéologue, avait achevé son Art de la peinture. On n'en possède qu'un fragment de 600 vers, inséré dans un traité en prose sur le même sujet par Francisco Pacheco, peintre comme Cespédés. 

Quelques épîtres des frères Lupercio et Bartolomé Argensola contiennent des passages qui peuvent être classés dans ce genre. Bartholomé raille agréablement les chantres d'Iris en l'air, et donne d'utiles conseils sur la nécessité d'être sévère à soi-même l'emploi des mots et des pensées.

Poésie dramatique. 
Don Pedro Calderon de la Barca, né à Madrid en 1600, attira, dès l'âge de 14 ans, l'attention de Lope de Vega par un sonnet sur la translation des cendres de Saint Isidore, patron de Madrid. Ses succès littéraires éveillèrent l'attention de Philippe IV, qui lui ordonna, en 1636, de travailler pour les spectacles de la cour. Il a fait des Autos sacramentales une partie très importante et originale du théâtre espagnol. Calderon a composé 111 comédies et 70 autos. Dans ces ouvrages revit tout entière l'Espagne de Philippe IV. Les plus remarquables, tant pour l'originalité de la conception que pour la poésie du style, sont l'Exaltation de la croix, le Divin Orphée, et la Vie est un songe.

Tirso de Molina, dont le nom véritable est Gabriel Tellez, a créé un type éminemment dramatique, qui a été reproduit sur les divers théâtres de l'Europe, Don Juan, le libertin audacieux et sacrilège. Il est le héros du drame intitulé : el Burlador de Sevilla. Des légendes du peuple de Séville, et de la chronique d'Andalousie, Tirso a tiré la composition originale et forte qui, dès son apparition, frappa si vivement toutes les imaginations. Ici, la vie d'un libertin sans scrupules amène un dénouement à la fois religieux et moral. On n'a qu'une idée bien affaiblie de l'original dans le Don Juan de Molière, qui n'osa peut-être pas serrer son modèle de plus près. El Burlador de Sevilla, qui a inspiré si heureusement lord Byron et Mozart n'est pas, entre les drames de Tirso de Molina, la pièce favorite des Espagnols : ils lui préfèrent Don Gil de las Calzas verdes, que certains critiques considèrent comme le type de la comédie espagnole d'intrigue; ils font aussi grand cas d'el Vergonzoso en palacio, pièce fort différente des précédentes, et, à certains égards, supérieure à toutes deux. 

Moreto, mort en 1669, surpasse Lope de Vega et Calderon dans l'art de conduire un sujet et de développer un caractère, et se montre encore plus remarquable par la délicatesse et la finesse ingénieuse de sa touche, que nous comparerions à celle de Marivaux et d'A. de Musset. II a créé un genre particulier de comédies, dites de figuron, ce qui signifie que le principal personnage de la pièce y joue un rôle ridicule. De ce nombre est la Tia y la Sobrina, el Lindo don Diego, titre qui est devenu un proverbe en Espagne : c'est l'amusante peinture d'un fat, qui finit par épouser une soubrette rusée qu'il prend, pour une riche comtesse. Mais le chef-d'oeuvre de Moreto, une des perles de la scène espagnole, c'est la charmante comédie intitulée : Dédain pour dédain, d'où Molière a tiré sa Princesse d'Elide

Après Moreto, qu'il est loin d'égaler par la composition et par le style, vient don Francisco de Rojas, l'auteur de Garcia del Castañar, drame du genre Calderon, qui conserve sa popularité encore aujourd'hui. Rojas a souvent été imité en France : Scarron l'a presque traduit dans son Jodelet

En empruntant à l'Espagne la Verdad sospechosa (la Vérité suspecte), dont il fit le Menteur, P. Corneille attribuait à Lope de Vega cette oeuvre qu'il appelle la merveille du théâtre; elle appartient à un écrivain trop peu connu en France, à don Juan Ruiz de Alarcon. Né au Mexique au commencement du XVIIe siècle, il passa en Europe vers 1621. Parmi les drames qu'il donna sur le théâtre de Madrid, trois s'élèvent bien au-dessus des autres : la Verdad sospechosa, puis le Tisserand de Ségovie, et Comment on se fait des amis. Alarcon estimait beaucoup son Examen de Maridos (les Maris passés en revue); on y trouve des scènes heureuses et des parties de dialogue charmantes. Alarcon, esprit élevé, plein de mépris pour les masses ignorantes, a pris l'art dramatique plus au sérieux qu'on ne l'a jamais fait en Espagne, et par là il se rapproche particulièrement de Moreto.

Le théâtre espagnol n'a guère peint que des Espagnols : de là son extrême valeur au point de vue historique. II révèle les sentiments les plus intimes de la culture qui l'a produit. Il présente aussi d'éminentes qualités : l'intérêt, l'invention dramatique, la passion, la noblesse. Le drame espagnol vise toujours à la grandeur, et l'exagère quelquefois; mais il n'idéalise jamais le crime; s'il outre-passe le naturel, il ne dore pas ce qui est immonde. Enfin l'art du dialogue y est porté au plus haut degré : Guilhem de Castro, Lope de Vega, Calderon, ont enseigné le secret de cet art aux autres littératures; Corneille surtout leur en est redevable.

Prose.
Quevedo fut un prodige de savoir : on l'a quelquefois appelé le Voltaire de l'Espagne. Il s'est exercé dans tous les genres poétiques, depuis la letrilla jusqu'à la comédie. Il a mêlé l'histoire à la controverse, l'érudition à la facétie; écrivain polygraphe par excellence, mais demeuré sans égal dans l'art d'enfermer la satire politique et sociale dans un cadre ingénieux et dans une fable dramatique. Parmi ses oeuvres en prose, il faut citer la Vie de Saint Paul, les Traités de la Provience de Dieu, la Vie de Marcus Brutus. Dans le genre satirique, et trop souvent burlesque, nous trouvons le Songe des têtes de mort, les Ecuries de Pluton, les Coulisses du monde, la Fortune devenue raisonnable, le Jugement dernier, les Lettres du chevalier de l'épargne, ouvrages de sa jeunesse et ses meilleurs titres de gloire. Contemporain de Cervantès, Quevedo mérite d'être placé à côté de lui dans l'art de manier la fiction : heureux s'il eût connu comme lui le secret de la mesure; ses emportements contre son siècle paraissent trop violents pour n'être pas suspects d'exagération; mais quel éclat de couleurs, quel mouvement, et quelle verve!

Historiens.
Francisco de Moncada (1586-1635) écrivit une Histoire de l'expédition des Aragonais et des Catalans contre les Turcs et Grecs; Avec moins d'éclat que Mendoza, son aîné; il est toujours clair et attachant.  Peut-être doit-il moins à lui-même l'intérêt de son récit, qu'au chroniqueur primitif de cette guerre, Ramon Montaner, le Froissart catalan, qu'il n'a pas fait oublier. 

Francisco Manuel de Mello (1611-1666) est l'auteur d'une Histoire du soulèvement de la Catalogne sous Philippe IV. L'Histoire du soulèvement de la Catalogne est une oeuvre incomplète : Mello ne raconte que la première année de la guerre qui dura 13 ans. Son travail, qui lui fut commandé par Philippe IV et son ministre Olivarès, est remarquable au point de vue littéraire. La manière de Mello est la complète alliance des formes grecques et latines avec la tradition littéraire espagnole.

Après les deux historiens qui précédent, nous placerons Antonio de Solis, qui publia, en 1684, une Histoire de la conquête du Mexique. Au XVIIIe siècle, l'Espagne comparait Solis à Florus et à Tacite; les étrangers, moins sensibles aux beautés propres du style, voient surtout en lui un historien artiste, une sorte de Quinte-Curce, qui, moins soucieux d'instruire que de plaire, subordonne la vérité aux ornements du discours, et semble moins écrire une histoire qu'une nouvelle. Les Espagnols modernes reconnaissent ces défauts de Solis, mais ils se montrent extrêmement sensibles à la parfaite élégance de son style, qui n'a nullement vieilli tant l'auteur a bien saisi le vrai caractère de la langue castillane.

D'autres historiens sont encore très estimables, bien que loin du premier rang; tel est don Carlos Coloma, marquis del Espinar, qui fit les guerres de Flandre, dont il publia l'histoire sous ce titre : las Guerras de los Estados bajos, etc. Avant lui, un très illustre personnage, D. Luiz de Avilay Zuñiga, avait écrit des Mémoires sur les campagnes de Charles-Quint en Allemagne. Pedro Mexia, historiographe du même empereur, composa l'Histoire impériale, résumé de la biographie de tous les empereurs et rois des Romains depuis J. César jusqu'à Maximilien d'Autriche. Sandoval se borna à la Vie de Charles-Quint; Cabrera, à la Biographie de Philippe Il. (E. Baret). 

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