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Au
XVIIe siècle, l'activité
de la pensée est suspendue tout à coup : la poésie
lyrique, genre qui témoigne le mieux d'une originalité
forte, semble frappée de mort; ce ne sont plus que batteries de
mots, flots de rimes sonores, le vide, le néant.
Poésie.
La poésie
s'est perdue dans les subtilités des conceptistes et des cultistes.
Les conceptistes faisaient profession de s'écarter de l'expression
naturelle de la pensée, pour adopter l'acception détournée
des mots. Il est vrai que la plupart d'entre eux traitèrent des
sujets mystiques, favorables par conséquent aux écarts de
la pensée. Leur chef fut Alonzo de Ledesma, auteur des Conceptos
spirituales, bientôt suivis du Monstiero imaginado, ramas
d'allégories obscures en jeux de mots et en calembours. Le succès
de Ledesma et de ses imitateurs amena les cultistes, dont l'influence fut
bien autrement désastreuse. Le fondateur de cette école fut
D.
Louis de Gongora y Argote. II avait débuté dans une meilleure
voie, car on a de lui des romances pleines
de naturel et de simplicité; une ode ou
cantate,
empreinte d'une dignité remarquable, sur l'Invincible Armada;
des vers pleins de la ferveur d'un ardent catholicisme
sur la résistance opposée par Saint Hermenegild à
l'arianisme .
Mais dans les Solitudes, le Polyphème, les Aventures
de Pyrame et Thisbé, dans presque tous ses sonnets
et canciones, il semble avoir pris à tâche de s'exprimer
en logogriphes. Gongora est le Lycophron de la poésie espagnole.
Trouvant que le langage poétique s'énervait, et tenant le
naturel pour de la pauvreté, la pureté pour de la minutie,
la facilité pour de la négligence, il s'appliqua à
inventer un nouveau dialecte, qui retira l'art de la simplicité
rampante où, suivant lui, il s'était traîné
jusqu'alors. La nouveauté des mots ou de leur acception, l'étrangeté
et la dislocation de la phrase, la hardiesse et la profusion des figures,
tel fut le caractère de cette langue. Lope de
Vega, Quevedo, Calderon,
tout en se moquant du cultisme, finirent trop souvent par sacrifier à
la vogue qu'il ne tarda pas à obtenir.
Parmi les cultos
(esprits cultivés) de l'école de Gongora, il faut placer
le comte de Villamarina et Paravicino, prédicateur de la cour, qui
introduisit le cultisme dans l'éloquence sacrée.
Poésie
Lyrique.
Don Francisco
de Rioja est de l'école d'Herrera
et puisa aux mêmes inspirations. II fut bibliothécaire et
historiographe de Philippe IV. Bien
qu'il ait débuté au milieu de la dépravation du goût,
il sut rester toujours pur. Aussi savant qu'Herrera,
il contint mieux son érudition, et, conservant les beautés
de son modèle, le surpassa en perfection. L'incurie de ses contemporains
a laissé périr la plus grande partie de ses ouvrages; mais
le peu qui en a survécu est le meilleur modèle qui puisse
être proposé à l'étude de la jeunesse. Sa Silva
à la rose peut donner une idée de la souveraine élégance
de ses vers. On admire aussi beaucoup son Epître morale à
Fabien. Mais sa composition la plus célèbre est la Cancion
sur les ruines d'Italica, où il se montre dignement inspiré
par les souvenirs de la grandeur romaine.
Poésie
didactique.
Le genre
didactique est un des plus pauvres dans la poésie espagnole.
Sans parler des Poétiques en prose précédemment
publiées par le marquis de Villena,
Juan
de la Encina et Torrés de Naharro dans ses Propaladia,
nous mentionnerons l'Ejemplar poetico (Code poétique)
de Juan de la Cueva, ouvrage qui s'annonce avec la prétention de
dicter les règles de la poésie, mais qui pèche par
le plan, le style, le goût et la sûreté de la critique,
et qui d'ailleurs n'est pas complet; car, entre autres omissions, le poète
ne parle pas du genre épique. Son Code a cependant quelques
bonnes parties, surtout celle touchant l'art
dramatique. On devrait peut-être lui préférer el
Arte nuevo de hacer comedias de Lope de Vega,
où il essaye de justifier, contre l'exemple des Anciens, le système
dramatique adopté par lui; mais ce n'est qu'un badinage spirituel,
mêlé de conseils judicieux, la plupart imités d'Horace.
Plusieurs critiques croient que l'Espagne
aurait possédé un poème didactique dans toutes les
règles, si Luis de Cespédés, peintre,
sculpteur
et archéologue, avait achevé son Art de la peinture.
On n'en possède qu'un fragment de 600 vers, inséré
dans un traité en prose sur le même sujet par Francisco Pacheco,
peintre comme Cespédés.
Quelques épîtres
des frères Lupercio et Bartolomé Argensola
contiennent des passages qui peuvent être classés dans ce
genre. Bartholomé raille agréablement les chantres d'Iris
en l'air, et donne d'utiles conseils sur la nécessité
d'être sévère à soi-même l'emploi des
mots et des pensées.
Poésie
dramatique.
Don Pedro
Calderon de la Barca, né à Madrid
en 1600, attira, dès l'âge de 14 ans, l'attention de Lope
de Vega par un sonnet sur la translation des cendres de Saint Isidore,
patron de Madrid. Ses succès littéraires éveillèrent
l'attention de Philippe IV, qui lui
ordonna, en 1636, de travailler pour les spectacles
de la cour. Il a fait des Autos sacramentales
une partie très importante et originale du théâtre
espagnol. Calderon a composé 111 comédies
et 70 autos. Dans ces ouvrages revit tout entière l'Espagne de Philippe
IV. Les plus remarquables, tant pour l'originalité de la conception
que pour la poésie du style, sont l'Exaltation de la croix, le
Divin Orphée, et la Vie est un songe .
Tirso
de Molina, dont le nom véritable est Gabriel Tellez, a créé
un type éminemment dramatique, qui a été reproduit
sur les divers théâtres de l'Europe ,
Don Juan ,
le libertin audacieux et sacrilège. Il est le héros du drame
intitulé : el Burlador de Sevilla. Des légendes du
peuple de Séville ,
et de la chronique d'Andalousie ,
Tirso a tiré la composition originale et forte qui, dès son
apparition, frappa si vivement toutes les imaginations. Ici, la vie d'un
libertin sans scrupules amène un dénouement à la fois
religieux et moral. On n'a qu'une idée bien affaiblie de l'original
dans le Don Juan
de Molière, qui n'osa peut-être
pas serrer son modèle de plus près. El Burlador de Sevilla,
qui a inspiré si heureusement lord Byron
et Mozart
n'est pas, entre les drames de Tirso de Molina, la pièce favorite
des Espagnols : ils lui préfèrent Don Gil de las Calzas
verdes, que certains critiques considèrent comme le type de
la comédie espagnole d'intrigue; ils
font aussi grand cas d'el Vergonzoso en palacio, pièce fort
différente des précédentes, et, à certains
égards, supérieure à toutes deux.
Moreto, mort en 1669,
surpasse Lope de Vega et Calderon
dans l'art de conduire un sujet et de développer un caractère,
et se montre encore plus remarquable par la délicatesse et la finesse
ingénieuse de sa touche, que nous comparerions à celle de
Marivaux
et d'A. de Musset. II a créé un
genre particulier de comédies, dites de figuron, ce qui signifie
que le principal personnage de la pièce y joue un rôle ridicule.
De ce nombre est la Tia y la Sobrina,
el Lindo don Diego,
titre qui est devenu un proverbe en Espagne
: c'est l'amusante peinture d'un fat, qui finit par épouser une
soubrette rusée qu'il prend, pour une riche comtesse. Mais le chef-d'oeuvre
de Moreto, une des perles de la scène espagnole, c'est la charmante
comédie intitulée : Dédain pour dédain,
d'où Molière a tiré sa Princesse
d'Elide .
Après Moreto,
qu'il est loin d'égaler par la composition et par le style, vient
don Francisco de Rojas, l'auteur de Garcia del
Castañar, drame du genre Calderon,
qui conserve sa popularité encore aujourd'hui. Rojas a souvent été
imité en France : Scarron
l'a presque traduit dans son Jodelet.
En empruntant à
l'Espagne la Verdad sospechosa (la Vérité suspecte),
dont il fit le Menteur ,
P.
Corneille attribuait à Lope de Vega cette
oeuvre qu'il appelle la merveille du théâtre;
elle appartient à un écrivain trop peu connu en France, à
don Juan Ruiz de Alarcon. Né au Mexique
au commencement du XVIIe siècle,
il passa en Europe vers 1621. Parmi les drames qu'il donna sur le théâtre
de Madrid ,
trois s'élèvent bien au-dessus des autres : la Verdad
sospechosa, puis le Tisserand de Ségovie, et Comment
on se fait des amis. Alarcon estimait beaucoup son Examen de Maridos
(les Maris passés en revue); on y trouve des scènes
heureuses et des parties de dialogue charmantes. Alarcon, esprit élevé,
plein de mépris pour les masses ignorantes, a pris l'art dramatique
plus au sérieux qu'on ne l'a jamais fait en Espagne, et par là
il se rapproche particulièrement de Moreto.
Le théâtre
espagnol n'a guère peint que des Espagnols : de là son extrême
valeur au point de vue historique. II révèle les sentiments
les plus intimes de la culture qui l'a produit. Il présente aussi
d'éminentes qualités : l'intérêt, l'invention
dramatique, la passion, la noblesse. Le drame espagnol vise toujours à
la grandeur, et l'exagère quelquefois; mais il n'idéalise
jamais le crime; s'il outre-passe le naturel, il ne dore pas ce qui est
immonde. Enfin l'art du dialogue y est porté au plus haut degré
: Guilhem de Castro, Lope de
Vega, Calderon, ont enseigné le secret
de cet art aux autres littératures;
Corneille
surtout leur en est redevable.
Prose.
Quevedo
fut un prodige de savoir : on l'a quelquefois appelé le Voltaire
de l'Espagne .
Il s'est exercé dans tous les genres poétiques, depuis la
letrilla
jusqu'à la comédie. Il a mêlé
l'histoire à la controverse, l'érudition à la facétie;
écrivain polygraphe par excellence, mais demeuré sans égal
dans l'art d'enfermer la satire politique
et sociale dans un cadre ingénieux et dans une fable dramatique.
Parmi ses oeuvres en prose, il faut citer la Vie de Saint Paul ,
les Traités de la Provience de Dieu, la Vie de Marcus
Brutus. Dans le genre satirique, et trop souvent burlesque, nous
trouvons le Songe des têtes de mort, les Ecuries de Pluton, les
Coulisses du monde, la Fortune devenue raisonnable, le Jugement dernier,
les Lettres du chevalier de l'épargne, ouvrages de sa jeunesse
et ses meilleurs titres de gloire. Contemporain de Cervantès,
Quevedo mérite d'être placé à côté
de lui dans l'art de manier la fiction : heureux s'il eût connu comme
lui le secret de la mesure; ses emportements contre son siècle paraissent
trop violents pour n'être pas suspects d'exagération; mais
quel éclat de couleurs, quel mouvement, et quelle verve!
Historiens.
Francisco
de Moncada (1586-1635) écrivit une Histoire de l'expédition
des Aragonais et des Catalans contre les Turcs et Grecs; Avec moins
d'éclat que Mendoza, son aîné;
il est toujours clair et attachant. Peut-être doit-il moins
à lui-même l'intérêt de son récit, qu'au
chroniqueur primitif de cette guerre, Ramon Montaner, le Froissart
catalan, qu'il n'a pas fait oublier.
Francisco
Manuel de Mello (1611-1666) est l'auteur d'une Histoire du soulèvement
de la Catalogne sous Philippe IV. L'Histoire du soulèvement
de la Catalogne
est une oeuvre incomplète : Mello ne raconte que la première
année de la guerre qui dura 13 ans. Son travail, qui lui fut commandé
par Philippe IV et son ministre Olivarès,
est remarquable au point de vue littéraire. La manière de
Mello est la complète alliance des formes grecques
et latines avec la tradition littéraire
espagnole.
Après les
deux historiens qui précédent, nous placerons Antonio de
Solis, qui publia, en 1684, une Histoire de la conquête du Mexique.
Au XVIIIe siècle, l'Espagne comparait
Solis à Florus et à Tacite;
les étrangers, moins sensibles aux beautés propres du style,
voient surtout en lui un historien artiste, une sorte de Quinte-Curce,
qui, moins soucieux d'instruire que de plaire, subordonne la vérité
aux ornements du discours, et semble moins écrire une histoire qu'une
nouvelle. Les Espagnols modernes reconnaissent ces défauts de Solis,
mais ils se montrent extrêmement sensibles à la parfaite élégance
de son style, qui n'a nullement vieilli tant l'auteur a bien saisi le vrai
caractère de la langue castillane.
D'autres historiens
sont encore très estimables, bien que loin du premier rang; tel
est don Carlos Coloma, marquis del Espinar, qui fit les guerres de Flandre ,
dont il publia l'histoire sous ce titre : las Guerras de los Estados
bajos, etc. Avant lui, un très illustre personnage, D. Luiz
de Avilay Zuñiga, avait écrit des Mémoires sur
les campagnes de Charles-Quint en Allemagne .
Pedro Mexia, historiographe du même empereur, composa l'Histoire
impériale, résumé de la biographie
de tous les empereurs et rois des Romains depuis J.
César jusqu'à Maximilien d'Autriche. Sandoval se borna
à la Vie de Charles-Quint; Cabrera, à la Biographie
de Philippe Il. (E.
Baret). |
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