|
|
|
|
Les
textes
|
|
| Mémoires,
composition du genre historique, qui a pour marque distinctive de raconter
des événements contemporains, dont l'auteur a été
témoin ou acteur. Les autres ouvrages d'histoire, composés
par des écrivains désintéressés, peuvent offrir
un choix plus sévère des faits, plus de mesure et de gravité
dans le récit; mais les mémoires nous saisissent et nous
attachent plue fortement, car ils sont une oeuvre plus vivante. On rédige
ses mémoires pour satisfaire ce désir irrésistible
qui sollicite tout écrivain à mettre le public dans la confidence
de sa pensée. La vanité n'y est pas étrangère
non plus : elle s'appelle tantôt le droit imprescriptible de protester
contre l'injustice de l'opinion; tantôt le désir, propre aux
grandes âmes de se survivre; souvent aussi l'orgueil très
légitime d'éclairer son siècle et les âges qui
suivront, et de prévenir les erreurs de l'histoire. L'utilité
des mémoires est manifeste, mais il faut mesurer la créance
qu'on leur accorde, et les contrôler par d'autres mémoires.
Les Anciens ont connu les Mémoires
: chez les Grecs, l'Anabase II serait difficile de compter tous les
mémoires que les lettres françaises ont produits de siècle
en siècle. Villehardouin, dès
le commencement du XIIIe siècle,
dans une prose sérieuse et ferme, où le sens des affaires
s'allie à l'expression répétée d'une profonde
confiance en la protection de Dieu II est permis peut-être d'assimiler à des mémoires la Chronique universelle de J. Froissart, ce "nouvel Hérodote", voyageur infatigable, qui, dans sa passion de tout voir, de tout savoir et de tout conter, visita tous les pays, et, chemin faisant, accumula, sans réflexions comme sans confusion, les aventures sérieuses et les anecdotes familières, peintre aussi remarquable par l'énergie des traits que par l'inépuisable variété des couleurs. Comines a laissé sur Louis XI des mémoires précieux. Moraliste et politique autant que narrateur, comparable à Tacite, s'il en avait eu les colères et le chagrin, il enseigne aux princes leurs devoirs d'un ton qui fait songer à Bossuet, et professe cette croyance que Dieu distribue les succès et les revers aux hommes, selon qu'ils se montrent ici-bas, non seulement bons ou pervers, mais encore clairvoyants ou aveugles, circonspects ou téméraires, prudents ou malavisés. Les guerres d'Italie eurent aussi leurs mémoires; les vertus chevaleresques de la noblesse française y brillèrent de leur suprême éclat, personnifiées par Bayard. De là l'intérêt historique et moral, sinon littéraire, qui s'attache à la Chronique du Chevalier sans peur et sans reproche, par son loyal serviteur. Les luttes religieuses suivirent ces expéditions, d'où les Français avaient du moins rapporté le goût des lettres et des arts. La cour et la noblesse gardèrent en même temps la tradition de cette galanterie qui prit naissance, et dégénéra bien vite en corruption, à la cour de Louis XII et de François Ier. La guerre civile et les aventures amoureuses remplirent donc les Mémoires de la fin du XVIe siècle. La docte Marguerite de Valois, par un style qui réunit la force et le naturel, la rapidité et l'émotion; le farouche Montluc, par ses Commentaires, oeuvre d'un soldat insatiable de combats et. d'un catholique impitoyable et forcené; le vaniteux Brantôme, par ses Chroniques trop gasconnes et ses récits trop gaulois sur les dames galantes; enfin le rude et intraitable Agrippa d'Aubigné, par l'âpreté sarcastique de ses écrits, brillèrent parmi les Tavannes, les Lanoue, les Vieilleville et les Coligny. Au XVIIe siècle, après l'apaisement des guerres religieuses, les nobles tournèrent leur humeur indocile contre les premiers ministres, Concini, Richelieu, Mazarin; puis s'éleva Louis XIV, qui, par l'appât des grâces royales assouplit les résistances, transforma en courtisans les fiers héros de la Fronde, et subordonna leur fortune à son intérêt et à ses plaisirs. Tel est le spectacle instructif et varié que nous présentent les mémoires de ce siècle; car tandis que la littérature officielle reflétait la gloire et les pompes du temps, des mémoires, plus vrais parce qu'ils vont au delà de l'apparence et déchirent tous les voiles, en peignaient non seulement l'éclat éblouissant, mais aussi les misères, les scandales, les turpitudes et les douleurs, et, par leurs détails vifs et nus, donnaient le moyen de mesurer un jour chacun à sa véritable taille. Pour retrouver la physionomie de cette époque, avec ses violents contrastes de grandeur et de petitesse, de hauteur et de servilité, de moeurs relâchées et de dévotion, les mémoires s'offrent en foule : le duc de Rohan, Richelieu, Bassompierre, Tallemant des Réaux, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Turenne, Bussy-Rabutin, Dangeau, Hamilton et le duc de Grammont, Mme de Motteville, Mme de Caylus, Mlle de Montpensier, Mme de La Fayette, Louis XIV lui-même et, par-dessus tous, Saint-Simon, dont les critiques célèbrent à l'envi le style fougueux et pittoresque, la verve étincelante, la pénétration, la profondeur et le coloris, furent, entre beaucoup d'autres, les peintres immortels d'eux-mêmes et de leur temps. Au XVIIIe
siècle, où les lettres éclipsèrent la politique,
et où l'édition d'un livre émeut autant l'opinion
que l'inique partage de la Pologne, le trait commun des Mémoires,
et leur caractère original, est de peindre au vif les moeurs et
le mouvement intellectuel de cette société, déréglée
dans ses idées comme dans sa conduite. C'est alors que Rousseau
publia ses Confessions Le goût pour la vérité historique, qui distingue le XIXe siècle, fait lire avec avidité tous les Mémoires, et en a fait publier beaucoup d'apocryphes. II en a été donné un grand nombre d'authentiques sur la Révolution française, sur le 1er Empire, sur la Restauration, tels que les Mémoires de Mirabeau, composés de documents laissés par lui; de La Fayette, composés de même; de Châteaubriand, du roi Joseph Bonaparte, du duc de Raguse, du Prince Eugène (Beauharnais), de Béranger, etc. Parmi tous ces Mémoires, aucuns n'égalent en importance, en intérêt, même en talent, les Mémoires de Napoléon Ier : ils sont l'oeuvre d'un écrivain précis, exact, nerveux, plein de chaleur et d'imagination. Ces Mémoires l'emportent de beaucoup, à tous les points de vue, sur les Commentaires de César. A. H. et C. Debrozy.
|
|
© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.