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Littérature espagnole
La littérature espagnole au XVIIIesiècle
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Le Moyen Âge
L'âge d'or : XVIe s.; XVIIe s. Le XVIIIe s. Le XIXe s.
L'âge d'or de la littérature espagnole finit avec la dynastie royale autrichienne. Pendant l'espace d'un siècle, ce n'est pas seulement la médiocrité, c'est le néant; et lorsque, vers le milieu du XVIIIe siècle, l'esprit semble se réveiller de sa longue léthargie, la sève est desséchée. L'avènement de la maison de Bourbon, en introduisant en Espagne les institutions de la France et les traditions du gouvernement de Louis XIV, y ranima la vie intellectuelle et politique : on vit s'établir successivement l'Académie espagnole, l'Académie d'Histoire, l'Académie de Saint-Ferdinand, l'Académie du Bon goût. La révolution littéraire suivit de près la révolution politique : les écrivains espagnols devinrent pour la plupart afrancesados (= francisés).

Poésie
Le premier symptôme de cette révolution dans le goût fut la publication (1737) de la Poétique de Don Ignacio de Luzan, qui, peu remarquée à son apparition, devint bientôt le code littéraire des meilleurs esprits. Profondément versé dans les littératures anciennes et étrangères, Luzan y puisa les principes de sa Poétique, oeuvre de jugement et de goût, mais qui rabaissait outre mesure quelques-uns des anciens poètes nationaux, entre autres Lope de Vega. II voulut joindre l'exemple au précepte, et composa une ode sur l'attaque infructueuse des Maures contre la ville d'Oran. Ce morceau lyrique rappelle trop l'ode de Boileau sur la prise de Namur. L'ère des Poétiques est invariablement l'époque du déclin de la poésie. Les poètes espagnols de ce temps rappellent tous la manière de Delille. Beaucoup avaient un talent distingué, comme Nicolas Moratin, dont on cite avec éloge les poésies fugitives (letrillas), un poème descriptif : Fiesta de Toros en Madrid, et une composition du genre épique : las Noces de Cortès. Don José Cadalso ressuscita, disent les critiques, la poésie anacréontique, oubliée depuis Villegas. On cite de lui une pièce intéressante par le sujet, et agréable par l'exécution, Florinde. Rempli d'instruction et de goût, passionné pour les lettres, Cadalso était éminemment propre à continuer l'oeuvre réformatrice de Luzan. Ses Eruditos à la violeta (Érudits à la fleur d'orange) sont un modèle de grâce et de bonne critique.

Les théories du Luzan rencontrèrent un adversaire passionné en Don Vicente Garcia de La Huerta, personnage orgueilleux autant qu'atrabilaire, qui employa à la défense des vieux poètes nationaux le même zèle que mettait la nouvelle école à faire ressortir leurs défauts. Mais, dans l'imitation de la vieille poésie espagnole, La Huerta fit paraître plus de bonne volonté que de talent. Le principal antagoniste de La Huerta était Don Thomas de Iriarte ou Yriarte. II était neveu de Don Juan de Iriarte, bibliothécaire de Ferdinand VI, lequel avait fait ses études au collège Louis-le-Grand, de Paris, sous la direction du P. Porée; circonstances qui ne furent sans influence ni sur les vastes connaissances de Don Thomas, ni sur ses préférences marquées pour les chefs-d'oeuvre de la littérature française. En Espagne, quelques-uns censurent la sécheresse de sa veine, et lui reprochent d'avoir créé l'école du prosaïsme en poésie; d'autres soutiennent que, s'il n'a pas réussi dans la plupart des genres où il s'est exercé, Iriarte est du moins sans rival dans l'apologue, où, sans égaler La Fontaine, il a le mérite de l'invention dans les sujets. 

Un contemporain d'Iriarte, Samaniego, a composé des fables imitées de La Fontaine, où la naïveté, l'abandon, la pointe de malignité du modèle se retrouvent souvent; malgré ces qualités, il n'occupe qu'une place subalterne dans la littérature générale.

En résumé, toute l'influence de l'école française se borna à faire gagner le style en correction, en simplicité, en clarté, sans lui rendre ni l'enthousiasme, ni la vigueur antiques. La poésie était morte. Les Luzan, les Cadalso, les Iriarte, sont des hommes de talent, des esprits élégants qui prennent la lyre de propos délibéré, et se font poètes parce qu'il y a eu des poésies; mais ils ne font, comme tant d'autres écrivains de décadence, que regratter du vieux.

A la suite des guerres et des révolutions qui agitèrent la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe, le goût est devenu plus sévère : cela explique l'oubli où sont tombés les vers anacréontiques et bucoliques de Melendez, accueillis avec enthousiasme en 1785. Ces poésies ont de la douceur et de l'harmonie, qualités faciles à acquérir, mais qui ne font pas un poète, si elles ne sont accompagnées de la force de la pensée, et de la hauteur de l'inspiration. L'Ode aux Beaux-Arts, l'Ode aux étoiles, ne sont que des amplifications assez communes et beaucoup trop développées. Melendez a néanmoins le premier rang parmi les poètes espagnols du XVIIIe siècle, et une place distinguée dans la littérature européenne.

Don Nicasio Alvarez de Cienfuegos, disciple favori de Melendez, eut un talent ardent; il s'exerça dans l'ode, l'épître et la poésie pastorale. La passion du grand et de l'honnête anime ses vers lyriques. L'original et facétieux José de Iglesias, connu par ses épigrammes et ses letrillas satiriques, fut ami et rival de Melendez. Deux pièces de ces auteurs, faites concurremment, la Fleur du gurzuen et la Rose d'Avril, réalisèrent ces combats de bergers que se plaît à décrire l'Églogue antique. 

Le comte de Norona, Don Melchior de Jovellanos, Fray Diego Gonzalès, le digne émule de Luis de Léon, cultivèrent aussi la poésie lyrique. Le premier se fit connaître par une belle Ode à la Paix, à l'occasion de la paix conclue entre la France et l'Espagne en 1795. 

Nous clorons cette liste par le nom de Don Alberto Lista, également célèbre comme poète et comme critique.

Poésie dramatique. 
Les compositions dramatiques de cette époque lamentable présentent le plus étonnant tissu de sottises extravagantes que l'imagination puisse créer. Maures et chrétiens, saints, idolâtres, magiciens, divinités du paganisme, personnages historiques anciens et modernes, s'y mêlent et s'y heurtent dans une incroyable confusion. Nommons seulement Bustamente, Fernandez de Léon, Don Diego de Torres, Tellez y Acevedo, en passant,sous silence un grand nombre de dramaturges de carrefour; nous n'excepterons que Don Francisco Luciano Comella, dont le nom proverbial a désigné le plus haut degré possible d'extravagance et de mauvais goût.

L'introduction de la littérature française à la suite du petit-fils de Louis XIV amena dans l'art dramatique, comme dans les autres genres poétiques, une réaction qui favorisa le retour du bon sens aux dépens de l'originalité et de la vie. On commença par traduire les chefs-d'oeuvre de Corneille, de Racine, et de Molière; on essaya ensuite de les imiter. Le code poétique de Boileau fut adopté comme base de la jurisprudence dramatique : les drames et le système poétique de Calderon et de Lope de Vega tombèrent dans le mépris. Le premier écrivain qui composa dans les principes de l'école française fut Don Agustin Montiano y Luyando, auteur d'Ataulfe et de Virginie. L'essai ne fut pas heureux; Ie style de Luyando parut froid, comme dans toute poésie d'imitation.

Les essais de Luyando furent suivis de Guzman el Bueno, par Don Nicolas de Moratin; de Sancho Garcia, par Cadalso; de Muñuza, par Jovellanos; de la Numancia, par Don Ignacio Lopez de Ayala. Toutes ces tentatives furent également malheureuses. A l'exception de la Numancia, qui, réduite dans ses proportions et corrigée, s'est soutenue jusqu'à nos jours, il n'est aucune de ces compositions qui pût affronter l'épreuve du théâtre, sans succomber sous les sifflets. Alors le champion de l'ancienne littérature, La Huerta, prétendit s'opposer à l'invasion de l'influence française, en publiant une collection assez mal entendue des meilleures pièces du vieux théâtre. II voulut joindre l'exemple au précepte; mais telle était la force du torrent des idées françaises, qu'il y céda malgré lui. Il dut à cette violence salutaire de produire des oeuvres qui ont assuré sa renommée, la traduction de Zaïre, et une tragédie de Rachel. Un plan assez bien ordonné, une action intéressante, des caractères vigoureusement tracés, joints à l'attrait d'un style plein d'éclat, procurèrent à la Rachel une popularité immense. Cette tragédie laisse en effet bien loin derrière elle l'Idoménée et la Comtesse de Castille de Cienfuegos. Il fallut attendre pour l'égaler, Maiquez, et surtout Quintana, dont le Pelayo, écrit vers 1808, vivra autant que la langue espagnole.

Dans cette phase où l'influence de la littérature française fit entrer le théâtre espagnol, la comédie conserva une originalité plus véritable que le drame, grâce au talent d'un homme supérieur, Don Leandro Fernandez Moratin. Après plusieurs essais malheureux de Don Nico!as son père, du caustique Forner, d'Iriarte, traducteur du Philosophe marié de Destouches, de Jovellanos, auteur de l'Honnête criminel, où il donna le premier exemple de la prose appliquée à la poésie dramatique, Moratin trouva la comédie de moeurs selon les règles françaises, et, dès son début (El viejo y la niña), devança tous ses rivaux. Sa comédie le Café, dirigée contre les fades rapsodies qui régnaient sur la scène, produisit une véritable révolution dans l'art. Les observations critiqués dont il appuya cette pièce achevèrent d'opérer le mouvement. Moratin essaya de lutter contre Molière dans la Mogigata (Tartufe femelle); mais son chef-d'oeuvre est le Oui des jeunes filles, qui a été traduit en français, et joué vers 1825 sur l'un des théâtres de Paris. Bien qu'il se proposât surtout de reproduire les grands modèles de la Comédie Française, Moratin céda quelquefois au penchant de son époque pour le genre sentimental : Ie ton de ses meilleures pièces dégénère parfois en mélodrame.

Prose
Au commencement du XVIIIe siècle, la prose était dans un état pire que la poésie : l'exemple funeste de Gracian, ses leçons de finesse et de trait avaient tellement corrompu le goût, que l'orateur sacré, comme d'écrivain profane, n'employait plus qu'un jargon devenu à peu près inintelligible. Quelques hommes de sens essayèrent d'arrêter le torrent, et de réintégrer dans les productions de la prose la raison depuis trop longtemps bannie; mais ces tentatives louables eurent elles-mêmes un résultat funeste. La phrase espagnole y a gagné sans doute en clarté et en simplicité; mais, en se formant sur le type français, elle a perdu son caractère propre. La révolution est moins sensible en poésie, par la nécessité où se trouve le poète de recourir aux anciens modèles; mais, en prose, la modification, accélérée par la lecture des journaux, a été portée si loin, que l'on ne retrouve plus nulle part la langue dont usèrent Louis de Grenade, Mendoza ou Cervantès. Vouloir les imiter passerait même aujourd'hui pour de l'affectation. Nous citerons d'abord les Commentaires du marquis de San Felipe sur la guerre de la Succession, comme un des meilleurs ouvrages historiques de la littérature du temps de Philippe V, bien qu'ils ne soient pas irréprochables sous le rapport de la correction et du goût. 

Un imitateur de Quevedo, Don Diego de Torres Villaroel, a donné, sous le titre de Visions, un livre écrit dans le mauvais goût du temps, et qui est complètement oublié, malgré un véritable talent.

Vers 1730 parut un écrivain qui commença en Espagne la révolution dans les idées et dans le langage, le bénédictin Feijoo, auteur du Teatro Critico, des Cartas eruditas, et d'un grand nombre d'autres ouvrages où il lutta avec persévérance contre les préjugés de son siècle, non sans s'exposer à de terribles dangers, dont le préserva la faveur spéciale de son souverain. Ses idées philosophiques, qui parurent hardies de son temps, sembleraient bien arriérées aujourd'hui. C'est, d'ailleurs, un compilateur sans originalité, qui puisa surtout aux sources françaises de là un style lourd et négligé, rempli de gallicismes.

Esprit plus élégant, quoique non moins hardi, le P. Isla, jésuite, a rempli de son nom la seconde moitié du XVIIIe siècle. II a revendiqué pour sa patrie, avec plus de zèle que d'à-propos, la création du roman Gil Blas. Le P. Isla s'attacha surtout à combattre le détestable goût qui régnait dans la chaire, et composa dans ce but un roman devenu fameux, et intitulé : Fray Gerundio de Campazas. Le succès de cet ouvrage, d'abord prodigieux, a quelque peu diminué avec le temps; le style en est pur et remarquable par une ironie fine et piquante. Néanmoins l'ensemble est d'un effet ennuyeux; peut-être parce que les aventures d'un méchant prédicateur ne pouvaient guère fournir matière à un livre vraiment intéressant sous la plume d'un prêtre.

Le XVIIIe siècle vit aussi naître en Espagne des travaux d'érudition très estimables, parmi lesquels tiennent le premier rang la Bibliothèque des auteurs espagnols anciens et modernes, par Nicolas Antonio, et l'Espagne sacrée de Florès. Les Origenes de Mayans y Siscar, les Mémoires pour servir à  l'histoire de la poésie par le P. Sarmiento, l'Histoire critique du P. Masdeu, la Censura de Historias fabulosas de Don Joseph Pellicer, et ses Commentaires à l'Histoire de Don Quichotte. Mais le plus illustre écrivain de ce siècle, c'est Don Gaspar Melchior de Jovellanos, qui passe pour avoir écrit en histoire, en politique et en philosophie les modèles les plus achevés de la prose espagnole depuis sa transformation sous l'influence de la littérature française. (E. Baret).

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