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Métaphysique
La perfection, le parfait
L'idée de perfection n'a pris une réelle importance en philosophie que chez les modernes à partir de Descartes. On voit sans doute revenir assez souvent les mots de parfait et de perfection dans les écrits de Platon, d'Aristote, etc., mais ils y figurent, pour ainsi dire, incidemment; et l'idée qu'ils expriment n'est pas nettement dégagée et posée à part comme l'une de ces grandes idées philosophiques auxquelles on demande la solution des grands problèmes. 

Au fond, cependant, c'est la perfection que Platon place à l'origine des choses sous le nom du Bien-Un; c'est en elle qu'il fait consister l'essence du vrai et du beau; et il la conçoit comme étant tout à la fois la pureté, la plénitude et l'harmonie de l'Etre. Est parfait, aux yeux de Platon, ce qui ne contient aucune contradiction, aucun mélange, ce qui est absolument un, mais non d'une unité vide et pauvre, ce qui enveloppe au contraire une riche pluralité d'attributs et de puissances, sous la seule condition de les faire s'accorder et se pénétrer tous ensemble au sein d'une compréhensive unité. 

De même, l'idée de perfection est partout présente, quoiqu'inexprimée, dans la philosophie d'Aristote. Des deux principes par lesquels cette philosophie explique les choses, l'un, la forme, est plus parfait que l'autre, la matière; car il réalise d'une façon actuelle ce que l'autre ne contient qu'en puissance, et c'est la raison même pour laquelle il l'attire, le meut et l'organise. La cause finale ne doit son efficacité qu'à sa perfection, et si la pensée divine est le moteur de l'univers, c'est parce qu'elle est au monde ce qu'il y a de plus parfait. 

Dans le christianisme, l'idée de perfection, qui chez les Grecs était restée presque entièrement intellectuelle ou métaphysique, tend à revêtir un caractère moral. On lit dans I'Evangile cette parole attribuée à Jésus

« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». 
Mais le philosophe qui a pour ainsi dire placé au premier plan l'idée de perfection, c'est certainement Descartes. Le premier il définit Dieu, non par ses rapports avec le monde comme cause première, moteur universel ou intelligence ordonnatrice des choses, mais par son essence, et cette essence, selon lui, c'est la perfection. Dieu est, par définition, l'être parfait, de même que l'âme, c'est la chose pensante, et la matière la chose étendue

Prouver Dieu, c'est prouver qu'il existe un être absolument parfait, et la preuve décisive de cette existence peut se déduire de l'idée même de perfection. L'être parfait est celui auquel rien ne manque et à qui par conséquent l'existence appartient nécessairement.

Les successeurs de Descartes maintiennent cette haute valeur de l'idée de perfection, mais sans réussir ni peut-être sans travailler à la rendre plus claire et plus précise. Malebranche et Spinoza ne semblent pas distinguer toujours infini et parfait, comme Descartes d'ailleurs qui emploie souvent les deux termes indifféremment l'un pour l'autre. 

Leibniz essaie de définir la perfection, en disant (De rerum originatione radicali,1697) qu'elle n'est rien autre chose que la quantité d'essence ou de réalité : est enim perfectio nihil aliud quam essentiae quantitas. De même, il écrit dans la Monadologie (1714) que la perfection n'est autre chose que « la grandeur de la réalité positive prise précisément, en mettant à part les limites ou bornes dans les choses qui en ont ». Cette conception quasi mathématique de la perfection se confond dans l'esprit de la plupart des philosophes avec une conception toute différente et proprement morale. 

Kant s'est essayé à l'analyse et à la critique de cette idée de perfection; mais les passages de la Dialectique transcendantale où il traite ce sujet sont parmi les, plus obscurs de son oeuvre (Critique de la raison pure, dialectique transcendantale, liv. II, ch. ni, sect. 11). De l'idéal transcendantal (Prototypon transcendantale, trad. Tissot,  t. II, p. 197). 

Il semble tout d'abord qu'on doive distinguer deux sens du mot perfection, un sens relatif et un sens absolu. Au sens relatif, une chose est parfaite lorsqu'elle répond exactement au but pour lequel elle existe, ou encore, lorsqu'elle réalise exactement le type de l'espèce auquel elle appartient : la perfection ainsi comprise pourrait être définie, d'après Platon, comme la conformité d'un être avec son idée. En ce sens, la perfection n'est qu'un rapport : elle suppose nécessairement une relation de comparaison ou de subordination entre un terme et un autre, et elle varie nécessairement avec la nature de ces termes. Par exemple, la constitution politique qui serait parfaite pour une nation, c.-à-d. adaptée à ses besoins, à ses moeurs, etc., ne sera pas nécessairement parfaite ou plutôt sera nécessairement imparfaite à l'égard d'une nation toute différente.

Mais la question de perfection peut se poser aussi à propos des fins et des types. On dira, par exemple, que telle fin, que tel type sont plus parfaits que tels autres, et cela d'une manière absolue. La perfection ainsi entendue a, pour ainsi dire, un contenu propre : elle existe intrinsèquement; elle concerne la nature interne, l'essence de l'être et non plus seulement ses rapports de dépendance ou de ressemblance avec quelque autre terme étranger. A ce point de vue, une chose est d'autant plus parfaite qu'elle contient, comme dirait Leibniz, une plus grande part d'essence ou de réalité, qu'elle est plus riche en attributs, plus féconde en effets; de sorte qu'à la limite, l'être absolument parfait est celui qui contient le maximum de réalité possible, l'Omnitudo realitatis, comme dit Kant, l'infini de la qualité et de la puissance. (E. Boirac).

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