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Despériers

Bonaventure Despériers est un écrivain français, né vers 1500, mort en 1544. Sa vie nous est fort mal connue. Le lieu et la date de sa naissance ont donné lieu à bien des contestations. Il semble cependant certain qu'il était d'Arnay-le-Duc, car Dolet l'appelle Aeduus, et Tabourot le qualifie d' « Arnay-le-Duchois ». Sa naissance ne peut guère être antérieure à 1500, car il appelle Marot (né en 1495) son « père », ni postérieure à 1510, car il avait au moins trente-cinq ans quand il mourut (1544). 

Nous ne savons absolument rien de ses premières années; adolescent, nous le voyons, probablement dans une école abbatiale, donner des leçons de lecture aux enfants et compléter lui-même son instruction sous la direction d'un « Monsieur de Saint-Martin », qui devait rester son protecteur et lui donner asile dans les mauvais jours (Ed. Lacour, OEuvres diverses). Il est probable que ce personnage est Robert Hurault, qui obtint en 1529 l'abbaye de Saint-Martin à Autun, esprit libre qui pencha un instant vers la Réforme, resta « libertin » (de Bèze) et devint l'ami et le conseiller de Marguerite de Navarre

En 1534, Despériers rédige (avec assez peu de soin, du reste) les tables de la première traduction française de la Bible, publiée par Olivatan (Neuchâtel, 1535); en 1536, il est à Lyon où il aide Dolet dans la composition du premier volume de ses Commentaires de la langue latine. Lyon était alors un centre de culture artistique et littéraire, qui attirait surtout ceux à qui la hardiesse de leurs opinions eût rendu dangereux le séjour de Paris. Despériers put y connaître Rabelais; il y fréquenta des artistes comme Philibert Delorme, Albert, « joueur de luth du roi », des poètes comme Ch. Fontaine, Maurice Scève, si intéressant par ses essais de poésie platonicienne; Pelletier du Mans, Noël Alibert, valet de chambre de la reine de Navarre, et Nicolas Bourbon, précepteur de ses enfants. 

Recommandé par ces derniers à Marguerite, il devait être, depuis quelque temps déjà, aux gages de celle-ci (« Lequel pour tien, ains que jamais le visses, - as retenu pour faire aucuns services »); il la vit sans doute vers cette époque à Lyon, où elle séjourna plusieurs fois en 1536 (la procession du 27 juillet, à laquelle elle assistait, est restée célèbre), et il entra définitivement à son service, à titre de secrétaire. Il poussa ce jour-là un véritable cri de joie (V. le rondeau : Trop plus qu'heureux); il croyait qu'il avait trouvé pour toujours « loisir et liberté », ou, comme il le dit plus prosaïquement, « la vesture en vivant »  : il ne trouva à la cour de Marguerite qu'une situation dont il ne paraît pas avoir toujours été très satisfait et qu'il regretta pourtant avec amertume quand il l'eut perdue. On a attribué sa disgrâce à la publication du Cymbalum mundi (1537); c'est une erreur; il ne dut, au contraire, qu'à la protection de Marguerite de n'être pas inquiété tandis que son livre était supprimé et son imprimeur incarcéré; ce qui est certain, c'est qu'il était encore fort bien en cour en 1539 (Voyage à l'île Barbe). Il n'en était plus de même peu après; en 1541, il se plaint d'être écarté des fêtes données à la cour. 

Chrétienne sincère, en somme, Marguerite finit probablement par être choquée des sentiments de ce nouveau Lucien, qu'elle ne put démêler qu'à la longue; « ses cinquante ans, sa vertu (son crédit?) affaiblie » la rendaient aussi plus facile à scandaliser, moins puissante en faveur de ses protégés. II est certain qu'en 1542, elle était elle-même bien près de la disgrâce et que cette année marque une recrudescence de sévérité dans la répression de la libre pensée. C'est en vain que Despériers s'abaissa à d'humiliantes supplications, qu'il se reconnut coupable des crimes qu'on lui imputait; il ne rentra pas en grâce; en octobre 1541, il reçut encore une somme de 110 livres tournois, mais cette aumône ne se renouvela pas. Il tomba probablement dans la misère, certainement dans le désespoir et se tua vers 1544 (la préface de ses OEuvres diverses, publiées en 1544, parle de sa mort comme d'un événement récent). Son suicide, attesté par Henri Estienne, paraît bien acquis à l'histoire. Ses oeuvres furent publiées en deux fois par les soins de ses amis (les Poésies en 1544, les Nouvelles Récréations et joyeux devis en 1558).

On a beaucoup surfait le mérite littéraire de Despériers qui a bénéficié d'un caprice d'indulgence de Ch. Nodier (Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1839) et de la curiosité qui s'attache depuis trois siècles à son énigmatique Cymbalum. Ce titre est tiré de la préface de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien :  " Apion quidem grammaticus, hic quem Tiberius Caesar cymbalum mundi vocabat, quum propriae famae tympanum potius videri posset. " ( = Apion le grammairien, celui que Tibère appelait la Cymbale du monde, et qu'on pouvait plutôt appeler la trompette de sa propre renommée).
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Cymbalum Mundi.
Frontispice du Cymbalum mundi, de Despériers (1537).

Ses poésies (qui comprennent des pièces de circonstance, des traductions de la Bible et une version, peut-être apocryphe, de l'Andrienne) sont extrêmement faibles; il y est lourd, diffus, obscur; sa phrase se perd dans le dédale des incidentes; sa langue est inexacte et pédantesque; on peut dire qu'il s'est rendu justice à lui-même en imprimant plusieurs fois ses vers comme de la prose. 

C'est à tort qu'on a voulu faire de lui un précurseur de l'école de Ronsard (Chenevière); il est tout au plus un élève, et des plus médiocres, de Marot (qu'il défendit contre Sagon). Comme lui, il cultive les vieilles formes gauloises, l'épigramme (où il manque de trait), la ballade, le rondeau, qui a deux on trois fois porté bonheur à sa brève inspiration; il met en scène les antiques allégories du Moyen âge (Bon Espoir, Douteux Emoi, etc.); il ne recule pas devant les niaiseries de l'école de Crétin (il fait rimer « Aliénor » avec « aliène or », « secrétaire » avec « secret taire »); ses innovations rythmiques sont compliquées et sans grâce. Ses poésies n'ont donc qu'un intérêt biographique; on y peut, à ce point de vue, relever des traces de mélancolie, de misanthropie même, qui expliquent dans une certaine mesure son suicide.

Sa prose est infiniment supérieure à ses vers; il y a dans ses contes beaucoup de vivacité, de franchise, une bonhomie malicieuse qui fait songer à La Fontaine; sauf Rabelais, personne au XVIe siècle n'a su conter comme lui. Chose curieuse : il est, dans la prose, aussi vif, aussi élégant qu'il est embarrassé et lourd quand il raconte en vers (Compte nouveau). N'exagérons rien cependant; d'abord, il n'invente jamais le fond; ensuite la forme même ne lui appartient pas tout entière; il doit beaucoup aux Italiens, ses modèles immédiats; enfin, il a puisé ses tours les plus originaux, ses expressions les plus piquantes dans la langue populaire du XVIe siècle, si drue et si savoureuse. 
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Comparaison des Alquemistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché

Nous reproduisons ici le texte de Desperrier, qui est devenu, entre les mains de La Fontaine, la Laitière et le Pot au Lait :

« Chacun scait que le commun langaige des Alquemistes [= alchimistes] , c'est qu'ilz se promettent un monde de richesses, et qu'ilz scavent des secrets de nature que tous les hommes ensemble ne sçavent pas; mais à la fin tout leur cas s'en va en fumée, tellement que leur alquemie se pourroit plus proprement dire : Art qui mine, ou Art qui n'est mie [ = qui n'existe pas]; et ne les sçauroit on mieux comparer qu'a une bonne femme

qui portoit une potée de laid au marché, faisant son compte ainsi : qu'elle la vendroit deux liards; de ces deus liards elle en achepteroit une douzaine d'oeufs, lesquelz elle mettroit couver, et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et vaudroyent cinq solz la piece; ce seroit un escu et plus, dont elle achepteroit deux cochons, masle et femelle, qui deviendroyent grands et en feroyent une douzaine d'autres, qu'elle vendroit vingt solz la piece après les avoir nourriz quelque temps : ce seroyent douze francs, dont .elle achepteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croistroit et deviendroit tant gentil; il saulteroit et feroit hin. Et, en disant hin, la bonne femme, de l'aise qu'elle avoit en son compte, se print a faire la ruade que, feroit son poulain, et, en la faisant, sa potée de lait va tomber, et se respandit toute. Et voila ses oeufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain, tous par terre. Ainsi les Alquemistes, après qu'ils ont bien fournayé [ = travaillé au fourneau], charbonné, lutté [ = Luter, fermer (une cornue par exemple) avec du lut, sorte d'enduit très tenace], soufflé, distillé, calciné. congelé, fixé [en chimie = mettre un corps volatil en état de supporter l'action du feu sans se sublimer ou se volatiliser], liquetié, vitrefié, putrefié, il ne faut que casser un alembic pour les mettre au compte de la bonne femme. » (Desperiers, Les nouvelles Récréations et joyeux Devis).

Le recueil de Lacour comprend cent vingt-neuf nouvelles; les trente-neuf dernières, qui ne parurent que dans les éditions postérieures à 1568, ne sont pas de Despériers; enfin, plusieurs des Nouvelles de la première édition ont été remaniées ou même ajoutées par les éditeurs (il est question dans la 17e et la 27e de la mort de personnages décédés seulement en 1554 et 1556).

Littérairement, le Cymbalum ne vaut pas les Contes, malgré quelques traits d'une fine ironie et une couleur fantastique très originale. Mais il attire par son obscurité et la hardiesse de pensée qu'on y devine. Le meilleur moyen de ne pas le comprendre est de vouloir tout y expliquer et de chercher derrière chacun des acteurs un personnage contemporain; il y a certainement des noms (Statius, Hylactor, etc.) qui sont de pures réminiscences de l'Antiquité. Le titre semble être une allusion au vain bruit que rendent, aux oreilles du sage, les discussions des hommes et le monde lui-même, ou encore au tapage que le livre allait soulever. Quant à l'intention générale de ce livre, adressé par Thomas du Clénier (c.-à-d. l'Incrédule comme l'a découvert Johanneau) à son ami Pierre Tryocan (Croyant), elle est certainement la satire de toutes les religions. 

Dans le premier dialogue, l'auteur ridiculise le paganisme et nous montre Mercure mystifié par deux ivrognes qui lui volent le livre des Destinées (il est vrai que plusieurs traits sembient viser Jésus plutôt que Mercure); dans le second, il s'attaque aux diverses sectes du protestantisme (Rhétulus et Cubercus représentent Luther et Bucer) qu'il renvoie dos à dos; dans le troisième, il essaye de ruiner la discipline catholique et surtout l'institution monastique; sous le masque du cheval Phlégon, maltraité par son cavalier, il nous montre peut-être le peuple opprimé par les rois; le quatrième est rempli par un entretien entre deux chiens qu'il suppose doués de la parole; l'auteur semble s'être dissimulé derrière l'un d'eux, Pamphagus, qui conseille à son compagnon la discrétion et la prudence : 

« On te aura en fort grand admiration pour ung temps [...] et puis je ne sçay si à la fin on ne se faschera pas de toi. » 
Le malheureux Despériers en avait encore trop dit pour sa tranquillité. En somme, ce livre nous prouve qu'il ne fit que traverser le protestantisme; il était évidemment protestant quand il travaillait avec Olivetan et Dolet et qu'il versifiait la Bible puis, vers 1536 on 1537, il se fit dans son esprit une révolution et il en arriva à l'indifférence absolue; plus résolument que personne au XVIe siècle, il est sceptique et peut-être athée; c'est, en somme, sa plus grande originalité. (Alfred Jeanroy).
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