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L'Heptaméron, de Marguerite de Navarre

L'Heptaméron (du grec hepta, sept, et éméra, jour) est un recueil de nouvelles et de contes composés par Marguerite, reine de Navarre, à l'imitation du Décaméron de Boccace. Ce devait être aussi un Décaméron; mais elle ne termina pas son oeuvre, qui ne comprend que sept journées au lieu de dix. 

La scène se passe dans les Pyrénées; les dix personnages qui y jouent un rôle sont réunis dans une abbaye où des pluies torrentielles les ont contraints de se réfugier : il leur faut attendre qu'on répare les chemins effondrés et que l'on construise un pont sur le Gave; pour passer ce temps sans ennui, ils conviennent de se rendre chaque jour dans une prairie voisine, où chacun racontera une histoire. Les récits de l'Heptaméron ne se distinguent ni par l'intérêt ni par l'art de la composition; mais le style a de l'agrément et de la finesse. 

On a prétendu que la reine de Navarre n'avait eu qu'une part assez restreinte à la rédaction de ce recueil, mais il est difficile de récuser le témoignage si formel de Brantôme sur ce point : 

« Elle composa toutes ses nouvelles, la plupart dans sa lityère en allant par pays; car elle avoit de plus grandes occupations, estant retirée. Je l'ay ouy ainsin conter à ma grand'mère, qui alloyt toujours aveq' elle dans sa lityère, comme sa dame d'honpeur, et luy tenoit l'escritoire dont elle escrivoit, et les mettoit par escrit aussi tost et habillement, ou plus que si on lui eust ditté. »
Non seulement Marguerite de Navarre écrivait des contes, mais elle faisait éclore, elle couvait, pour ainsi dire, des poètes, des lettrés, des conteurs. Le témoignage très frappant d'un de ses contemporains, Charles de Sainte-Marthe, nous fera peut-être pardonner cette expression :
« Les voyant, dit-il, à l'entour de cette bonne dame, tu eusses dit d'elle que c'estoit une poulle qui soigneusement appelle et assemble ses petits poullets et les couvre de ses ailes. »
Ils étaient formés à sa cour par cette méthode d'entretiens réglés à l'avance, tour à tour graves et légers, naturels et subtils dont l'Heptaméron nous offre tout à la fois le résultat et le modèle.

L'Heptaméron après le Décaméron.
Jusqu'alors le Décaméron  n'était connu en France que par des versions fort imparfaites. Il faut voir dans la préface de l'Heptaméron avec quel enthousiasme fut accueillie à la cour la traduction de Le Maçon, publiée en 1543, et dédiée à Marguerite de Valois, reine de Navarre.

L'engouement fut tel que le dauphin Henri, sa femme Catherine de Médicis et plusieurs dames songèrent à former une réunion de dix personnes qui raconteraient chacune dix histoires, afin de composer un recueil du même genre.

Ce plan, si promptement conçu, mais aussi vite abandonné, fut repris plus tard par Marguerite, qui entreprit de le mener seule à bonne fin; mais elle fut détournée de l'achèvement de son projet par le chagrin que lui causa la mort de François Ier; le recueil interrompu parut d'abord sous le titre d'Histoires des amans fortunez, puis, divisé plus tard en sept journées, il prit le nom d'Heptaméron.

Le Décaméron s'ouvrait par un récit très émouvant de la peste noire de Florence, en 1348. Pour s'y soustraire et se maintenir en belle humeur, sept dames et trois jeunes cavaliers se retirent dans une riante campagne afin d'y raconter des histoires, dont le ton badin et licencieux forme un contraste singulier avec les scènes de douleur et de deuil qui leur servent de préface.

Dans l'Heptaméron il s'agit d'un autre fléau. Des malades, des oisifs, des galants accompagnant les dames qui leur tiennent au coeur, se mettent en marche, au mois de septembre, après un séjour aux eaux de Cauterets, afin de regagner leurs demeures; mais le retour est impossible : le pays est inondé, les voyageurs dispersés sont emportés par les eaux, assaillis par des ours, attaqués par des bandoliers; enfin la petite troupe, cruellement décimée, se trouve réunie au monastère de Notre Damne de Serrance, où elle se consulte sur le parti à prendre. Le gave n'est pas guéable, les ponts sont, emportés et, pour en rétablir un, il faut dix ou douze jours, juste le temps de faire un décaméron; c'est à ce parti que tous ces affligés s'arrêtent.

Le coeur froid de l'aristocratie.
Le prétexte de l'oeuvre a quelque chose de paradoxal. Alors qu'il s'agit pour l'auteure d'exposer sa théorie de l'amour, c'est à des personnages personnages aux coeur froid qu'elle donne la parole : quelques-uns des voyageurs, dont les valets ont été tués, « louent le créateur, qui, se contentant des serviteurs, a sauvé les maîtres et les maîtresses » : et Lingarine, une jeune veuve dont le mari a été enterré la veille, ou tout au plus depuis deux jours, approuve fort le projet de se divertir en racontant des histoires. 

« Sans cela, dit-elle, nous deviendrons fâcheuses, qui est une maladie incurable, car il n'y a personne de nous, s'il regarde sa perte, qui n'ait occasion d'extrême tristesse. »
 A quoi Emarsuite, qui, à ce qu'il paraît, a vu périr un de ses soupirants, répond en riant-:
« Chacun n'a pas perdu son mari comme vous; et, pour perte de serviteurs ne se faut désespérer, car l'on en recouvre assez. »
Le point capital sur lequel la reine de Navarre s'est séparée de Boccace, est son parti pris de « n'écrire nouvelle qui ne fût véritable histoire ». Restreindre, dans le conte, le rôle de la fantaisie, est une bien fâcheuse inspiration. Joignez à cela les prêches protestants de dame Oisille, « femme veuve de grande expérience », fort semblable à la mère de Marguerite ou à Marguerite elle-même par ses côtés les plus monotones, et le parti pris de ne considérer chaque conte que comme le point de départ d'une discussion philosophique et morale; on comprend alors la singulière déception causée par ce livre, souvent triste sans en être plus édifiant.

Les sujets, dont quelques-uns se rapportent à des personnages contemporains, roulent sur les ruses et les tromperies de l'amour; ils sont racontés avec une crudité de détails peu édifiante, à l'appui d'une maxime contenue dans le prologue dont chacun d'eux est précédé, et tendent à une moralité qui est déduite dans l'épilogue; mais cette moralité est souvent équivoque. Les épilogues sont des conversations entre les interlocuteurs de l'Heptaméron sur l'histoire qu'ils viennent d'entendre; ils peuvent passer pour de curieux échantillons de la haute société de l'époque, et, à ce titre, ils relèvent la banalité des aventures auxquelles ils tiennent lieu de dénouement. 

On trouve dans cet ouvrage plus de loquacité que de sentiment, plus d'esprit que de tendresse, et le même caractère de subtilité mystique qu'on remarque dans les autres écrits de Marguerite de Navarre. Elle le composa presque entièrement en voyage, comme pour se délasser, et dans un âge assez avancé pour qu'on ne lui suppose pas d'intention licencieuse, quand même sa vie entière ne protesterait pas contre cette imputation.

Les noms des principaux personnages de ce recueil : Nomerfide, Emarsuite, Dagoucin, Saffredan, Hircan, sentent le travestissement et l'anagramme; il est probable qu'ils désignent des personnages de la petite cour des châteaux de Pau ou de Nérac; mais ce sont des énigmes qui restent encore à deviner. (P. de J. / P-S.).
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Sur ceux qui s'enorgueillissent de vaincre leurs passions

« Il y en a, dist Geburon, qui ont le cueur tant adonné à l'amour de sapience, que pour choses que sceussent oyr  [quelques choses qu'ils pussent entendre], on ne les sçauroit faire rire; car ilz ont une joye, en leurs cueurs, et ung contentement si moderé, que nul accident ne les peut muer [ = changer].
- Où sont ceulx là? dit Hircan. - Les philosophes du temps passé, respondit Geburon, dont [ = par lesquels] la tristesse et la joye est quasi poinct sentye; au moins n'en monstroyent il[z] nul semblant, tant ilz estimoient grand vertu se vaincre eulx-mesmes et leur passion. - Et je trouve aussi bon, comme ils font [ = aussi bien qu'ils le trouvent], [dit Saffredent,] de vaincre une passion vicieuse; mais d'une [ = au sujet d'une] passion naturelle qui ne tend à nul mal, ceste victoire me semble inutile. - Si est-ce [ = toujours est-il], dit Geburon, que les anciens estimoient ceste vertu grande. - Il n'est pas dict aussi, respondit Saffredent, qu'ilz fussent tous saiges; mais y en avoyt plus d'apparence de sens et de vertu, qu'il n'y avoyt d'effect [ = réalité] - Toutesfois, vous verrez qu'ilz reprennent toutes choses mauvaises, dist Geburon, et mesure Diogenes marche sur le lict de Platon, qui estoit trop curieux [ = recherché], à son grey, pour monstrer qu'il desprisoyt et vouloyt mectre soubs le pied la vaine gloire et convoytise de Platon, en disant : « Je conculque et desprise l'orgueil de Platon. » - Mais vous ne dictes pas tout, dist Saffredent; car Platon luy respondit que c'estoyt par ung aultre orgueil. - A dire la verité, dit Parlamente, il est impossible que la victoire de nous mesmes se face par nous mesmes, sans ung merveilleux orgueil, qui est le vice que chacun doibt le plus craindre ; car il s'engendre de la mort et ruyne de toutes les aultres vertuz. »
 

(Marguerite de Valois, extrait de l'Heptaméron, XXXIV).

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En bibliothèque - La première édition de l'Heptaméron, qui parut sans nom d'auteur, était intitulée Histoire des amants fortunez, dédiée à l'illustre princesse Mme Marguerite de Bourbon, duchesse de Nivernois, Paris, 1558. En 1698, il en parut une sous ce titre : Contes et Nouvelles de Marguerite de Valois, mais en beau langage, Amsterdam, 2 vol. in-8°, où, sous prétexte de rajeunir le style de l'auteur, on le rendit méconnaissable. La seule édition conforme au texte original est celle de M. Leroux de Lincy, Paris, 1853, 3 vol. in-8°.
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Dictionnaire Le monde des textes
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