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Larivey

Pierre de Larivey est un auteur dramatique français, né à Troyes vers 1550, mort vers 1612. On ne sait rien de précis sur sa vie. Il débuta au théâtre en 1577 par une série de pièces arrangées de l'italien, et écrites en prose, ce qui était une nouveauté. Elles obtinrent un grand succès. Les comédies de Larivey, les meilleures, avec la Farce de Patelin, de l'ancien théâtre français, ont eu une influence considérable sur le progrès de l'art dramatique en France et ont fourni des sujets à Molière et à Regnard

Citons : les cix premières comédies facétieuses de Pierre de Larivey, à savoir : le Laquais, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, le Jaloux, les Ecoliers (Paris, 1579, in-12); trois Comédies, à savoir : la Constance, le Fidèle, les Tromperies (Troyes, 1611, in-12), réimprimées dans les t. V à VII de l'Ancien Théâtre français de Viollet-le-Duc et P. Jannet. On a encore de Larivey un certain nombre de traductions de l'Arétin, de Capelloni, de Piccolomini, d'Arnigio, des Facétieuses Nuits de Straparole (1573); de Deux Livres de philosophie fabuleuse (1577, in-146). (R. S.).
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L'avare volé

Comparez cette scène avec l'imitation qu'en a faite Molière dans l'Avare. Le monologue initial est imité de Plaute, mais avec cette notable différence que, dans les Esprits, tout se passe sous les veux du spectateur, qui assiste à la découverte même du vol. Chez Plaute et chez Molière, la découverte est faite hors de la scène, et l'avare vient seulement exhaler ses plaintes et son désespoir devant les spectateurs.

« SÉVERIN.
Mon Dieu, qu'il me tardoit que je fusse despesché [= débarrassé] de cestuy-ci, afin de reprendre ma bourse! J'ai faim, mais je veux encore espargner ce morceau de pain que j'avois apporté; il me servira bien pour mon soupper, ou pour demain mon disner, avec un ou deux navets cuits entre les cendres. Mais a quoi despends je [ = dépensé-je] le temps, que je ne prends ma bourse, puisque je ne voy personne qui me regarde? O m'amour, t'es-tu bien portée?... Jesus, qu'elle est legiere! Vierge Marie, qu'est-ce cy qu'on a mis dedans? Helas! je suis destruit, je suis perdu, je suis ruiné! Au voleur, au larron, au larron! Prenez-le, arrestez tous ceux qui passent, fermez les portes, les huis, les fenestres. Miserable que je suis, ou cours-je? a qui le dis-je? je ne sçay ou je suis, que je fais, ni ou je vas! Helas! mes amis, je me recommande a vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort, je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a desrobbé mon ame, ma vie, mon ceoeur et toute mon esperance. Que n'ai je un licol pour me pendre! car j'aime mieux mourir que vivre ainsi : helas! elle est toute vuide. Vrai Dieu! qui est ce cruel qui tout a un coup m'a ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chetif que je suis, que ce jour m'a esté malencontreux! A quoi [ = pourquoi] veux-je plus vivre, puisque j'ai perdu mes escus que j'avois si soigneusement amassez, et que j'aimois et tenois plus chers que mes propres yeux? mes escus que j'avois espargnez, retirant le pain de ma bouche, n'osant manger mon saoul? et qu'un autre joyt maintenant de mon mal et de mon dommage?

FRONTIN [Frontin est le valet de Désire, fils de Séverin].
Quelles lamentations enten-je la?

SÉVERIN.
Que ne suis-je auprez de la riviere, afin de me noyer!

FRONTIN.
Je me doute que c'est. 
SÉVERIN.
Si j'avois un cousteau, je me le planterois dans l'estomac.

FRONTIN.
Je veux veoir s'il dict a bon escient. Que voulez-vous faire d'un cousteau, seigneur Severin? Tenez, en voila un.

SÉVERIN.
Qui es tu?

FRONTIN.
Je suis Frontin; me voyez-vous pas?

SÉVERIN.
Tu m'as desrobbé mes escus, larron que tu es; ça, renles-moi, ren-les-moi ou je t'estranglerai.

FRONTIN.
Je ne sçay que vous voulez dire.

SÉVERIN.
Tu ne les as pas, donc?

FRONTIN.
Je vous dis que je ne sçay que c'est

SÉVERIN.
Je scay bien qu'on me les a desrobez

FRONTIN.
Et qui les a prins?

SÉVERIN.
Si je ne les trouve, je delibere me tuer moi-mesme.

FRONTIN.
Hé, seigneur Severin, ne soyez pas si colere.

SÉVERIN.
Comment! colere! j'ai perdu deux mille escus!

FRONTIN.
Peut-estre que les retrouverez; mais vous disiez tousjours que n'aviez pas un liard, et maintenant vous dictes que avez perdu deux mille escus.

SÉVERIN.
Tu te gabbes [= railles] encore de moi, meschant que tu es!

FRONTIN.
Pardonnez-moi.

SÉVERIN.
Pourquoi donc ne pleures-tu?

FRONTIN.
Pour ce que j'espere que les retrouverez.

SÉVERIN.
Dieu le veulle! A la charge de te donner cinq bons sols.

FRONTIN.
Venez disner; dimanche, vous les ferez publier au prosne, quelcun vous les rapportera.

SÉVERIN.
Je ne veux plus boire ne manger, je veux mourir ou les trouver.

SÉVERIN.
Frontin, aide-moi, je n'en puis plus. O ma bourse, helas ma pauvre bourse!

FRONTIN.
Allons, vous ne les trouvez pas pourtant, et si [= toutefois] ne disnez pas.

SÉVERIN.
Ou veux-tu que j'alle? au lieutenant criminel?

FRONTIN.
Bon!

SÉVERIN.
Afin d'avoir commission de faire emprisonner tout le monde?

FRONTIN.
Encore meilleur! Vous les retrouverez. Allons : aussi bien ne faisons-nous rien ici.

SÉVERIN.
Il est vrai, car encore quelcun de ceux-la (montrant les spectateurs) les eust, il ne les rendroit jamais. Jesus, qu'il y a de larrons en Paris!

FRONTIN.
N'ayez peur de ceux qui sont ici, j'en reponn, je les cognois tous.

SÉVERIN.
Helas! je ne puis mettre un pied devant l'autre. O ma bourse!

FRONTIN.
Ho! vous l'avez; je voy bien que vous vous mocquez de moi.

SÉVERIN.
Je l'ai voirement, mais helas! elle est vuide, et elle estoit pleine.

FRONTIN.
Si vous ne voulez faire autre chose, nous serons ici jusques a demain. »
 

(Larivey, extrait des Esprits ).
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