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La première
période de la littérature latine s'étend jusqu'à
la mort de César et au début du règne
d'Auguste . Elle est remplie par le progrès
politique et la pratique des grandes affaires au dedans et au dehors. L'action
domine; la pensée n'en est, pour ainsi dire, que l'instrument. Dans
cette vie pénible et sans loisirs, toutes les intelligences sont
occupées à soumettre, à constituer, à gouverner.
Les genres cultivés de préférence se rapportent à
la vie publique, et, malgré la puissante influence des Grecs ,
l'esprit romain n'a guère changé de Caton
à Cicéron.
On peut subdiviser cette période
en deux époques : la littérature avant et après les
Guerres puniques .
La première époque, qui embrasse les cinq premiers siècles
de Rome ,
est inféconde, et présente à peine des germes littéraires
: Rome est tout occupée à combattre pour son existence et
sa conservation. La seconde; qui s'étend des guerres Puniques à
l'Empire, est celle où Rome combat pour la conquête et la
domination. Mise en rapport avec la Grèce, elle l'imite, à
regret d'abord, en se défendant contre cet ascendant irrésistible
de la culture grecque; mais elle cède à mesure, et puise
dans cette défaite pacifique les moyens de lutter avantageusement
contre la Grèce au siècle de Cicéron.
La
littérature latine avant les Guerres puniques
Il ne faut pas chercher à Rome ,
pendant les cinq premiers siècles de son existence, les hautes inspirations
religieuses et morales de ces interprètes sacrés des dieux,
comme Horace les appelle, qui civilisaient par
leurs chants les peuples de la Grèce ,
et les initiaient au monde supérieur des dieux et des génies
( Littérature
grecque). Rome est plus occupée de vivre, de labourer, de combattre,
d'obéir, que de rechercher les origines et les lois de la nature,
ou de célébrer l'aspect éblouissant de la terre et
des cieux. Elle ne chante pas non plus ses héros ni ses légendes
: elle n'a ni Orphée, ni Homère,
ni même Hérodote; le chant des
frères Arvales ,
invocation aux dieux Pénates
et au dieu Mars ,
les hymnes des prêtres
Saliens, où Vénus
n'était pas nommée, puisque, au témoignage de Varron,
cette déesse n'avait même pas de nom en latin
au temps des rois, des oracles
en vers, objet des railleries d'Horace, qui les déclare inintelligibles,
les prédictions transcrites par Tite-Live
sous le nom du devin Marcius, contemporain de
la première Guerre punique ,
voilà les premiers essais poétiques "de ces vieux laboureurs,
courageux et riches de peu, qui ne connaissaient de repos et de fête
qu'après la moisson rentrée". (Hor., Ep. II, 1, 139.)
Ajoutons-y les vers fescennins, satires
dialoguées écrites dans le mètre saturnien, qui n'était
guère que de la prose rythmée, et connues surtout par quelques
vers d'Horace. Ce qu'on en sait de plus clair, c'est que, nées de
l'esprit grossièrement railleur des paysans, elles tournèrent
en satires personnelles et sanglantes, et que la loi des XII Tables
les fit taire, en réduisant les moqueurs menacés du bâton
"au seul plaisir de bien dire et d'amuser." Cette interdiction fut-elle
toujours observée? On vit Octave composer
des vers fescennins contre son ami Pollion, lequel
n'avait garde "d'écrire contre un plaisant qui pouvait proscrire".
Mais, populaire ou non, la satire fescennine ne paraît pas avoir
jamais compté, même à Rome, pour un titre poétique.
Quant à la prose, une religion ,
qui relevait du patriciat, et fut, jusqu'aux derniers jours, une partie
de l'autorité et de l'empire, donna aux Romains les premiers germes
de l'histoire; c'étaient les Grandes annales et les Livres
des pontifes, où se consignaient tous les événements
importants, mauvais présages, revers, fondation des temples, etc.
L'histoire, chez les Grecs ,
était née de la poésie;
à Rome, elle sortit du calendrier.
La jurisprudence ne tient guère
de place dans la littérature; cependant,
les juristes romains s'y rattachent par l'histoire de la langue (c'est
dans le Droit comme dans la religion qu'elle
varie le moins), par le caractère national, dont la législation
est une expression vivante, par les documents politiques et judiciaires,
indispensables à l'intelligence des historiens, des orateurs, et
même des poètes comiques. Il suffit d'indiquer ici la forme
impérieuse et militaire de ces lois, la concision de leurs formules,
en ajoutant qu'elles furent d'abord la propriété exclusive,
et, plus tard, le privilège des patriciens. La science du Droit,
au siècle de César, devait affecter
pour un temps une forme littéraire, dans le Dialogue perdu
de Brutus, et le Traité des Lois
de Cicéron, imité de Platon.
L'agriculture n'est ni politique, ni éloquente;
mais elle a, chez les Romains, une physionomie à part, et mérite
une place dans l'histoire littéraire. On n'en rencontre pas de textes
avant Caton; mais le livre du fameux censeur, qui
fut à la fois agriculteur, soldat, historien et orateur, est un
monument curieux de la langue, des moeurs et du caractère romains,
dont Caton est l'expression la plus vigoureuse.
Nous pouvons, pour terminer immédiatement
ce qui regarde cette matière vraiment romaine de l'agriculture,
citer Varron et Columelle,
qui la maintiennent en honneur dans la littérature, jusqu'à
l'époque où les immenses parcs des riches absorent au profit
du luxe le sol de l'Italie .
Varron, contemporain de Cicéron,
a composé, dans la forme à la mode d'alors, des Dialogues
sur la vie rustique, très savants, mais pesamment écrits,
avec un mélange de bonhomie et de pédantisme. Columelle,
contemporain de Tibère, philosophe et moraliste
selon le goût de son époque, écrit avec une élégance
où se fait sentir l'influence des déclamateurs, professe
une grande admiration pour Virgile, et pense
plus aux gens de lettres qu'aux cultivateurs, jusque-là qu'un livre
de son Agriculture est écrit en vers.
Nous venons d'anticiper sur les temps,
pour esquisser brièvement ce qui regarde ces deux genres très
marginaux, qui ne tiennent à la littérature
que par les côtés accessoires. Reste le genre par excellence,
celui qui convenait le mieux aux goûts d'un peuple laboureur, politique,
légiste et soldat, l'éloquence. Populaire dès les
premiers temps, au témoignage de Cicéron,
elle dut, comme il le pense, séduire d'abord tous les jeunes gens
ambitieux de gloire et provoquer des efforts que paralysait le défaut
de méthode et d'exercice. Les Guerres puniques ,
en faisant connaître les modèles et les maîtres grecs,
portèrent au plus haut point cette ardeur oratoire, désormais
plus intelligente, et entretenue par la grandeur des causes et la magnificence
des récompenses. Mais, sur ces origines de l'éloquence romaine,
il ne reste que les hypothèses de Cicéron. Les luttes politiques
supposent, il est vrai, l'usage et la puissance de la parole; et Virgile
même introduit des orateurs dans les récits de l'épopée,
où Homère n'avait placé que
des aèdes. Cependant, ni l'éloquence
militaire, ni l'éloquence sénatoriale, ni même l'éloquence
tribunitienne n'ont laissé de textes. Les admirables discours de
Tite-Live
sont, comme on le sait, un exercice de son imagination dramatique aussi
bien qu'un complément de son
Histoire. Sans doute, même
ces premiers orateurs n'ont eu que les qualités auxquelles Buffon
réduit dédaigneusement l'éloquence populaire :
"Un
ton véhément et pathétique, des gestes expressifs
et fréquents, des paroles rapides et sonnantes."
En fallait-il plus avec des auditeurs qui
n'avaient aucune idée de l'art, et ne comprenaient que l'activité,
l'intérêt positif et l'obéissance? A l'éloquence
suppléait une certaine habitude de la parole, et comme une tactique
des combats du Forum ,
dont l'expérience et le goût formèrent cette langue
oratoire que Caton devait illustrer le premier,
et que parlait sans doute avant lui l'harmonieux Cornélius
Céthégus, l'orateur "à la bouche moelleuse et
persuasive", célébré par Ennius.
La
littérature latine à partir des Guerres puniques
Des Guerres puniques
jusqu'au siècle de Cicéron.
Les noms de Caton
et d'Ennius marquent dans les lettres
latines une époque nouvelle; c'est l'éveil du sens littéraire;
devant l'éclatante révélation de la culture grecque;
et l'on peut croire, sans taxer d'exagération l'orgueil national
des écrivains romains, qu'ils eurent bientôt des textes dignes
d'une telle école. Les discours de
Caton, dont Cicéron fait un si magnifique
éloge, et dont il reste des fragments précieux, présentent
le plus haut degré de puissance où s'élève
l'éloquence primitive, formée par la pratique des affaires,
sans les qualités littéraires que donne l'étude. Caton
ne devait qu'à lui-même cette grandeur morale qui lui inspira
le fameux mot adressé à son fils Marcus : "L'orateur est
l'honnête homme qui sait bien parler"; et il y joignait la verve,
la finesse; l'âpreté moqueuse, la véhémence.
Vigoureux ennemi des rhéteurs et des sophistes
grecs, qui commençaient à enseigner à Rome
l'art de plaider également le pour et le contre, il fit fermer leurs
écoles; et cependant il apprit le grec dans se vieillesse, pour
lire Thucydide et Démosthène;
et ce fut une des conquêtes les plus précieuses de l'esprit
grec, d'avoir enfin subjugué ce rude adversaire.
Une autre victoire non moins considérable,
ce fut l'importation et les succès de l'art dramatique, introduit
à Rome par Livius Andronicus, six ans
avant la naissance de Caton. Déjà
le Sénat, par un singulier mélange du sentiment religieux
et de la pensée politique, avait appelé de l'Étrurie
les acteurs et les jeux scéniques, pour apaiser la colère
des dieux pendant une épidémie, et pour amuser les esprits
épouvantés par la ténacité de la contagion
(an de R. 390, avant J.-C. 363 ). Rome eut d'abord des dialogues moqueurs,
accompagnés de gestes et de danses à la mode toscane, puis
des satires, c.-à-d. un mélange
de prose et de vers, accompagné par la flûte, et dansé
ou figuré par les histrions. Enfin, le Tarentin Livius Andronicus
ose le premier substituer à ces chants informes une véritable
intrigue sur un sujet dramatique, imité sans doute des Grecs .
II laisse aux Romains, aux jeunes gens de condition libre, le monopole
de leurs satires, devenues les exodes et les atellanes,
espèce de parades peut-être improvisées, que le goût
ombrageux des citoyens se réserve, et qu'il interdit aux histrions,
désormais notés d'infamie. A ces essais de comédies
ou de tragédies, Livius ajoute une
traduction de l'Odyssée
en vers; et voilà le drame et l'épopée
admis parmi les divertissements des rustiques "Céthégus à
la robe relevée", ainsi qu'Horace les appelle.
Un contemporain de Caton,
le Campanien Névius, suit, non sans talent, la voie ouverte par
Livius, compose un poème épique sur la Guerre punique ,
et essaye de transporter la liberté grecque au théâtre.
Mais il avait méconnu le caractère de son public : l'esprit
d'obéissance dominait à Rome, avec un profond mépris
pour les acteurs, qui étaient esclaves.
Comment permettre aux histrions d'attaquer les magistrats, les patriciens,
les consulaires? Comment endurer qu'un Névius osât dire à
l'Africain
et aux Métellus de mordantes vérités? Le pauvre poète
y gagna la prison, puis l'exil après récidive, sans exciter
même la pitié de ses confrères les poètes comiques,
exposés cependant au même danger. Au moins laissait-il des
oeuvres très estimées, et une réputation d'écrivain
assez bien établie pour résister même à la perfection
du siècle d'Auguste et à la mauvaise
humeur d'Horace, qui n'aimait pas le vieux latin,
et gardait aux vers de Névius une rancune d'écolier. Mais
le plus grand nom poétique parmi les contemporains de Caton est
celui d'Ennius, qui se prétendait l'héritier
direct du génie d'Homère, par la
loi de la métempsycose ,
et avait fait accepter la suprématie exclusive de sa gloire aux
Romains qu'il avait chantés. Ami des nobles et protégé
de Caton, il consacre dans Rome les deux genres déjà naturalisés
par ses devanciers, la tragédie et l'épopée.
Énergique, élevé, pathétique, malgré
la dureté et la sécheresse inévitables de son époque,
il fut admiré de Lucrèce et de
Cicéron,
et contesté d'Horace et de Virgile, qui
cependant n'a pas dédaigné de lui faire des emprunts; car,
il avait déjà, dans ses Annales romaines, quelque
chose de l'accent et de la grandeur épiques; et il avait, le premier,
employé en latin l'admirable forme
de l'hexamètre.
Viennent après lui son neveu Pacuvius,
"le docte vieillard", selon l'expression un peu ironique d'Horace; Accius,
"le vieillard profond", rival de Pacuvius et que Cicéron put
connaître, lequel, s'écartant des routes obligées,
traite des sujets romains (presque toujours les poètes tragiques
traduisaient les modèles grecs), et crée la tragédie
prétexte, dont les personnages étaient latins comme la langue.
Horace
a reconnu le mérite de cette tentative, s'il n'en fait pas directement
honneur à Accius. Enfin, après Accius, viendront les compositions
tragiques des contemporains d'Auguste,
Varius,
Pollion,
Ovide,
qui témoignent, sinon de la popularité acquise à des
chefs-d'oeuvre, au moins de la haute estime où les meilleurs esprits
de Rome
tenaient la tragédie, puisque Horace écrit en grande partie
sur cette matière son épître
aux Pisons Sur l'Art poétique.
Pour compléter cette histoire sommaire
de la poésie latine pendant la première
période, et avant le siècle de César,
il nous reste à parler de deux genres, la comédie
et la satire, tous deux considérables
à des titres divers; le premier, par le talent des poètes,
le second par sa conformité parfaite avec le caractère et
les goûts des Romains. Dans la comédie, deux grands écrivains
s'immortalisent entre beaucoup d'autres; ce sont Plaute
et Térence, imitateurs et traducteurs
des comiques grecs l'un comme l'autre, mais avec des qualités bien
différentes. Nous n'hésitons pas à donner de beaucoup
la supériorité à Plaute, le seul de tous les poètes
comiques dont la verve originale et entraînante, le dialogue joyeux
et mordant rappellent ceux de Molière.
Trop de bouffonnerie et l'exquise élégance
de son successeur lui ont fait tort auprès de tous les modernes;
mais, malgré la faveur accordée par Bossuet
à Térence, l'élégance ne supplée pas
à la gaieté, et nous adoptons sans réserve le jugement
de César, qui se connaissait en matière de goût, et
regrettait, dans de fort jolis vers, de ne pas trouver chez ce demi-Ménandre
la puissance comique unie au talent de l'écrivain.
Citons encore, parmi les auteurs de comédies,
Cécilius, le protecteur de Térence,
recommandé au souvenir de l'histoire par l'admiration des Romains,
et n'oublions pas, en voyant la poésie dramatique, et principalement
la comédie, cultivées par des gens d'humble condition, des
esclaves, des affranchis, des étrangers, que les citoyens auraient
dérogé à se permettre publiquement la culture des
lettres; ils les protégeaient par amusement, par orgueil aristocratique,
et aussi par une supériorité naturelle de l'intelligence
et du goût, comme les Scipions; mais ils
n'avaient
garde de s'exposer au surnom de méchant Grec (Graeculus).
La vie politique les absorbait tout entiers; ils laissaient aux vaincus
et aux affranchis la satisfaction d'écrire pour le plaisir et pour
la gloire de leurs maîtres. Aussi la tragédie prétexte
et la comédie à toge, c.-à-d. à sujets romains,
ne furent-elles que des essais passagers et promptement abandonnés.
Les Romains ne tenaient pas à s'attendrir
sur leur histoire, ni à laisser les poètes comiques les railler
de leurs travers. Ils aimaient mieux (ceux du moins qui goûtaient
les oeuvres dramatiques : car le petit peuple préférait volontiers
des combats d'ours et de gladiateurs), ils aimaient mieux pleurer sur les
infortunes de Télèphe
et de Pélée ,
et dépayser leurs ridicules et leurs vices, en se transportant,
avec Plaute, en Épire
ou en Etolie .
Ils goûtaient cependant ce genre
de plaisanterie satirique; ils lui ont donné même sa forme
propre, celle de la satire didactique, telle que l'ont adoptés les
modernes; et les Grecs ne les avaient pas devancés là comme
dans toutes les créations littéraires. Les immortels moqueurs
de Paros et d'Athènes ,
Archiloque,
Aristophane,
toute l'ancienne comédie enfin, avaient
épanché leur impitoyable malignité dans la poésie
lyrique
et sur le théâtre. Un chevalier
romain, Lucilius, a l'idée de se mettre à leur école;
il change le mètre, le rythme, les conditions dramatiques qu'il
trouvait dans ses modèles (il en coûtait cher pour railler
au théâtre) : il reprend la vieille forme latine de la satire
(pot-pourri), et attaque hardiment les vices, à l'abri de sa naissance
et de ses hautes relations. Ainsi comprise, la satire tenait encore de
la vie publique. Morale et générale sans être personnelle,
du moins au même degré que la comédie grecque, elle
gardait quelque chose du grand air des magistratures romaines, de la censure,
par exemple. Nous n'avons de "Lucile, appuyé de Lélie," que
des fragments très courts, ainsi que de presque tous les poètes
de cette époque. Mais, quand on voit l'esprit satirique si commun
à Rome, si approprié aux habitudes rustiques, militaires,
politiques, oratoires, on comprend comment Quintilien
a pu dire, avec un orgueil justifié :
"La
satire est toute à nous."
Lucilius était, dit-on, l'oncle du
grand Pompée. La date de sa mort (105 av.
J.-C.) nous amène presque au siècle de Cicéron
et de César. Mais, en suivant le développement
de la poésie durant cette première période, nous avons
laissé derrière nous et nous devons reprendre les orateurs
et les historiens, depuis Caton et les Guerres
puniques .
Cicéron nous a transmis, dans le Brutus,
une magnifique histoire de l'éloquence latine. On y voit le progrès
rapide des orateurs importants et célèbres qui se succédèrent
à Rome
: Servius Sulpicius Galba, abondant, pathétique
à la tribune, flasque et mou la plume à la main; Scipion
Émilien et Lélius, représentants de l'éloquence
patricienne et aristocratique; Carbon, plus harmonieux
que fort, mais le meilleur avocat de son temps; les Gracques,
orateurs populaires élevés par des maîtres grecs, mais
dont le second seul a l'honneur d'être caractérisé
en détail par Cicéron, qui loue
son éloquence, la vigueur et l'abondance de son style, auquel, dit-il,
a manqué la dernière main; enfin, parmi beaucoup de noms
secondaires, les deux glorieux précurseurs de Cicéron, Crassus
et Antoine, le premier plein d'abondance,
de force, de sel, concis et orné tout ensemble, pathétique
et sublime, écrivain distingué, le plus parfait de tous les
orateurs, au jugement de Cicéron, qui se plaît, dans ses Dialogues,
à le substituer à sa propre place, et à le prendre
pour interprète de ses opinions et de ses principes; le second,
improvisateur admirable, inférieur pour la langue, incomparable
dans l'action oratoire, qui était comptée pour une si grande
partie de l'éloquence sur le vaste théâtre du Forum
et avec la vivacité des impressions populaires. Tous deux malheureusement
ne sont connus que par les belles analyses de Cicéron et les allusions
perpétuelles qu'il fait à leurs discours; car ceux de Crassus
sont perdus, et Antoine n'écrivait pas les siens, pour éviter
la responsabilité gênante des contradictions si ordinaires
dans la profession d'avocat. Crassus mourut à la veille des guerres
civiles; Antoine fut une des plus déplorables victimes de Marius;
c'est dire que le siècle de Cicéron était commencé.
Un autre genre de la prose, qui convenait
également à l'esprit positif et à la gravité
des Romains, c'est histoire; et cependant, de Caton
à Salluste, elle présente peu
d'intérêt. On en a vu plus haut les sources et la forme première,
dans les Annales des Pontifes. II n'est pas sûr que Fabius
Pictor, le premier historien dont le nom se soit conservé,
ait écrit en latin; et il est certain
que Cincius Alimentus écrivit en grec
l'histoire de Rome
jusqu'à son époque, fait assez singulier, qui se reproduit
chez le fils du premier Africain et chez beaucoup d'autres. Les Origines
de Caton, que nous n'avons pas, étaient au moins une histoire latine,
d'autant plus précieuse qu'elle contenait les origines de toutes
les villes d'Italie .
De nombreux historiens, à peu près inconnus, se livrèrent
après lui à ce genre de composition, depuis Calpurnius Pison
"l'homme de bien" (frugi), jusqu'à Lutatius Catulus, le collègue
et la victime de Marius. Les hommes célèbres
commençaient aussi à écrire leurs Mémoires.
pour se reposer de la vie et des fonctions publiques, et donnaient un exemple
qui fut suivi pendant toute la durée de l'Empire. Mais ici encore,
nous ne rencontrons guère que des regrets et des pertes irréparables,
Mémoires de Sylla, Mémoires de
Cicéron,
Mémoires de la seconde
Agrippine, Mémoires
d'Hadrien. Les Commentaires
de César nous apprennent comment les Romains
parlaient d'eux-mêmes et de leurs actions.
Le siècle
de Cicéron, et de César jusqu'au règne d'Auguste.
Le rhéteur Apollonius Molon disait
à un jeune homme qui écoutait ses leçons à
Rhodes -:
"Je
te loue et t'admire; mais je plains le sort de la Grèce, en voyant
que la seule supériorité qui nous reste, celle du savoir
et de l'éloquence, va par toi passer du côté des Romains."
Ce jeune homme était Cicéron,
qui, après une victoire sur Hortensius
et une cause gagnée malgré Sylla,
parcourait la Grèce
et l'Asie
pour compléter son éducation : il avait alors vingt-huit
ans, et César en avait vingt-deux. Nous
n'avons pas à raconter sa vie; à peine même pouvons-nous
esquisser les plus grands traits de cette histoire de son oeuvre, qui est
celle de l'éloquence et de la philosophie romaines. Compatriote
de Marius, il n'appartenait pas à ces familles
patriciennes où les jeunes gens s'élevaient au milieu des
affaires, et se formaient, presque à leur insu, par l'habitude des
conversations politiques. II n'aborda la tribune qu'à près
de quarante ans, et ses discours politiques datent de son consulat, qu'il
obtint peu de temps après (l'an 690 de Rome, 63 av. J.-C.). Mais
il avait déjà plaidé, parmi bien d'autres causes,
le grand procès contre Verrès, où il revendiquait
hardiment sa qualité d'homme nouveau, comme un titre à la
faveur populaire, et traçait, dans les pages immortelles des Verrines,
ces peintures tour à tour plaisantes ou pathétiques des rapines
et des cruautés d'un préteur. Le discours pour la loi Manilia
n'était encore qu'une sorte de harangue d'apparat, à la louange
de Pompée, plus harmonieuse ou du moins
plus intéressante que les panégyriques
d'Isocrate. Le consulat lui fournit l'occasion
des quatre discours sur la loi agraire, où il tourna si habilement
les volontés du peuple contre elles-mêmes, et des Catilinaires ,
qui sont demeurées, avec les Philippiques de Démosthène,
le type presque proverbial de l'éloquence agressive et militante.
Bientôt, en plaidant pour le poète Archias,
il donne un modèle exquis du genre démonstratif, où
il excellait. Exilé par l'influence de Clodius,
et ramené à Rome sur les bras de l'Italie tout entière,
il marque un nouveau point de sa carrière d'avocat, par la célèbre
Milonienne,
un autre par la défense de Ligarius, sous la
dictature
de César, et atteint, dans le remerciement pour le rappel de Marcellus,
la perfection de l'éloquence tempérée. Rappelé
à la tribune par les guerres civiles, il prononce ou publie quatorze
Philippiques
contre Antoine et paye de sa tête son
dévouement à la liberté expirante et sa haine contre
le triumvirat.
Cette grande vie avait encore été
occupée de compositions poétiques estimées, telles
que le poème de Marius et la traduction
des Phénomènes
d'Aratus; d'une immense Correspondance,
dont nous n'avons que la moindre partie, environ neuf cents lettres, infiniment
précieuses pour l'histoire politique et intérieure de la
société d'alors. On y fait connaissance avec des hommes
supérieurs, le spirituel et prudent Atticus,
Caton
d'Utique, Brutus, le vif et mordant Célius,
Q. Cicéron, le frère de l'orateur; plusieurs de leurs lettres
se soutiennent dignement à coté de celles de Cicéron.
Enfin, l'illustre consulaire, l'avocat par excellence, avait encore trouvé
le temps d'écrire quantité d'ouvrages de rhétorique
et de philosophie, dont un seul eût suffi à son immortalité.
Citons, parmi les premiers, les trois Dialogues, De l'Orateur,
le Brutus ou Dialogue sur les orateurs célèbres,
et l'Orateur, et disons en un mot que Cicéron apporta, dans
la critique et l'histoire de l'art qui faisait sa gloire, une éloquence
peut-être égale à celle de ses plus beaux discours.
Amoureux. de la gloire pour sa patrie autant
que pour lui-même, Cicéron veut
lui donner une philosophie, et enlever à la Grèce
le monopole de cette science. Les philosophes enseignaient depuis longtemps
à Rome ,
cachés sous le nom de rhéteurs, méprisés comme
Grecs, mal vus depuis Carnéade, qui avait
payé du bannissement sa popularité de mauvais aloi. Et cependant,
épicuriens
et stoïciens, avec leur philosophie positive
et pratique, avaient trouvé des partisans : le stoïcisme avait
même fait des disciples parmi les Scipions.
Nous retrouverons Épicure chez les poètes,
dans les vers de Lucrèce. Cicéron,
stoïcien tempéré en morale, admirateur de Platon
et élève de la nouvelle Académie,
consacra à ces grandes doctrines les loisirs que lui avaient faits
les révolutions, et, dans la République, les Lois,
les Tusculanes, la Nature des dieux, les Devoirs,
les traités de l'Amitié et de la Vieillesse,
il enseigna aux Romains la seule science qui pût un jour consoler
les âmes élevées de la liberté perdue. Lui-même
avait dû à ces nobles efforts le plus précieux délassement
des chagrins politiques et un rang des plus élevés, sinon
parmi les inventeurs, au moins parmi les écrivains philosophiques,
dernier trait d'une vie si complète, qu'avait remplie tout entière
la double passion des lettres et de la gloire.
Si le nom de Cicéron
est, comme le dit Quintilien, le nom même
de l'éloquence, l'histoire du genre se réduit singulièrement
après lui. Hortensius, qui l'avait précédé
dans la carrière, et mourut sept ans avant lui, n'a laissé
qu'une grande réputation éclipsée d'ailleurs dans
la seconde moitié de sa vie, et un de ces nombreux exemptés
du talent, qui se survit à lui-même. Son heureux rival, qui
le fait connaître dans le Brutus, caractérise en lui
une des écoles oratoires de son temps. Rome
avait vu déjà des orateurs antiques, par goût d'archaïsrne;
des orateurs stoïciens, c.-à-d.
logiciens vigoureux, et trop secs pour être populaires : Caton
d'Utique en était un; des épicuriens, peu élégants,
mais très habiles à discuter nettement les intérêts
positifs. A ces diverses catégories, il faut ajouter les deux grandes
écoles asiatique et attique, l'une abondante jusqu'à la diffusion,
et souvent déclamatoire : Hortensius en était le représentant
le plus accrédité; l'autre, élégante et pure
dans l'expression, mais sèche, froide, maussade par système,
outrant la simplicité de Lysias, et accusant Démosthène
d'affectation; le stoïcien Brutus n'était
pas éloigné de comprendre ainsi l'atticisme. Mais ces différentes
écoles, à l'avénement d'Auguste,
allaient inévitablement s'éteindre dans le silence qu'imposait
le nouveau régime. L'éloquence, bannie de la vie publique,
était condamnée à s'altérer et à se
corrompre dans l'ombre des écoles, au stérile exercice des
déclamations.
Pendant que l'éloquence politique
et judiciaire jetait un si grand éclat, l'histoire s'élevait
aux qualités littéraires qui devaient en faire prochainement
un dédommagement de la tribune muette. On a vu qu'elle avait été
préparée à Rome par une étude grave et approfondie;
seulement, elle s'attachait au point de vue romain, et s'occupait uniquement
des guerres et de la politique romaines; encore celle-ci lui échappait-elle
souvent; les historiens ne regardaient guère que l'extérieur
des affaires au Forum, et n'étudiaient pas ces grandes traditions
du Sénat dont Bossuet et Montesquieu
ont si éloquemment expliqué le secret. Nous pouvons croire
le progrès littéraire accompli dans l'histoire, au moins
en partie, vers le temps de Cicéron, malgré
ses plaintes sur l'insuffisance des auteurs. Ne faut-il pas supposer une
certaine valeur à Cornélius Sisenna, à Coelius et
à bien d'autres, parmi lesquels Luccéius, auquel est adressée
la fameuse lettre de Cicéron sur son consulat? Tous les genres historiques
existaient, histoire religieuse et politique, mémoires, biographie;
enfin, trois écrivains supérieurs en donnèrent les
modèles :
Salluste, moins
original qu'imitateur, car son goût affecté pour l'archaïsme
n'est tout au plus qu'une singularité, a tout à fait le caractère
romain; il ne voit les choses qu'au point de vue national. La vie publique
était tout alors; aussi ne trouve-t-on, chez lui que les choses
de la vie publique; par exemple, les événements politiques
et militaires de la guerre de Jugurtha, qui
intéressaient le Forum, la topographie des combats, mais presque
rien sur les moeurs et la géographie d'un pays si curieux, qu'il
avait cependant gouverné. II ne fait pas comprendre l'influence,
ni connaître la politique de Catilina;
il accueille facilement toutes les imputations odieuses qui plaisent à
ses préventions d'homme de parti. Mais il se montre grand écrivain
: ses portraits, empruntés au genre oratoire, sont traités
supérieurement; son style est plein, rapide, concis, avec quelque
gêne et quelque, obscurité; enfin, il a porté dans
l'histoire deux qualités de premier ordre, l'intelligence politique
et le talent littéraire.
César, grand
écrivain, grand orateur, poète élégant, ami
des lettres et des arts, a trouvé, dans cette vie si pleine et si
agitée, le temps d'écrire beaucoup : des harangues, des lettres,
des vers, des traductions, un traité de grammaire, un libelle contre
Caton,
titre fâcheux à la renommée : enfin, les Commentaires
sur la guerre des Gaules
et la guerre civile, écrits, a-t-on dit justement, avec le même
esprit qui les avait conduites. Netteté, précision, simplicité,
absence de toute préoccupation personnelle, élégance
et pureté de style hautement louées par le meileur juge du
temps, c.-a.-d. par Cicéron, toutes ces qualités font admirer
César comme "un excellent maître pour faire de grandes choses
et pour les écrire" (Bossuet, Lettre au pape Innocent XI sur
l'éducation du Dauphin).
Salluste avait
écrit l'histoire générale de son temps, César
ses Mémoires, Cornélius
Népos composa des biographies : Un copiste nous a rendu le fâcheux
service de les abréger presque toutes; au moins savons-nous que
Cornélius y avait porté la pureté et l'élégance
de César. Tous deux pourraient former comme une école attique
parmi les historiens latins; il était réservé à
Tite-Live
de réaliser la manière dont Cicéron avait conçu
l'histoire dans son traité des Lois.
Reste, pour compléter ce tableau
de la prose au temps de César et de Cicéron,
un genre bien secondaire, mais qui doit s'introduire de plus en plus dans
les goûts et les habitudes des Romains, comme dans toute littérature,
à mesure que s'useront, dans les genres supérieurs, l'inspiration
et l'originalité; nous voulons parler des grammairiens. C'était
le nom que les Anciens donnaient aux commentateurs, aux critiques, aux
gens de lettres. Leurs études, introduites de bonne heure à
Rome ,
plaisaient aux meilleurs esprits et aux plus grands personnages; César
écrivit un traité sur l'Analogie, et l'on sait que
Tibère
et Claude se mêlaient de régler le
langage. Un homme très savant, que Cicéron appela "le
plus grand des polygraphes," admirable d'activité et de patience,
Varron,
se distingua dans ce genre. Nous avons déjà rencontré
son nom parmi les écrivains de la vie rustique. Ses Satires Ménippées
furent probablement un mélange de philosophie d'observation de moeurs,
et de plaisanteries; son traité de la Langue
latine, plus utile que facile à lire, à cause de
la pesanteur du style et de la bizarrerie des expressions, oeuvre pour
la grammaire une époque de prospérité
éclatante.
Poésie.
L'histoire de la poésie
latine ne se borne pas, heureusement pour nous, aux essais de Cicéron
et de César, assez grands tous deux pour
se passer de la gloire des vers. Ces divines régions de l'imagination
et de l'idéal, où les Grecs
dominaient en maîtres, n'étaient plus fermées au génie
romain. Déjà depuis les Guerres puniques
il avait cherché à quoi pouvaient servir Thespis,
Eschyle
et Sophocle. L'épopée
et la poésie didactique, c.-à-d.
l'histoire et la science en vers, ne devaient
pas trouver moins de faveur. Le vieil
Ennius est
encore le père de la poésie didactique chez les Romains.
Cependant, elle semble languir après lui. Rome, au fond, n'encourageait
guère que ce qui se rattachait à la vie politique, l'épopée
qui célébrait ses triomphes, le théâtre
qui l'amusait, et, d'ailleurs, offrait un puissant moyen de candidature,
la
satire, qui était en quelque sorte
oeuvre de censeur.
Pour mettre en lumière ce genre
didactique où les Grecs avaient si bien réussi, il fallait
un homme de génie, Lucrèce, contemporain
de Sylla, mort par un suicide le jour peut-être
de la naissance de Virgile. Encore fut-il peu
lu, peu goûté de ses contemporains. Cicéron lui trouvait
beaucoup d'art, un génie médiocre; mais l'admiration d'Ovide
et de Virgile l'a vengé de cette injustice.
Physicien et naturaliste comme on pouvait l'être de son temps, philosophe
matérialiste,
sinon athée, parce qu'il soutient le
système d'Epicure, il est poète,
et poète de premier ordre, par le sentiment admirable des grandes
choses, de la science, de l'humanité et de ses misères, par
la peinture immortelle des sociétés et des révolutions.
Il a le style didactique serré jusqu'à à la raideur
et la sécheresse, niais d'une excellente précision, le style
descriptif et le style oratoire poétiques et sublimes au plus haut
degré. II est original par la conviction, par l'impression de son
caractère personnel, si fortement marquée dans son poème;
pour le reste, il est Grec; il aime Athènes
de passion; il chante la paix et invoque Vénus
au milieu d'hommes qui adoraient le dieu Mars ,
et lui offraient les affreuses hécatombes des guerres civiles. Atteint
peut-être de folie, il a laissé un poème inachevé,
et une langue philosophique, oeuvre laborieuse et forte, qui suffit à
l'expression du sublime, mais n'est pas encore assouplie jusqu'à
donner de l'intérêt et de la grâce aux détails
arides et techniques, dernier terme de l'art où Virgile excellera.
La poésie didactique, la poésie
légère, l'épigramme
florissaient à l'époque de Lucrèce, avec Hortensius,
Cicéron, César, Calvus, Varron d'Atax; les personnages illustres
formés par les grammairiens se divertissaient à ce genre
d'exercice : mais Catulle est le seul qui soit
parvenu à la postérité et qui ait mérité
la gloire. Spirituel et brillant, facile et gracieux dans sa poésie
comme dans sa conduite, il a surtout le sentiment exquis d'un artiste,
dans la poésie érotique ainsi que dans l'épigramme.
II essaye de la poésie lyrique, adresse à César de
mordantes épigrammes, porte dans l'élégie
plus d'esprit que de sentiment; il est peintre par excellence, dans des
vers pleins d'élégance et de précision, de laisser-aller
et d'harmonie.
Catulle et Lucrèce, César
et Cicéron nous ont conduits jusqu'au second triumvirat, et à
l'établissement du pouvoir monarchique,
où s'arrête la première période de l'histoire
de la littérature latine. A
ce moment nous voyons l'éloquence, arrivée à la perfection,
et condamnée fatalement à la décadence; la philosophie,
développée par Cicéron, et appelée à
exercer une puissante influence sur quelques âmes d'élite;
l'histoire, élevée, grâce à l'éloquence,
au rang de composition littéraire; la poésie, enfin, oeuvre
d'art plutôt que d'inspiration, mais préparée aux matières
sérieuses et sublimes aussi bien qu'aux sujets légers, et
à la veille d'enfanter des chefs-d'oeuvre. (A. D.) |
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