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Brutus

Brutus est un surnom romain signifiant lourd, stupide, insensé; il était porté presque
exclusivement par une branche  de la gens Junia, dont quelques membres
devinrent célèbres sous la République par leur haine de toute tyrannie.
L. Junius Brutus, célèbre personnage de l'histoire légendaire de Rome, supposé avoir vécu au VIe siècle av. J.-C., auteur de l'expulsion des rois et fondateur de la république romaine. Fils de Tarquinia, 2e fille de Tarquin l'Ancien et soeur de Tarquin le Superbe, Brutus prit  le parti de contrefaire l'imbécile (de là son surnom) pour éviter le sort de son frère que le roi, leur oncle, avait fait périr à cause de ses richesses.

En 510, il fait partie du voyage des fils de Tarquin à Delphes; l'oracle avait dit que l'empire du monde appartiendrait à celui qui embrasserait le premier sa mère; Brutus feint de se laisser tomber et baise la terre comme la mère commune de tous les humains. 

Témoin du suicide de Lucrèce, il prend les résolutions énergiques, tandis que les autres assistants s'abandonnent à leur douleur. Il jure sur le poignard encore tout dégouttant du sang de Lucrèce de poursuivre par le fer et par le feu Tarquin le Superbe, sa femme, tous les siens, et de ne jamais souffrir qu'aucun d'eux règne à Rome. Il fait répéter le serment par les trois autres assistants, parmi lesquels Collatin, le mari de la femme outragée, et à partir de ce moment il prend la direction du mouvement révolutionnaire. Il accourt de Collatie à Rome, convoque le peuple au Forum (Tarquin le Superbe était alors au siège d'Ardée), et à la suite d'une harangue enflammée il fait prononcer la déchéance et l'expulsion des Tarquins. De là il se rend à Ardée, soulève l'armée contre le roi : grâce à lui, la révolution est partout triomphante. Alors le peuple nomme les deux premiers consuls L. Junius Brutus et L. Tarquinius Collatin, le vengeur et le mari de Lucrèce (509). 
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Brutus, par David.
Brutus, par David (1789).

Collatin, qui était suspect parce qu'il appartenait à la famille des Tarquins, fut bientôt remplacé, sur la proposition de Brutus lui-même, par P. Valerius Publicola. Cependant les deux fils de Brutus, Titus et Tiberius, trempent dans un complot pour la restauration des Tarquins; trahis par un esclave, Brutus les fait arrêter sur-le-champ avec tous les conjurés. Puis avec son collègue il assiste froidement de son tribunal au supplice des coupables : les fils de Brutus sont battus de verges et décapités sous les yeux de leur père. Tarquin ayant pris les armes contre Rome à la tête des troupes de Véies et de Tarquinii, les consuls s'avancent au-devant des ennemis. Au milieu d'une bataille générale, un combat corps à corps s'engage entre Brutus et Tarquin Aruns, fils du roi : les deux adversaires sont précipités de cheval et meurent tous deux (509). On célébra à Brutus des funérailles solennelles, Valerius prononça son oraison funèbre au Forum, les matrones romaines prirent le deuil pendant un an. 

La légende a incarné en L. Junius Brutus, comme on le voit, les principaux événements de la révolution aristocratique de l'an 509. Personnage populaire entre tous dans l'histoire des origines de Rome, son nom et ses exploits reviennent sans cesse sous la plume des écrivains latins : il a été le sujet d'une pièce d'Accius. La tragédie de Voltaire, Brutus, a pour sujet la conspiration des fils de Brutus.
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Brutus condamnant ses fils à mort, par Lethière.
Brutus condamnant ses fils à mort, par Lethière (1812).
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En librairie - Philippe Bordes, La Mort de Brutus de Pierre-Narcisse Guérin, Musée de la Revolution, 1996.
C. Junius Brutus, consul en 317, 313, 311 av. J.-C., censeur en 306; prit une part heureuse à la guerre contre les Samnites.
D. Junius Brutus Pera, consul en 266. Lors de ses funérailles, son fils fit célébrer à Rome les premiers jeux de gladiateurs (264).
D. Junius Brutus, connu pour avoir fait célébrer à Rome en 264 les premiers jeux de gladiateurs; ces jeux eurent lieu au forum Boarium. Suivant la mode étrusque, ils firent partie de la cérémonie des funérailles de son père.
M. Junius Brutus Pera, consul en 230 av. J.-C., dictateur en 216 au lendemain du désastre de Cannes; il se signala dans ces dernières fonctions par l'énergie de ses mesures de défense.
M. Junius Brutus, tribun de la plèbe en 195 av. J.-C., il prit avec son collègue P. Junius Brutus la défense de la loi somptuaire Oppia, dont deux autres de ses collègues avaient demandé l'abrogation; on sait quel puissant auxiliaire il trouva dans l'un des consuls M. Porcius Caton; la loi d'ailleurs fut abrogée. Consul en 178 avec A. Manlius Vulso, il mit à couvert la place d'Aquilée dans la Gaule cisalpine contre une invasion des Istriens. En 177 il continue avec son collègue ses opérations contre les Istriens, et met le siège devant leur principale place Nesactium. Le consul de l'année, Claudius Pulcher, vient remplacer Brutus dans son commandement et terminer le siège.
P. Junius Brutus, tribun en 495 av. J.-C. avec M. Junius Brutus; propréteur en Etrurie en 190; gouverneur de l'Espagne ultérieure en 189.
M. Junius Brutus, célèbre jurisconsulte qui dut vivre vers les vingt premières années du VIIe siècle de Rome, vers 154-134 av. J.-C. Il avait composé en trois livres un ouvrage sur le droit civil, en forme de dialogue. Cicéron, qui estime beaucoup ce juriste, en a donné quelques citations. De très bonne heure on ajouta quatre livres aux trois livres originaux de Brutus.
M. Junius Brutus (vers 100 av. J.-C.), fils du précédent. 
« Il fut pour votre famille un sujet de honte, dit Cicéron à Brutus (Brutus, 34). Portant un aussi grand nom, ayant pour père un homme du plus grand mérite, un excellent jurisconsulte, il faisait métier d'accuser, comme jadis Lycurgue à Athènes. Il ne brigua point les magistratures, mais il fut un accusateur véhément et obstiné. »
M. Junius Brutus. Jurisconsulte de valeur, il fut mêlé à l'histoire politique de son temps. Il embrasse le parti de Marius, doit quitter Rome en 88 av. J.-C., devient tribun en 83, gouverneur de la Gaule cisalpine en 77 ; il entre alors en lutte contre Pompée, qui le bat et le tue dans les environs de Modène (77). De sa femme Servilia, connue plus tard par ses amours avec César, il eut un fils, le plus connu de tous les Brutus, l'ami de Cicéron et le meurtrier de Jules César.
D. Junius Brutus, consul en 77 av. J.-C.
D. Junius Brutus Albinus, fils du précédent, dut à l'adoption son surnom d'Albinus; appelé d'habitude simplement D(ecimus) Brutus ou Brutus. Il fit sa carrière militaire dans la campagne des Gaules sous les ordres de César, prit part à la guerre maritime contre les Vénètes, puis à la bataille d'Alésia (52). Lors de la guerre civile il reste fidèle à César : il contribue par une victoire navale au succès du siège de Marseille (49); il figure dans l'entrée triomphale de César à Rome au retour de la guerre d'Espagne (45), et le dictateur l'inscrit sur son testament dans la seconde classe de ses légataires-: il passait pour son ami le plus intime. Il n'en fut pas moins un des chefs de la conspiration tramée contre César par son parent M. Junius Brutus. C'est lui qui fit honte à César de céder aux terreurs superstitieuses de sa femme Calpurnie et qui l'attira ainsi dans le guet-apens des ides de mars (15 mars 44).

Après l'assassinat du dictateur, D. Brutus passe dans la Gaule cisalpine : César l'avait désigné pour l'administration de cette province. Antoine veut lui enlever ce commandement important; il fait dépouiller D. Brutus par un plébiscite. Brutus résiste, Antoine va l'assiéger dans Mutina (Modène) : ce fut la guerre de Modène (mars-avril 43). Elle se termina par la victoire de Brutus, Antoine dut s'enfuir en Gaule. Il y eut alors un rapprochement entre Brutus et Octave, auquel Cicéron avait travaillé en haine d'Antoine; mais il ne dura pas longtemps. Car Octave s'entendit bientôt avec Antoine et Lépide pour former le second triumvirat. Avant même la conclusion de cet acte, D. Brutus, qui se voyait abandonné de ses partisans, songeait à passer en Macédoine, quand Antoine découvrit sa retraite et le fit assassiner (43). 

On a dix lettres de D. Brutus dans le recueil des lettres de Cicéron, datées de 44 et 43, plusieurs lettres de Cicéron lui sont adressées.

D. Junius Brutus, surnommé Gallaecus, le Galicien, à cause des succès militaires qu'il remporta en Espagne comme proconsul (137), en poursuivant les dernières bandes de Viriathe. Bien que Caïus Gracchus eut épousé sa fille, D. Brutus fut parmi ceux qui montèrent avec Opimius à l'assaut de l'Aventin où le célèbre tribun s'était réfugié avec ses partisans (121). Protecteur des lettres et des arts, il avait fait élever au Champ de Mars, près du cirque de Flaminius, un temple de Mars, avec le produit du butin des guerres d'Espagne; il l'avait orné de deux chefs-d'oeuvre de Scopas, un Mars assis colossal et une Vénus nue que Pline l'Ancien déclarait plus belle que celle de Praxitèle. Il fut intimement lié avec le poète Accius et lui demanda plusieurs inscriptions en vers qu'il fit graver sur le temple de Mars et d'autres édifices construits par lui. (G. L.-G.).
M. Junius Brutus,  rigide républicain, fils de M. J. Brutus, partisan de Marius (V. plus haut), homme politique et littérateur romain du Ier siècle av. J.-C., personnage très considérable dans la république, connu surtout pour avoir été le plus convaincu et le plus actif des conjurés qui prirent part au meurtre de César. Il eut pour mère, la fille de Q. Servilius Caepio, soeur utérine de Caton d'Utique, Servilia, qui fut la première et peut-être la plus violente passion de César. La date de la naissance de Brutus est incertaine : on la fixe d'ordinaire à l'an 85 av. J.-C., d'après deux passages du Brutus (64, 229 et 94, 324) où Cicéron dit que l'orateur Hortensius débuta au barreau dix ans avant la naissance de Brutus, sous le consulat de L. Crassus et de Q. Scaevola (ce consulat est de l'an 95). Si l'on admet cette date, le bruit, très répandu à Rome, d'après lequel César, né en l'an 100, aurait été le père de Brutus, est d'une absurdité trop évidente. D'autre part, on sait que Brutus se tua à la suite de la bataille de Philippes (42 av. J.-C.). Velleius Paterculus dit qu'il avait alors trente-sept ans (Il, 71); l'Epitome de Tite Live (livre 124) dit qu'il en avait environ quarante, ce qui place sa naissance entre les années 82 et 79. 

Quoi qu'il en soit, orphelin de père dès ses premières années, Brutus fut élevé par sa mère et par son oncle Caton. En 58, au moment où Cicéron partait pour l'exil, Brutus accompagna à Chypre son oncle qui y était envoyé en mission par les triumvirs que gênait à Rome la présence de l'austère républicain. Brutus se rapproche du parti aristocratique par son mariage avec la fille d'Appius Claudius, un des chefs de la noblesse, qui fut consul en 54. En 53, il accompagna son beau-père, proconsul en Cilicie, où il devait avoir Cicéron pour successeur. Il avait eu déjà quelques relations avec le grand orateur. Mais, en 51, l'arrivée du nouveau proconsul qui venait remplacer Appius Claudius resserra ces liens d'amitié. Cicéron et Brutus étaient déjà intimes quand le gendre d'Appius arriva à la notoriété en faisant acquitter de concert avec Hortensius dont ce fut la dernière cause, son beau-père, accusé par Dolabella de vol et de trahison (50). 

En 49, la guerre civile éclatait. Fidèle à ses principes politiques, Brutus se rendit au camp de Pompée, à Dyrrachium, et combattit à Pharsale (48). Après la défaite, par égard pour Servilia, César permit à Brutus de rester neutre. Il usa de cette tolérance pour aller étudier la philosophie à Athènes. De retour à Rome, il passa ensuite en Asie, vit César dont la bienveillance ne se démentit pas, et qui, au moment de partir pour l'Afrique (46), le nomma propréteur en Gaule cisalpine, quoi qu'il n'eût pas encore été préteur. En 45, il épousait sa cousine, Porcia, fille de Caton d'Utique. Mariée en premières noces à Bibulus, qui avait été consul avec César en 59, elle amenait dans la maison de Brutus le jeune Bibulus qui devait plus tard écrire la biographie apologétique de son beau-père. 

La même année 45, l'influence de César faisait conférer à Brutus la préture urbaine. Mais en 44, aux ides de Mars, César tombait sous le poignard des conjurés, et Brutus était au premier rang des meurtriers. César, au moment de mourir, le voyant, s'écria :

« Et toi aussi, mon fils? » 
Après ce meurtre, Brutus, poursuivi par Antoine, se réunit à Cassius, et livra bataille à Antoine et à Octave dans les plaines de Philippes en Macédoine

Il fut vaincu, et se tua de désespoir, en  l'an 42 av.J.-C. On dit qu'il s'écria en mourant :

« Vertu, tu n'es qu'un nom »; 
Mais cette parole désespérante n'a rien d'authentique. 
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La mort de césar par Camuccini.
La Mort de César, par Vincenzo Camuccini (1798.). - La colère montait à Rome contre César. On vint trouver Brutus, on l'accusait d'inertie, d'abandon de la cause publique; on lui rappelait, on lui reprochait son nom. Brutus céda aux pressions. Les ides de mars parurent favorables aux conjurés pour l'exécution de leur entreprise. Ce jour-là Brutus sortit de sa maison, armé sous sa robe d'une courte épée , et se rendit au sénat. César y vint siéger. Quand le moment dont on était convenu pour le frapper fut arrivé, Casca lui porta le premier coup : les autres suivirent, et Brutus le perça de son épée. César l'ayant aperçu au nombre de ses meurtriers, ne put s'empêcher de s'écrier « Et toi aussi Brutus! » L'assassinat ayant été ainsi consommé par tous les conjurés, ils se retirèrent, et allèrent au Capitole. Le sénat et une foule de citoyens les y suivirent. Là, Brutus fit un discours dont l'objet était de se concilier la faveur du peuple, et de justifier la conduite des conjurés. Il n'y eut qu'une voix pour leur crier qu'ils avaient fait une bonne action, et qu'ils descendissent sans crainte. Brutus se rendit sur la place publique, accompagné des personnes les plus considérables. Il harangua la multitude qui l'écouta d'abord avec tranquillité; mais Cinna, un des conjurés, ayant pris la parole et commençant à accuser César, son mécontentement éclata, et fut porté au point que Brutus et son parti crurent prudent de retourner au Capitole. Le sénat s'étant assemblé le
lendemain, Antoine, Plancus et Cic ron proposèrent d'ensevelir le passé dans l'oubli, et de ramener la concorde. Il fut décrété que , non seulement les conjurés seraient absous, mais encore que le consul s'entendrait avec le sénat pour aviser aux honneurs qui leur seraient décernés. Alors Brutus et ses amis descendirent du Capitole. Tous les citoyens, sans distinction de parti, s'embrassèrent. Antoine reçut Cassius à souper dans sa maison, Lépide reçut Brutus, etc .Le jour suivant, le sénat, dans une assemblée générale, loua le consul d'avoir, éteint le commencement d'une guerre civile; il donna ensuite de grands éloges à Brutus et aux autres conjurés, et leur assigna des gouvernements. (Michaud).

Tels sont les principaux faits de la vie de Brutus, et déjà aussi une partie de sa légende. Sa biographie nous a été laissée par Plutarque, sur qui les historiens se sont généralement fondés. Mais, on le sait, Plutarque avait peu de critique : d'ailleurs, écrivant à une époque où le vieux levain républicain fermentait, où les déclamations de Lucain avaient mis à la place de l'histoire une véritable légende des derniers héros de la république, le biographe suivit le courant. Il nous montre un Brutus stoïcien préférant la justice à ses intérêts et à ses affections, se ralliant à Pompée qui a fait tuer son père, parce qu'il croit que le bon droit est du côté de Pompée. Au camp des Pompéiens, il passe son temps à lire et à méditer; vaincu, il fait fièrement sa soumission à César qui l'accepte avec bonheur. 

Plus tard, c'est l'amour sacré de la liberté qui l'entraîne, malgré lui, comme un justicier, dans la conjuration qui se forme contre son bienfaiteur. Porcia, aussi héroïque que lui, indignée que son mari ne lui confie pas le secret dont elle le voit accablé, se fait à la cuisse une blessure profonde; inondée de sang, en proie à la fièvre, elle dit à son mari qu'elle s'est mise à l'épreuve et qu'après avoir courageusement supporté une atroce douleur physique, elle se croit assez forte pour garder un secret.

Quand la guerre civile force Brutus à partir pour l'Asie, il fait à sa femme des adieux qui rappellent ceux d'Hector à Andromaque. Calme au milieu des dangers, le meurtrier de César dit à Cassius son complice et son collègue, qu'ayant donné, depuis les ides de mars, sa vie à Rome, il est maintenant libre et glorieux. Au moment où l'armée va passer d'Asie en Europe, la veillée studieuse de Brutus est troublée par l'apparition d'un fantôme qui lui dit qu'il est son mauvais génie et qu'il lui apparaîtra de nouveau à Philippes. Brutus, impassible répond : « Je te verrai. » Il le revoit, en effet, la nuit qui sépare les deux batailles de Philippes; le fantôme, cette fois, ne dit rien. Brutus comprend ce silence, et après la défaite, il se jette sur son épée et meurt en stoïcien. 
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Brutus et Porcia, par Michel de Vérone (début du XVIe s.).

Cette biographie traditionnelle est fort émouvante : mais Cicéron, contemporain et ami de Brutus, nous fait redescendre du ciel sur la terre. Abstraction faite du génie des deux auteurs, Plutarque est pour Brutus un peu ce que fut Platon pour Socrate; Cicéron, ce que fut le véridique Xénophon. Boissier  commence le chapitre de Cicéron et ses amis consacré à Brutus, par ces mots :

« Sans les lettres de Cicéron nous ne connaîtrions pas Brutus. »
Il ne s'agit pas de la correspondance spéciale entre Brutus et Cicéron qui était considérable, puisque Nonius Marcellus en cite le neuvième livre. Il ne nous en reste que vingt-cinq lettres arbitrairement classées en deux livres; et, encore, leur authenticité a été révoquée en doute par Tunstall (Cambridge, 1741), Markland (Londres, 1745), Huldrich (Zurich, 1797), Zumpt (Berlin, 1845). Après Middleton (Londres, 1743) et Hermann (Göttingen, 1845), Boissier et Teuffel ont établi le peu de solidité des arguments par lesquels on a essayé de démontrer que ces lettres étaient apocryphes. Mais, ces deux livres de lettres mis à part, Brutus tient une assez grande place dans la correspondance générale de Cicéron et dans ses autres ouvrages pour qu'il soit permis de connaître, grâce aux renseignements qui viennent de Cicéron, sa vraie personnalité politique et littéraire.

Brutus et Cicéron.
Les premières relations de Brutus et de Cicéron datent de l'année 54. Ils furent mis en rapport par Atticus au moment où Cicéron, revenu d'exil, vivait a l'écart, manifestant son opposition à César par les discours qu'il prononçait pour les créatures de Pompée, et cherchant dans la composition du De republica un dédommagement au rôle politique qui lui était interdit. Cicéron avait dépassé la cinquantième année, Brutus n'était pas arrivé à la trentième. Il n'avait encore rempli aucune charge publique; et cependant c'était déjà un personnage avec qui il fallait compter. Pendant son proconsulat en Cilicie, les lettres de Cicéron à Atticus montrent quelle opinion il se fait de Brutus, quel désir il a de lui plaire, quel dépit il éprouve quand il se voit traité durement par lui, ce qui n'était pas rare. Il voit déjà dans ce jeune homme le premier de la jeunesse, qui sera bientôt le premier de l'Etat. 

« L'amitié de Cicéron avec Brutus a été pleine de troubles et d'orages », dit Boissier.
Les relations de Brutus avec Cicéron où l'auteur de Cicéron et ses amis raconte les colères et les indignations du proconsul contre son nouvel ami. Tantôt il fait remarquer avec dépit à Atticus que le neveu de Caton donne, à propos de la découverte de la conjuration de Catilina, trop d'éloges à son oncle, et pas assez au consul (Ad Attic., XII, 21). Ailleurs la colère de Cicéron a un mobile plus noble : le défenseur des Siciliens, l'accusateur de Verrès, l'auteur de la lettre à Quintus sur le respect qu'il faut avoir pour les provinces, se scandalise avec raison à propos de ces affaires d'usure au détriment des provinciaux, vilaines négociations où se mêlait Brutus. Malgré tout, Cicéron reste l'ami de Brutus il le lui dit expressément dans l'Orator, qui parut en 46 :
« J'aime et l'ai toujours aimé ton génie, tes goûts, ton caractère » (X, 33).
Attrayant, parce qu'il ne faisait rien pour attirer, sérieux et lent, froid, réfléchi, sobre d'éloges à l'excès, tardif à se décider, mais une fois la décision prise, esclave d'une logique implacable qui le poussait à réaliser l'idée qui lui paraissait juste, dût-il être ainsi amené au meurtre de César, Brutus s'imposait, par la loi des contrastes, à l'amitié et au respect de Cicéron, cet homme de premier mouvement, incapable de persister dans une décision, amoureux de toute louange, fait pour se soumettre malgré lui à tout caractère supérieur au sien.

On sait quelle ardeur de prosélytisme possédait Cicéron : juste milieu en politique comme en littérature, ennemi du stoïcisme et de l'épicurisme comme de l'éloquence asiatique et des doctrines de l'atticisme, Cicéron tenait à convertir Brutus : ce fut sans succès. Brutus, dans sa jeunesse, avait composé un abrégé des Annales de Fannius et d'Antipater, et Plutarque dit (Vie de Brutus, 4) qu'il avait songé à résumer Polybe; stoïcien dans la pratique de sa vie, adepte, en théorie, de l'ancienne Académie, il aurait écrit certains traités, par exemple un ouvrage De virtute dédié à Cicéron, qui, en revanche, lui dédia le De finibus (45 av. J.-C.), les Tusculanes (44), le De natura Deorum (44). C'est surtout au point de vue des théories oratoires que Brutus et Cicéron différaient. 

Les récriminations et les constatations affligées de Cicéron nous apprennent que Brutus était un des chefs de l'école attique. Les témoignages postérieurs ne font que confirmer l'atticisme, au mauvais sens du mot, de Brutus. Le Dialogue des orateurs nous fait connaître que Calvus et Brutus trouvaient l'éloquence de Cicéron privée de muscles et de nerfs, et que Cicéron jugeait la leur aride et sans vie; que Brutus affectait la gravité, était meilleur philosophe qu'orateur, de l'avis même de ses admirateurs. Quintilien ne semble pas plus favorable au talent oratoire de Brutus (Instit. Or., IX, 4, 76; X, 1, 123; XII, 40, 10). Il avait prononcé un certain nombre de discours, sans compter sa défense d'Appius Claudius, dont il a déjà été parlé: nous n'en possédons aucun fragment; mais nous savons, grâce surtout à Cicéron et à Plutarque, qu'il défendit le roi Déjotarus (48 av. J.-C.), prince Galate que Cicéron devait défendre plus tard (45) devant César; qu'il prononça un discours au Capitole, après le meurtre de César, en 44 (Cf. Ad Attic., XV, 1). Il avait aussi composé une déclamation sur la dictature de Pompée (Quintil.,IX, 3, 95), et un exercice d'école sur Milon (Quintil., III, 6, 93 ; X, 1, 123). 

Cicéron, dans sa fameuse Milonienne, disait que Milon n'avait pas prémédité le meurtre de Clodius, mais que, s'il l'avait fait, il aurait été excusable. Le futur meurtrier de César admettait la préméditation et imaginait une défense de Milon, où le droit de tuer un tyran dans l'intérêt de la République était établi. Tel est l'orateur que Cicéron s'était proposé de convertir à ses idées. C'est seulement, semble-t-il, en fait d'éloquence que Ciréron a eu des convictions absolues. Pour lui l'éloquence est le tout de l'humain, comme la piété le sera pour Bossuet; fanatique, comme Bossuet, il voit dans Brutus un hérétique d'importance qu'il faut arracher à son erreur. Aussi lui a-t-il dédié deux de ses trois importants ouvrages sur l'éloquence. 

Le De Oratore date de l'an 55 : Cicéron n'était pas encore à ce moment l'ami de Brutus; mais, en 46, il lui adresse à peu près simultanément le Brutus, exposition de l'histoire de l'éloquence romaine sous la forme d'un dialogue, où celui qui a donné son nom à l'ouvrage a une part importante; les Paradoxes, petit traité de philosophie stoïcienne qui s'occupe aussi du point de vue oratoire; l'Orator, où est tracé le portrait de l'orateur idéal, tel que Cicéron se le représente. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier les doctrines oratoires que l'on trouve exprimées et soutenues dans ces divers ouvrages. Mais il est curieux de remarquer avec quelles précautions Cicéron s'adresse à son ami. 

Dans l'Orator, il semble craindre de lui déplaire : cet ascendant de Brutus sur lui, d'autre part la vaniteuse confiance que le grand orateur a dans son génie, ce mélange de sentiments contradictoires expliqué ces affirmations de sa doctrine et cette timidité à l'endroit de Brutus qui ne la partage pas, ces excuses perpétuelles qui sont le propre du grand ouvrage théorique de Cicéron sur l'éloquence. Il s'était donné la difficile tâche de faire l'apologie de son système oratoire devant un ami qui appartenait à l'école opposée. L'Orator est le dernier traité oratoire que Brutus ait reçu de Cicéron : il devait encore, les années suivantes, se voir dédier des traités philosophiques, qui prouvent que malgré leurs divergences au point de vue de l'éloquence leur amitié devait survivre à la tentative de Cicéron et à son échec auprès de Brutus. (Henri de la Ville de Mirmont).



En librairie - Cicéron, Brutus (trad. J. Martha), Les Belles Lettres (série latine),  2003. - Anne Bernet, Brutus, assassin par idéal, Perrin, 2001. -  Plutarque, Les Vies parallèles, tome 14 : Dion - Brutus, Les Belles lettres (série grecque), 1979.
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