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Sabuco

Luisa Oliva'Sabuco de Nantes Barrera est une philosophe et médecin née en 1562 à Alcaraz, dans la Mancha, au Sud-Ouest d'Albacete (Espagne), et morte vers 1622. Préoccupée des interactions du corps et du mental, elle est l'auteure un grand ouvrage dans lequel elle étudie les effets des émotions sur l'organisme, et plus spécialement sur sa santé. Cet ouvrage, précédé d'une dédicace au roi Philippe II, et paru à Madrid en 1587, sous le titre : Nouvelle philosophie de la nature de l'homme inconnue aux grands philosophes anciens, laquelle améliore la vie et la santé humaine. Il nous révèle une philosophe heureuse de philosopher, une praticienne au non-conformisme revendiqué, et une philanthrope soucieuse du concret. Mais, surtout, bien qu'elle ait puisé nombre de ces idées dans des auteurs de l'Antiquité, Sabuco apparaît comme une véritable pionnière, très en avance sur son temps, de la médecine psychosomatique et de la psychologie appliquée.
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Oliva Sabuco.
Oliva Sabuco (1562 - ca.1622).

Les bibliographes, se conformant au frontispice des éditions connues, écrivent les prénoms et les noms de l'auteur dans cet ordre : Oliva Sabuco de Nantes Barrera, natural de la ciudad de Alcaraz. Avec l'indication ainsi donnée de la ville natale il était possible d'établir l'état civil d'une personne dont l'existence même a été controversée. On a trouvé en 1853 siècle, sur les registres de naissance en l'église paroissiale d'Alcaraz :

 « Le 2 décembre de l'année 1562, fut baptisée Luisa Oliva, fille du bachelier Miguel Sabuco, et de sa femme, Francisca de Cózar ».
Dans l'extrait de baptême figurent trois seulement des noms de la signature mise au-dessus de la dédicace au roi Oliva, Sabuco, Barrera. Pour de Nantes il est possible qu'il faille voir en ce groupe de mots le vieil adverbe « de nantes » qui équivaut exactement au mot français « ci-devant », d'un usage si fréquent sous la première République. Dans ce cas, la signature deviendrait : Oliva Sabuco de nantes Barrera. Il est également possible que Nantes et Barrera ait été le nom de deux marraines d'Oliva; il faudrait alors écrire : Oliva Sabuco de Nantes y Barrera.

Quoi qu'il en soit, voilà à peu près tout ce qu'il a été possible, pendant très longtemps de recueillir sur Sabuco. Des détails sans importance. D'après une tradition, qui s'était perpétuée dans sa ville natale d'AIcaraz, on pensait qu'elle y avait exercé la médecine, et l'on montrait  deux ou trois édifices publics qui avaient été bâtis par sa famille. En 1888, un historien a montré qu'elle s'était mariée dès l'âge de 18 ans (1580) à un certain Acacio de Buedo, mais il n'a pu retrouver aucune trace de l'existence d'éventuels enfants du couple. Un autre auteur a affirmé, en 1903, avoir découvert des documents (qu'il ne produit pas) d'après lesquels Oliva Sabuco, à un moment de sa vie aurait vendu des vêtements sur les marchés. Allégation plus que fantaisiste.

Il a fallu attendre ces dernières années pour que des progrès significatifs soient accomplis. Cela, notamment, grâce aux travaux de deux chercheures de l'université d'Etat de Cleveland, Mary Ellen Waithe et María Colomer Vintró, entre 2000 et 2003, et à la publication, par Ricardo González, de plus de 200 documents inédits découverts dans les archives d'Albacete. Aujourd'hui se dégage enfin un vision plus nette de notre auteure. On en est venu à une plus juste appréciation de la place qui revient à Oliva Sabuco parmi les Humanistes de la Renaissance et sa biographie s'est quelque peu précisée, même si de nombreuses zones d'ombre subsistent.

Oliva Sabuco est le cinquième des huit enfants enfants nés de l'union du « bachelier » Miguel Sabuco Alvarez  (1529?-1588), plusieurs fois procureur-syndic de sa ville (peut-être aussi apothicaire, c'est-à-dire pharmacien), et de Francisca de Cózar, originaire de Vianos, une localité voisine d'Alcaraz. Trois seulement de ces enfants étaient encore en vie en 1587, quand paraît la Nouvelle philosophie : Oliva, âgée de 25 ans, Alonso, son aîné de 13 ans, et qui semble avoir été pharmacien lui aussi, et un autre frère, Miguel, qui décèdera peu après. A l'époque leur mère était déjà morte et leur père avait contracté un second mariage avec une jeune femme sans fortune, elle aussi de Vianos, Ana García, dont naîtra un garçon.

Entre-temps, Oliva, on l'a dit, s'était mariée. Son époux, Acacio de Buedo, a occupé diverses charges publiques à Alacaraz. Au moins quatre enfants naîtront de ce ménage. La dot substantielle versée par Don Acacio lors du mariage de l'une de leurs filles, Francisca, ainsi que le montant élevé des diverses opérations financières, dont on a retrouvé la trace, montrent qu'Oliva Sabuco bénéficiait d'une position économique confortable.

Oliva Sabuco n'a pas fait d'études universitaires. Elles étaient interdites aux femmes. On n'en connaît pas moins, en Espagne, quelques exemples notables de femmes qui, à la Renaissance, ont pu bénéficier d'une excellente formation. Et c'est le cas, d'évidence, d'Oliva Sabuco. Elle a appris la médecine avec son père (et peut-être avec son grand-père, qui pourrait avoir été médecin). Elle a acquis également des connaissances en philosophie classique et contemporaine (Erasme, Juan Luis Vives pourrait avoir fourni le socle de sa réflexion). Plusieurs letrados, qui gravitaient autour de sa famille, ont pu aussi lui ouvrir leurs bibliothèques, à commencer par son parrain, le Dr Heredia, médecin à Alcaraz, et qui semble avoir contribué lui aussi à sa formation médicale. On cite surtout l'érudit Pedro Simon Abril, célèbre pour sa traduction d'Aristote, qui faisait autorité en littérature classique grecque et latine, et qui fut  précepteur à Alcaraz entre 1578 et 1583.

La date de la mort d'Oliva Sabuco reste incertaine. On s'accorde généralement à penser qu'elle est survenue vers 1622. Son nom est encore mentionné dans un document officiel daté de 1629, mais rien n'indique qu'elle ait été encore vivante à ce moment-là. En fait, aucune indication directe n'atteste qu'elle ait été vivante après 1609.

La Philosophie nouvelle de la nature de l'homme

En 1728, le docteur Martin Martinez, publia à Madrid, l'édition nouvelle d'un livre qui portait ce titre un peu long : Nueva filosofia de la naturaleza del hombre, no conocida ni alccanzada de los grandes filosofos antiguos, laqual mejora la vida y salud humana.... escrita y  sacada à luz par Doña Oliva Sabuco de Nantes Barrera, natural de la ciudad de Alcaraz (Nouvelle philosophie de la nature de l'homme inconnue aux grands philosophes anciens, laquelle améliore la vie et la santé humaine, écrite et publiée par Madame Oliva Sabuco, née dans la ville d'Alcaraz). Cette publication se basait sur une édition qui en avait été faite en 1622 à Braga, au Portugal. Le livre était alors tout à fait inconnu aux lecteurs espagnols. Et pourtant, il avait déjà été imprimé trois fois en Espagne, en 1587, 1588 et en 1589. Mais il avait été maltraité et oublié. La hardiesse de son contenu lui avait probablement attiré de terribles haines et ses ennemis l'avaient probablement voué à la destruction.

Les ennemis de dame Oliva.
Un lettre du père d'Oliva, exhumée en 1903, pourrait apporter un éclairage sur les pression qui ont pu s'exercer sur l'auteure de l'ouvrage. Dans cette lettre, il se revendique comme étant l'auteur de la Nouvelle philosophie. Peut-être faut-il le croire. Et de fait, pendant presque tout le XXe siècle, on a attribué le texte à Miguel Sabuco. D'aucuns  le lui attribuent toujours. Cette curieuse revendication reste pourtant énigmatique. Et si d'autres hypothèses ne sont pas à exclure, la plus simple, au vu de la documentation disponible, consiste à penser que Miguel Sabuco, en endossant tardivement (et maladroitement) la responsabilité de l'ouvrage, voulait d'abord protéger sa fille des attaques dont elle était l'objet. Les risques, qui n'étaient pas minces, pouvaient sembler moins importants pour lui que pour elle.

Quels étaient donc les ennemis de doña Oliva? Comme ce livre renfermait beaucoup de nouveautés, les persécuteurs pouvaient être l'Eglise, aussi bien que les partisans convaincus de la tradition et de la routine médicale. 

L'Eglise.
L'édition de 1588 avait été retirée de la circulation et l'édition de 1589 était ce que l'on appellerait aujourd'hui une édition pirate. Après l'édition de 1728, l'Inquisition s'est de nouveau saisie du texte. Elle fit supprimer quelques passages de la Philosophie nouvelle, comme il appert de l'approbation donnée pour la quatrième édition par le qualificateur du Saint-Office le 24 mai 1728.

La censure de la congrégation de l'Index fut scrupuleusement observée, et s'appliqua aussi aux exemplaires survivants des premières éditions, si bien qu'il ne se rencontre peut-être pas en Espagne un seul exemplaire des deux éditions de 1588 et de 1622 qui ne soit couvert de ratures aux endroits marqués par la griffe inquisitoriale. Etrangement, on trouve cependant, à la bibliothèque nationale de Rome un exemplaire intact... Celui-ci permet de constater que l'inintelligent censeur (pardon pour le pléonasme) semble s'être préoccupé de biffer les quelques passages qui auraient pu apparaître de près ou de loin (parfois de très loin) comme des encouragements à penser par soi-même. En fait, l'auteure de la Philosophie nouvelle, confrontée au pouvoir de nuisance de l'Eglise s'attache à ne lui laisser aucune prise. Elle exprime volontiers sa religiosité, mais elle évite toute théologie. Elle parle surtout de Platon, d'Aristote, de Pline, et si elle évoque l'Église, c'est seulement pour lui confirmer son allégeance. Elle ne mentionne ni la Bible, ni Jésus. 

Les médecins et l'establishment scolastique. 
Son sujet même l'exposait peut-être encore plus au très vif mécontentement des médecins, des juristes et des politiques. Sans compter beaucoup d'autres qui vivaient grassement des abus dont elle demandait la réforme avec un courage et une persévérance rares, soit en espagnol, soit en latin; car, elle écrivait pour tout le monde et avec le désir manifeste d'être lue et entendue de tous.

« C'est par là surtout que se recommande ce code de réformes qui touche à tant de choses, et dont la rédaction a été inspirée certainement par le désir du bien public » (Guardia, Oliva Sabuco, in Revue philosoph., 1886).
Le contenu de la Philosophie nouvelle.
Le livre de Sabuco est écrit avec beaucoup de naturel et d'aisance, et çà et là avec une simplicité pleine d'élégance. Il est de ceux qu'on relit volontiers, sa langue est belle, saine et forte.

La première partie, la plus considérable, est en espagnol et réunit cinq traités distincts. Les quatre premiers étant des dialogues, qui tiennent autant de la littérature que de la philosophie

• De la connaisance de soi-même. Il s'agit du traité de loin le plus substantiel, avec ses 70 titres ou chapitres. L'auteure s'y attache principalement à la nature humaine et à la psychologie. 
• De la composition du monde tel qu'il est. Un petit traité de cosmographie.

• Des choses qui améliorent le monde et ses républiques. C'est un projet de réforme politique, sociale et sanitaire. 

• Des moyens et des remèdes de la vraie médecine. L'être humain est un et toujours le même, malgré les changements qui l'affectent tout au long de sa vie (Héraclite : « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.-»).

Ces quatre premiers traités servent d'introduction, au cinquième, intitulé : 
Dialogue de la vraie médecine et de la vraie philosophie. On y trouve une synthèse théorique de tout l'ouvrage. 
La partie latine est formée de deux traités : 
• Brève exposition (Dicta brevia) de la nature humaine et  fondements de l'art médical. C'est une collection d'adages et de règles diététiques et thérapeutiques reposant sur l'idée que la vraie connaissance de l'humain est un préalable à toute médecine.

• Vraie philosophie de la nature,  composée des choses, des humains et du monde, inconnues des Anciens. Sabuco y rattache les règles précédemment édictées à une cosmologie toute imprégnée de religion.

Dans les deux parties, les têtes de chapitres sont d'une remarquable netteté. Les questions sont toujours bien posées, et si elles ne sont pas toujours résolues à la satisfaction du lecteur, c'est que la matière est ardue et inépuisable. La délicatesse du ton adoucit la discussion et la plus fine ironie donne à ces entretiens une grâce piquante.

La connaissance de soi.
Les trois bergers qui figurent dans le premier dialogue sont beaucoup plus instruits que le commun des gens de leur profession à leur époque, et l'on pourrait croire, à les entendre raisonner savamment, qu'ils ont suivi les cours des facultés. Du reste, le ton doctoral, sous prétexte de gravité, ne déplaisait pas alors aux meilleurs écrivains, voire aux poètes : les bergers des idylles de Garcilaso de la Vega, contemporains de Charles-Quint, sont infiniment plus savants que ceux des bucoliques de Virgile, si éloignés déjà de la simplicité de Théocrite.

L'étude de la nature ne suffit pas pour argumenter contre les habitués d'universités. Dès le début de l'entretien, on voit poindre la vieille doctrine de l'humide radical, l'inscription du temple de Delphes apparaît, et le plus savant des interlocuteurs, Antonio, oppose à ses camarades, Rodonio et Veronio, l'autorité d'Hippocrate, de Galien, de PIatonet de Pline.

A propos d'une perdrix poursuivie par un faucon, laquelle tombe morte à leurs pieds, les trois amis traitent des effets de la peur, et par suite de l'influence des émotions sur les animaux et sur l'humain. L'auteure, en reconnaissant ainsi, et de façon si remarquable, la vie affective des animaux, eux-aussi soumis aux émotions et aux sentiments, se sépare nettement, sans le dire, de son illustre compatriote, le médecin Gomez Pereiro, prédécesseur de Descartes, et le premier des Modernes qui remit en circulation et en honneur la doctrine oubliée de l'automatisme des animaux. Elle admet la conception des trois âmes : végétative, sensitive, raisonnable, reconnaissant la première dans les plantes, la première et la seconde chez les animaux, et les trois ensemble chez l'humain.

Malgré d'évidentes réminiscences de Platon, cette conception assez nouvelle se rapproche beaucoup de l'opinion de Galien sur les rapports du physique et du moral. Opinion essentiellement physiologique, d'autres diraient profondément matérialiste développée ex professo par le médecin espagnol Huarte dont le livre fameux parut pour la première fois, en 1575 (Examen de ingenios par la ciencias, Baeza, in-8°). Mais ce livre, qui avait eu  un succès fut aussi prodigieux que rapide, est conforme à la doctrine galénique des tempéraments, aussi vieille que la médecine grecque, tandis que la crase et l'idiosyncrasie ne tiennent qu'une place insignifiante dans la Philosophie nouvelle. Preuve irrécusable que l'auteur ne marchait pas sur les traces d'autrui.

On voit dès à présent qu'Oliva Sabuco n'a de commun que la hardiesse des vues et l'indépendance de l'esprit avec les deux plus illustres médecins-philosophes espagnols du XVIe siècle; mais elle se tient beaucoup plus près de Huarte que de Pereira, en tant qu'elle considère les animaux comme des êtres sensibles et passionnels. C'est avec ces idées, alors assez peu répandues qu'elle aborde la grosse question des passions. Le premier dialogue, et le plus important roule sur la nature humaine, il constitue un véritable traité d'autant plus remarquable qu'il n'a rien de dogmatique dans la forme.

Les passions, causes des maladies.
Pourquoi les passions, considérées comme causes de maladie et de mort, sont-elles plus fréquentes et plus intenses chez l'humain que chez les animaux? La solution proposée par l'auteur est en tout point conforme à la théorie animiste que Stahl, le plus profond des médecins-philosophes, appelle fièrement : « la vraie théorie médicale » pour rappeler le titre de l'ouvrage qui renferme toute sa doctrine. Stahl aurait-il puisé cette idée dans les livres de Sabuco? Selon toute probabilité : non, car l'influence de cet ouvrage minime en Espagne même, était nulle à l'étranger. Nous nous trouvons en face de la conception identique de deux esprits éminents.

C'est à l'âme raisonnable et à ses facultés, dont le siège est dans la tête que l'humain doit selon Sabuco le triste privilège de ressentir les funestes effets des passions. Il est le seul des êtres vivants qui souffre du présent, qui se chagrine du passé, qui s'inquiète de l'avenir. De là tant de maladies et de morts subites, car le chagrin tue et rien que l'imagination peut produire les plus pernicieux effets.

Des exemples pris dans l'Antiquité ou dans l'histoire nationale sont cités comme preuves; d'autres sont empruntés à la vie ordinaire et montrent que les suites du chagrin ou du désespoir sont les mêmes dans toutes les classes sociales. Le chagrin met la discorde entre l'âme et le corps; il en résulte la maladie, la mort ou la folie; ce désaccord suspend les fonctions de la partie végétative. 
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Sabuco : Nueva filosofia.
La Nouvelle philosophie de la Nature, d'Oliva Sabuco.
Page de garde de l'édition de 1588.

Cette étiologie de la fièvre consomptive, dite nerveuse, n'est pas vulgaire, nous dit Sabuco. Les femmes, en général, et particulièrement dans l'état de grossesse, ajoute-t-elle, sont beaucoup plus sensibles que les hommes aux suites du chagrin et de la moindre contrariété. Combien d'enfants à la mamelle meurent victimes des peines de leur mère! Il n'est pire ennemi de l'humaine espèce que le chagrin et sa fille, la tristesse. Aussi les bonnes paroles produisent-elles d'excellents effets.

On voit que l'auteure ne partageait pas le préjugé des médecins empiriques ennemis de la méthode thérapeutique inaugurée par l'orateur Antiphon, lequel eut la singulière idée d'ouvrir à Corinthe un bureau de consolation pour le traitement des maladies morales. Cet essai  réussit pas, et l'inventeur fit à la tribune un emploi plus fructueux de son éloquence. Leuret n'est donc pas le premier qui ait conçu et appliqué le dessein de traiter les malades d'esprit par la logique et la morale.

La colère est une passion qui doit être traitée en douceur, par des moyens analogues : en s'insinuant dans le coeur de la personne offensée, irritée et qui ne respire que vengeance.

La persuasion agit à peu près à la façon de Molière, arrêtant ses amis décidés à se suicider au moment où ils allaient se jeter dans la Seine. En pareil temps, il suffit de gagner du temps; la nuit porte conseil, et il n'y a plus rien à craindre quand la réflexion a remplacé l'emportement. Sénèque ne dit pas mieux en son classique traité de la colère. Un bon ami, la promenade au grand air, l'eau froide, la vue des champs, le bruit des arbres agités par le vent, le murmure d'une eau courante, la musique enfin sont aussi des remèdes très efficaces. Isménias, médecin de Thèbes en Béotie, appliquait la musique au traitement de toutes les maladies.

La crainte et la peur ne sont pas moins redoutables que le chagrin et la colère. Nombre de condamnés à mort meurent avant l'exécution et la peur tue aussi bien les animaux que les humains. Beaucoup de femmes enceintes meurent ou avortent victimes d'une peur imaginaire. Le plaisir et la joie peuvent également tuer, quand ils sont excessifs et trop brusques. L'expérience prouve qu'il y a péril à donner une bonne nouvelle sans préparation; les vieillards surtout veulent être ménagés. Du reste, c'est la joie qui entretient la vie et la santé, tandis que l'ennui et le chagrin produisent la maladie et la mort.

L'espérance et le désespoir ont des effets analogues. La haine est aussi l'ennemi de la vie. La honte paralyse les facultés. On voit souvent dans les épreuves publiques des universités des candidats réduits à l'impuissance par ce sentiment. L'angoisse et le souci n'ont pas de moins funestes effets, bien qu'ils soient moins graves que ceux causés par l'oisiveté, mauvaises digestions, fatigue du corps, vieillesse anticipée.

C'est un mauvais bagage qu'il faut déposer avec les vêtements, quand vient l'heure du sommeil. A chaque jour suffit sa peine; il est imprudent de trop surcharger l'avenir. Sabuco aborde ici un chapitre fondamental et d'une grande clarté. On comprend très bien cette division des passions en deux classes : celles qui sont favorables, et celles qui sont contraires à la santé et à la vie. Il serait difficile d'établir mieux l'étiologie morale des phénomènes vitaux. La joie fait vivre, le chagrin tue.

Les passions salutaires produisent un accord des deux éléments, corporel et spirituel, les autres produisent le désaccord et ouvrent la porte aux maladies et à la mort. Platon le savait, mais les médecins n'ont rien compris à cette étiologie. Sans doute, dit notre auteure, le cerveau prend sa part des aliments que l'estomac lui prépare, notamment pendant le sommeil; mais les maladies produites par les excès de table ne sont rien en comparaison de celles qu'engendre le chagrin. Il trouble l'âme même dans le cerveau où elle réside; ce qui signifie que les désordres de l'innervation sont bien plus graves que ceux de la nutrition.

Les autres causes des maladies.
Jusque là, Sabuco a cherché l'origine des maladies dans les passions, en ce qui suit, elle passe en revue les autres causes qui nuisent à la santé et à la vie par décroissance de l'humide radical, et dont les effets sont aussi pernicieux. Elle commence par la peste contagieuse ou infectieuse, car l'air lui sert de véhicule.

La peste pénètre dans l'individu par la respiration, par l'odorat, et bientôt le cerveau s'en ressent dans ses fonctions. Le cerveau respire tout comme le coeur, et l'effort qu'il fait pour se débarrasser de l'élément délétère entraîne une si grande perte de liquide, que l'estomac en perd sa chaleur. Il en résulte un trouble profond de l'harmonie organique qui peut amener la mort. C'est un empoisonnement qu'il faut combattre par les moyens les plus énergiques, par les antidotes et les contre-poisons.

Avec un peu de bonne volonté, il serait facile de dire que c'est là une vue plutôt perspicace. On n'a su que beaucoup plus tard que l'action des poisons sur le système nerveux est immédiate et directe. Evidemment l'auteure en savait infiniment plus que ses contemporains, les docteurs galénistes et arabistes, sur l'étiologie et la pathogénie des épidémies et des fièvres par intoxication et l'on voit qu'il n'admettait point l'essentialité que Broussais a eu tant de peine à détruire. Sabuco a reconnu aussi que la plupart des épidémies, connues autrefois sous le nom générique de peste, suivirent comme on a coutume de dire la marche du Soleil, allant de l'orient à l'occident.

Puis viennent des considérations  sur les causes nombreuses qui peuvent altérer la pureté de l'air, et sur le processus des épidémies : 

« Fuyez, dit-elle, du côté d'où elles viennent et non du côté où elles vont.»
Après ces pages admirables de bon sens et de justesse, l'auteur paye tribut à son temps, en exposant très ingénument une théorie du mauvais oeil et indique les remèdes propres à combattre les mauvais effets de cette influence.

Les poisons et les venins n'ont d'action efficace qu'en atteignant le cerveau. Pour arrêter les suites d'une morsure venimeuse, le plus sûr est de couper la partie mordue ou de l'isoler par la ligature, pour empêcher le venin d'arriver au cerveau. Parmi les aliments vénéneux, l'auteur ne manque pas de compter la cervelle des bêtes malades et la chair des animaux en rut. Après avoir ingéré des aliments suspects ou de mauvaise qualité, le mieux est de vomir. Le changement de climat rend l'humain malade parce que son organisation dépend du sol qu'il habite, de l'air qu'il respire, de l'eau qu'il boit, et que tout cela influe sur ses aliments animaux et végétaux. De là, viennent les différents caractères des peuples, et mille autres particularités qui tiennent aux circonstances extérieures. Notre organisme ressent aussi les effets des changements de temps et de lune.

A propos du travail et de la fatigue qui l'accompagne, l'auteure recommande la devise : « Festina lente », et remarque fort à propos que la sueur, les larmes et les excrétions en général sont comme des exutoires naturels qui maintiennent l'équilibre du métabolisme; c'est par la que le cerveau se décharge de ses impuretés.

Avant parlé des effets du bruit sur le cerveau et des suites fâcheuses que peut produire un son excessif et subit, notamment chez les femmes enceintes, l'auteure est amené à traiter de la bienfaisante influence de la musique. Il n'est pas, dit-elle, de remède plus efficace pour toutes les maladies du cerveau, c'est-à-dire pour toutes les affections de toute nature qui atteignent les centres nerveux. Enumérant tous les avantages de l'harmonie, l'auteure s'étonne qu'une médication aussi puissante soit tombée en désuétude.

Bon régime et hygiène de vie.
Les odeurs, les couleurs, la saveur des aliments ont, selon Oliva Sabuco, une grande importance, car le cerveau réagit contre les aliments de mauvais goût. il faut donc choisir avec discernement les aliments salutaires et rejeter les autres. La faim et la soif non satisfaites, le manque de sommeil, l'étude après le repas troublent les fonctions cérébrales, mais la sobriété dans le boire et le manger, et la régularité dans le sommeil donnent d'excellents résultats.

A ce propos, l'auteur fait des réflexions  sur le régime. La boisson doit être réglée avec
beaucoup de soin, et le repas du soir doit être léger. Manger peu le soir, c'est se mettre dans les meilleures conditions pour conserver la santé, l'intelligence, les moeurs et la vie.

Le sommeil doit être réglé en raison de son importance, car il préside à la nutrition. Excessif, il a les mêmes inconvénients que l'oisiveté. Pendant le sommeil fonctionne la vie organique, pendant la veille la vie animale.

Les crudités et les mauvaises digestions viennent pour la plupart de ce que, contrairement aux lois de la nature, le cerveau est obligé de travailler lorsqu'il devrait se reposer. Le repos est de rigueur après le repas; repos d'esprit et de corps. Beaucoup de maladies n'ont d'autre cause que la violation des lois du régime. 

Après avoir traité de la nutrition l'auteure parle de l'effet des aliments sur le métabolisme et, à ce sujet, il prescrit un régime spécial aux femmes enceintes, et aux mères nourrices, régime essentiel, parce que, dans la première enfance, c'est surtout les système nerveux central qui croît et se développe.

L'alimentation est étudiée simultanément au triple point de vue de la santé, de la maladie et de la morale. La faim et la soif sont des sensations du système nerveux, lequel désire les aliments solides ou liquides, selon qu'il est à l'état d'humidité ou de sécheresse.

La vieillesse et la mort sont, les conséquences naturelles de l'épuisement du liquide nourricier par la sécheresse des centres nerveux des nerfs qui en émanent et des expansions nerveuses de la périphérie.

Sabuco esquisse ensuite une théorie de l'inflammation. La douleur locale, à la suite d'un coup, d'une blessure ou d'une tumeur, peut avoir les plus fâcheuses conséquences. Comme le cerveau est le centre des sensations, dès qu'une partie du corps souffre, il y envoie des émissaires : des humeurs qui gonflent et endolorissent la partie malade, si bien que la mort peut s'ensuivre. C'est une excellente précaution que de faire une ligature au-dessus du point douloureux, pour couper le chemin à l'humeur. 

Broussais aurait signé le très curieux et très intéressant chapitre qui traite du froid, appelé par lui ennemi de la vie. Sabuco le traite encore plus énergiquement d'ennemi de la nature. Il tue soit immédiatement soit indirectement. Mais la chaleur escessive agit à peu près comme le froid rigoureux. L'air ambiant, qui est de l'eau raréfiée, est le principal aliment. Pour maintenir la bonne température et les qualités vitales de l'air, il le faut renouveler, comme on renouvelle de l'eau dormante, par un courant d'eau vive. Rien n'est plus pernicieux que l'air vicié de la chambre d'un malade. L'air renouvelé, tempéré par la fraîcheur de l'eau, imprégné de senteurs salutaires, nourrit, vivifie, rajeunit et alimente le cerveau.

Après avoir parlé des effets du Soleil et du serein, et donné à ce sujet  divers conseils pratiques, Sabuco passe en revue d'autres causes moins importantes de santé et de maladies, toujours fondées sur les rapports de l'humain avec le monde extérieur, puis elle revient à l'étiologie morale.

Pour un art de vivre.
Le dégoût produit l'ennui, qu'il faut absolument repousser en variant les occupations et les exercices, c'est la variété qui plaît. Le travail accompagné de dégoût ne produit que fatigue; c'est une faute de s'obstiner à pour une tâche ingrate. 

L'imagination est comme un monde vide qui donne la forme de tout ce qu'on y jette.

La peur imaginaire peut donner la mort. L'auteure en cite des exemples, et remarque à ce propos que les effets de l'imagination ne sont pas moindres durant le sommeil que pendant la veille.

L'imagination agit chez les animaux, puisqu'ils rêvent, et chez l'humain elle tient souvent lieu de bonheur. Beaucoup de gens ne sont heureux qu'en imagination, et à défaut de la réalité, se contentent de l'image.

Dans le chapitre suivant, consacré à l'action du Soleil comme agent de vie, l'auteur fait des remarques sur la migration des oiseaux, pittoresques faute d'être exactes. Mais il a encore plus de fantaisie dans l'oiseux chapitre consacré à l'influence de la Lune. Ce qui semble plus intéressant, c'est cette remarque venant ensuite, que la croissance des êtres vivants est accompagnée du contentement et de la joie, tandis que la décroissance produit la tristesse. Voilà une notion assez nette de la conscience organique ou vitale. Négligé par les psychologues classiques, cet élément se retrouvera chez les psychologues du XIXe siècle dans leur analyse des sensations internes et des principes de la connaissance.

A la fin de ce chapitre, l'un des interlocuteurs, Veronio, se plaignant de la complaisance avec laquelle Antonio (c'est le berger savant) répond à Rodonio, au sujet de la croissance et de la décroissance du cerveau, c'est-à-dire de la vie et de la mort, lui rappelle la promesse de traiter de la connaissance de soi-même. A cette demande, le protagoniste répond qu'il est parfaitement dans la question, la connaissance de soi-même consistant principalement dans la connaissance des passions et des causes de maladies.

Un regard plus théorique.
Toutefois, pour complaire à son ami, il consent à traiter en moraliste de la reconnaissance, laquelle n'est pas étrangère aux animaux, puis de la grandeur d'âme, compagne du génie et soeur de la prudence et de la générosité. Après un très beau portrait de l'homme magnanime, et quelques réflexions très fines sur la force morale et la haute intelligence, vient un éloquent éloge de la prévoyance, de la sagesse et de leurs bienfaits.

La comparaison du microcosme et du macrocosme sert ingénieusement à mettre en pleine lumière les rapports de l'humain avec le monde extérieur, conformément aux principes de la philosophie naturelle.

Ce chapitre renferme toute la psychologie d'Oliva Sabuco, sensualiste en somme, puisqu'elle rend les facultés tributaires des sens, puisque le sensorium ne peut rien par lui-même sans les sensations externes. Le sens commun siège dans la région frontale, avec l'entendement et la volonté, qu'elle ne sépare pas plus que Spinoza; l'imagination et la conception occupent le département intermédiaire et à l'arrière est le siège de la mémoire qui conserve les images du passé.

L'entendement prononce, la volonté ordonne, et les organes exécutent. Pour rendre ses explications plus claires, l'auteure expose brièvement le mécanisme de la vision; et comme elle touche à des matières délicates elle a soin de déclarer qu'elle se soumet d'avance aux décisions de l'Église :

Avez-vous vu un miroir, qui nous représente toutes les choses qui sont devant lui? Eh bien, ces figures et apparences incorporelles, et qui n'occupent aucun espace, sont appelés espèces. Celles-ci entrent dans la vision, et de cette façon il se forme dans cette fenêtre transparente qu'est l'oeil, la figure de la chose que l'on regarde,; de là cette figure incorporelle passe par un petit tube (c'est un nerf creux) jusqu'au sens commun (qui est le premier compartiment à l'avant du front)  et, aussitôt arrivée, elle est comprise, vue et jugée par l'entendement, qui dit à la volonté ce que c'est, - la volonté qui est aussi à cet endroit, et non dans le coeur, organe charnu et inapte en ce qui concerne les espèces. Tout ce qui vient d'être dit, sub correctione Sancte Matris Ecclesiae, à qui je m'en remets.
On notera l'insitance dans ce passage à placer le siège de l'intellect (comme elle le fait ailleurs pour les émotions), dans le cerveau, et non dans le coeur. Parmi les auteurs modernes, Oliva Sabuco est l'une des premières à adopter ce point de vue.

Le principe de tous les actes, de tous les sentiments, de tous les mouvements, de tous les phénomènes vitaux, réside dans la tête. Les vapeurs de la terre et de la mer s'élèvent, se condensent en images et retombent en pluie, il en est de même des vapeurs de l'estomac, qui montent au cerveau et produisent le sommeil. C'est là que, transformées en « chyle », elles retombent, dans les cas de maladie sous la forme de bile et de flegme; les ventosités précèdent cette sorte de pluie.

Ce que Sabuco appelle chyle (chilo) correspond en fait à ce que ces successeurs appelleront le « suc nerveux », autrement dit le liquide cérébro-spinal (ou céphalo-rachidien). Elle lui attribue un rôle qui n'est le sien, mais on a aussi vu plus haut, à propos de sa théorie de l'inflammation, comment elle envisageait l'envoi par le cerveau d'émissaires jusqu'aux organes blessés :  ainsi, par petites touches, elle ouvre la voie à l'idée de neurotransmetteurs pour assurer la coordination entre le cerveau et le reste du corps, se montrant dès lors très en avance sur les idées de son temps, surtout lorsqu'on songe que, trois décennies plus tard, Descartes en sera encore à invoquer les « esprits animaux » pour répondre à la même problématique.

Sans les passions qui le tuent, l'humain serait sujet aux lois de la nature, comme tous les êtres vivants, il n'aurait qu'un petit nombre de maladies, comme les bêtes, et mourrait de mort naturelle après avoir parcouru les deux périodes de croissance et de décroissance, sauf accidents imprévus.

La vie monte et descend par deux pentes opposées : la montée est agréable, la descente triste. Tout ce qui vit est en mouvement et se transforme. Le péril n'est pas tant dans le déclin que dans l'ascension. Combien de personnes saines, fortes et robustes sont terrassées soudainement par la mort, soit à l'âge florissant soit en pleine maturité. C'est que le flux du cerveau se précipite comme une pluie d'orage, tandis qu'ils se fait tout doucement pour les natures maladives, dont la vie précaire se prolonge indéfiniment.

Ce flux lent et continu rend les humains plus sages et plus intelligents, en desséchant progressivement dans la vieillesse le cerveau, d'où vient le jugement tandis que l'humidité du cerveau diminue le jugement des jeunes hommes et l'interdit aux enfants.

Cette théorie est de tout point contraire à celle de Cervantès suivant lequel la folie de Don Quichotte fut le résultat des veilles prolongées qui desséchèrent à tel point le cerveau du bon chevalier, qu'il en perdit la raison. Ce rapprochement n'étonnera pas ceux qui savent que les médecins espagnols, à l'époque, considéraient Cervantès comme une autorité en pathologie mentale.

Sabuco, souvent péremptoire, ici encore revendique l'excellence de sa doctrine, puisqu'elle va jusqu'à prétendre que les vieillards engendrent des enfants très intelligents.

L'antithèse du sec et de l'humide avec celle du chaud et du froid ont servi de base pendant vingt siècles à la médecine humorale; les qualités premières répondaient aux quatre éléments. Au lieu de s'aventurer en des explications subtiles Sabuco remarque finement que les fruits produits par des terres humides ont moins de saveur et de durée. Du reste elle raille agréablement les hypothèses des Anciens sur les années climatériques et leurs combinaisons de chiffres cabalistiques.

A propos de la croissance et de la décroissance du coeur, imaginée par les Egyptiens, elle se sert d'une formule, qui revient souvent sous sa plume, notamment contre les médecins : Cuncta errore plena.

Ce qu'elle a fort bien vu, c'est qu'en tout, la période d'état est de beaucoup la plus courte, et que les changements insensibles qui se font dans les périodes ascendante et descendante de la vie transforment profondément le tempérament, le caractère, les moeurs, les passions et toutes les fonctions de l'organisme, bref le physique comme le moral.

Le tableau des changements insensibles est digne d'un médecin physiologiste, d'un moraliste observateur et d'un peintre de sentiments et d'idées. Oliva Sabuco n'a rien emprunté aux peintures classiques des divers âges de la vie, et les siennes sont si vraies, si vivantes, qu'elles échappent à l'analyse : il faudrait les reproduire avec sa vigueur de pinceau.

Le reste de l'ouvrage.
L'exposé complet des vues, réflexions et paradoxes de cette doctoresse sans diplôme, à la fois savante, spirituelle et éloquente, fournirait matière à une étude beaucoup plus développée que la nôtre. On se contentera ici de compléter notre exposé par un très rapide aperçu de trois autres parties de l'ouvrage. Elles apparaissent moins novatrices sur le fond que la première, même si l'auteur s'y montre toujours aussi originale dans l'expression.

Le monde tel qu'il est.
Dans son traité Du monde tel qu'il est, on retrouve les thèmes habituels d'un traité de physique générale et de cosmographie de la Renaissance, tels qu'on peut les trouver chez Pierre Apian, par exemple. 

Sabuco, adoptant la conception encore dominante à l'heure même où la révolution copernicienne est déjà engagée, évoque la structure géocentrique du monde qu'elle compare à un oeuf d'autruche, avec son jaune (la Terre), ses trois blancs (l'eau, l'air et le feu) et ses onze coquilles emboîtées (sept cieux porteurs des sept astres, dans cet ordre : Lune, Mercure, Vénus, Soleil (176 fois plus gros que la Terre), Mars, Jupiter, Saturne; le huitième ciel est celui des étoiles, parmi lesqueles quinze sont 107 fois plus grosses que la Terre; le neuvième est le ciel de cristal; le dixième le premier mobile, qui entraîne tous les autres; le onzième ciel, au-delà duquel aucune matière n'existe, est l'Empyrée, la demeure de Dieu et de la cour céleste).
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Système du monde de Pierre Apian.
Le Système du monde de Pierre Apian (Cosmographie, 1524).

Elle explique ensuite avec clarté l'alternance des jours et des nuits, les saisons, les phases de la Lune, les éclipses, quelques phénomènes météorologiques. Rien d'original, et même des idées déjà dépassées à son époque. Mais le fait que l'auteure est tenu à insérer dans un ouvrage de médecine ces considérations illustre bien la visée holistique de tout son propos.

L'amélioration du monde et de ses républiques.
Après avoir montré comme améliorer la santé du « petit monde » (comme dit un des bergers), c'est-à-dire de l'humain ou microcosme, après s'être préoccupé de montrer comment l'humain s'inscrit dans le « grand monde », le macrocosme, il s'agit maintenant de voir comment améliorer « ce monde-ci et ses républiques », autrement dit la société. 

Sabuco est de nouveau à son affaire : c'est l'homme, sont sujet. « L'homme en chair et en os, celui qui naît souffre et meurt - surtout meurt - celui qui mange boit, joue, dort, pense aime », comme écrira plus tard Unamuno (1864-1936) au seuil de sa propre réflexion.

Pour elle, il faut commencer par réformer la justice. Les procès sont une plaie : par les aigreurs, les colères qu'ils suscitent, ils sont néfastes pour la santé; beaucoup de personnes meurent à cause d'eux. Mieux vaux un arrangement boiteux qu'une procédure interminable. Trop de livres de droit, trop de lois, pas assez de clarté. A croire que les lois ont été faites seulement pour protéger ceux qui les ont écrites. Tout le monde, même les plus pauvres, devraient être en mesure de comprendre les lois et devraient aussi bénéficier de leur protection. Et puis, a-t-on besoin de perdre tant de temps à les apprendre pour savoir comment conduire sa vie? 

A l'image de Juan Luis Vivès, elle se montre préoccupée de la question sociale, du scandale de inégalités excessives. Des mesures doivent être prises pour réduire la pauvreté des laboureurs et des bergers. Leurs productions doivent être mieux rémunérées; des lois doivent  les protéger contre les spoliations ou les frais inutiles qu'on leur impose. Il est nécessaire aussi d'améliorer l'accès à l'eau pour tous, et de développer les systèmes d'irrigation à grande échelle. On devrait faire venir des plantes utiles d'Amérique et les cultiver en Espagne

Des remarques sur l'hérédité des vertus et des vices conduisent ensuite Sabuco à évoquer une forme d'eugénisme, une démarche qu'elle juge bien préférable aux mariages arrangés qui ne cachent que de sombres histoires d'argent. Elle évoque ensuite des recettes pour engendrer soit des garçons, soit des filles.

La vraie médecine et la vraie philosophie.
Les idées développées dans ce traité, en premier lieu celles qui concernent la psychologie des passions, sont celles qui ont déjà été exposées, mais le traitement du sujet prend plus de hauteur. Il s'agit pour Oliva Sabuco de montrer que la médecine pratiquée en son temps est viciée dans ses fondements mêmes, et que seule l'approche qui prend en compte la relation du corps et du mental peut éviter une mort prématurée ou violente. 

In fine.
Ce qu'il y a de particulièrement remarquable dans l'oeuvre d'Oliva sabuco c'est l'importance accordée aux enveloppes du cerveau et de la moelle.

Plus d'un point de son oeuvre prouve qu'elle connaissait l'anatomie du système nerveux, soit d'après Valverde, élève de Realdo Colombo et correcteur de Vésale, soit d'après Charles Estienne, dont les beaux travaux sur la structure de la moelle et le grand sympathique étaient connus depuis plus de quarante ans.

Résumant en termes généraux toute sa doctrine, Oliva Sabuco ajoute : 

« Quand vous irez à la ville paisible, avertissez les médecins qu'il se trompent du tout au tout, et vous ferez oeuvre méritoire ». 
Ces derniers mots prouvent clairement que la philosophie nouvelle avait pour but de préparer la rénovation de la médecine par la réforme radicale de la science de l'homme.

Pour détrôner la vieille théorie médicale, c'est-à-dire le galénisme et l'arabisme, fortifiés depuis la Renaissance par le culte d'Hippocrate, surnommé le Divin, encensé comme une idole par le troupeau servile des commentateurs; il fallait renouveler la philosophie naturelle, il fallait fonder la connaissance de la nature humaine sur une base plus solide et plus large que l'hypothèse orientale des quatre humeurs, des qualités premières correspondantes des trois âmes et des trois sortes d'esprits. Il fallait aussi à toute téléologie (invocation des prétendues causes finales), et inscrire la science dans une vision moderne de la causalité (une des grandes affaires de la Renaissance).

En d'autres termes, il fallait commencer par démolir de fond en comble I'imposant édifice de la médecine grecque commencé par Hippocrate, continué par les Alexandrins, achevé par Galien, conservé par les Arabes, restauré par les érudits, et fréquenté comme un temple par la quasi-totalité des médecins élevés dans le respect superstitieux de la tradition classique et de l'orthodoxie. Entreprise hardie, presque surhumaine, car le travail de démolition demandait plus de courage et d'énergie que l'oeuvre même d'édification.

L'échec de cette femme courageuse, qui la première imagina de réduire la nature animale en général, et la nature humaine en particulier, à l'unité souveraine du système nerveux, fut complet. Une pareille tentative ne pouvait d'ailleurs pas réussir dans un pays dont les universités perdaient leurs franchises et renonçaient forcément aux traditions libérales et à la tolérance, sous la pression d'un pouvoir ombrageux rendant l'orthodoxie obligatoire par la force et la persécution. Les docteurs orgueilleux et infaillibles n'admettaient pas qu'on enseignât hors des écoles et sans s'être assis sur les bancs. II ne fut tenu aucun compte, de cette haute manifestation de l'intelligence. (Mélanie Lipinska).



En librairie et en  bibliothèque - Sous le nom de Miguel Sabuco Álvarez, Nueva Filosofia de La Naturaleza del Hombre, No Conocida, Ni Alcanzada de Los Grandes Filosofos Antiguos, La Qual Mejora La Vida, y Salud Humana, etc., édition de Samuel García Rubio y Domingo Henares, Albacete, 2009.

• Oliva Sabuco, New Philosophy of Human Nature: Neither Known to Nor Attained by the Great Ancient Philosophers, Which Will Improve Human Life and Health, Edition de Mary Ellen Waithe et María Colomer Vintró, University of Illinois Press, 2007.

• Vicenta María Márquez de la Plata, Mujeres pensadoras: místicas científicas y heterodoxas : Luisa Colmenares, María de Cazalla, Lucrecia de León, Blanca Méndez de Rivera, Oliva Sabuco de Nantes, Elena de Céspedes, Castalia, 2008.

• Rosalia Romero, Oliva sabuco (1562-1620). filosofia del renacimiento español, Almud Ediciones De Castilla-La Mancha, 2008

• Mary Ellen Waithe, A History of Women Philosophers: Medieval, Renaissance and Enlightenment Women Philosophers A.D. 500-1600, Kluwer Academic Publishers, 1989.

• Ricardo González, El enigma Sabuco (I et II), autoédition, 2007 et 2008.

• Steven Barbone, Oliva Sabuco and the matter of the matter. (article disponible en PDF sur le site de Society and politics).

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