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La tristesse

La tristesse est un état mental, qui est lié à un certain état organique. L'état mental consiste avant tout en un sentiment de dépression, avec ou sans souffrance morale réelle. En réalité, il s'agit d'un malaise complexe, confus, qui ne nous semble siéger dans aucun organe, qui même se concilie très bien avec un sentiment réel de bien-être physique. 

En même temps la tristesse est caractérisée par une coloration spéciale de tous nos états de conscience, de toutes nos pensées. Tout prend une teinte triste, le présent, l'avenir et même le passé : nous perdons presque la faculté des souvenirs joyeux : non pas que les faits heureux soient oubliés, mais ils reçoivent, par cela seul qu'ils entrent dans la conscience, la coloration qui y règne. 

Souvent l'esprit est hanté par une idée ou une image : l'idée d'une absence, d'une mort, d'un insuccès, etc. Mais cet élément n'est pas constant : il y a des moments où on ne pense plus à l'événement douloureux; on continue pourtant à être triste. Il y a même des cas où la tristesse ne parait attachée à aucune idée précise : c'est alors la mélancolie. 

Enfin, il y a langueur, inertie, affaissement de l'intelligence et même des sens, parfois excitation superficielle.

Tel est l'état mental qu'on appelle tristesse. Quelle en est la cause? Il y a lieu de distinguer la cause immédiate, qui est physiologique, et la cause médiate, qui, parfois au moins, est psychologique. La cause immédiate de la tristesse paraît bien résider dans l'organisme. C'est du moins ce qu'il résulte des travaux de Lange, de W. James, et, en France, de Ribot et de Dumas. De ces travaux, il apparaît : 

1° que la tristesse est liée à tout un ensemble de modifications organiques : vaso-constriction ou anémie cérébrale et périphérique, entraînant la pâleur et la froideur de la peau; ralentissement du coeur, ralentissement de la respiration; ralentissement des sécrétions; variation du nombre des globules sanguins; 

2° que le sentiment de tristesse n'est que la conscience confuse de ce trouble profond de l'organisme; il n'est que la réverbération de ce trouble dans l'esprit; il n'est, en somme, que la traduction consciente d'un état plus ou moins grave d'épuisement nerveux.

Quelle est maintenant la cause de ce trouble physiologique? En d'autres termes, quelle est la cause initiale de la tristesse? Ou encore, si l'on convient d'appeler tristesse le fait total, à la fois physique et moral, quelle est la cause de ce fait total? Souvent cette cause est, elle-même, organique. Il ne saurait être question de le nier. Souvent, nous percevons nous-mêmes qu'un malaise obscur du corps nous assombrit. De plus, il n'est pas rare de se trouver tout d'un coup triste sans motif connu; on a beau chercher, on ne se découvre aucun sujet de chagrin; pourtant on est triste; dans ces cas-là il est assez naturel de penser que la cause est organique. Il y a même des heures où, très visiblement, les idées attristantes, loin d'être la cause de la tristesse, en sont tout au contraire l'effet. Nous sommes tristes d'abord et ensuite nous trouvons des raisons de l'être; c'est une dépression physique préexistante qui transforme en causes de tristesse les circonstances les plus simples; c'est elle qui crée le motif et non le motif qui la crée. 

Nous savons même qu'on peut parfois produire expérimentalement la tristesse en agissant sur les fonctions organiques : chez les hypnotisés, il suffit de donner au corps les attitudes de la tristesse pour faire naître l'émotion même de la tristesse. Bien plus, une simple injection de caféine ou de sérum suffit pour dissiper la tristesse; l'absorption d'une certaine dose d'ipéca produit une anxiété très voisine de la tristesse.

Voilà donc ce qui appartient au corps dans la production de la tristesse : d'une part, la tristesse est toujours accompagnée d'un certain trouble organique; et, d'autre part, elle est parfois provoquée uniquement par un certain état de l'organisme. Elle ne l'est pas toujours. Il est des cas où c'est un événement tout intérieur et moral qui crée la tristesse. Par exemple, je suis en pleine santé, dispos, content : je reçois une mauvaise nouvelle, me voilà triste. Le fait est fréquent; or, on ne peut guère contester ici que la cause soit d'ordre psychologique; car l'état de mon corps n'a pas changé avant l'état de mon esprit; ce n'est pas un malaise préexistant qui m'a fait trouver inquiétante la nouvelle que j'ai reçue; c'est bien la nouvelle qui a créé le malaise. Il y a donc certains états psychologiques qui sont capables de produire le fait physique et mental de la tristesse; il y a une cause psychologique de la tristesse : quelle est-elle?

Si l'on examine toutes les causes vulgaires de la tristesse : une mort, une séparation, un échec d'amour-propre, l'attente d'un malheur, un remords, etc., on trouvera qu'elles se ramènent toutes à deux : ou bien un désir contrarié, on bien un conflit de désirs

Dans beaucoup de cas, la tristesse est produite par le refoulement d'un désir : par exemple si une critique nous attriste, c'est qu'elle contrarie le désir que nous éprouvions de certaines louanges : ce qui le prouve, c'est qu'une critique, même pénétrante, mais qui ne nous atteint pas dans nos intimes prétentions, nous touche peu. De même une absence nous attriste en créant un obstacle infranchissable à nos désirs les plus intenses. 

Dans certains cas, la tristesse est causée par un conflit de tendances, par un état de fluctuation; par exemple, l'indécision attriste : c'est que l'indécis est partagé entre des désirs opposés; la confusion des idées attriste; c'est qu'elle consiste précisément à flotter entre des opinions contradictoires; le remords d'un devoir négligé attriste : c'est qu'il éveille en nous des tendances opposées : tendance à vivre dans le présent et tendance à « ruminer » perpétuellement le passé; tendance à nous estimer nous-même et tendance à nous mépriser, etc.

II est maintenant évident que ces deux causes se ramènent à une seule, qui est la vraie cause psychologique de la tristesse, le sentiment de notre impuissance. 

En effet, quand un de nos désirs ardents est contrarié, que sentons-nous, si ce n'est notre impuissance? notre impuissance à modifier la réalité rebelle, notre impuissance à triompher des résistances, notre impuissance à dominer les forces extérieures? 

Quand nous sommes en proie à un conflit de tendances, que sentons-nous si ce n'est notre impuissance à agir, notre impuissance à nous dégager de la confusion, notre impuissance à reconquérir l'unité, la convergence de notre être? Ainsi, le sentiment de la tristesse a sa cause immédiate dans un certain état de dépression organique, et sa cause médiate dans la conscience de notre impuissance. (C. Mélinand).

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