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Delphes
est une ville et un sanctuaire de l'ancienne Phocide ,
siège d'un oracle d'Apollon et
d'une corporation sacerdotale qui jouèrent un rôle immense
dans l'histoire de la Grèce; Delphes put être sans exagération
regardé comme le centre du monde hellénique. L'emplacement
de Delphes a été souvent décrit, en particulier par
Strabon,
Plutarque
et Pausanias. La ville et le sanctuaire étaient
sur le versant méridional du Parnasse, dans l'étroite vallée
du Pleistus (aujourd'hui Xeropotamos) formée par le Parnasse et
le Cirphis. Une muraille rocheuse à pic de près de 700 m
plonge sur cette vallée; brillant au Soleil, elle avait reçu
des anciens le nom de Phaedriades; elle forme le dernier escarpement du
Parnasse et fait face au Sud. Deux contreforts s'en détachaient,
encadrant la vallée à l'Est et à l'Ouest. L'ensemble
de la vallée présente l'aspect d'un théâtre
naturel au sommet duquel seraient placés le sanctuaire et la ville.
Au centre des Phaedriades, entre deux masses rocheuses, jaillit la fontaine
de Castalie
dont les eaux descendent vers le Pleistus. L'ancienne ville de Delphes
était sur la rive gauche du Pleistus, comme le village moderne de
Kastri; adossé aux Phaedriades et sur la rive droite du ruisseau
de Castalie était le temple d'Apollon. Enfermée entre le
Parnasse et le Cirphis, la vallée de Delphes était bien isolée
du monde. On y accédait par trois routes : la route de Crissa
et la route d'Amphissa
qui la reliaient au golfe de Corinthe,
la route de Béotie
qui franchissait le contrefort oriental du Parnasse.
La topographie ancienne de Delphes nous
est assez bien connue, grâce à la description détaillée
qui nous a été transmise par Pausanias,
qui peut encore servir de guide. Il pénétra dans la ville
par la route de l'Est, qu'on appelait Schisté; le long étaient
les anciens tombeaux, encore visibles aujourd'hui, car beaucoup ont été
taillés dans le roc. Ensuite le touriste note quatre temples; le
dernier et le plus important était celui d'Athéné
Pronoia où l'on offrait des sacrifices avant de consulter l'oracle.
Un peu plus loin était la chapelle du héros local Phylacus,
célèbre dans la légende de Delphes; on racontait qu'avec
le héros Antonous, il avait pris la défense de la ville sacrée
lors de l'invasion des Perses et plus récemment lors de celle des
Gaulois; la chapelle d'Antonous était un peu plus loin; entre les
deux était le gymnase. On remontait ensuite le vallon de Castalie ,
jusqu'au point où la fameuse fontaine jaillit d'une fissure entre
deux murailles rocheuses dont la plus haute s'appelait Hyampeia; c'est
de là qu'on précipitait les sacrilèges qui avaient
attenté à la divinité ou au sanctuaire; on raconte
qu'après le meurtre d'Esope les gens de
Delphes cessèrent de jeter les sacrilèges du haut d'Hyampeia
et adoptèrent le rocher voisin de Nauplia, dont l'emplacement est
inconnu. Cette pratique a été renouvelée au XIXe
siècle pendant la guerre de l'indépendance hellénique,
où beaucoup de prisonniers turcs ont été précipités
du haut des rochers dans la vallée de Delphes.
Les deux cimes entre lesquels jaillit la
source de Castalie
ont été quelquefois confondues avec les deux cimes du Parnasse,
situées bien au-dessus. Elles étaient consacrées à
Dionysos ,
comme l'antre Corycien. La fontaine de Castalie fournissait l'eau pour
les usages du temple et était sacrée comme lui. Tous les
pèlerins qui venaient consulter l'oracle ,
ou faire leurs dévotions à Apollon ,
ceux qui prenaient part aux concours des jeux pythiques, avaient grand
soin de se purifier dans les eaux de Castalie; on se lavait surtout les
cheveux; les meurtriers lavaient leur corps entier. Plus tard, on dit que
les eaux sacrées donnaient à ceux qui les buvaient l'inspiration
poétique. Les Romains et leurs imitateurs modernes ont répété
cent fois cette légende symbolique. Traversant le ruisseau de Castalie,
on est au pied des Phaedriades, dans lesquelles on comprend d'ordinaire
Hyampeia. Cette muraille rocheuse, exposée au midi, réfléchit
les rayons du Soleil avec un éclat aveuglant. Des milliers d'oiseaux
y ont établi leurs nids.
Au pied des Phaedriades était l'enclos
sacré du sanctuaire, Pytho .
Il était entouré d'un mur. La grande entrée était
à l'Est, celle par laquelle y pénétra Pausanias.
Le sanctuaire occupait le haut de la ville et s'étendait sur une
surface assez considérable. Il avait à peu près la
forme d'un triangle; les édifices distribués sur une pente
devaient être étagés sur des terrasses. Tout l'enclos
sacré était rempli de statues d'athlètes, d'offrandes
votives; au temps de Pline, il en restait encore
plus de trois mille, malgré bien des pillages; le seul Néron
avait fait emporter cinq cents statues de bronze. Un rocher était
appelé Pierre de la Sibylle
et passait pour avoir été le siège de la première
sibylle; auprès étaient les Trésors, petits
édifices alignés entre la Pierre de la Sibylle et
le grand autel; on y plaçait les offrandes
les plus précieuses ; les deux principaux étaient ceux des
Athéniens et des Corinthiens.
Non loin se trouvait la salle du Conseil
(Bouleuterion), où siégeait le sénat de Delphes.
Devant le temple était le grand autel d'Apollon, où tous
les jours on sacrifiait en l'honneur du dieu. Derrière, un loup
de bronze, offert par les habitants de Delphes. Le temple était
probablement hexastyle, l'ordre dorique ayant été employé
pour l'extérieur, l'ordre ionique pour l'intérieur. Il était
très vaste, bien que moindre d'un septième que celui d'Olympie.
Il avait été construit en 548 par l'architecte corinthien
Spintharus, sous la direction des Aleméonides. La façade
était en marbre de Paros, le reste en pierre. Sur les tympans
des frontons des deux portiques
étaient les statues d'Apollon ,
Artémis ,
Léto ,
les Muses ,
Hélios ,
d'une part; de l'autre, Dionysos
et les Thyiades. Les métopes du côté
oriental ont été décrits par Euripide
(Ion., 190-218); les sujets étaient Héraclès
terrassant l'Hydre
de Lerne, Bellérophon
tuant la Chimère ,
Zeus
tuant Minias, Pallas tuant Encelade ,
Dionysos terrassant un géant .
Des boucliers dorés surmontaient les architraves
des deux faces, comme au Panthéon; ceux du côté oriental
avaient été consacrés par les Athéniens après
la victoire de Marathon ,
ceux du côté occidental par les Etoliens, après la
défaite des Gaulois de Brennus.
Le temple comprenait trois parties, le
pronaos,
la celle et l'adytum ou manteion, où se rendaient
les oracles. Sur les murailles du pronaos,
les amphictions avaient fait graver en lettres d'or les maximes
des Sept sages :
«
Connais-toi toi-même », « Rien de trop », etc.
C'est là qu'était aussi inscrit
le fameux E (ou la diphtongue ei) sur l'interprétation
duquel on ne pouvait se mettre d'accord. Dans le pronaos étaient
la statue en bronze d'Homère
et le cratère d'argent offert par Crésus.
La cella, portée par des colonnes ioniennes,
renfermait encore un autel de Poseidon ,
l'ancien possesseur de ces lieux et de l'oracle;
des statues des deux Moires ,
de Zeus et d'Apollon, guides de la destinée, l'âtre sur lequel
le prêtre d'Apollon tua Néoptolème ,
fils d'Achille ;
la chaise de fer de Pindare sur laquelle il s'assit
pour chanter ses hymnes à Apollon .
Le temple était hypèthre. L'ouverture se trouvait
au-dessus du foyer sacré où brûlait le feu
perpétuel. A côté était l'omphalos, la
fameuse pierre blanche qui marquait le centre du monde, au lieu où
s'étaient rencontrés deux aigles
envoyés par Zeus
et partis l'un de l'extrémité orientale, l'autre de l'extrémité
occidentale du monde.
Nous sommes peu renseignés sur l'adytum,
la partie la plus intéressante du temple de Delphes; on suppose
qu'il était souterrain; bâti avec quelques grosses pierres
polygonales, par les premiers architectes, Trophonius et Agamèdes,
il dut échapper à l'incendie de la 58e
olympiade. II renfermait une statue du dieu en or massif. C'était
dans l'adytum, prétend la légende, que s'ouvrait la
fissure exhalant les vapeurs toxiques sur laquelle on plaçait le
trépied de la Pythie. Les Anciens et Pausanias
nommément supposaient que cette fissure était reliée
à la fontaine Cassotis qui s'engloutissait près de ce point.
On n'a pu retrouver cette fissure jusqu'à présent, mais la
question de la possibilité d'émanations d'origine volcaniques
quelque part dans la région reste débattue par certains géologues.
Au Nord du temple, suivant toujours la
description de Pausanias, nous trouvons le tombeau de Néoptolème
auquel on offrait des sacrifices annuels; au-dessus on montrait la pierre
qu'on avait fait avaler à Cronos ,
au lieu et place de son fils Zeus; entre ce caillou et le temple était
la fontaine Cassotis, près de laquelle Apollon
tua le serpent ;
son nom n'est donné que par Pausanias, mais il en est souvent question
chez les autres auteurs; elle était entourée de lauriers
et de myrtes; un de ces lauriers avait le privilège de fournir des
branches au temple. Au-dessus de la fontaine et au pied des Phaedriades
était la Lesché; c'était un bâtiment
public, sorte de salle de conversation, décoré de deux tableaux
fameux du peintre Polygnote, tableaux offerts par les gens de Cnide ;
l'un représentait la prise de Troie ,
l'autre la descente d'Ulysse
aux Enfers .
Pausanias
les a décrits avec détail. Auprès de la Lesché
était le théâtre, adossé au mur de l'enclos
sacré; là se tenaient les concours musicaux qui étaient
une partie essentielle des jeux pythiques.
A l'Ouest de l'enclos sacré, dont
Pausanias sort par la porte occidentale, était une statue de Dionysos ;
puis le Stade qui occupait le point le plus élevé de la ville
de Delphes. Il était bâti en pierre, mais Hérode
Atticus le décora en marbre du Pentélique; ce stade était
d'origine relativement récente, car nous savons qu'au temps de Pindare
il était encore dans la plaine maritime. Il servait pour les jeux
pythiens. Il existe dans cette région une belle source dont le nom
antique est inconnu.
En contre-bas, sur la route de Crissa ,
était le faubourg de Pylaea où se réunissaient les
amphictions;
il était bien pourvu de temples, de salles de réunion et
de fontaines, nous apprend Plutarque.
Enfin au Nord-Est de Delphes, dans le massif
du Parnasse, était le fameux antre Corycien, caverne de 200 pieds
de long sur 40 de large, à laquelle se relie une seconde chambre
longue de 100 pieds. Cet antre,dans lequel on a retrouvé des traces
d'occupation humaine remontant au Paléolithique, était consacré
à Pan
et aux Nymphes ,
compagnons de Dionysos ;
les orgies du culte dionysiaque étaient célébrées
sur ces hauteurs, demeure des Thyades.
La ville de Delphes dut son existence et
son importance historique à l'oracle
d'Apollon .
Le nom de l'oracle, Pytho, est le seul que connaisse Homère;
l'oracle et le temple d'Apollon y sont mentionnés dans l'Iliade
et l'Odyssée .
L'hymne homérique à Apollon Pythien relate le mythe de la
fondation de l'oracle; des écrivains très postérieurs
nous disent qu'il appartint à une série de divinités
avant le triomphe du culte d'Apollon. De ces mythes ,
on a cru pouvoir reconnaître le fait que la rocheuse Pytho
fut à l'origine subordonnée à Crissa. Mais les Crisséens
furent évincés; le conseil amphictionique qui se réunissait
auprès du sanctuaire se regarda comme gardien de ses droits; la
ville formée autour du temple revendiqua son indépendance;
Delphes et Cirrha, qui lui servait de port, grandirent et Crissa déclina.
La vieille cité fut absorbée et il en est à peine
question dans la première guerre sacrée de l'an 595 av. J.-C.,
le conflit qui mit aux prises Delphes et Cirrha, la ville sacrée
et son port.
Les péages levés par les
gens de Cirrha sur les pèlerins qui se rendaient à Delphes
provoquèrent le conflit; une guerre s'engagea qui dura dix années;
la confédération des amphictions dirigea les efforts des
fidèles; les Cirrhéens, empoisonnés par l'intermédiaire
de leur rivière, succombèrent. Leur ville fut détruite,
leurs champs consacrés au dieu; leurs dépouilles servirent
à doter les jeux pythiques; dans la plaine où fut Cirrha
s'élevèrent le Stade et l'Hippodrome destinés aux
concours. Ces jeux furent inaugurés en l'an 586. Depuis lors, Delphes
fut un État autonome; elle conserva ce caractère jusqu'au
bout et fut gouvernée par ses propres magistrats. Le nom de Delphes
n'apparaît que dans un des hymnes homériques et dans un fragment
d'Héraclite, vers le VIe
siècle. La population venait de Cirrha et de Ia ville parnassienne
de Lycoreia, dont la fondation était attribuée à Deucalion .
Les prêtres d'Apollon étaient pris dans les cinq familles,
lesquelles étaient présumées descendre de Deucalion.
On a parfois dit, après Otfried
Müller, que les indigènes de Lycoreia représentaient
à Delphes l'élément dorien. Les quelques familles
nobles qui recrutaient les prêtres, paraissent avoir été
dès les temps anciens en possession de l'oracle.
Jusqu'au bout de l'histoire de Delphes, nous les voyons en possession de
la prépondérance politique. Le gouvernement était
aristocratique et théocratique; le dieu possédait de vastes
domaines, cultivés par les esclaves du temple; les citoyens de Delphes,
enrichis par les présents des princes étrangers et l'exploitation
des pèlerins qui affluaient pour consulter l'oracle, tirant grand
avantage des sacrifices, étaient naturellement très favorables
au régime qui leur assurait une vie aisée.
Les principales crises de la vie politique
de Delphes nous sont connues à partir du IVe
siècle. Après la première guerre sacrée où
l'intervention des tyrans de Sicyone
décida du triomphe des desservants du temple, l'incendie de 548
qui le détruisit fut un événement capital. Les amphictions
décidèrent la reconstruction du temple d'Apollon; les Delphiens
payèrent un quart de la dépense, les autres Hellènes
le reste; on réunit 300 talents; les Alcméonides alors exilés
d'Athènes se présentèrent pour se charger de l'entreprise
et y unirent beaucoup du leur. C'est alors que fut édifié
le temple que nous avons décrit ci-dessus. En l'an 480, lors de
la deuxième guerre médique ,
Xerxès
envoya un détachement pour piller le temple; les Delphiens se réfugièrent
sur le Parnasse; mais le dieu interdit de déménager les trésors;
soixante hommes seulement restèrent pour défendre la ville.
Quand les Perses s'avancèrent
par la route Schisté, ils ne purent dépasser le temple d'Athéné
Pronoia, le grondement du tonnerre dans les gorges, l'écroulement
de rochers précipités sur eux, leur inspirèrent une
terreur panique et ils s'enfuirent; l'honneur de cette déroute fut
reportée aux héros Phylacus et Antonous.
En l'année 357, les Phocidiens
furent accusés d'avoir mis en culture les champs interdits de Cirrha,
et condamnés par les amphictions à une grosse amende. Philomelos
les persuada de se rebeller; ils s'emparèrent du temple de Delphes
avec tous ses trésors. Ainsi commença la fameuse guerre sacrée.
Peu à peu les trésors du temple servirent à payer
les troupes à l'aide desquelles les chefs de la Phocide se défendirent
contre les Locriens, les Thébains et contre Philippe
de Macédoine .
Fortifiés dans Delphes, ils finirent par succomber. En l'année
346, le temple fut remis aux amphictiens, les Phocidiens condamnés
à une amende de 10 000 talents.
En 279, les Gaulois, dirigés par
Brennus, marchèrent sur Delphes, pour piller le sanctuaire; comme
les Perses, ils furent repoussés; les rocs précipités
sur eux du haut des montagnes, les mugissements du tonnerre, et plus probablement,
la rude résistance des montagnards, les écartèrent.
Plus tard, après la conquête romaine, Delphes et son temple
furent exposés sans résistance à toutes les déprédations.
Pillés par Sulla, dévalisés par Néron,
qui distribua les champs de Cirrha à ses soldats, ils furent favorisés
par Hadrien et les
Antonins;
Plutarque
et Pausanias virent Delphes en cette époque
de prospérité relative. Attaquée les chrétiens ,
défendue par les néoplatoniciens,
elle fut dévalisée par Constantin.
Théodose
supprima définitivement l'oracle
dont l'invasion des Goths dut consommer la ruine matérielle. Aujourd'hui,
les ruines de l'ancienne ville sont devenus un des sites archéologiques
les plus intéressants à visité de la Grèce.
(A19). |
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